‹ La vie et la pensée: éléments réels de philosophieChapitre 13 sur 24 · LA FONCTION IDEALE · texte numérisé non relu

LA FONCTION IDEALE

Répartition du travail humain. La moralité.

Ces conquêtes, dont chacune est pour le genre humain la cause d'un nouveau genre de travail, n'augmentent en rien la quantité d'aliments que sa capacité comporte, ni sa faculté de reproduction. Quoique notre travail procède de ces deux fonctions, il les dépasse en réalité de beaucoup. En effet, pour entretenir à 37 degrés sa température, un homme ne consomme qu'un certain poids de combustible; tout aliment en plus est rejeté ou transformé en corps étranger et en maladie. La quantité d'aliments absorbée par la totalité des hommes ne peut s'accroître que par deux causes : l'accroissement de la vie moyenne et celui du nombre des hommes existants. Ces deux, différences se multiplient l'une par l'autre; mais leur produit reste bien au-dessous du chiffre qui représente la somme du travail des hommes et des forces auxiliaires qu'ils emploient. Ce produit est, en effet, limité par deux quantités finies : la température uniforme de 37 degrés qui représente la nutrition, et le nombre maximum d'enfants qu'une femme peut mettre au monde durant sa vie. Ses ovaires contiennent environ 70,000 ovules; l'organe génital de tous les hommes réunis fournirait un nombre pour ainsi dire infini d'animalcules. Mais comme il faut à peu près neuf mois pour en amener un à l'état de petit enfant et que la

femme n'est apte à produire que pendant trente années, on peut calculer le nombre maximum d'enfants qu'elle mettrait au monde; il n'atteindrait pas quarante. Or, ce nombre n'est jamais réalisé, parce que l'épuisement produit dans la femme par l'excès de la génération abaisserait sa température et la ferait mourir. De plus, le nombre des enfants qui naissent est fort amoindri par la mort. C'est pourquoi, en résumé, le travail produit par l'humanité dans un temps comme le nôtre, par exemple, dépasse de beaucoup les besoins presque constants de la nutrition et de la génération.

A quoi donc le reste est-il employé? Le reste sert à plusieurs usages et d'abord à varier les aliments et les vêtements; car on aime à réunir sur sa table, ou sur son corps, ou autour de soi, dans sa maison et au dehors, les produits des régions les plus écartées, ceux des pôles et ceux de l'équateur. Une autre partie du travail fournit d'objets de luxe la vanité humaine et la sensualité ; elle répond à Texcitation superflue et excessive des sensations nées à la surface du corps et surtout à l'orifice des organes digestifs ou générateurs ; elle alimente l'imagination qui se complaît dans ces sensations désordonnées. C'est là un des vices essentiels de toutes les civilisations.

Mais, je me hâte de le dire, une partie beaucoup plus grande du travail de l'homme est consacrée à ce que j'ai nommé sa fonction idéale. En effet, parvenue à un certain point de sa durée, toute invention perd de vue son origine première, tourne pour ainsi dire le dos à la fonction organique d'où elle est née, regarde en avant et se transforme en œuvre d'art ou de science. Quand le castor se bâtit une hutte sur les eaux, quand, aux approches de l'hiver, le muscardin s'enveloppe pour plusieurs mois d'une boule d'herbe sèche, quand l'hirondelle maçonne avec son bec un nid pour ses œufs et ses petits, ces bêtéa ne font

œuvre ni de science ni d*art. Mais dans la série de constructions comprise entre la caverne de l'homme quaternaire et le Parthénon de Périclès, une notion s'est peu à peu fait jour, c'est celle des proportions et avec elle l'amour de la beauté. De même, après s'être trompé à ses dépens sur presque toutes choses, Thomme appliquant l'analyse aux objets des sens, puis aux idées, a reconnu successivement leurs rapports réels et leurs lois ; il s'est servi de ces connaissances pour les besoins de sa vie, jusqu'à ce qu'enfin, perdant de vue ses besoins, il a poursuivi la vérité pour elle-même et a créé la science. A leur tour la science et l'art lui ont permis de concevoir et de réaliser l'ordre, la mesure, la proportion dans les actes de sa vie privée, de la famille, de la cité et de l'État, dirai-je de la société humaine toute entière; cela s'est nommé la morale ou le bien. La morale et la politique, créations essentiellement humaines, ont donc été et vont toujours se perfectionnant ; elles absorbent, comme l'art et la science, une part toujours croissante du travail humain.

Ces trois choses, poursuivies de siècle en siècle avec d'énormes et constants efforts, s'appellent d'un seul mot raflt*anchissement de la pensée. C'est dans ce sens que les générations sont entraînées par les grands hommes et les grandes nations. Ceux qui les arrêtent sur cette voie, ou les y retardent, ou les y amusent, ou les en détournent, sont des criminels destinés à être tôt ou tard les premières victimes de leurs méfaits.

La FamUle.

La fonction idéale a été puissamment secondée par ses propres créations, la famille, la cité et l'État. La famille est une œuvre naturelle et non le résultat d'une conven-

i/homme, la pensée, dieu 259

tion; elle est une suite nécessaire de la reproduction, chez rhomme comme chez la plupart des animaux supérieurs. La cause, quelle qu'elle soit, qui provoque l'union sexuelle de l'homme et de la femme continue d'agir après la naissance de leur progéniture : la production du lait fait naître dans la mère un besoin de nourrir son enfant. Promptement ce besoin se transforme, se complète, s'idéalise, l'enfant ayant lui-même une fonction idéale à remplir. Le père, auteur de la génération, est le soutien, le défenseur naturel et le nourricier de la mère, incapable par ellemême de pourvoir en même temps à ses propres besoins et à ceux de son enfant. La croissance rapide et l'attitude horizontale des autres vertébrés font que la plupart du temps les soins du mâle deviennent bientôt inutiles à la femelle et à son petit ; et cependant, dans les espèces les plus élevées, chez les grands singes, on observe des sentiments paternels et conjugaux qui les rapprochent de l'homme. Les liens du sang et la vie en commun étendent les instincts et les relations de proche en proche autour du noyau central et font naître le groupe plus nombreux des frères et des sœurs, des oncles et des tantes, des neveux et des nièces. L'affection mutuelle va diminuant selon les degrés de parenté à mesure qu'on s'éloigne du centre commun. Comme le père, qui a été le générateur, est aussi la force active et intelligente qui veille au bien de tous, qui pourvoit au développement régulier des fonctions essentielles, c'est-à-dire à la nourriture et à la vie morale de chacun, il possède par la nature des choses une autorité, des droits et en même temps des devoirs, auxquels ceux mêmes de la mère sont subordonnés.

La fonction reproductive est aussi l'origine première de la cité. Car c'est elle qui par les unions conjugales lie les familles les unes aux autres et crée entre elles des sentiments et des intérêts communs. Par ces croisements, il

arrive bientôt qu'une société humaine se compose en quelque sorte de parents et forme comme un second degré de la famille. De là sont nés les clans, les douars, les tribus, formes imparfaites de la cité. De là aussi Thospitalité et Tamitié, d'où procède un assez grand nombre de sentiments appelés généreux parce qu'ils proviennent de la génération.

La Cité.

La cité proprement dite a été créée par la race supérieure des hommes, la race aryenne. Ses membres sont des citoyens, titre qui comprend la mise en exercice de toutes les fonctions naturelles de l'humanité, dans leur subordination et leur harmonie. Ce sont les Grecs des temps historiques qui les premiers ont constitué la cité et en ont fait la théorie. Leurs grands législateurs, Selon, Clisthène et le peuple athénien, l'ont mise en pratique; la théorie en a été donnée par Périclès, Platon et Aristote. De là l'institution s'est transmise aux Romains et par les Romains aux peuples modernes. La liberté, fondée sur l'égalité et facilitée dans son exercice par une affection mutuelle, en est la base. Elle est l'origine vraie de la loi civile, qui règle les relations des citoyens entre eux et suppose l'honnêteté et la loyauté.

Constituée à la manière de la famille, mais entre égaux, la cité admet un pouvoir central et une autorité, des chefs, des conseils, des notables, une organisation dans laquelle chaque magistrat tire sa dignité et son prestige, non de sa volonté personnelle, mais de la fonction dont il est investi. La cité suppose dans ses magistrats de tout rang la probité, l'équité, le scrupule, la retenue dans l'exercice du pouvoir et le respect absolu de la loi. Sous leur autorité vigilante, les citoyens croissent, se multiplient et grandissent en paix dans l'ordre intellectuel et

l'hommb, la pensée» Dreu 261

moral. Ainsi la cité est le milieu humain excellemment favorable à Taccomplissement des trois fonctions. Aux deux fonctions organiques et en partie à la fonction idéale sont consacrées la plupart des occupations des hommes, le commerce avec le trafic, le troc, la vente, les travaux agricoles avec leurs instruments et leurs produits, les métiers avec les fabriques et leurs ouvriers, les boutiques et magasins remplis de marchandises variées, tout le système des poids et mesures, des monnaies, du crédit, de la banque et du change, les emprunts communaux, les prêts, la dette, les bureaux et registres de toute sorte, les octrois, les halles et marchés, les mercuriales, les horloges et en général la mesure du temps, la police. De la fonction idéale dépendent les écoles, les mœurs, Topinion, les lettres, les arts, la religion et les sciences ; il en sera parlé ci-après.

Toutefois, avant d'atteindre à Poi^anisation de la cité, les hommes, même ceux de race aryenne, ont franchi plusieurs étapes sur le parcours desquelles beaucoup d'entre eux sont restés. De bonne heure, en eBet, s'est introduite au milieu d'eux l'inégalité de la richesse mobilière, de la propriété et du pouvoir ; elle ne provenait pas seulement du plus ou moins d'habileté et de force physique apporté par eux à leur naissance, mais aussi des circonstances extérieures et de l'accumulation des biens dans certaines familles. C'est pourquoi, dès le commencement des sociétés, il y eut des riches et des pauvres ; la pauvreté eut pour compagnes l'impuissance, la misère et la mendicité. C'était un état précaire de la vie organique, de la nutrition et des moyens d'y pourvoir; le pauvre mourait et meurt encore, hélas! de froid, d'inanition et de langueur; il se reproduit, mais sa progéniture est chétive et moissonnée par la mort; sa fonction idéale est comme arrêtée dans son essor. L'inégalité suscita deux classes d'hommes : ceux qui

202 SRCOXDB PARTIE

furent, selon le point de Tue, maîtres, patrons, propriétaires, seignenrs et dames, nobles privilégiés et titrés, ornés d'un blason, habitant les palais et les châteaux ; ceux qui formèrent la classe bien plus nombreuse des serviteurs, des valets, des esclaves, des clients, des paysans et des serfis attachés à la glèbe, des vassaux, des vilains portant livrée, des roturiers, des fermiers et des manouvriers. De cet état de choses naissaient deux séries de sentiments corrélatifs ou contradictoires : Torgueil, la vanité, le dédain, la morgue, le fatuité, la suffisance, la superbe, l'arrogance, Toppression, Toutrage, accompagnés du faste, de la pompe, des quadriges et des carrosses, des panaches, des galons, des rubans, des costumes brillants, de la toge et de la chlamyde, des bijoux et des couronnes ; le pauvre subjugé et soumis avait pour son lot l'humilité, les saints et les révérences, les génuflexions qui se font la tête nue, en sabots ou nu-pieds, quelquefois le sacrifice de ses propres filles à la lubricité du seigneur. Les meilleurs des riches étaient touchés de compassion et ressentaient la pitié, à la vue de tant de maux endurés avec patience et résignation. Ils se montraient modérés dans leurs exigences, pardonnaient les fautes commises, récompensaient le zèle, obtenaient la reconnaissance, pratiquaient même, étant hommes, la charité et l'aumône ou payaient par des dons et des fêtes la misérable vie de leurs serviteurs.

rfitat.

C'est au milieu de ces éléments discordants que naquit la notion de l'État. Elle naquit dans la race aryenne, chez les Grecs, qui la réalisèrent imparfaitement, mais en donnèrent la théorie. Les Romains formèrent un grand État, qui dura un millier d'années et transmit ses institu-

i/HOMMR, la PRN8ÊR, DIEU 263

tions aux peuples modernes. Partout Taristocratie, née de rin^alité des richesses, engendra la royauté, lorsqu'une famille l'emporta sur les autres ou prit contre les autres son point d'appui sur le peuple. En effet, la richesse n'avait pas seulement produit l'orgueil; elle avait traîné à sa suite la mollesse, Tinaction du corps et la paresse de l'esprit, qui sont les ennemies des fonctions essentielles de la vie humaine. Pendant ce temps les pauvres travaillaient , acquéraient l'aisance, la richesse, et leur esprit gagnait tout le chemin que celui des maîtres perdait. Ainsi les fonctions vitales du commun des hommes trouvaient une expansion nouvelle par le travail qui conquiert les forces de la nature. La puissance publique, répartie jusque-là entre les maîtres, se concentra entre les mains d'un seul chef qui dut gouverner pour le peuple tout entier. Ce chef porta des noms divers : il fut roi, empereur, sultan, selon les pays et les circonstances de son élévation. Le monarque souverain fut mis sur un trône dans un palais, avec une couronne sur la tête et un sceptre à la main. Il fut traité de majesté, sacré par la religion; on l'appela sire; sa femme fut reine, impératrice, sultane. Il eut des ministres, exécuteurs de ses ordonnances, des préfets, une armée de terre et de mer. Toute justice émana de lui. Tout le trésor public fut son trésor. Lui seul décida de la paix et de la guerre et régla toutes choses selon son bon plaisir.

Toutefois la puissance des seigneurs n'avait pu être abattue par le roi qu'avec le concours du peuple. Celui-ci ne l'avait point soutenu gratis et sans en espérer quelque chose. Lors donc que dans sa vanité un roi osa dire <c l'État c'est moi », il se trompait de deux manières : car cela signifiait qu'il n'y avait pas d'État et de plus il oubliait que l'État était en voie de formation dans le peuple qui avait intronisé ses ancêtres. Un jour vint en effet où

la prise de possession de la nature par le travail et la science achevait de créer ces classes moyennes, ce tiersétat, dont Aristote avait donné la théorie. On s'aperçut alors que le tiers-état était tout ou pour mieux dire que l'État moderne allait éclore.

La démocratie remplaça donc la royauté et la noblesse. Elle proclama la liberté de tous, leur égalité et se donna pour base, non la sujétion, mais l'amour; non le point d'honneur, forme nobiliaire de la vanité, mais la vertu ; non l'obéissance, mais la persuasion. Il ne dut plus y avoir qu'une seule classe d'hommes, la nation ; une seule terre, la patrie; un seul pouvoir, la loi. La loi fut l'œuvre, non du caprice royal, mais de la raison commune, exprimée par le peuple entier ou par ses représentants. Le trésor de l'État est la richesse de tous, amassée par des contributions votées et non imposées. La justice est rendue au nom de la loi et du peuple. Les assemblées, le gouvernement, les conseils, les administrations, les actes publics, la politique, la nécessité parfois subie, jamais recherchée, de la guerre, tout en un mot tend à favoriser dans chaque homme, par l'action commune de la nation, les trois fonctions essentielles de la vie humaine : car, dans l'État moderne, la nutrition s'appelle le bien-être, la reproduction tend à l'accroissement de la population et de la vie moyenne, la fonction idéale comprend toutes les formes supérieures de la civilisation. L'État moderne est donc une œuvre d'analyse et de vérité pour tous. Je me réjouis dans mon cœur en pensant qu'après l'Athènes de Périclès, la France ma patrie en a la première donné un modèle tel quel avant ma mort.

Les Arts du dessin.

Si la famille, la cité et l'État sont le milieu le plus favo-

i/hommb, la pensée, die(7 265

râble à la fonction idéale, les lettres, les arts et les sciences constituent cette fonction en elle-même. Il faut y ajouter dans une certaine mesure la religion. Les arts sont nés les premiers; puis ont apparu les conceptions littéraires; les sciences sont venues à la fin. Les métiers ont précédé les arts, parce qu'ils avaient pour objet les choses nécessaires aux deux fonctions organiques; tout le travail intellectuel des premiers hommes était dirigé vers cet objet. Il n'y avait donc à proprement parler ni dessin, ni musique, ni sculpture, ni architecture; à plus forte raison, rien qui ressemblât à une théorie de ces différents arts.

J'ai déjà dit quelques mots de Tart de bâtir. Nous ne savons rien de ses origines premières ni de l'époque où la caverne fut remplacée par une construction. Il existe encore des temples-cavernes dans plusieurs pays; nous avons, étant à Athènes, retrouvé et déblayé celui d'Apollon à Délos. Mais les plus anciens de ces édifices ont été précédés par une longue période où les hommes n'avaient point de dieux à loger et en étaient encore aux plus infimes rudiments de la religion. Quand ils surent se construire à eux-mêmes des maisons et qu'ils conçurent les dieux sous des formes approchant de la forme humaine, ils leur firent des demeures appropriées aux vertus qu'on leur attribuait. L'idée de la beauté se dégagea peu à peu par une analyse de l'esprit et commença de s'appliquer à toutes les constructions. Les plus vieux édifices égyptiens remontent à sept ou huit mille ans et supposent une longue élaboration. A partir de cette époque les formes architecturales allèrent s'analysant et se diversifiant : il suffit, pour s'en convaincre, de comparer un temple dorique, comme celui de Thésée ou le Parthénon, œuvres d'une simplicité grandiose et savante, à un édifice compliqué dans ses formes, tel que Notre-Dame de Paris, le Palais de Justice de Rouen ou le château de Chambord. Les besoins de l'homme se

266 SKCONDE PARTIE

multipliaieDt à mesure qu'il avançait dans la civilisation; à ceux de la vie privée et de la famille s'ajoutaient ceux de la vie sociale, dont le nombre aujourd'hui ne pourrait pas même être compté. L'art de bâtir dut répondre à chacun d'eux et se diversifier dans la même mesure. De là les chapelles, les temples, les églises, les salles et les édifices de tout genre pour les particuliers et leurs réunions, pour le gouvernement, la justice, la guerre, la navigation, les écoles, les voies de communication, les théâtres, le boire et le manger et pour le repos des morts.

Le dessin a débuté de très bonne heure, puisqu'on en trouve des traces sur des objets des temps préhistoriques les plus anciens. Les figures gravées ou peintes sur des vases remontent aussi très haut; elles étaient faites à la pointe ou au pinceau. Les images gravées sur pierre de l'ancienne Egypte signalent un art déjà avancé, quoiqu'elles remontent aux premières dynasties. Quand l'artiste eut conçu la beauté et ses conditions essentielles, il ne pensa plus qu'à l'exprimer dans ses ouvrages; le travail des métaux et les autres industries lui fournirent des instruments de plus en plus parfaits et des matières diverses dont il sut tirer parti. La gravure sur pierre, sur le métal, le marbre, le porphyre, l'albâtre, sur le bois et l'ivoire ; la peinture sur des terres fines, sur des enduits, sur la toile, le papier; la broderie sur étoffes, les impressions et les tissus, cent autres inventions, qui passent chaque jour sous nos yeux, ont fait du dessin une des formes les plus fécondes de la vie idéale ; car il a pu prendre ses motifs dans la nature entière, dans les ouvrages de ] 'homme et dans l'imagination.

La sculpture a eu moins de ressources, mais non moins d'élévation. Quand l'idée de la beauté s'y est introduite, elle a marché du même pas que les autres arts du dessin. On a sculpté des os ou du bois et modelé des figures de

l'homme, r.A PENSÉE. DIEU 267

terre à une époque bien antérieure à la découverte des métaux. Les outils dont les artistes d'alors se servaient étaient des éclats de silex ou de quartz, en pointe ou en couteaux ou dentelés en scie ; nous en possédons un grand nombre. Quand on sut fondre le bronze et plus tard travailler le fer et Tacier, Tère de la grande sculpture commença : les statues, les reliefs, les ornements sculptés des édifices et des meubles, la toreutique et les objets de métal fondu, le moulage à froid, le modelage des matières plastiques, remplirent les villes et même les campagnes et les navires d'un nombre étonnant d'objets d'art.

La Musique.

Quand est né le cbant ? On Tignore. Qui a fait le premier instrument de musique? est-ce Pan ou Apollon? Chaque jour la nature célèbre par un immense concert le retour de la lumière. L'homme, qui est à vrai dire le seul animal musicien, s'est-il abstenu? S'il a chanté, l'a-t-il fait selon la constitution de son oreille en distinguant les intervalles musicaux? A-t-D chanté dès le premier jour quelque mélodie? On ne saurait donner la réponse à ces questions. Néanmoins on peut remarquer que les races inférieures, les nègres ont un penchant marqué pour la musique, chantent des airs et fabriquent des instruments ; or c'est eux qui se rapprochent le plus de Thomme primitif.

Quoi qu'il en ait été, il n'est pas douteux que les hommes ont chanté durant bien des siècles, avant que cet exercice fût devenu un art. Nous connaissons, en effet, au moins d'une façon approximative, les origines de la musique grecque, qui a été la source de la musique moderne. Les Grecs eux-mêmes ont pris soin de tirer cette tradition de l'oubli en donnant à leurs modes musicaux les noms des peuples ou des pays d'où ils leur étaient venus. Nous

savons aussi comment ces modes sont venus se coordonner sur une échelle commune et former un vaste système à la fois savant et fécond. Nous connaissons leurs gammes, leurs trois genres, le diatonique, le chromatique et Tenharmonique. Il nous est donné de suivre dans leurs histoires leurs créations musicales successives, dans la mélodie et dans les chœurs, et nous possédons une notion assez exacte des nombreux instruments à vent, à cordes et à percussion dont ils faisaient usage. Beaucoup d'entre eux nous ont été transmis, plus ou moins modifiés. Il en a été de même de leurs modes, dont la plupart, bien qu'altérés, sont encore usités dans le plain-chant des églises chré* tiennes et dans les airs populaires.

Les musiciens savants de Tancienne Grèce avaient fait sur les intervalles musicaux des analyses que nous possédons. Toutefois, dans la pratique, il ne paraît pas que les Grecs aient fait grand usage de l'harmonie, non plus que de la différente sonorité des instruments et de leur combinaison avec les quatre ou cinq sortes de voix humaines. Leurs modes avaient chacun son expression particulière ou plutôt émouvaient chacun à sa manière la sensibilité : Tun procurait le calme, un autre engendrait la tristesse, un troisième faisait naître la passion amoureuse ou poussait aux extravagances. Ils agissaient donc pour ainsi dire en bloc sur tel ou tel instinct en général. Pour rendre les nuances du sentiment ou plutôt pour les susciter dans l'âme et dans l'organisme des auditeurs, il fallait de nouvelles analyses plus approfondies que celles des anciens. Ce fut l'œuvre des musiciens modernes.

Pour cela ils usèrent de trois moyens. Ils fondirent en un seul tous les modes et les genres que les Grecs avaient tenus séparés; par là, au moyen des modulations, une même mélodie put se composer de phrases appartenant aux modes les plus opposés et, pour maintenir l'unité du

morceau, il fut convenu que la mélodie finirait toigours dans le mode initial, sur ce qu'on appelle la note du ton. Ainsi l'art n'avait pas perdu les anciens modes, mais en les combinant il obtenait les effets les plus variés. De là rétonnante fécondité de la musique moderne. En même temps on créa ou du moins on développa l'harmonie. Les accords et les discordances sont établis par des lois mathématiques; il n'en est pas de même de la succession des notes dans une mélodie, puisqu'on y jouit d'une entière liberté. Mais quand on fait entendre simultanément deux, trois ou plusieurs mélodies, dont chacune comporte des modulations, il en résulte une suite d'accords qui doivent nécessairement se résoudre les uns dans les autres, suivant certaines règles. Ce sont ces règles qui constituent la science de l'harmonie et qui doivent être appliquées sous peine de blesser le sens de l'ouïe et l'esprit. La variété des accords et de leur succession donne à la musique moderne une puissance affective que les anciens n'avaient pu obtenir; car la mélodie harmonisée, c'est-à-dire complétée par les parties secondaires et par les instruments, exprime, non seulement le sentiment dans son unité, mais aussi les nuances les plus délicates et les plus fugitives du sentiment. Cette analyse est puissamment secondée par le nombre et la variété de nos instruments de musique : nos grands orchestres en montrent les effets. Il ne faudrait pas supposer que les anciens n'avaient rien fait en ce sens et qu'ils ne possédaient que deux instruments de musique, la lyre et la flûte. Ces mots désignaient deux classes d'instruments, ceux à cordes et ceux à vent; plus de trente espèces d'instruments à vent sont spécifiées par le seul Aristote. Les anciens avaient aussi des instruments à percussion fort analogues aux nôtres. Mais les modernes ont notablement perfectionné tous les instruments de musique ; par le moyen des clés ils ont en quelque sorte allongé la

portée des doigts, accni l'échelle des sons, coupé les tons en deux et par là rendu les instruments aptes à s'accommoder à toutes les combinaisons harmoniques. On peut se rendre compte du travail d'analyse musicale accompli depuis vingt siècles en Occident, si l'on compare la première Pythique^ de Pindare, ou même V Hymne à la Miise^ de Diouysios, à la Damnation de Faust, de Berlioz.

En même temps, les formes que peut revêtir la musique se sont successivement détachées sur l'ancien fond. La romance, la cantate, l'hymne et la prose religieuse, l'oratorio, l'opéra tragique et comique, la symphonie, l'odesymphonie, le drame lyrique, ont tour à tour apparu. Pour les exécuter on a construit des salles de concert et des théâtres, instruit des orchestres de plusieurs centaines de musiciens, réuni des chœurs de plus en plus nombreux, créé des conservatoires et des écoles. Dans les églises on a installé des grandes-orgues, véritables orchestres jouant et chantant sous les mains et les pieds d'un seul exécutant. Pour avoir une idée de la puissance d'analyse appliquée à la construction des instruments de musique et par suite à l'orchestration, il faut visiter un orgue construit par Gavaillé-GoU, ou mieux, étudier dans une édition complétée le Manuel du Facteur d* orgues^ de dom Bédos; je l'ai sous les yeux en écrivant ces lignes.

Les Lettres.

Les instincts littéraires se sont fait jour dans Thumanité longtemps avant l'invention de l'écriture. Les poésies en différentes langues, composées avant d'être écrites, formeraient aujourd'hui même une bibliothèque. En Occident, les Égyptiens paraissent avoir devancé en cela les autres peuples ; car nous trouvons sur leurs monuments de pierre et sur les cercueils de leurs momies des composi-

i/homme, la pensée, dieu 271

tions poétiques écrites en hiérc^lyphes longtemps avant les premiers rudiments de l'écriture phénicienne. Les Grecs n'avaient pas encore adopté ôette dernière au temps où leurs aèdes chantaient les récits dont on a composé V Iliade. L'épopée avait été précédée par les hymnes : aux temps historiques plusieurs hymnes étaient encore transmis par un enseignement oral dans les sanctuaires helléniques. Les hymnes du Vêda et les tchandas de VAvesta n'ont pas été d'abord fixés par l'écriture.

Cela n'a du reste qu'une importance secondaire, puisque en réalité l'expression de la pensée, parlée ou écrite, n'est devenue un art que dans la race aryenne. Je n'ai aucune confiance dans l'originalité des livres mosaïques, non plus que dans l'authenticité des opuscules attribués à David et à Salomon. Ces derniers sont tous apocryphes. Quant aux psaumes, ils sentent fortement TAsie centrale et la Captivité. D'ailleurs, ni les uns ni les autres ne sont des œuvres d'art : il ne sufilt pas d'énoncer de grands sentiments, ni même des pensées sublimes ; les enfants et les barbares en expriment quelquefois aussi bien que les sultans des Sémites. Ce qui constitue l'art dans les œuvres de la parole, comme dans celles de la main ou de la voix, c'est la forme définie obtenue par l'analyse et soumise à la proportion, à la symétrie, en un mot, à la notion de la beauté.

Cette notion n'a été analysée et définie que dans la race aryenne. Mais elle l'y a été de très bonne heure, car les hymnes du Véda sont déjà des compositions régulières et qu'on pourrait dire classiques. Après la période des hymnes, les autres formes littéraires, auxquelles on a donné le nom de genres, ont apparu tour à tour, sortant en quelque façon les unes des autres à mesure que la civilisation se développait. Le même fait s'est produit dans les deux grands rameaux antiques de la race aryenne, les Grecs et les Indiens. On a donc vu naître après l'hymne, l'épopée, puis

rode héroïque, le drame sous les deux formes, la satire et les genres secondaires de la poésie. La prose, qui est la forme ordinairement revêtue par la parole humaine, est venue après les vers comme forme littéraire. Le rythme existe dans la prose littéraire comme dans les vers ; comme eux la prose est accompagnée d*une sorte de musique ou jde cantilène qui varie avec le sentiment et s'adapte à ses délicatesses. Mais la prose n*a pas de mesure; chez les modernes elle n'admet point la rime et, par la liberté de son allure, elle est mieux appropriée que le vers aux analyses de la pensée. C'est pourquoi la poésie a précédé la prose et celle-ci a toujours caractérisé les époques de civilisation avancée. L'histoire, l'éloquence, le drame réaliste, le roman, la critique, la philosophie, toutes les sciences, ont pour forme naturelle la prose, encore bien qu'elles aient quelquefois employé les vers. Les genres de composition en prose ont été se multipliant à mesure que les sujets à traiter se sont eux-mêmes multipliés ; et comme ces sujets ont souvent entre eux des points de contact et des croisements, les genres littéraires tendent, eux aussi, à se confondre, sans pour cela échapper aux lois de composition auxquelles l'art les a assujettis. Il arrive donc pour les lettres ce qui est arrivé pour la musique. Ainsi la tragédie et la comédie se sont fondues dans le drame ; entre un roman de M^i» de Scudéri et un roman de M"« Sand, il y a toute la différence d'un exposé synthétique de la passion et d'une analyse approfondie.

Quant aux moyens extérieurs de faire connaître aux hommes et de propager la pensée, le progrès accompli depuis les anciens temps ne peut même plus se mesurer. Au temps des hymnes et même encore dans Vlliade^ le chantre ne disposait que de sa voix et d'un maigre instrument de musique. Il chantait à Tautel ou « dans les assemblées des hommes ». Son mode de publicité était la

l'homjhe. Là pbnséb, dibu 273

mémoire. Plus tard, vint l'écriture, tracée tour à tour sur la pierre, les feuilles d'arbre, la terre cuite, le parchemin, les tablettes de cire, les feuilles de métal, le papier. On tenait à la main le ciseau et le marteau, ou le poinçon, ou le calame, ou la plume, et Ton employait des liquides de diverses couleurs, ordinairement noirs, quelquefois la mine de plomb ou la sanguine. Pour multiplier les exemplaires, on réunissait dans une même salle un grand nombre de scribes écrivant sous la dictée.

Tel fut l'état des choses jusqu'au jour où fut inventée l'imprimerie avec les caractères mobiles, c'est-à-dire, jusqu'au milieu du quinzième siècle. En quatre cents ans, les hommes ont fait plus de chemin dans la transmission de la pensée que durant les milliers d'années que l'huma^ nité avait déjà vécu. L'œuvre des uns, en se multipliant avec le livre, passe aux autres, devient pour eux un objet d'étude, souvent une occasion de recherches, et fait pénétrer de plus en plus dans les productions de l'esprit le travail de l'analyse. Ainsi tendent à s'effacer les discordances entre les nations, entre les littératures et les langues, en même temps que les méthodes d'analyse tendent à devenir les mêmes dans tous les pays. C'est pourquoi les êtres idéaux créés jadis par l'imagination disparaissent ; l'idéal semble s'abaisser. Il n'en est rien ; c'est là une apparence trompeuse : car C3 qui disparait de la littérature, avec les dieux et les héros de l'antiquité, par exemple, c'est la partie im^^inaire des conceptions enfantées par les hommes d'autrefois ; ce qui reste, c'est leurs analyses, accrues de tout ce que le travail des siècles a découvert. Cela ne veut pas dire qu'Apollonius de Rhodes soit supérieur à Homère, ni Ruy Blas à ïOrestie : les maîtres, les créateurs, les initiateurs, conservent éternellement leur suprématie. Leurs successeurs font souvent des œuvres médiocres, admirées par les contemporains. Cette admi-

ration même prouve que l'idéal s*est altéré; le changement utile a consisté en un progrès dans l'analyse des passions et des idées, en une connaissance plus approfondie des choses, en une nouvelle prise de possession de la nature. Quant aux lois générales qui président aux conceptions littéraires^ comme à celles de Tart, elles restent les mêmes et sont invariables comme la raison.

Les Sciences.

Plus que toute autre création de l'esprit humain, la science est une analyse; c'est l'analyse elle-même, appliquée à une série d'objets. On peut dire que dans toute production humaine il y a une portion abstraite et analytique, qui a le caractère de la science. Car toute œuvre humaine, même mauvaise, est œuvre de raison, et le fond de la raison c'est l'analyse. La science, dit Aristote, commence par un étonnement et finit par un étonnement contraire. C'est en effet la rencontre des faits étonnants qui suscite la réflexion, l'arrête devant des énigmes, pose les questions et définit les problèmes. Dans l'ignorance des causes, on se contente d'abord d'hypothèses et l'on tombe dans l'erreur sans le savoir. Les anciens hommes ont vu un très grand nombre de problèmes et commis presque autant d'erreurs. Ou bien ils s'en sont tenus à la supe]>ficie des choses et ils ont conçu des systèmes excellents dans leur généralité, mais incapables d'expliquer utilement quoi que ce fût. Les hommes qui ont composé les hymnes du Véda avaient l'esprit droit et ferme; ils ont vu l'ensemble des choses avec justesse, mais ils n'ont rien approfondi. Plus tard, les « sages de la Grèce », les savants d'alors, ont fait un premier essai d'analyse en distinguant ce qu'on a nommé les quatre éléments. Puis on a vu que ces éléments prétendus se résolvaient aisément

les uns dans les autres et qu'il n'y avait entre eux que des différences apparentes. D'ailleurs, on ne pouvait tirer de ces systèmes aucune utilité pratique. Leurs contradictions mutuelles les firent abandonner. Toutefois, à côté de ces discussions stériles sur la nature des choses, plusieurs sciences avançaient à grands pas; c'étaient les sciences mathématiques, l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie. L'école pythagoricienne poussa fort avant la théorie des nombres et les démonstrations géométriques. Quoique les astronomes n'eussent que de médiocres instruments, l'alidade, les cercles gradués, le compas et le gnomon, néanmoins Méton reconnut la période lunaire de dix-huit années; quand on orienta le Parthénon de Périclès, on tint compte de la précession des équinoxes. Dans l'école d'Aristote, on commença l'étude des animaux et des plantes et l'on fit un premier essai d'anatomie comparée. La période de huit cents ans comprise entre Alexandre et Justinien fut une période scientifique, malheureusement troublée par les guerres, l'oppression, les crimes et par la lutte acharnée des religions.

L'œuvre des anciens Grecs, suspendue pendant tout le moyen âge, fut reprise à la Renaissance. On commença à révoquer en doute les vieilles théories des éléments naturels, les affirmations arbitraires et les doctrines dont la seule autorité était la tradition. L'algèbre fut pour les mathématiciens un instrument d'analyse incomparable; car bientôt il leur fut possible d'introduire l'infini dans les calculs et d'y faire intervenir les différences. L'arithmétique supérieure et la géométrie dans l'espace firent de rapides progrès, dont l'astronomie profita. On connut, par des analyses démonstratives, les lois qui régissent les mouvements célestes, qui sont désignées sous le nom de lois de Kepler et qui aboutirent à une formule unique, celle de l'attraction universelle. Depuis lors, la cons-

traction, de plus en plus parfaite, des horloges et des cercles muraux, l'invention des lunettes et des télescopes, enfin l'analyse spectrale et la photographie céleste ont agrandi et précisé singulièrement la connaissance que nous avons de T univers.

Les sciences terrestres ont pénétré plus vite encore la nature intime de leurs objets. Issues de Tempirisme des alchimistes, la physique, la chimie et la minéralogie y ont introduit la méthode, l'analyse expérimentale et les procédés de démonstration. La balance a créé la chimie; la construction des instruments de précision et l'emploi des mesures exactes ont donné naissance aux laboratoires et aux cabinets de physique et provoqué la découverte de lois et de grandes forces naturelles auparavant inconnues.

L'étude des animaux, des plantes et des terrains a produit une classification générale des objets naturels. La zoologie, la botanique et la géologie forment aujourd'hui un corps immense, grâce aux explorateurs qui parcourent la terre en tout sens et en fouillent les profondeurs. Puis sont venues les sciences comparatives, l'anatomie et la physiologie, pures analyses dont les instruments ordinaires sont le microscope et le scalpel. Armés de ces deux auxiliaires, les physiologistes ont pénétré dans la constitution intime des tissus ; la chimie leur a donné la composition des éléments solides et liquides des corps vivants ; la physique leur a dévoilé plusieurs forces qui contribuent au mouvement de la vie ; par l'observation directe ils ont assisté au développement des organismes depuis l'état de simple granule jusqu'à celui d'animal ou de végétal parfait. La physiologie fournit désormais un élément et une base à la métaphysique nouvelle.

La psychologie en fournit d'autres. Très générale et par conséquent très vague dans les écrits des anciens philosophes, elle est devenue science positive quand on a

l'hoiibcb, la pbnséb, dieu 277

sn appliquer aux faits de conscience une méthode analytique. L'analyse de l'entendement avait été donnée par Aristote ; elle avait pu être achevée par lui, parce que la logique est une science mathématique et non une science d'observation ; ses démonstrations sont absolues. Le reste de la pensée n'a commencé à être étudié méthodiquement qae depuis Descartes. Ce grand homme fixa le point de départ de la psychologie, en indiqua la méthode et commença lui-même le travail dans son traité Des Passions. Mais l'analyse régulière et vraiment scientifique des faits de conscience a été faite par son disciple Spinoza et continuée par les philosophes sensuaUstes et les cartésiens de nos jours. Les sceptiques allemands n'ont guère fait qu'obscurcir les problèmes et retarder la science positive. La métaphysique est le point vers lequel toutes les sciences convergent. Les traités modernes de physique et de chimie, de physiologie et de psychologie, en un mot tous ceux qui ont pour objet une science 4>articuUère, posent quelques axiomes, quelques définitions, ou tirent des conclusions générales qui appartiennent à la métaphysique. Presque toujours, ces considérations sont insuffisantes; souvent elles sont erronées, parce que chaque science, n'ayant qu'un objet particulier, n'envisage pas le reste de la nature ou ne la regarde que d'un seul côté. Elle la regarde néanmoins, parce qu'au temps où nous vivons toutes les sciences ont des points de contact et des éléments communs. C'est pourquoi dans les siècles passés, quand les sciences d'observation n'existaient pas encore, la métaphysique était une recherche sans objet défini ; elle roulait sur des généralités vagues, souvent sur des conceptions imaginaires; les sciences de la réalité ne lui avaient pas encore fourni un terrain solide pour se fonder. Il n'en est plus de même aujourd'hui : ces sciences sont avancées; leurs objets sont définis; leurs

principes sont certains et leurs méthodes incontestables ; elles ont déjà découvert un grand nombre de lois dont elles ont donné les formules; enfin elles ont pénétré fort avant dans la nature intime des choses et en ont reconnu les conditions d'existence. La métaphysique est donc possible, pourvu qu'elle ait toujours sous les yeux les découvertes réalisées par les sciences particulières de la nature. J'ajoute que, par sa position centrale au milieu d'elles, elle peut donner Je mot de l'Univers.

Page 1