‹ La vie et la pensée: éléments réels de philosophieChapitre 14 sur 24 · LES ABERRATIONS · texte numérisé non relu

LES ABERRATIONS

Ldg Ticet et les crimes. La Jnatice diitributiTd.

Les nombreux aperçus qui précèdent seraient trop incomplets si je ne disais aussi quelques mots des aberrations et des moyens inventés par l'homme pour y remédier. Car s'il n'y avait pas de maladies, il n'y aurait ni médecins, ni hôpitaux ; s'il n'y avait pas de crimes, il n*y aurait ni juges, ni prisons ; la modération et la justice supprimeraient la guerre ; la science, si elle eût existé dès Porigine, aurait rendu inutiles les religions.

L'homme, en réalité, ne s'est emparé de la nature que pas à pas, avec beaucoup de travail et de misère. Ses échecs répétés, la faim et le froid qui le pressaient lui ont fait attacher une importance excessive à tout ce qui peut aider pour lui les fonctions essentielles de la vie. Il a donc été rapace comme les autres vertébrés et, possédant la raison, il est devenu cupide, envieux, jaloux et avare. Sensuel, comme les chats, les chiens, les singes, il est devenu en société fornicateur et séducteur, incestueux et adultère. L'ignorance et les préjugés, l'inégalité des conditions sociales, les abus et l'oppression, maux qui ne sont au fond que des excès et des déviations de la vie organique, se sont ajoutés à ceux qui précèdent et ont fait de la vie humaine une sorte d'enfer. De là, en effet, sont issus la fraude et la tromperie, la perfidie, le men-

songe et le paijure; à la suite la ruse, la dissimulation, la filouterie, le vol et le recel. Un sang plus riche, une activité nerveuse plus énergique a engendré la colère, les reproches, les disputes et les querelles ; les paroles grossières et insultantes sont devenues outrage. Alors s*est soulevé le sentiment de la vengeance, accompagné de menaces, de violence et de fureur. La lutte a commencé, pour finir au meurtre, accompli jusque sur des parents et des enfants. Les tempéraments plus froids ont procédé d'une autre manière. Us ont employé la propagande, ourdi des trames, semé la calomnie, suscité la discorde invisible. Alors sont venus les coalitions, les complots et les conjurations, les ligues et les factions suivies de révolte, d'assassinats, d'anarchie et de proscriptions. La brigue et rintrigue, la malice et la coquinerie sont des vices suscités dans les sociétés humaines par des appétits individuels désordonnés.

Je suis loin d'avoir énuméré tous les maux qui affligent l'humanité. C'est pour y remédier que les hommes ont organisé la justice et sa distribution. Chez les peuples barbares et souvent dans les états royaux ou aristocratiques, elle frappe sans délai, sur un simple soupçon, c'est-àdire en somme et sans analyse. Dans les états plus civilisés, la justice s'entoure de tous les moyens possibles d'information; elle recherche les causes et les circonstances du crime, les apprécie, les compense et n'en tire un jugement qu'après de longues et minutieuses analyses. Il y a loin entre l'histoire du vase de Soissons et la condamnation de Troppmann. C'est pour atteindre la vérité dans la justice qu'ont été institués les tribunaux. La société, par son procureur, adresse une requête aux juges. Un juge fait une enquête, instruit le procès. Il ordonne l'arrestation du prévenu, se faisant aider par une force publique. Le prévenu est amen^ devant les

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juges, interrogé ainsi que les témoins. L'accusateur public se lève contre lui, l'avocat du prévenu répond, et, après des plaidoiries parfois réitérées, le jury déclare si le prévenu est coupable; le juge, la loi à la main, prononce la sentence. Telle est la marche de la justice aux assises, où la société même se met en cause.

Quelquefois la peine se borne à une remontrance, à une réprimande. Dans les états barbares et aux époques peu civilisées, le juge a été souvent rigoureux et cruel, croyant atteindre la vérité par la torture et compenser le crime par le talion : au fond c'était remplacer la justice par la vengeance. Au même ordre d'idées appartiennent tous les instruments de supplice, les verges, la bâche et les faisceaux, la potence, la guillotine, le pal, le gril, la roue, le bûcher, le bourreau. Une analyse plus exacte des causes et des conditions du crime démontre que la société n'a pas d'intérêt ni probablement de droit dans la destruction d'un de ses membres, même criminel. Vainement on a dit : « Que messieurs les assassins commencent ! » car s'ils commencent le crime, ce n'est pas une raison pour que la société le continue. On a donc avec à propos inventé d'autres peines, l'amende, la prison avec ses murs, ses verrous et ses sentinelles, les travaux qui se font avec les pieds enchaînés, l'expulsion, la déportation, Texil. Par ces moyens cléments la société, dans sa force, obtient du condamné le travail nécessaire à sa nutrition. Quant à reproduire sa race, cela n'est nullement nécessaire. Mais il Test entièrement de favoriser chez lui la fonction intellectuelle, oblitérée ou dévoyée. C'était la pensée de Platon, au plus beau temps de la démocratie athénienne; cette pensée est juste.

La gntrre anclMiiie ot moderna.

Quant à la guerre, elle n'a rien de commun avec la justice. La justice, même barbare, est propre à Thumanité ; au contraire, des mammifères, des oiseaux et d'autres vertébrés se font la guerre et jusqu'à des animaux sans cervelle, comme les abeilles, se livrent de violents combats. J'ai vu la guerre de 1870; des premiers j'ai été saisi dans son tourbillon ; je l'ai observée et je déclare que la guerre est la suspension de la moralité humaine. Elle est l'asservissement de l'intelligence aux appétits de la vie organique; ce sont eux qui la provoquent, c'est la raison qui la prépare, la soutient et la poursuit. C'est presque toujours la déraison qui la termine. Combien citera-t-on de traités qui n'aient consacré aucune injustice et n'aient pas été l'origine de guerres nouvelles? Le dernier, fait par l'Allemagne en pleine civilisation, ne vaut pas mieux que les autres; il sera pour elle tôt ou tard la cause d'une ruine immense, s'il n'est la cause d'une révolution où sa royauté périra.

Cela dit, on peut voir dans les histoires comment chaque progrès de la raison, chaque découverte dans la science, en un mot chaque analyse, a suscité un progrès dans l'art fâcheux d'attaquer et de se défendre. Au temps de l'âge de la pierre, les hommes s'assommaient entre eux ou se hachaient, leurs armes étaient des cailloux, des massues et des haches de silex. Quand ils eurent des lanières de cuir ou des cordes et qu'ils connurent l'élasticité du bois, ils firent des arcs et des flèches dont l'extrémité était une pierre aiguë. L'arc eut pour pendant le bouclier doublé de cuir, ensuite les cuirasses de peau, les jambières, les brassards et peut-être les casques. On se servit en effet de lances, de piques et d'épieux en bois

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durci an feu ou garni d'une pierre pointue, ayant Tinventien des métaux. Mais la découverte du bronze fit une révolution dans l'attaque et la défense, aussi bien que dans la chasse, en fournissant des armes plus parfaites et plus variées. Il n'y a pas bien longtemps que ce métal est connu, du moins en Occident; il a pourtant fourni des armes de guerre plusieurs siècles avant d'avoir été remplacé par le fer. Les fouilles de Troie, de Mycènes et de Santorin n'ont donné que du bronze. Or à cette époque, si la tradition homérique est fondée en réalité, la guerre était déjà un art : pour s'abriter on avait des citadelles entourées de remparts, avec des vedettes et des sentinelles; on avait dans ces acropoles, fortifiées de bastions, de tours et de doubles portes, des provisions de bouche et des munitions. Les princes s'alliaient et se secouraient entre eux pour repousser Fennemi commun; il y avait aussi des traîtres. L'assaillant savait distinguer les points faibles, faire une brèche, allumer l'incendie ; il savait forcer un passage, saper et démolir, saccager, ravager, ruiner. En plaine, les deux adversaires savaient organiser une maraude, dresser une embûche, établir des postes, creuser des fossés, planter une palissade et s'en faire une redoute. En présence l'un de l'autre, ils n'agissaient point encore par grandes masses : chaque seigneur féodal avait son groupe d'hommes de guerre, s'avançait le premier sur un char, quelquefois à pied, et luttait seul à seul avec la lance ou le glaive contre le seigneur placé devant lui. La mêlée venait ensuite, les flèches se croisaient dans l'air et la poussière cachait le jour. Au contact on s'assassinait à coups de poignards de bronze ou d'épées ; la bataille était effroyable, les morts jonchaient le sol et les rivières étaient rouges de sang. Pendant ce temps chacun, selon sa constitution nerveuse, montrait plus ou moins d'audace, de bravoure, de courage ou de pusillanimité et de lâcheté.

Les vainqueurs dépouillaient les morts, achevaient les blessés, couraient la ville et le pays, pillant, massacrant ou faisant des captifs, que Ton rançonnait, ou que Ton vendait, ou dont on faisait des esclaves. Chez les Sémites le vainqueur tuait tous les êtres vivants, hommes et femmes, vieillards et enfants, ânes, chameaux, chiens, en un mot « tout ce qui a vie ».

La découverte du fer fit dans la guerre une nouvelle révolution en fournissant pour Tattaque et la défense des armes de qualité supérieure. Les outils d'acier permirent de tailler la pierre et de construire des murs à surface unie, avec des créneaux, des escaliers, des chemins de ronde et des galeries couvertes. Les armes de main et les armures non seulement se perfectionnèrent, mais devinrent de véritables objets d'art par leurs formes et leurs ornements. Les grandes armées se formèrent et avec elles apparurent la vraie stratégie, la science des campements, les expéditions lointaines par terre et sur mer, la conduite des sièges, la construction des machines de guerre et tout cet attirail auquel les histoires grecques et romaines nous ont accoutumés. Tout cela disparut en peu d'années, quand l'invention de la poudre remplaça l'arc et la fronde par le fusil et le pistolet, la machine de guerre par le canon, et quand ces nouveaux engins purent être transportés à travers les plaines et les montagnes et chargés sur des vaisseaux.

La science moderne, qui changeait peu à peu l'esprit et la constitution des états, transformait aussi l'art de la guerre et l'organisation des armées. Les soldats, partagés en groupes échelonnés les uns au-dessus des autres, sont classés comme les animaux et les plantes dans la zoologie et la botanique : c'est de la science pure avec ses synthèses et ses analyses. Mais où la science, appliquée à la défense et à l'attaque, a donné aux batailles humaines un carac-

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tère tout autre que celui des combats d'animaux, c'est dans l'invention et la fabrication des nouvelles armes à feu et des projectiles, dans le calcul des trajectoires, soumises aux lois de la pesanteur, à la résistance de Tair pressant sur le boulet conique et sur ses ailes, et à la vitesse acquise combinée avec la rotation de la terre et la latitude. Aujourd'hui toute la guerre est une œuvre scientifique, un produit de l'analyse.

Donc, on se tuera désormais suivant les règles de la raison. Puisque la guerre ndt de passions provoquées par des besoins excessifs de la nutrition et de la reproduction, il s'ensuit que dans la guerre la raison humaine est la servante des fonctions organiques. Les animaux sans système cérébral se font aussi la guerre et ne sont mus que par des actions nerveuses liées à la vie organique ; la guerre ne tire donc pas son origine des fonctions psychologiques dont l'oi^ane propre est le cerveau, c'est-à-dire de la raison ; mais la raison asservie fournit au déploiement des passions violentes les procédés, les armes et les combinaisons de tout genre qu'elle découvre elle-même par son étude analytique des choses. Les peuples qui ne trouvent pas chez eux les moyens de vivre sont portés à les chercher chez les voisins et à préparer l'attaque. Les autres sont moins belliqueux ; mais ils sont forcés de lutter pour la défense. Ainsi la guerre devient un mal endémique et savant par suite de l'inégale distribution des biens. Jusqu'à ce jour on n'a trouvé que deux remèdes à lui opposer : s'armer, comme on dit, jusqu'aux dents et nourrir à l'étranger des diplomates. Le plus souvent ces remèdes engendrent le mal ; la paix sortira peut-être de son excès.

La Religion : tes dogmes.

Comme la guerre la religion a deux faces, mais inversement tournées. La guerre a pour cause un besoin organique auquel la raison s'asservit; la religion est un produit de la fonction idéale et prend ses moyens d'action dans les sensations de la vie organique. C'est pourquoi les animaux, même infimes, sont en état de guerre et l'homme aussi; au contraire, l'homme est le seul animal religieux. La religion est donc un produit direct de la faculté d'analyse, c'est-à-dire de la raison, faculté distinctive de l'humanité. Elle a commencé par l'ignorance des causes et par Tétonnement, comme la science. N'ayant encore ni termes de comparaison ni méthodes, les premiers hommes, aussi bien que les sauvages de nos jours, n'ont cherché que des causes prochaines et non générales et ils se sont fabriqué des fétiches. Ensuite ils ont séparé la puissance cachée, imaginée par eux, de l'objet matériel où ils l'avaient logée et ils ont conçu la religion des esprits. Les esprits, moins nombreux que les fétiches, ont été cependant d'espèces très variées ; chacun d'eux présidait à un ordre particulier de phénomènes, dans le ciel, l'air, la terre, les mers et les fleuves, le feu, la lumière et la nuit. On en mettait aussi sous terre, dans les cadavres et les lieux abandonnés. Ainsi se forma la croyance, toute imaginaire, aux fantômes, aux visions, aux revenants, aux larves, aux mânes, aux furies, aux parques, aux fées. C'était un monde fantastique déjà très varié, calqué, pour ainsi dire, sur la diversité des phénomènes naturels. Toute la mythologie repose sur ce procédé; mais les dieux de l'Inde, de la Grèce et généralement des populations aryennes ont été conçus et hiérarchisés à la suite d'un classement beaucoup plus méthodique et plus vrai des

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faits naturels attribués à chacun d'eux. Le procédé de l'esprit qui a donné lien à la mythologie a créé les fictions de tout genre, les allégories, les images, les mythes, les légendes et les olympes.

Dans les lieux et les temps où la connaissance des choses fut plus approfondie, la fonction idéale fit dans la religion un nouveau pas. On reconnut que tous les phénomènes de la nature ne sont pas seulement rangés en séries, mais forment une unité dans laquelle toutes les séries sont comprises et coordonnées. La multiplicité des puissances divines devint superflue, la mythologie tomba et fut remplacée par la doctrine d'un Dieu unique et souverain ; la monarchie céleste succédait à la féodalité divine. Les esprits des temps passés ne furent plus qu'un esprit, un Dieu personnel, auquel furent attribuées l'intelligence, la volonté, la puissance, en général toutes les fonctions supérieures de l'humanité. Ses relations avec le monde furent également analysées par les théologiens : ce Dieu fut considéré comme créateur des êtres, comme auteur des lois de l'univers et comme providence, comme Verbe et raison universelle. A côté de lui, pour expliquer le mal et le malheur, on crut devoir placer une puissance malfaisante, en qui se résumèrent les mauvais génies d*autrefois. Ce malfaiteur universel eut divers noms : Seitan chez les Sémites et Satan chez les Chrétiens, Mâra chez les Bouddhistes, Ahriman (Angrô-mayniou) chez les peuples mazdéens. Il fut presque assez fort pour contrebalancer la puissance de Dieu. Mais l'égalité entre eux eût coupé le monde en deux parties égales et en eût détruit l'unité. Il fallut mettre l'Esprit du mal un peu au-dessous de Dieu. Celui-ci fut dès lors conçu comme médiateur, comme rédempteur, et la doctrine du péché originel et de l'incarnation en fut la conséquence; Dieu s'incarna pour le salut du genre humain dans une vierge sans tache, c'est-à-dire

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sans rintervention de la chair, des désirs nés de la fonction reproductive; cette dernière idée est commune aux bouddhistes et aux chrétiens. Le salut étendit son effet à tout l'avenir, aussi bien que la perdition : le monde antique des mânes et des ombres, des Champs élyséens et du Tartare fit place au paradis et à l'enfer ; les larves et les revenants furent remplacés par la résurrection des morts, suivie d'un jugement solennel, qui rappelle celui des Égyptiens et qui partage les hommes en deux séries, les réprouvés et les élus.

Set pratiques.

Parvenue à ce point de son évolution, la doctrine religieuse s'est crue la vérité même ; elle s'est déclarée l'ennemie des anciennes croyances et s'est mise en mesure de les détruire. Les Perses firent aux Grecs et aux Indiens des guerres de religion autant que de conquête; l'islam s'est propagé uniquement par le, sabre; les actes de violence et les guerres religieuses ont ensanglanté les pages de nos histoires. La doctrine acceptée engendra les communions et les églises, les synodes et les conciles, les catéchismes et les symboles de foi. Elle se propagea par des prêches, des sermons, des missions, des livres, des séminaires. Elle fit des convertis, des néophytes, des novices, des initiés, des confesseurs et des martyrs. Ceux qui osèrent se séparer d'elle sur quelque point furent qualifiés de renégats et de relaps, de schismatiques, d'hérétiques et finalement excommuniés. Les hommes se retiraient à l'approche du malheureux excommunié, qui se trouvait privé des choses nécessaires à sa nutrition, abandonné de sa femme et de ses enfants, s'il en avait, et mis dans un isolement qui arrêtait en lui toutes les fonctions de la vie. Parfois il était torturé, tué ou brûlé, pour preuve

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qu'il était dans Terreur. Ainsi, la religion, issue de la fonction idéale, mettait Toi^anisme entier à son service par une sorte de répercussion des passions sympathiques sur la pensée.

Ce phénomène étrange est bien plus visible encore dans les pratiques de la religion et dans Toi^anisation de son personnel. Très simples à l'origine, elles ont été se diversifiant et se multipliant, selon la marche générale de Tunivers. Les anciens hommes et les gens crédules de nos jours se sont fait des amulettes, auxquelles il faut rattacher la préparation des momies et la conservation des reliques. Ils eurent des charmes, des évocations, des sorciers, gens opérant des prodiges et des miracles et s'entourant de mystère. A cet ordre de faits se rapportent aussi les devins, les sibylles, les prophètes, les voyants, l'extase et les révélations, de nos jours les spirites. On créa tout un monde d'êtres imaginaires, les uns bons, les autres mauvais, agissant en sous-ordre au commandement de Dieu ou de Satan. Les Mazdéens ont grandement développé cette fantastique théorie.

Tout être divin étant bienfaiteur ou malfaiteur pour les hommes, chacun voulut se le rendre propice. On institua des cérémonies, qui eurent le caractère d'une rogation, c'est-à-dire d'une demande de secours. On demanda aux dieux une abondante nourriture, des richesses, de nombreux et beaux enfants; on leur demandait donc l'heureux fonctionnement des organes nutritifs et reproducteurs. La connaissance de la vérité et la paix du cœur ne furent demandées que plus tard. C'est en vue de ces bienfaits que furent établies les cérémonies propitiatoires, l'autel, le feu, la victime, l'hécatombe; les rites divers, les services annuels, mensuels, quotidiens; les chants, les chœurs, les hymnes, les invocations, la musique instrumentale, les orgues; le cierge, la lampe, les parfums brûlant dans des

cassolettes ou des encensoirs. L'autel, d'abord isolé dans les champs et entouré d'une petite balustrade, sucera ridée de loger la divinité, conçue sous une forme humaine. Les fidèles établirent des sanctuaires, des temples, des chapelles, des pagodes, des panthéons, des stupas, des églises ; ils célébrèrent des fêtes magnifiques, où se déploya tout le luxe du temps ; leur troupe s'allongea en théories et en processions; la cloche les convoqua, sonnant des rythmes et des airs pour exprimer leurs joies ou leurs chagrins.

En même temps le personnel attaché au culte s'organisa. Il y eut d'abord un seul ofiSciant, puis trois, puis sept, puis un grand nombre, chacun d'eux ayant sa fonction marquée. Leurs noms ont varié selon les langues et les temps: rabbins et brahmanes de divers ordres; prêtres et prêtresses, arhats, chamanes; papes, lamas, patriarches, scheiks-ul-islâm ; évêques, cardinaux, chanoines, curés, diacres, desservants, hiérodules et cent autres, dont la liste est inutile ici. Â côté des clergés, organisés comme pour un service militaire, les religions modernes, par une nouvelle évolution, ont donné le jour à des associations sans nombre de moines, de religieux, de cénobites des deux sexes, vivant cloîtrés ou mondains dans le célibat et refrénant dans leur corps les instincts de reproduction. Ces gens, qui ont renoncé par des vœux à l'une des deux fonctions organiques, sont censés dominer l'autre par l'abstinence, la pénitence, l'ascétisme, les macérations. En réalité, dans les pays musulmans, bouddhistes ou chrétiens, ils ont acquis ou reçu en cadeau et ils possèdent des propriétés territoriales et des richesses immenses, c'està-dire tout ce qu'il y a au monde de plus évidemment destiné à la satisfaction voluptueuse et facile de ces deux fonctions.

Ainsi, la religion, née de la fonction idéale, a par le fait

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tout emprunté et tout rendu avec usure aux deux fonctions organiques de la vie humaine.

Gonclniioiit.

Spinoza {Eth.^ni, 56) avait énoncé avec justesse \a proposition suivante : « Autant il y a d'espèces d'objets qui nous affectent, autant il faut reconnaître d'espèces de joie, de tristesse et de désir. » Et il ajoutait dans la démonstration : « La nature de chacune de nos passions doit nécessairement être- expliquée de telle façon qu'elle exprime la nature de l'objet dont nous sommes affectés. » Il donne ensuite pour exemples l'intempérance, Tivrognerie, le libertinage, l'avarice et l'ambition, qui sont un désir immodéré des festins, des boissons, des femmes, de la richesse et de la gloire ; et il fait remarquer que les passions, eu égard à leurs objets, n'ont pas de contraires. Car la tempérance, la sobriété, la chasteté, ne sont pas des passions; elles marquent seulement la puissance dont rame dispose pour modérer les passions.

Il était donc à propos de classer les passions d'après leurs objets : c'est ce que j'ai fait. J'en ai dressé d'abord la liste alphabétique ; ensuite je les ai rangées d'après leurs caractères essentiels et leurs origines prochaines. Elles se sont ainsi disposées d'elles-mêmes en séries et il s'est trouvé qu'à leur origine première elles se rapportent toutes par leurs objets aux deux fonctions primordiales de la vie, nutrition et reproduction. Celles dont l'objet est d'une nature idéale ne sont qu'une métamorphose subséquente des premières, et cette métamorphose se produit peu à peu par le travail analytique de la raison. Ce travail s'opère au moyen des trois notions, depuis longtemps signalées, du vrai, du beau et du bien, qui sont trois formes secondes de l'idée de l'absolu. Il a pour organes

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propres le cerveau et ses prolongements nerveux. Quant aux fonctions premières de nutrition et de reproduction, leur organe moteur est le grand sympathique, dont les filets animent les muscles à fibres lisses. Seulement si ces fonctions s'exécutent bien ou mal, d'une manière complète ou insuffisante, cet état de choses nous est signifié par les nerfs sensibles du système cérébral, et c'est alors que le désir initial prend naissance dans le centre auquel le nom d*âme a été donné. Le travail de réfiexion et d'analyse vient après, en vertu de la faculté de raison que l'homme possède. Ainsi so trouve simplifié et ramené à ses éléments cet enchevêtrement d'objets naturels ou artificiels, de désirs et de haines, d'innombrables occupations, qui diversifient de plus en plus la vie de l'homme et celle de la femme. On voit, en effet, que ces éléments sont au nombre de trois : la nutrition qui tend à la conservation de la vie individuelle, la reproduction qui tend au maintien de l'espèce et à la perpétuation de la vie, enfin la faculté d'analyse qui donne naissance à l'art, à la science et à la vertu. Ces cinq produits font l'homme complet et comprennent toute son activité. Quand l'auteur de VEcclésiaste (vi, 7) dit : « Tout le travail de l'homme est pour sa bouche », il se trompe des deux tiers : le boire et le manger ne se rapportent qu'aune seule fonction, et cette fonction même, rehaussée par le travail de la raison, a donné lieu aux (fcuvres d'art les plus variées, aux plus belles découvertes de la science, à des conceptions morales et à des actions par lesquelles là dignité de la nature humaine est glorifiée. Ce qui est vrai, c'est que la bouche commence, que l'organe générateur continue et que le cerveau achève l'élaboration de la vie. Tout cela est une petite portion du travail analytique de l'Univers.

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