ANALYSE GÉNÉRALE DE LA PENSÉE
Nombre détliii dM dtret penaanU.
La pensée est la chose la moins répandue dans la nature. La matière inorganique ne pense point; les v^étaux non plus; la'pensée ne se rencontre pas ailleurs que dans les animaux.
Or, il y a dans Paris à peu près 2 millions d'atomes humains qui vivent et qui pensent ; il y en a 36 millions en France. Quand la statistique sera complète, on saura juste combien à chaque moment il existe d'hommes sur la terre. On en évalue aujourd'hui le nombre à 1,434 millions. Il faut ajouter à cela les animaux, gros et petits, qui se rencontrent presque partout sur le sol, dans les eaux et dans Tair. Leurs espèces sont en nombre défini ; chaque espèce est représentée à tout moment par un nombre défini dlndividus. Ils sont beaucoup ; mais qu*est cela en comparaison des atomes inorganiques, d'où la pensée est absente et qui, dans la moindre pierre, sont plus nombreux que tous les atomes pensants 'de notre planète? Nous ne marchons pas sur la pensée, mais sur un sol sans intelligence. Nous imprimons notre idée sur la matière que nous travaillons; les bêtes font comme nous, chacune à sa manière. Mais cette matière modelée par nous ou par elles n'est pas pour cela intelligente ; elle est, comme les corps bruts, composée d'atomes qui ne pensent point.
Les petites machines que nous fabriquons ne décèlent pas d'autre intelligence que celle de leur auteur ou de rhomme qui les fait mouvoir. Personne non plus ne soutiendra que les parties d'un corps vivant possèdent par elles-mêmes la pensée. Ni les ongles ou les cheveux, ni les os, ni la peau, ni la chair, ni les viscères ne sont des êtres pensants. Ils sont seulement des appareils groupés autour d'un atome central, duquel ils reçoivent le mouvement, comme ils en ont reçu la forme qui leur est propre. Pourquoi ferait-on exception pour le cerveau? N'est-ce pas un organe comme un autre, plus voisin du centre et formé d'une matière plus finement tissue, mais non essentiellement différent des autres oi^anes?
Il est manifeste que la pensée ne réside chez nous que dans l'atome central, où elle" est en quelque façon confinée. Or, cet atome est infiniment petit et naturellement indivisible, comme tous les atomes dont un corps quelconque est formé. Ainsi, dans l'étendue occupée par le corps humain, la pensée n'a pour elle qu'une place infiniment petite.
Il faut dire la même chose de tous les êtres pensants dont nous constatons l'existence autour de nous et de tous ceux que nous n'apercevons pas. Car la même analyse s'applique à chacun d'eux. Tous ensemble ne sont qu'une portion minime de cet univers; les atomes qui par leur réunion constituent sa masse immense, ne donnent aucun signe d'intelligence, ne font rien qui décèle en eux une pensée individuelle.
Progrès timnltaité de la pensée et de l'organitme.
L'étude anatomique des animaux nous fait connaître que l'organisme humain est le mieux constitué de tous pour les fonctions de la pensée. Le système cérébral avec
l'homme, la pensée, dieu 295
ses appendices y occupe une place prépondérante ; le système sympathique lui est en grande partie subordonné. A mesure qu'on descend l'échelle de l'animalité, l'appareil cérébral perd de son importance relative ; le cerveau diminue de volume ; ses circonvolutions s'amoindrissent. En compensation, les nerfs sympathiques prennent un plus grand empire ; les hautes fonctions intellectuelles se restreignent, l'instinct prédomine. Plus bas encore, il ne reste plus que des opérations v^étatives, et l'on passe de l'animal à la plante, chez laquelle tout système nerveux a disparu. L*échelle des végétaux offre à son tour une gradation analogue. Au sommet sont les plantes dont la forme, dans son ensemble et dans ses parties, porte les caractères d'une individualité puissante ; plus bas, celles dont les organes ont des formes ou des fonctions moins bien définies ; plus bas encore, ces végétaux où la vie est si nidimentaire qu'à peine peut-on leur donner le nom d'êtres vivants.
Dans l'ordre de succession chronologique, reconnu par les recherches géologiques des savants, à un état purement minéral du globe terrestre ont succédé les premiers rudiments de la vie. Celle-ci, en se concentrant, a pris peu à peu les caractères de l'individualité et donné lieu à des plantes de plus en plus parfaites. Alors aussi ont apparu des animaux rudimentaires, possédant à peine la locomotion et n'ayant qu'un système nerveux presque insaisissable à l'analyse. Plus tard ce système a grandi, se groupant, comme chez l'insecte, autour de plusieurs centres reliés entre eux et disposés dans la longueur du corps. Quoique l'insecte ait une tête, un tronc et des membres, il n'a, en fait, ni cerveau, ni moelle épinière ; il est mû par un système multiple comme le sympathique. Suivez ses mouvements, voyez ses œuvres, et vous reconnaîtrez bien vite que chez lui l'intelligence est encore très faible
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et comme absorbée dans rinstinct. Mais son instinct est tout-puissant; il obéit à la passion du moment avec une extrême énergie, sans raisonner, sans calculer, le plus souvent sans prévoir l'avenir et sans se souvenir du passé.
Quand apparurent les animaux d*un ordre plus élevé, le système cérébral se montra sous la forme d'une petite masse suivie d un filament: cet être nouveau se Ic^ea audessus de Tautre système comme pour le dominer. En effet, dans un oiseau, par exemple, ou dans un poisson, ou dans un quadrupède, le système sympathique est constitué par de nombreux filaments plus ou moins étroitement groupés autour de certains centres nerveux, et il est répandu dans toute retendue des viscères; le système cérébral occupe la partie supérieure de la tête et le tube formé par l'épine dorsale ; il est donc couché horizontalement sur Tautre système et tout lensemble de la machine est porté sur des pattes, sur des nageoires ou sur des ailes. Les nageoires sont les jambes des bêtes aquatiques ; les ailes sont les jambes antérieures des oiseaux. Les actes de la vie végétative et passionnée procèdent des nerfs sympathiques ; ceux de la locomotion obéissent aux nerfs cérébrauï et ont un caractère intellectuel très marqué.
A mesure que rintelligenoe se développa, dans la succession des espèces animales, le cerveau avec ses appendices remplit une fonction prépondérante, grossissant de volume et attirant de plus en plus sous son empire les divers organes de relation. La tête se dressa, donnant à toute la partie antérieure du corps une tendance à s'éloigner du sol. Enfin elle enleva le corps : les deux jambes de devant quittèrent la terre et devinrent des bras, leurs pattes devinrent des mains et prirent le rôle d'organes intellectuels par excellence.
Le singe fut le premier dont la pensée eut assez de force pour soulever son corps, mettre le cerveau au point
l'hommb, la pbnséb, dieu 297
culminant, changer les pattes en mains et faire porter tout le mécanisme sur une base étroite et mobile.
Mais rhomme a notablement dépassé le singe par un développement nouveau de l'appareil cérébral et de Tintelligence. Il a pour ainsi dire deux cerveaux : un dans lo ventre, qui est le pleœiis solaire^ et qui est le centre le plus important des nerfs sympathiques; l'autre dans la tête. Quand l'homme marche, le sympathique s'avance le premier, occupant un niveau inférieur ; le cerveau et la moelle viennent après, portant à leur partie haute des oreilles et des yeux, comme pour surveiller tout le mécanisme et le préserver des atteintes du dehors. Depuis le poulpe, qui va la tête en bas, jusqu'à l'homme, qui se tient debout, la machine vivante a fait un demi-tour : elle a été horizontale ; puis son axe est devenu vertical. En même temps, la pensée s'est dégagée et la personne a manifesté son existence.
Jusqu'à présent, la série des animaux, uniquement munis de pattes, n'a pas dépassé en perfection le point où l'homme est parvenu. La série des poissons et celle des autres bêtes aquatiques sont restées loin en arrière, et ne paraissent pas pouvoir s'élever beaucoup plus haut ; car les uns se sont simplement donné pour membres des nageoires dont il n'est guère possible de refaire des mains ; les autres, virtuellement munis de pattes, les ont, pour séjourner dans les eaux, conformées en nageoires, afin de poursuivre les poissons, et ne s'élèveront pas aisément à une plus haute destinée ; tels sont les phoques et les otaries. Quant à ceux qui ont pris l'air pour habitation, leurs membres antérieurs, pour devenir des ailes, ont perdu tout moyen de se changer en organes de préhension et de tact, c'est-à-dire en organes intellectuels. En même temps Taxe de leur corps n'a pu atteindre la verticale ; il est resté incliné sur l'horizon et leur cerveau n'a pu acquérir
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qu'une dimensiOQ restreinte. Les oiseaux ont donc fait fausse route, comme les poissons. Ni les uns ni les autres n*ont su faire entre leurs organes une répartition commode, simple et judicieuse des fonctions. Les poissons n*ont pas d'autre organe de préhension que leur bouche. Quelques oiseaux savent prendre, mais c'est avec leurs pieds, comme font les perroquets ; et ils perdent, en s'en servant, la véritable utilité de cet organe, qui est de servir de point d'appui. Le plus parfait des oiseaux est donc resté inférieur, je ne dirai pas au singe, mais à la plupart des quadrupèdes, et cela en intelligence comme en toute autre chose.
L'homme, au contraire, poursuivant l'œuvre du singe, s'est trouvé en tête de la série indéfiniment perfectible des quadrupèdes. C'est en lui que la pensée a, jusqu'à ce jour, pris son plus grand essor. Il perfectionne d'année en année son œuvre intellectuelle et ses moyens d'action; il s'est emparé de la terre, des eaux, et il est en voie de conquérir les airs, prenant ainsi possession de l'empire des poissons et des oiseaux, sans perdre aucun de ses propres avan* tages. Il a conquis la chaleur, la lumière et d'autres fluides impondérables et il en a fait ses serviteurs. Il a soumis les vibrations de l'air, en inventant la musique. Par des instruments simples et ingénieux, il pénètre dans les profondeurs du ciel, en calcule les mouvements, en reconnaît les matériaux et allonge ainsi la portée de sa vue. Il a exploré sa .propre nature et créé, à son imitation, la littérature et les arts. Enfin, il a formulé les lois métaphysiques du monde, défini la position moyenne qu'il y occupe et institué les religions.
Voilà ce qu'il a fait, l'homme intelligent. Par là il s'est placé, du moins pour ce globe terrestre, à la tête de tous les êtres vivants : leurs générations le suivent, les unes de plus près, les autres de plus loin, formant une chaîne
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multiple, dont chaque anneau renferme quelquefois un grand nombre d'individus. A mesure que launeau est plus éloigné de lui, la personnalité est moindre; plus loin encore elle disparait avec l'intelligence. 11 n'y a plus alors que l'individualité plus ou moins complète du corps vivant, jusqu'à ce qu'enfin on atteigne le minéral dont tous les atomes sont ^aux entre eux et n'offrent aucune des apparences de la vie.
Action effective de la pensée : eUe ne crée pat.
Dans cette masse immense du monde, si le reste du monde ressemble à notre Terre, il est visible que les atomes pensants sont en nombre extrêmement petit eu égard aux autres. Chacun d'eux ne s'entoure que d'une petite portion de matière : tout le reste est soustrait à leur action et situé hors de leur portée.
Il faut voir maintenant jusqu'où va cette action et quelle est la nature de ses effets. Quand les métaphysiciens modernes ont parlé de la création, ils ont défini ce mot un acte producteur de l'être et ils ont réservé cet acte à Dieu seul en disant qu'il a fait le monde de rien. Cette idée, si c'en est une, ne s'applique pas à ces êtres pensants dont Thomme est le type le plus parfait. Nous savons bien que riîomme est hors d'état de créer un seul atome, qu'il n'en a jamais créé et qu'il n'a jamais tenté de le faire. Nous savons aussi, par l'analyse, que notre esprit ne conçoit pas plus le néant que le vide, moins encore peut-être ; car le néant n'étant rien et n'ayant aucune propriété ne peut être représenté par une idée. Lors donc que nous disons : « Faire quelque chose de rien », nous formons un ass(*mblage de mots dépourvu de signification. La pensée ou pour mieux dire l'atome pensant ne crée pas : c'est un fait (l'expérience.
En outre, s'il créait quelque chose, ce ne pourrait être qu'un autre atome et la faculté qu'il aurait d'en créer un, étant d'une nature absolue, s'étendrait à l'infini : un atome pensant, un homme par exemple, pourrait créer un monde. Enfin, la puissance de créer comprenant nécessairement celle de détruire, cet atome créateur pourrait à son gré anéantir les autres atomes et supprimer l'univers et luimême. Tout cela est absurde et démontre que l'énergie de la pensée ne va pas jusqu'à la création, que l'idée même de créer est une chimère et n'existe pas dans notre esprit.
L'acte de la pensée crée-t-il les propriétés des atomes? Non : car si une seule de ces propriétés pouvait être par lui ajoutée ou retranchée à un seul atome, toutes les autres propriétés de tous les atomes seraient sigettes à la même instabilité ; les lois du monde seraient détruites ; la confusion régnerait dans l'univers. Nous voyons au contraire le monde entier, dans son ensemble et dans ses plus petites parties, suivre des lois invariables et permanentes, auxquelles les êtres pensants sont eux-mêmes assujettis. Or ces lois dérivent de la nature des choses, c'est-à-dire des propriétés essentielles des atomes. Ces propriétés sont donc permanentes et indestructibles et l'acte de la pensée ne peut ni les créer, ni les anéantir, ni les changer.
Instinctif ou volontaire, l'acte de la pensée ne saurait étendre son effet au delà des modes les plus restreints et les plus fugitifs des choses. C'est ce qu'exprime en ud merveilleux langage le poète Eschyle dans sa tragédie de Prométhée^ quand il dit par la bouche du chœur :
N'as-tn pas vu le peu d'efficace, l'impuissance égale au rêve, ihi l'aveugle race humaine est enchaînée?
Les modes sont précisément les changements, non d'essence, mais d'état, produits dans les atomes par les actions réciproques des uns sur les autres. Nous voyons par expé-
rience que ces actions sont au moins de deux sortes : les unes sont spontanées et nécessaires; les autres sont dirigées par une opération intellectuelle. Les atomes inorganiques exercent les premières ; les autres sont celles des êtres pensants. Mais comme il y a deux séries dans la pensée, celle qui est liée médiatement aux nerfs sympathiques et celle qui se rattache immédiatement au cer* veau, la seconde catégorie d'actions atomiques se subdivise et forme deux espèces, connues sous les noms d*instinct et de volonté ou, ce qui revient au même, de sensibilité et de raison. Enfin, entre les actes instinctifs des bêtes et les actions nécessaires des corps non organisés s'étend la longue série des plantes. Leurs actes ne sont ni volontaires ni instinctifs, puisqu'elles sont dépourvues de tout système nerveux; d'autre part, ils ne sauraient être confondas avec les actions et réactions des corps non organisés, qui n'ont en eux aucune trace d'individualité et n'obéissent qu'à des lois physiques ou chimiques, c'està-dire mathématiques.
DlTersité des actions atomiqnes.
Établissons la série dans son ensemble. Au bas sont les minéraux, les matières solides, liquides, gazeuses, radiantes ou toute autre, s'il en existe. Il n'est pas impossible que l'observation découvre en elles des différences qui permettront de les classer dans une sorte de hiérarchie, confinant à la série des êtres vivants. Quoi qu'il en soit, au-dessus d'elles apparaissent les premiers rudiments d'un organisme, dont il est difficile de dire s'ils seront animaux ou plantes. Puis vient toute la série végétale, où se rencontre à des degrés divers l'individualité, mais non la pensée. La pensée caractérise la série animale : rudimentaire dans les animaux du plus bas degré, elle apparaît de plus en
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plus, à mesure que le système nerveux ganglionnaire ou sympathique se développe et se centralise. Enfin, se montre le système cérébral, organe propre de l'intelligence; ce système, et avec lui la raison, prend une importance croissante, à mesure que Tanimal occupe un degré plus élevé de l'échelle. Dans l'état présent de la Terre, le plus haut degré est occupé par l'homme et, dans l'humanité, par l'homme de race supérieure, par Tàrya.
La nature et la portée des actes exercés par les atomes les uns sur les autres se modifient de degré en degré. Dans le minéral les actions atomiques sont égales entre elles et représentées par des formules mathématiques invariables. Dans le végétai, les actions sont organiques, c'est-à-dire coordonnées autour d'un ou de plusieurs centres qui leur donnent le branle, et pour cela elles sont appelées vitales. Comme on l'a vu, c'est de ces centres que procèdent la vie du végétal, ses organes et leurs fonctions, son développement et sa reproduction. Ces centres n'ont pourtant pas la pensée : à moins donc qu'en dehors de l'instinct et de la raison, il n'y ait une troisième forme de la pensée, dont tout ce qui végète serait une émanation. Cela n'est pas impossible, mais n'est pas non plus confirmé.
Chaque atome, ne pouvant agir que sur ceux qui l'entourent immédiatement, n'a sur les atomes plus éloignés qu'une influence médiate et transmise, soit qu'il les lance en masses plus ou moins volumineuses, soit qu'il leur imprime un mouvement vibratoire, soit enfin que, sans déplacer aucun d'eux, il fasse simplement naître en eux un changement d'état. De toute manière son action est extrêmement bornée et ne s'amplifie que par la coopération des autres atomes; mais dès qu'elle est sortie de lui, elle n'est plus la sienne,^ elle lui échappe et se propage indépendamment de lui.
l'homme» la pensée, dieu 303
Si Ton songe au petit nombre des atomes pensants répandus dans la nature, on demeure convaincu que Tœairre de la pensée dans le monde est très bornée et que le inonde remplit ses fonctions sans son intervention.
Il y a plus. Nous savons par expérience que chez tous les êtres pensants qui nous entourent, la suppression, la rupture, une simple lésion de l'appareil nerveux arrête, suspend ou altère la pensée. Une blessure, une maladie du cerveau trouble la raison et pervertit la volonté ; les altérations des nerfs sympathiques dévoient les instincts et font exécuter à l'animal des mouvements désordonnés. Chez les insectes, en qui ces nerfs existent presque seuls, répartis autour de plusieurs centres, la pensée manque de cohérence. Séparez la tête du corps, divisez le corps en laissant dans chaque segment la petite masse nerveuse qui s'y trouve, tous ces segments continuent de vivre, d'exécuter des mouvements parfois très vifs et pour ainsi dire de se passionner. Le lendemain du jour où elle a été séparée du tronc, la tête d'un cerf-volant peut encore serrer ses cornes, pincer un doigt et en traverser la chair. Cela m'est arrivé dans mon enfance; je m'en souviens encore. Deux ou trois bouts d'un ver de terre s'agitent, se recherchent, se rencontrent et se soudent pour reformer l'animal entier. La pensée est donc étroitement liée à son organe. Intact, l'animal exécute des mouvements d'ensemble bien ordonnés, parce qu'il y a en lui un centre nerveux auquel les autres sont soumis. Chez les insectes, c'est le ganglion antérieur; chez les vertébrés, c'est le cerveau. Mais dans l'homme lui-même, la plupart des actes de la nutrition procèdent du grand sympathique et s'opèrent sans le concours de la volonté. Ce nerf est l'origine d'une foule d'instincts et de passions, de plaisirs et de douleurs, entre lesquels la volonté raisonnable ne peut pas toujours mettre la paix.
Supposons que ces organes étant supprimés ou séparés par un moyen quelconque de l'atome central, celui-ci dans son isolement conserve encore la pensée : cette pensée ne sera pas d'une autre espèce que celle qu'il possédait ayant son corps intact. Elle sera instinctive si la prépondérance appartenait au nerf sympathique; raisonnable si elle appartenait au cerveau. Poussons donc plus loin notre hypothèse : dépouillons peu à peu cet atome des groupes qui l'enveloppent et qui sont ses ministres; ôtons-les, jusqu'à ce qu'il ne lui en reste plus un seul. Par là, plaçons-le dans un milieu inorganique et demandons-nous s'il pense. Je prendrai l'être pensant le plus parfait, un homme, un àrya, si Ton veut, un génie supérieur t«l que Platon ou Çàkya-mouni, le Bouddha, et j'en ferai le dépouillement. Avec l'œil est partie la vue, l'ouïe avec l'oreille, la voix avec l'organe vocal et le poumon; il ne respire plus, il ne marche plus; rien ne se remue plus en lui. Avec son cerveau disparaît la mémoire et l'imagination, fille de la mémoire; avec la mémoire cesse le raisonnement, avec le raisonnement la connaissance médiate et tout ce qui constitue la science humaine. Sont parties aussi les passions, les sentiments, les impressions variées et nombreuses de la sensibilité, aussi bien que les appétits corporels, la faim, la soif, le sommeil et la veille, tous les besoins et tous les désirs. L'atome central reste nu, sans pensée comme sans corps, ne conservafit que la possibilité de vivre et de penser. Mais cela même n'est-il pas la condition commune de tous les atomes? Pour qu'ils entrent dans la vie et la pensée, il faut seulement qu'un milieu favorable leur soit préparé et c'est eux-mêmes qui le préparent.
l'homme, Lk PENSÉE, DIEU 305
La pensée est un accident dans rUniyers.
Ainsi l'activité est un attribut essentiel des atomes, puisque les atomes sont les forces élémentaires qui composent le monde ; mais la pensée est un accident. Propre à quelques-uns, il est produit en eux par un concours de circonstances et dure le temps que ce concours existe. Qu*une d'entre elles vienne à cesser, une portion de la pensée s'éteint ; que leur ensemble se détruise ou se déconcerte, l'animal ne donne plus aucun signe de pensée et son atome central se mêle au corps immense et indistinct de la nature ; il retourne, comme disaient les Indiens, à la grande Âditi, c'est-à-dire à la masse indivise et indiscer nable du monde.
Tels sont les morts. Pourquoi reculer devant la réalité? Tu as peur de tes semblables et tu t'imagines que, s'ils ne redoutaient pas les châtiments d'une autre vie, ils te voleraient ce que tu possèdes et t'assassineraient, toi, ta femme et tes enfants. Crois-le, le voleur et l'assassin ne se repaissent pas de chimères ; ce sont des gons pratiques, comme le loup et le vautour; ils cherchent leur proie, sans se soucier de Minos ni de Rhadamante. C'est par d'autres moyens que tu pourras les dompter.
A quoi donc nous sert-il de vivre? Si cet atome central que nous sommes est indestructible, n'est-ce pas de sa part un acte de folie que d'employer cent révolutions du Soleil à un labeur sans but, à des espérances vaines, à des joies sans lendemain? Que ne restait-il dans ce sein d'Âditi, confondu avec les autres atomes, qui n'ont pas de joies mais qui n'ont pas de douleurs, qui ne pensent pas mais qui ne poursuivent pas la vérité qui se cache et le bonheur qui fuit? Us ont du moins le repos.
Illusion nouvelle, tel n'est pas l'ordre du monde. Le
monde entier est dans une activité universelle et incessante ; et comme cet univers n'est pas une entité vague, mais l'assemblage d'atomes réels, qui sont des forces et non des points géométriques inertes, son activité n'est autre que la somme de toutes les activités. Les actions de ces forces élémentaires n'ont rien à démêler avec le bien et le mal, le plaisir et la douleur. La Nature, puisqu'on les désigne par ce nom, est indifférente et ne tient nul compte de ces accidents passagers. Nous ne saisissons en elle aucun indice d'une pensée quelconque. Les éléments matériels des choses se rassemblent ou s'écartent suivant des lois immuables, et ces lois résultent, non d'une pensée qui les conçoit ou d'une volonté qui les impose, mais de la nature même des atomes, de leurs attributs étemels et de leurs relations nécessaires. Dans le mouvement universel il se forme des groupes distincts d'atomes, qui ont ordinairement une forme sphéroïdale et circulent dans l'espace suivant une section conique. Ce sont les astres et les astéroïdes. Rien de tout cela ne pense et tout cela néanmoins exécute sa marche avec une absolue précision. La preuve que les mouvements célestes sont l'eflet, non d'une pensée qui les dirige, d'une volonté qui les imprime, mais uniquement de la nature même et de la présence des atomes qui les exécutent, la preuve est simple; la voici. Supposons qu'une force cosmique prenne une portion de la Terre et la jette sur le Soleil, la Terre marchera plus vite et l'année sera plus courte; en même temps la marche de la Lune se ralentira, étant moins attirée par la Terre. Que celle-ci continue à être diminuée jusqu'à ce que sa masse soit égale à celle de la Lune, ces deux astres tourneront en couple avec des vitesses égales autour d'un point intermédiaire. Et si la Terre en vient à avoir moins de masse que la Lune, les rôles seront renversés, la Terre deviendra le satellite et tournera autour de la
l'homme, la pensée, dieu ;K)7
Lune. Tout cela est fatal. Ces parties qui se détachent sont des groupes d'atomes qui vont porter leur action ailleurs et concourir à d'autres mouvements. L'univers est une balance.
Histoire natnreUe de la pensée.
Sur chaque astre, il se produit des groupements locaux et plus petits, dont il nous est possible de suivre l'histoire. Car les lunettes et l'analyse spectrale nous montrent des astres à tous les états de formation et nous font savoir de quelles matières ils sont composés. La géologie, avec l'analyse chimique, nous permet de reconnaître les états par lesquels un d'eux, la Terre, a passé. Tous ces états se produisent dans des éléments chimiques dispersés, indépendants les uns des autres et non réunis par un organisme quelconque à la manière des animaux ou des plantes. Ils ne manifestent aucune pensée immanente, rien qui dénote instinct ou raisonnement. Les formes cristallines de plu* sieurs minéraux sont produites par les actions réciproques des particules, et ne constituent pas des individus, mais des échantillons; elles se développent sans limites, sans modifications ; leurs parties n'ont pas de fonction spéciale à remplir. L'atome placé au centre d^un cristal est identique aux autres atomes; on peut l'ôter, dissoudre ce qui reste, et le cristal se reforme tel qu'il était auparavant avec un centre nouveau.
Viennent ensuite les plantes. Ici commence la vie, c'est-àdire l'action en commun d'atomes remplissant des fonctions diverses et réunis autour d'un atome central. Nul homme doué de raison n'a pu dire que la plante, même la plus parfaite, possède la pensée; et pourtant elle a une forme définie, des organes, des besoins; elle naît d'un œuf, comme les .animaux, se nourrit, croît, dépérit et meurt ; enfin elle se reproduit et ses descendants lui ressemblent.
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Il est donc possible aux atomes de se grouper de manière à former des êtres vivants, des oi^anismes, et cela sans qu'il y ait rien en eux qui décèle la présence de la pensée. Et qu'on ne dise pas que ces corps organisés sont d'une espèce différente des autres; car l'analyse chimique les réduit, sans aucune perte de poids ni de matière, aux éléments inorganiques dont ils sont composés. Il faut donc conclure qu'il y a toute une série d'êtres vivants, c'est-à-dire d'organismes ayant la nutrition et la reproduction, chez qui le développement et la transmission de la forme s'opèrent sans le concours de la pensée. Ce sont les végétaux.
Il en est de même de la série animale, sans en excepter l'homme. Un besoin, dont l'origine est dans le nerf sympathique et non dans la volonté, porte l'homme dès sa naissance à absorber des aliments pour s'en assimiler la partie utile. La nutrition dure toute la vie et se produit sans qu'il le veuille, sans qu'il en prévoie ou en saisisse la marche dans son propre corps. Chaque parcelle de matière va, à son insu, se fixer dans un lieu déterminé de ses organes, en grossit la masse jusqu'à une certaine limite et en entretient l'énei^e vitale. Ainsi se développe la forme humaine. Les autres fonctions oi^aniques s'accomplissent de même sans qu'il en sache la cause, sans qu'il en saisisse l'origine. Les physiologistes la cherchent depuis des siècles par les procédés de l'observation externe et ils ne l'ont point trouvée. Quel est le point de départ, le premier moteur de la digestion, de la circulation du sang, de la respiration? On l'ignore. Ces fonctions, dans leur variété, s'exécutent chez les animaux qui n'ont point de cerveau comme chez les autres et nous voyons que, dans notre propre corps, elles sont indépendantes de la pensée.
La reproduction s'opère dans des conditions analogues. L'instinct qui pousse les sexes l'un vers l'autre est pério-
L*HOII&iB, LA PBNSàB, DIEU 309
diquement irrésistible chez les animaux dépourvus du système cérébral ; il ne dépend donc pas de ce dernier. Quand le plus intelligent dos animaux, quand Thomme accomplit Tacte de génération, son intelligence est comme obscurcie et abîmée. « La raison, dit Bossuet {Concup., p. 40), est opprimée et comme éteinte dans ceux qui nous produisent. » L*homme ne sait ni ce qui se passe dans son corps, ni ce qui s'accomplira dans le sein où le germe vivant va se fixer ; il ne sait pas si c'est lui ou la femme qui fournit le germe; il ne sait rien. La forme humaine se transmet, même avec les imperfections ou les qualités de celle des parents, sans que ceux-ci en aient conscience, sans qu'ils sachent si elle reproduira celle du père ou de la mère, ou de quelque aieuI, ni de quelle manière se fera cette reproduction. Tout cela échappe à Tintelligence et se fait sans aucune intervention de la pensée.
Or, nous ne connaissons dans la nature aucune forme plus parfaite que la forme humaine. Car il ne faut rien dire des dieux, des démons et des anges, ni de tous ces êtres imaginaires créés par la poésie et par les religions et dont le moindre défaut est de ne pouvoir pas même exister. Nous ne parlons que des choses réelles. Au résumé, toutes les formes qui existent dans la nature, depuis le minéral jusqu'à l'homme, viennent au jour, se développent et se reproduisent sans le concours de la pensée.
Il y a plus : c'est la pensée qui, dans une certaine mesure, est subordonnée à ces formes, à ces fonctions, puisque les qualités bonnes ou mauvaises des parents, leurs aptitudes et leurs défauts, leurs vertus et leurs vices, les caractères intellectuels et moraux des races, se transmettent sans que la pensée ou la volonté participent à cette transmission ou en soient averties.
Clarke (p. 106 et passim) injurie Spinoza pour avoir dit
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que les causes finales « ne sont rien que des humafia figmefita ». Et il ajoute : « C'est avoir, selon lui, un grand fond de simplicité et de folie que de s'imaginer que les yeux soient faits pour voir, les oreilles pour ouïr, les dents pour mâcher les aliments , Testomac pour les digérer, le Soleil pour illuminer et ainsi du reste. Je ne crois' pas qu'un homme capable de soutenir de pareilles absurdités mérite qu'on s'amuse à disputer contre lui. »
On peut aussi bien dire, en raisonnant avec Clarke, que les yeux sont faits pour avoir la cataracte, les oreilles pour tinter, les dents pour se carier, l'estomac pour avoir des indigestions, le corps entier pour mourir et se pourrir et le Soleil pour s'éteindre. En général, les jchoses qui composent le monde sont dans un travail continuel d'adaptation et ne sont jamais adaptées, parce que toutes subissent un changement sans fin dans leurs rapports entre elles. Avec les principes de Clarke, cette adaptation devrait être réalisée du premier coup. Ainsi l'harmonie dont il parle n'existe pas; si on le suivait dans ses raisonnements, on conclurait infailliblement.que la Nature ne réussit jamais dans ce qu'elle cherche et qu'elle est une sotte.
Étant moi-même un être pensant, je voudrais bien que la nature entière fût l'œuvre de la pensée. Quand je raisonne sur son ensemble avec Fénelon, il me semble, en effet, que les lois auxquelles elle obéit sont des formules qu'une intelligence immense a conçues et qu'une volonté toute-puissante réalise. Mais quand j'analyse ces grands phénomènes pour les ramener à leurs éléments, cette intelligence et cette volonté s'évanouissent; il ne reste plus que la masse du monde, divisible et multipliable à l'infini. Ses parcelles indivisibles sont des forces atomiques soumises aux conditions absolues de l'espace et du temps
et à des lois universelles dérivant de leur nature et de leurs attributs invariables. Quant à la pensée, elle ne se manifeste que dans un très petit nombre d'atomes, autour desquels certains groupements lui servent d'organes. Elle ne fait point partie de Tessence du monde; elle ne s*y rencontre qu'à l'état d'accident.