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LES OPERATIONS DE LA PENSEE

Il faut maintenant examiner en quoi consiste la pensée et comment elle exécute ses opérations. Nous n'avons pas pour cette analyse d'autre type à notre portée que la pensée humaine ; car celle des autres animaux ne nous est pas directement connue; nous ne la connaissons que par leurs actes, comparés aux nôtres. Heureusement, nous vivons dans un temps où le travail des siècles antérieurs a porté une vive lumière dans ces problèmes ; l'analyse de la pensée humaine est aujourd'hui une science égale en précision à la chimie et à la physique, sinon à l'astronomie. Il en résulte que la pensée humaine étant connue, il est possible de distinguer ceux de ses éléments qui se trouvent chez les autres animaux. En sens contraire, il devient possible de prévoir les perfectionnements dont elle est encore susceptible pour qu'elle atteigne un degré supérieur à celle de l'ârya le plus parfait, c'est-à-dire du plus grand homme.

Le Plaisir, la Douleur et leurs dérivés.

En effet, il n'est pas besoin de revenir sur la distinction des deux sortes de pensée, dont l'une a pour principal point de départ les nerfs sympathiques, l'autre le cerveau. Il faut seulement faire deux remarques à ce sujet. Pre-

L'HOBfMB, LA PBNSÉE, DIEU 313

mièrement, le phénomène initial de la sensibilité est simple et dépourvu de tout caractère représentatif, c'està-dire d'objet : c*est le plaisir ou la douleur, plaisir quand le phénomène concorde avec l'action de l'atome central, douleur quand il la contrarie. Dans ce phénomène l'atome central est passif; son plaisir et sa douleur lui viennent du dehors; il n'en est pas l'auteur; autrement il n'éprouverait jamais que du plaisir et la vie se passerait pour lui dans un bonheur non interrompu. Puisque le plaisir et la douleur lui viennent du dehors, ils ont donc pour condition l'espace, et, puisqu'ils sont successifs, ils sont soumis à la loi du temps.

Secondement, ces phénomènes ne se complètent que par Faccession de l'intelligence. Car le second degré de la sensibilité est l'amour et la haine, dont Spinoza a donné la définition la plus exacte : l'amour est le plaisir avec l'idée de l'objet qui l'a produit; la haine est la douleur avec ridée de l'objet qui l'a produite. Or, l'idée est un phénomène intellectuel et se définit : la représentation interne d'un objet. Si le plaisir était une idée inachevée, il se confondrait dans l'amour avec l'objet aimé, ce qui n'a jamais lieu. Il en serait de même de la haine et de la douleur. L'affection et l'idée sont deux phénomènes élémentaires distincts, dont l'un se rapporte à la sensibilité, Tautre à l'intelligence. De l'un dérivent toutes les passions, de l'autre toutes les connaissances. En effet, nous voyons toujours la pensée résider dans un être vivant, c'est-à-dire dans un oi^anisme plus ou moins complexe ; aussitôt que l'amour d'un objet s'est produit dans un atome vivant, celui-ci met en action une force qui tend à le rendre maître de cet objet; car une fois qu'il le possédera, il s'en servira pour renouveler son plaisir, c'est-à-dire le phénomène le plus conforme à sa propre activité. Ce développement de force constitue le désir; il a pour instruments les organes

moteurs, et il produit sur Tappareil sensitif et sur le système sympathique lui-même des effets subséquents et certains. Il en est de même, mais en sens contraire, de la douleur et de la haine.

Nous voyons bien, par l'exiguïté de leurs mouvements, que les animaux infimes ont des plaisirs ou des douleurs très vagues et des idées fort obscures. Mais à mesure que Ton s'élève, les animaux d'ordres supérieurs ressentent de plus en plus vivement les affections et en perçoivent de mieux en mieux l'objet. L'insecte est vif et passionné. 11 dépense beaucoup de travail soit à chercher sa nourriture, à se construire une habitation, soit à poursuivre sa femelle, à la vaincre et à consommer l'œuvre de la reproduction, soit à entourer ses œufs des matériaux nécessaires à l'alimentation de ses descendants.

Chez le vertébré, le système cérébral introduit dans la pensée un élément nouveau, ou, ce qui est plus exact l'atome se crée un organe nouveau, qui est le système cérébral : car ce n'est pas hors de l'atome central, mais en lui, que se trouve le point de départ et l'organisateur des formes vivantes. Quand nous comparons les actes des animaux inférieurs avec les nôtres, nous voyons qu'ils éprouvent les mêmes passions que nous^ mais non au même d^ré, ni avec les mêmes caractères. Nous voyons aussi qu'ils perçoivent, se souviennent, imaginent et exécutent leurs mouvements suivant certaines associations d'idées. Mais, comme chez eux l'unité vitale est imparfaite à cause de la multiplicité des centres nerveux, la pensée non plus n'a pas cette cohérence, cette marche régulière qu'elle a chez les vertébrés et particulièrement chez l'homme. L'apparition du système cérébral, même rudimentaire comme il Test dans les poissons, les reptiles et les oiseaux, a coïncidé avec des faits de la plus haute importance : la concentration de la vie autour du cerveau,

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la coordination des mouvements et l'unification de la pensée. Ces trois choses existent dans le vertébré de Tordre le plus infime; mais elles n'ont atteint que dans l'homme leur plus haut degré àe perfection, degré qu*elles pourront franchir avec le temps.

La Raison : Tabaolii, l'analyse.

L'élément suprême de la pensée humaine, c'est la raison. La raison est l'idée de l'absolu. L'absolu est l'élément invariable et universel des choses et de leurs rapports entre elles. Il n'est pas séparé des choses, puisque nous ne connaissons rien en dehors d'elles et que l'atome central que nous sommes n'a de relations directes qu'avec les atomes les plus voisins. Tout ce qu'il sait des choses plus éloignées lui vient par ses contacts immédiats. C'est donc dans ses contacts et dans ses modes internes, c'est-à-dire dans les faits de perception et de conscience, qu'il puise la notion de l'absolu.

La première forme de cette notion est celle de l'unité. Elle est donnée par la conscience, puisque l'atome pensant est une force indivisible comme tous les autres atomes. C'est pourquoi cette unité n'est pas l'unité arithmétique, qui est divisible à l'infini; c'est la limite de la divisibilité, et toute limite est un terme absolu.

Nous savons d'autre part que les atomes, par leur coexistence, constituent des rapports d'extériorité entre eux. C'est pourquoi toute perception, ayant son objet au dehors, a pour condition l'espace, qui a également l'atome central pour limite de sa divisibilité. Ainsi toute perception contient un élément absolu : c'est l'absolu de l'étendue, lequel est le point de départ de la géométrie. La géométrie est une science exacte, composée exclusivement de vérités absolues.

Il faut dire les mêmes choses du temps. Car tout mode interne de l'atome est simple et indivisible, de sorte que le rapport de succession entre deux modes est lui-même simple et indivisible. Tout fait de conscience renferme donc l'élément absolu du temps, c'est-à-dire ce rapportlimite qu'on appelle le présent.

Si Ton suppose non existantes les forces atomiques qui constituent le monde réel, on supprime du même coup leurs rapports d'extériorité et la succession de leurs modes. Il ne reste plus que l'unité indivisible et absolue, l'immensité sans limite et un présent éternel. Mais ce sont là des abstractions, c'est-à-dire des idées sans objet réel, auxquelles l'esprit ne s'arrête qu'après avoir supposé la réalité anéantie, supposition impossible.

C'est pourquoi les idées que nous avons de l'absolu ont leurs objets dans les atomes, dans les rapports des atomes et dans leurs modes. Quand on a cherché ces objets ailleurs, on est tombé dans les plus étranges contradictions et Ton a construit la métaphysique sur le vide. Il a fallu rapporter ces notions si simples à une faculté intuitive en rapport immédiat avec un être sur lequel les hommes ont accumulé les imaginations bizarres et les fables incohérentes. Ils n'ont pu se mettre d'accord sur cet être auquel ils ont attribué une importance suprême. Tous cependant en ont fait un homme agrandi ou défiguré, arme pour les uns, épouvantail pour les autres. Les Chinois l'ont peint sur leurs étendards pour terrifier les ennemis. Les Indiens l'ont subdivisé en trois, puis en trente-trois, puis en trois cent trente-trois, enfin en trois mille trois cent trentetrois dieux. Les Grecs ont exposé à l'oreille et aux yeux leur charmante et voluptueuse mythologie. Les Sémites se sont donné un maître jaloux, toujours en fureur, trônant dans la solitude ; les hommes n'ont plus été que des esclaves se courbant devant sa face et tremblant comme

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des roseaux. Les Esséniens, les Thérapeutes et les Chrétiens ont tenté d'améliorer la conception de leurs devanciers. Us ont fait une théorie qui n'était point sans valeur métaphysique, mais qui a été vite oubliée. Leur dieu est devenu un instrument d'oppression et il a fallu, pour s'y soustraire, des guerres effroyables et des révolutions.

Mais quittons ce disgracieux spectacle et revenons à la réalité.

Si la raison est la notion de l'absolu, définition admise par les psychologues, et si d'autre part l'absolu est, non un être, mais une qualité des atomes et de leurs rapports, la raison, en concevant l'absolu, a dû l'isoler des objets où il se trouve, pour le considérer en lui-même. En effet, les sciences exactes n'ont pas d'objets réels ; leurs objets sont abstraits. La raison n'est donc pas l'intuition immédiate d'un objet surnaturel. C'est simplement la faculté de tirer par voie d'analyse les notions de l'absolu des concepts qui les renferment. Plus généralement, c'est la faculté d'analyse.

Les Sciences, le Langage, la Mnsiqae.

Appliquée aux notions du temps, de l'espace, du mouvement, de la force, du nombre, la faculté d'analyse a produit les sciences mathématiques. Appliquée aux phénomènes réels de la conscience et de la nature, elle a produit la psychologie et la logique, la physique, la chimie et les autres sciences d'observation. La théodicée n'est pas une science, parce qu'elle n'a ni objet, ni méthode, les hommes n'ayant pu s'entendre ni sur l'un, ni sur l'autre. Mais la science qui embrasse dans leur ensemble les objets des autres sciences et leur applique l'analyse, est une science exacte : c'est la métaphysique.

L'homme utilise à tous les moments de sa vie la faculté

d'analyse qu*il possède. C'est par elle qu'il met ses idées en ordre et en compose ses raisonnements. Par elle, il classe les événements du passé, fonde des inductions et prévoit l'avenir. L'analyse, appliquée par lui aux mouvements de la sensibilité, lui en facilite Tappréciation, lui donne le libre arbitre et engendre sa moralité.

La dignité d'un homme, la supériorité d'une race, sont en raison de la puissance d'analyse et de l'empire qu'elle donne sur la nature et sur soi-même. Les hommes, en effet, ne possèdent pas tous la faculté d'analyse au même degré; les races humaines non plus. La race aryenne occupe en cela le premier rang; viennent ensuite les Sémites; les jaunes leur sont inférieurs; les races rouges et les noires sont au dernier rang. Et dans chacune de ces races, il y a des subdivisions nombreuses, depuis l'àrya le plus parfait jusqu'au nègre le plus infime. Il y a toujours sur la terre un homme qui est le premier dans l'humanité ; il y en a un autre qui est le dernier, et c'est la puissance d'analyse, la rectitude du jugement, la droiture de la volonté et la soumission des passions, qui font les principales différences entre tous les hommes.

Mais l'homme de la dernière race est supérieur au singe, parce que, ayant la raison plus développée, il sait mieux appliquer et utiliser l'analyse. C'est ce que démontre l'existence, même chez cette race, d'un produit analytique dont le singe le plus parfait est privé; je veux dire le langage. Ce produit est né de l'association de toutes les idées avec une seule et unique série de perceptions, celles de l'ouïe; car je ne parle pas de l'écriture. Les langues sont le résultat d'un énorme travail d'analyse appliqué à toutes les idées et prolongé durant des siècles nombreux. D'autres vertébrés ont tenté de se créer un langue; tous ont employé les sons pour exprimer leurs idées et leurs sentimentô. C'est le singe qui a le plus

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approché du but. Mais ni lui ni aucun autre n'ont pu se créer un langage articulé, parce que la faculté d'analyse a été chez eux tous insuffisante. Ils n*ont atteint qu*un langage appelé naturel par les psychologues et consistant surtout dans les inflexions de la voix, les cris et les chants. Ce langage, auquel s'ajoutent d'ordinaire certains gestes et les mouvements de la face, exprime mal les idées et se rapporte mieux aux sentiments.

L'un et l'autre langage sont propres aux animaux vertébrés. Les bourdonnements des insectes sont des bruits qui résultent de leurs mouvements et ne sont point des signes de la pensée. Les poissons, qui ont un cerveau et une moelle épinière, sont muets, soit à cause du milieu liquide où ils se sont confinés, soit par suite de leur peu de développement cérébral. Les reptiles sont muets, sauf deux ou trois espèces dont le cri monotone indique la médiocre intelligence. Les oiseaux ont des cris plus variés, dont quelques-uns ressemblent à une musique et animent la solitude des bois. Les mammifères ont des cris expressifs, qui changent selon le sentiment qui les inspire. Enfin, à leur tête, l'homme a donné au langage naturel une puissance d'expression qui va jusqu'à l'éloquence dans le discours familier, au théâtre et dans la bouche des orateurs.

Mais l'application de l'analyse aux sons articulés de la voix a permis à l'homme de produire un de ses plus beaux ouvrages, la musique. Chez les Indiens et les Grecs, la musique n'était pas un gazouillement pareil à celui des oiseaux. Par une étude approfondie de l'échelle des sons, aussi bien que de leur timbre et de leur intensité, ils en avaient fait un art savant comme l'architecture ou le dessin. Par la distinction des modes et par celle des genres, la musique était devenue un langage véritable, exprimant les sentiments selon leur variété, leur tendance et leur moralité. Les modernes ont perdu en grande

partie le fruit du travail des musiciens antiques ; mais ils ont donné une grande puissance à Tharmonie, science fondée sur des analyses rationnelles. Le progrès sera de réunir les deux éléments, de ramener au )our les modes et les genres créés par les anciens et de leur appliquer les lois de l'harmonie. Ce sera le commencement d'une ère nouvelle pour cette grande œuvre de l'humanité, la musique.

Quant aux langues, on sait que leur état d'avancement coïncide avec le degré qu'une race occupe sur l'échelle humaine. Les langues à flexions et, parmi elles, les langues dites néo-latines sont les premières par leur clarté et leur caractère analytique. La fusion qui s'est opérée entre les éléments des mots a marché avec le progrès des idées et de la civilisation; la plus complète fusion répond au plus haut point atteint jusqu'à ce jour par la faculté d'analyse dans l'humanité. D'un autre côté, les langues les plus rudimentaires sont parlées chez les hommes de race inférieure, les noirs, les rouges et les jaunes. Quand on compare la constitution physiologique des races humaines, on reconnaît que son perfectionnement est en proportion de celui des langues et a suivi la même loi. Celui-ci est donc lié à celui-là.

Histoire naturelle de la faculté d'analyse.

Toutes les parties du corps offirent des différences d'une race à une autre. Mais les différences fondamentales s'observent dans le cerveau, dans la forme de la tête et dans la disposition des parties de la boite osseuse. Chez les races inférieures, ces parties se soudent entre elles durant l'adolescence et forment dès lors une enveloppe solide, de formes et de dimensions invariables. La masse cérébrale s'y trouve emprisonnée et comme comprimée.

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Ce caractère s'étend jusqu'aux Sémites. Chez TArya seul les os du crâne, joints par des dentelures entrant les unes dans les autres, conservent jusqu'à la mort leur indépendance et laissent à Tencéphale la possibilité de s'étendre et d'opérer sans obstacle ses mouvements internes.

Il résulte de ces faits que Tatome pensant, dont le cerveau est l'organe supérieur, exerce dans les différentes races une action plus ou moins dominatrice sur les nerfs du sentiment. Cette action est due à la faculté d'analyse. Aussi voyons-nous les races inférieures agir par instinct et par passion beaucoup plus que les races supérieures et celles-ci l'emporter sur les autres en science et en moralité. Dans chaque race, les mêmes différences s'observent d'un homme à un autre, selon l'instruction et l'éducation qu'il a reçues, c'est-à-dire selon l'exercice qui a été donné à sa faculté d'analyse.

A mesure que l'on descend l'échelle des êtres pensants, on voit cette faculté décroître en proportion du système cérébral. Elle est moindre chez le singe que chez l'homme le plus infime ; moindre dans le chien que dans le singe ; dans le mouton que dans le chien, et ainsi des autres jusqu'au dernier des vertébrés. Au-dessous, elle est entièrement confondue avec l'instinct, la bête ne donne plus aucun signe de raison ni d'indépendance.

Il ne faut donc pas s'imaginer que la plus haute faculté de l'intelligence soit l'apanage exclusif de l'homme. Elle existe dans tout animal ayant un cerveau distinct. La puissance formatrice qui réside dans l'atome central de tout être vivant, a fait de grands et continuels efforts pour se constituer des organes. La production d'un système nerveux, même rudimentaire, a introduit dans l'organisme un premier groupe de phénomènes réflexes et une première forme de la pensée. Celle-ci a crû avec le

système nerveux et Tinsecte â pris une forme individuelle déjà bien accusée. Dès que la vie et avec elle la pensée se sont centralisées dans un des foyers nerveux, celui-ci a pris le dessus et est devenu cerveau; l'animal a été vertébré. Sentant hors de lui ses organes et leurs fonctions, il s'est habitué peu à peu à les étudier pour les dominer et s*en mieux servir. Sa faculté d'analyse, si faible encore dans le poisson, s'est fortifiée d'espèce en espèce; elle est d^à grande dans le chien, plus grande encore dans le singe ; enfin, elle est devenue souveraine dans rhomme et a pris possession dans l'Arya des méthodes scientifiques.

Je ne refuse non plus la personnalité à aucun des animaux vertébrés; car je ne comprends pas qu'un cerveau puisse exister sans un degré, si minime qu'il soit, de personnalité. Mais la personne s*accuse de plus en plus à mesure que la raison s'affranchit. Elle est complète lorsque, ayant par l'analyse distingué les notions de l'absolu, la raison a conçu les principes universels, constitué le libre arbitre et créé la responsabilité. Cela ne se rencontre que dans l'homme et encore à des degrés divers, suivant la race, la constitution, le degré d'instruction et l'^e.

11 faut remarquer que la responsabilité ne fait partie do l'essence d'aucun être pensant que nous connaissions. Car la nature des essences est de ne pouvoir être ni détruites ni changées; l'essence est par définition : Tensemble des idées qui font nécessairement partie de l'idée totale d'une chose. Il y a des hommes dont la raison est altérée, d'autres qui par manque d'éducation sont à peine sortis de la condition des bêtes, enfin il y a les enfants ; chez tous ces hommes et à tous les degrés, la faculU'^ d'analyse est insuffisante pour donner lieu à la responsabilité pleine et entière. Celle-ci est variable à l'infini, comme l'état de la raison. On n'en attribue aucune au fou.

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à ridiot, à certains malades; elle est liée chez eux aux conditions dans lesquelles se trouve leur cerveau. Chez l'enfant qui vient de naître elle est nulle, parce qu'enfermé neuf mois dans les ténèbres du sein maternel, il n'a pas eu le temps de discerner les objets nouveaux qui l'entourent et de prendre possession de ses propres oi^anes. Mais à mesure qu'il se reconnaît, que ses sens deviennent plus sûrs et son esprit mieux éclairé, sa responsabilité croît avec sa raison, c'est-à-dire avec l'exercice de sa faculté d'analyse.

Je prie toute personne sans pr^ugés philosophiques de suivre dans leur croissance les petits des animaux, surtout des animaux supérieurs, tels que le singe, ou plus facilement le chien. Elle verra que chacun d'eux possède la faculté d'analyse et que, de la naissance à la mort, cette faculté grandit, s'assure, parfois s'altère et dépérit dans l'extrême vieillesse. Elle suit la même marche périodique que celle de l'homme. Seulement, dans son ensemble, elle demeure inférieure à la raison humaine; elle n'engendre ni la science, ni l'art, parce que la bête ne fixe pas longtemps son attention sur les mêmes objets et par là manque de réflexion. Elle est donc plus facilement dominée par les instincts. C'est pour cela que la raison a été regardée comme l'apanage de l'homme. Mais cette opinion est exagérée; elle est exclusive. En réalité, la raison, c'est-à-dire la faculté d'analyse, apparaît dans les séries animales avec les premiers rudiments du cerveau; elle croît avec lui; elle le modèle et le perfectionne d'espèce en espèce, de génération en génération et, pour chaque individu, d'heure en heure. Déjà très apparente dans lo chien, l'éléphant et plus encore dans le singe, elle donne naissance chez le nègre à une certaine responsabilité; à son tour, celle-ci s'accuse de plus en plus selon le perfectionnement des races humaines et atteint son plus haut

degré chez l'Arya le mieux constitué et le plus avancé en civilisation.

Natnre inacheyée de l'homme.

Telle est la marche de la pensée dans le monde, ou du moins sur la terre. Nulle dans la matière inorganique et la plante, elle se distingue à peine comme une petite lueur dans le zoophyte et le rayonné; plus énergique et plus concentrée dans le mollusque, elle prend chez Tinsecte un caractère instinctif et passionné. Chez les vertébrés la raison analytique apparaît avec le cerveau ; d'abord faible, chancelante, incertaine d'elle-même, elle acquiert de la force, de la rectitude et le pouvoir de généraliser, de raisonner et de conclure. Enfin elle prend dans Thorame un empire décisif sur les instincts et les passions, découvre les notions de l'absolu, les lois du monde et soumet à la force minime de l'atome central qu'elle éclaire les forces immenses de la nature.

11 est visible toutefois que l'homme, tel qu'il est aujourd'hui, n'est pas le dernier mot de la vie et de la pensée. Il marque seulement la plus récente étape de l'une et de l'autre sur la terre. Mais la série n'est pas terminée ou du moins ne paraît pas l'être. Dans les fonctions physiologiques et morales de l'homme, une grande place est occupée par la sensibilité et par ses organes, dont la fonction est conjointe à celle des nerfs sympathiques. L'idée, ou pour mieux dire la raison, soutient contre le plaisir et la douleur, contre les instincts et les passions, une lutte où elle use son temps et ses forces. Si l'on se rend compte du progrès accompli dans les séries animales ou seulement dans celle des vertébrés, on voit clairement que la tendance générale est de donner au système cérébral et à la faculté d'analyse une prépondérance de plus en plus marquée : la réduction de la partie passionnée de notre

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nature en est le corollaire. L'idée tend à se substituer à rinstinct et le raisonnement aux impulsions spontanées et irréfléchies. Tout le travail intellectuel de l'homme est dirigé vers ce but, qui est le terme suprême de la civilisation . Mais rhomme est encore loin de Tavoir atteint, parce que la portion sensitive de sa nature et les organes qui la servent occupent trop de place dans son organisation. Il y a déjà une grande différence entre Târya d'aiyourd'hui et rhomme de l'époque quaternaire, mais il y a moins de distance entre eux qu'entre le dernier des hommes et le g-orille le plus parfait. 11 est donc probable que le nouveau pas décisif qui sera fait par la pensée aura lieu à la faveur d'une révolution du globe et d'un changement dans les milieux. C'est ce qui a toujours eu lieu dans le passé. C'est donc, à ce qu'il parait, la loi de la nature.

Pour l'accomplir, les organismes vivants ont devant eux des millions d'années. Car le refroidissement du système solaire et la transformation des conditions de la vie s'opèrent avec extrême lenteur. Il est certain cependant que, depuis l'époque où la matière cosmique de ce système s'est divisée et a formé le Soleil, ses planètes et leurs satellites, la Terre a été se refroidissant, s'est encroûtée à la surface et a subi de nombreuses révolutions. Le Soleil aussi s'est refroidi. Il viendra sans doute une époque où l'état de la température générale du système solaire permettra aux habitants de la Terre de faire prédominer plus encore l'idée sur le sentiment. L'homme, en se redressant par l'action cérébrale, a atteint la position limite, qui est la verticale. On ne voit pas que ce vertébré puisse aller au delà, puisqu'il retomberait dans la position oblique, d'où il est sorti avec eflfbrt. Mais son organisation peut toujours se modifier, le cerveau prenant plus de développement ou se composant d'un tissu plus délié. Les sens intellectuels, surtout Touïe et la vue, peuvent gagner en

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précision et en portée. Le nerf sympathique peut perdre de son importance dans la vie de relation, en proportion de Tautorité acquise par la raison. Par là le règne des passions aveugles approcherait de son terme et Thomme nouTeau, maître de lui-même, le deviendrait aussi de la nature.

DûparitiiMi fstare da la pensée.

Quand la Terre et le Soleil se seront encore plus refroidis, comme le veut l'ordre du monde, la possibilité de Tivre ira diminuant. Les régions tropicales, moins échauffées et moins éclairées, ne produiront plus que les végétaux de nos r^ons polaires; la zone tempérée sera stérile et les animaux se réfugieront peu à peu vers Féqua- (eur. Enfin le Soleil pâlira, puis s'éteindra tout à fait ; la Terre sera un astre mort. Il n'y aura plus à sa surface ni plantes, ni animaux, aucun oigamsme, aucune pensée. Tant il est vrai que celle-ci ne s'y trouve qu^accidentellement et pour un temps. Sa durée aura été longue, comparée à la vie de chaque animal ; elle aura été très courte dans la durée infinie des âges.

Toutefois il pourra se faire que le successeur de l'homme se mette plus que nous en possession de la chaleur, de la lumière et des autres fluides, connus ou encore ignorés de nos savants; il pourra se faire qu*avec ces connaissances il remplace par ses propres inventions les moyens de vivre que le Soleil ne lui donnera plus. L'homme y a déjà quelque peu réussi dans le siècle où nous sommes. Avec des oiganes plus parfaits et une puissance d'analyse plus efficace, son successeur pourra devenir le maître de la terre; il inaugurera véritablement le règne de la pensée. Il n'en aura pourtant pas changé la nature ni fait d'elle une partie de l'essence d'aucun être. La pensée, même alors, ne sera dans l'univers qu'un accident.

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Les trois principes de la raison : identité, cause et substance.

II reste à dire comment naissent dans notre esprit les formules que les philosophes ont nommées « principes de la raison ». On sait qu'elles sont au nombre de trois : le principe d'identité^ celui de cause et celui de substance. Le premier s'exprime ainsi : « Une chose est elle-même; elle n'est pas autre chose qu'elle-même. » Sous cette seconde forme, il se nomme principe de contradiction. Si Tatome pensant pouvait admettre que les choses pussent être autre chose qu'elles-mêmes, il lui serait impossible de concevoir ni sa propre réalité, qui est une force une et indivisible, ni ses attributs invariables par leur essence, ni même ses modes, qui sont ce qu'ils sont pendant le temps qu'ils existent. Il ne pourrait distinguer aucun d'entre eux ; et puisque la pensée consiste précisément dans la distinction du sujet et de l'objet de l'idée, toute pensée serait impossible. La plus simple de toutes les pensées contient donc en elle-même le principe d'identité et de contradiction. La faculté d'analyse l'en dégage et le reconnaît pour un principe fondamental de la raison. Comme il existe dans tout fait de conscience et qu'il est la condition de la pensée, le plus infime de tous les animaux le possède et en fait usage; mais il n'arrive à s'isoler et à former un axiome scientifique que par l'analyse et uniquement chez l'homme.

Il en est de même du principe de cause ainsi énoncé : « Tout effet a une cause. » Car c'est l'essence même de la force; c'est une de ses expressions analytiques. L'atome central, étant une force et connaissant que comme tel il produit des effets contenus en lui virtuellement, ne peut pas concevoir l'effet autrement que sous sa condition absolue, c'est-à-dire comme émanant d'une force. S'il en était

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autrement et qu'un efifét pût exister sans émaner dMne cause, cet eflfèt serait donc sa propre cause ou, en d'antres termes, il serait une force et par conséquent un atome. Mais nous savons que l'atome ne peut produire que des modes et que son acte producteur ne va pas même jusqu'à donner naissance à des attributs, c'est-à-dire à des éléments essentiels d'une chose quelconque. Le principe de causalité revient donc à dire que le mode est contenu dans l'atome.

Or, Tatome est absolu, puisqu'étant infiniment petit il est la limite de retendue et que toute limite a pour caractère d'être absolue. Le mode aussi est absolu à sa manière comme limite du temps, car le mode n'est réel qu'à la condition d'être présent. La relation du mode et de la force d'où il émane est donc finalement absolue et son expression, qui est le principe de causalité, l'est aussi.

D'une certaine façon, le principe de cause est étroitement lié à celui de substance qui s'énonce ainsi : « Tout phénomène suppose une substance » ; d'où suit cette autre expression que « le phénomène n'est pas plus étendu que la substance », puisqu'alors une partie du phénomène demeurerait sans substance. Dans ces formules, le mot phénomène n'est pas juste, car il signifie mode apparent; et beaucoup de modes ne sont point apparents, c'est-à-dire perçus par une intelligence. 11 vaudrait mieux dire simplement : « Tout mode suppose une substance », ce qui est parfaitement vrai, puisque la réalité substantielle est constituée par les atomes, qui sont des forces. Il y a donc entre le principe de substance et celui de cause cette différence que le premier énonce la relation de l'atome avec son propre mode, le second énonce sa relation avec le mode produit par lui dans un atome voisin. Ainsi le premier répond à un état immanent, le second à un état transitif. Et, comme tous ces éléments sont absolus, au

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moment et dans le lieu on ils existent, les formules qui les énoncent ont elles-mêmes un caractère absolu.

Les principes de cause et de substance comprennent aussi bien tout le passé et tout Tavenir: en eflfét, les modes passés ont été présents au moment de leur existence réelle; les modes à venir le seront. Les uns et les autres, qu'ils soient immanents ou transitifs, ont donc eu ou auront avec la force d'où ils émanent la même relation que les modes présents, relation absolue.

Les formules par lesquelles la raison énonce ces principes s'étendent même aux modes simplement conçus comme possibles, encore bien que par le fait ils ne doivent jamais exister. Seulement cette possibilité est toujours conditionnelle, c'est-à-dire subordonnée à un concours de causes dont les effets ne sont point connus d'avance. Les Perses supposaient sans doute qu'Alexandre serait vaincu par Darius. Mais il y eut des causes inconnues d'eux qui donnèrent la victoire à Alexandre. Si Darius avait été vainqueur, sa victoire n'eût pas été sans causes, lors même que les Perses et les Grecs les eussent ignorées. La formule est donc absolue; elle comprend tous les temps et, pour les mêmes raisons, tous les lieux. Or le temps et l'espace sont infinis.

Lenr origine, lenrs effets : lei sciencei.

Tout fait de conscience contient implicitement Tafflrmation des principes ci-dessus énoncés. Mais il ne s'ensuit pas que tout être pensant en possède l'expression distincte. Les forces non pensantes qui composent la masse de Tunivers agissent sous l'empire de ces principes et, sans le savoir, ne s'en écartent jamais. Les^ êtres qui ont la pensée, mais à un degré infime, ne paraissent pas non plus les concevoir clairement, quoique tous leurs

actes y soient assujétis. Peu à 'peu ces principes s'éclairent, à mesure qu*on s'élève dans Téchelle de la pensée. Enfin, ils se montrent sous leur forme rationnelle, dans leur clarté et distinction, dans leur universalité, lorsque la pensée possède une faculté d'analyse suffisante pour les isoler.

Tel est l'historique des trois principes de la raison. En eux-mêmes ils énoi\cent simplement les conditions d'existence et d'action des forces élémentaires ou atomes. Leur réalité est dans ces forces et dans ces actions et non dans l'expression que nous leur donnons. En effet, ils s'appliquent aussi bien aux êtres inanimés, aux mondes éteints comme la Lune, aux globes aqueux comme Jupiter et aux sphères enfiammées du Soleil et des étoiles, qu*au petit monde des atomes pensants et au monde plus petit des atomes doués de raison. Ainsi l'univers marche avec eux et par eux. Dans l'homme, ils sont la source de la connaissance analytique, de la science, de l'art et de la moralité. Mal compris, ils ont engendré les religions; mais les religions n'ont pu naître que par eux et sont l'apanage des animaux raisonnables.

Quand, par une analyse bien conduite, un être pensant a isolé et reconnu les trois principes de la raison, ces principes illuminent toute son intelligence. A partir de ce moment, il les applique à toutes ses idées, c'est-à-dire à tous les objets que ces idées représentent. Si, muni du principe d'identité, il en applique la formule à l'idée mathématique de l'unité, il crée, par une suite de raisonnements, la science des nombres; car cette science n'est que l'analyse appliquée à Punité indéfiniment divisible et multipliable à l'infini. Toute l'arithmétique est une suite d'additions et de soustractions, c'est-à-dire d'affirmations de Tidentité du tout avec la somme de ses parties. — Quand, au lieu de l'unité divisible, on analyse, au moyen de cette même

i/HOMMR, la PRN8ËB, DIEU 331

formule, l'idée de l'étendue, alors la notion des lignes, des surfaces, des solides et en général des figures naît dans Tesprit. En s*y appliquant rigoureusement, le principe dldentité, sous la forme de théorèmes, engendre la géométrie. Cette science ramène ainsi par l'analyse les figures les plus complexes à des figures élémentaires, dont elle a reconnu déjà les propriétés. — Les forces et leurs effets, analysés dans la dynamique et la statique, ne sont pas la force élémentaire, absolue et indivisible qui constitue l'atome. Ce sont des forces finies, qui résident dans des groupes d'atomes ou corps pondérables, divisibles à l'infini. Mais, dans leurs calculs, ces sciences rencontrent souvent l'infini, soit en grandeur, soit en petitesse, et sont forcées d'en tenir compte. — Il en est de même de l'astronomie. Les faits lui sont donnés par l'observation; elle leur applique ensuite le calcul, c'est-à-dire l'analyse arithmétique, géométrique et algébrique; de plus, elle fait intervenir dans ses opérations les notions du temps et de la force. Elle constitue une science mixte, scier.oe de faits et de calculs, dans laquelle les faits sont soumis aux procédés d'analyse fournis par les sciences exactes, en d'autres termes par le principe d'identité et de contradiction.

Les opérations de l'esprit, exécutées dans ces diverses sciences, sont elles-mêmes un objet direct d'analyse. Cette analyse porte le nom de logique. Elle paraît avoir été créée par Aristote, qui lui donna pour titre : Analytiques et qui l'exposa dans sa totalité. C'est une science dont le domaine est en effet fermé, attendu que les opérations de l'esprit sont en nombre restreint et que leurs procédés sont d'une grande simplicité. Toutes ont un caractère analytique et sont des applications du principe d'identité.

Quant aux sciences d'observation, telles que la physique, la chimie, la physiologie, la psychologie, leurs objets

332 SECONDE PARTIK

sont nombreux et variés, comme les modes des atomes. L'analyse est leur seul et unique procédé; car les synthèses qu'on y opère quelquefois ne sont elles-mêmes que des moyens employés pour faciliter les analyses ou pour les confirmer. Analyses et synthèses reposent également sur le principe d'identité et n'ont de force que par lui.

Les arts. La moralité.

Les arts dérivent de ce principe. Le peintre qui fait un portrait, c'est-à-dire la ressemblance d'une figure humaine, ne parvient à la reproduire qu'en l'analysant partie par partie et en reconnaissant l'identité des ims^es peintes au fond de son œil quand il r^arde tour à tour le modèle et la copie. Quand il embellit cette image et qu'il l'idéalise, il en corrige les défauts au moyen d'une image générale quïl possède dans son esprit : cette image, il Ta obtenue par la comparaison des objets analogues qu'il a vus et analysés. Enfin, cette image générale a pu elle-même être corrigée par l'application des autres principes de la raison et surtout du principe de causalité. Car chaque organe ayant une fonction à remplir, il en résulte une appropriation et une loi d'Jiarmonie qui contribuent à la beauté plastique.

Si cela est vrai de la peinture, à plus forte raison en doit-on dire autant de l'architecture et de la musique, qui sont les plus scientifiques des arts et reposent sur des analyses mathématiques. De même pour les métiers et les inventions de toute sorte, pour les règles de la morale, de la politique et pour la distribution de la justice. Nous ne connaissons jusqu'à présent dans le monde qu'un seul être vivant capable de pratiquer les métiers et les arts, parce qu'il est le plus grand analyste connu du nous : c'est l'homme. Et encore les sciences et les art.s se sont-ils

l'homme, la pknskk, DŒr ;^(

élevés à divers d^rés de perfection, suivant la puissance d'analyse possédée par lés différentes races et aux différentes époques de leur évolution.

L'homme est le seul vivant connu de nous, qui pratique la distribution de la justice et applique des lois générales à ses propres actions. La morale et ses annexes, la politique, la justice distributive et le droit, ont varié selon les temps et les races, c'est-à-dire selon l'aptitude naturelle ou acquise des hommes à en analyser les idées fondamentales. De ces analyses sont nés avec les siècles certains corps de doctrines, auxquels on a même quelquefois donné le nom de sciences et qui aujourd'hui se présentent comme des déductions logiques des principes de la raison, appliqués aux faits d'expérience. Telles sont les sciences morales et politiques. Seulement l'application de ces sciences à la vie réelle est et demeurera longtemps encore très imparfaite, parce que l'élément passionné occupe une trop grande place dans la nature humaine au détriment de la raison. Celle-ci ne parvient à se faire entendre que par des répressions violentes, souvent injustes, en atten- ' dant que, mieux éclairée, elle range les instincts sous une loi d'harmonie et les compense les uns par les autres. L'avenir appartient donc aux principes de la raison, mais suppose un perfectionnement dans la pensée et dans ses organes.

En effet, toutes les productions de l'esprit, même les plus abstraites ou les plus idéales, sont liées à un état organique sans lequel elles ne pourraient naître. Cela est évident pour la musique et les arts du dessin : l'homme né sourd, ou avec une oreille mal constituée, n'entend rien à la musique, encore bien qu'il soit un excellent physicien. Il y a des yeux qui ne distinguent point le rouge du vert, ni en général les couleurs complémentaires; celui qui a de tels yeux ne sera jamais peintre, quoiqu'il puisse être

:^34 SBCOMDB PARTIS

dessinateur. Mais nombre de gens n'ont qu'au sentiment très vague de la verticale et sont incapables de tracer une ligne droite; ceux-là ne pourront jamais pratiquer les arts du dessin : Torgane ou l'exercice leur manque.

D'autres n'ont du bien et du mal, du juste et de rii\iuste, du vrai et du faux, que des notions rudimentaires ou confuses. Si en même temps les appareils de la vie organique, ressortissant au nerf sympathique, ont pris chez eux un certain empire, ils pourront avoir des vices dont l'exercice augmentera Ténei^ie et qui les pousseront au crime. Ces instincts désordonnés, analogues à ceux des bêtes, soumettront la raison même, mettront à leur service les organes cérébraux et le cerveau, le déformeront et porteront le désordre dans ses opérations : si bien qu*enfin la puissance d'analyse, que l'homme possède pour le vrai et pour le bien, sera utilisée pour l'erreur et pour le mal.

Entre Thomme le meilleur, comme Çâkya^mouni ou Jésus, et le dernier des criminels, il y a des hommes de tous les degrés ; non seulement l'égalité n'existe pas entre eux tous, mais il serait même impossible d'en trouver deux parfaitement ^aux et semblables. La différence ne tient * pas seulement à la capacité native de chacun d'eux, mais aussi à ce que deux hommes, quels qu'ils soient, ne peuvent pas vivre dans un milieu identique et voient par conséquent les choses de deux points de vue divers. L'action des objets extérieurs sur les organes des sens et par eux sur l'intelligence et la sensibilité engendre dans chacun de nous des séries d'idées ou de sentiments qui nous sont propres et nous font différer les uns des autres. Nous fondons nos inductions sur les faits, tels que les organes nous les apportent, et comme ceux-ci différent d'un homme à un autre, ces inductions diffèrent aussi et sont la causo des divergences d'opinion et des luttes de toute nature qui ont lieu dans Thumanité. Si l'organe cérébral avait

l/llOMM£, LA PKNS&E, DIEU 385

plus d'empire et que par conséquent les choses extérieures fussent mieux analysées au moyen de sens plus parfaits, tout le système des instincts, des sentiments et des passions serait amoindri et son action serait régularisée. L'éducation tend vers ce but; mais il est difficile d'espérer une aussi grande transformation dans le milieu où nous vivons, c'est-à-dire dans la période géologique à laquelle répond le système oi^anique et intellectuel de Thomme présent.

Cette période a été marquée par un progrès très important dans le règne animal, puisque Thomme est le premier qui ait fait d'une manière scientifique la distinction du vrai et du faux. Quand une vérité a été une fois démontrée méthodiquement, elle est acquise à l'humanité et devient à son tour un moyen d'en découvrir d'autres. Il se forme par là des groupes de conceptions, qui portent le nom de sciences, sur lesquelles tous les hommes tombent d'accord. Les sciences de la nature, contenant une part d'inductions et par conséquent un élément d'incertitude, donnent lieu sur beaucoup de points à des discussions, qui se résolvent avec le temps et par le travail d'analyse des savants. Les sciences dites exactes ne renferment que des propositions démontrées ; elles ne comportent point de contradiction et servent de base à la meilleure partie de la vie humaine. Cette qualité leur vient de leur origine; car elles ne sont que des applications directes des principes de la raison, et ceux-ci ne sont que Texpression de la partie absolue de notre nature.

Ce fait de l'acceptation par le genre humain tout entier des vérités scientifiquement démontrées est un signe que les principes de la raison sont conçus de la même manière par tous les hommes, même par les plus ignorants. Cette

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unité de conception est à son tour une preuve que la partie absolue de notre être est identique chez tous les hommes et se révèle à eux tous de la même manière. On peut ajouter que c'est cela qui constitue par excellence rhumanité; car par les sentiments, les passions et les instincts, Thomme a la plus grande analogie avec les autres animaux; il diffère d*eux surtout par la faculté d'analyse : or celle-ci n'est au fond que la reconnaissance des principes de la raison, apanage de l'homme sur la terre.

Tel est, dans son origine, dans son évolution et dans ses effets, le rôle de la pensée, unie aux phénomènes de la vie. Il est évident qu'elle ne constitue pas la vie, que la vie existait avant elle, qu'elle existe encore sans elle et que la pensée a mis beaucoup de temps à se dégager. Dans son état actuel la pensée est intimement mêlée à une portion des phénomènes de la vie. Les oi^anes de l'une et de l'autre ont des communications par lesquelles ils exercent une action réciproque (1). La pensée se développe avec la vie, parce que les oi^anes de Tune et de l'autre vont grossissant et se compliquant depuis leur état embryonnaire dans l'œuf maternel. Quand les fonctions vitales sont diminuées ou troublées, les fonctions mentales le sont aussi; et réciproquement une déviation ou une activité excessive de la pensée peut troubler les fonctions de la vie ou les suspendre entièrement. C'est pourquoi le cadavre ne donne plus aucun signe de pensée. Il est même digne de remarque que plus l'animal est haut placé dans la série des vivants, plus sa vie et sa pensée s'éteignent vite et complètement. De tous les animaux, le plus promptement mort est Thomme. Au-dessous de lui, la vie est de plus en plus tenace, à mesure qu'on descend les degrés de l'échelle.

(1) Notammeot par les uerls pneumogastriques.

l'homme, là pbnséb» dibu 337

Il est plus difficile de tuer un insecte qu'un quadrupède, parce que les articles dont Tinsecte est composé continuent de vivre après que son corps a été coupé en morceaux. Au contraire, un bras coupé est un bras mort, et il existe dans le cerveau humain un point, désigné sous le nom de nœud vital, dont la lésion éteint à la fois la vie et la pensée dans le corps tout entier.

hk MORT

Cesiatton de la vie et de la pensée par dissolntion.

Après les analyses qui viennent d"être données, il n'est pas impossible de dire en quoi consiste la mort et quelle en est la limite. En eflfet, la seule vue d'un corps inanimé nous montre qu'ayant perdu l'usage de ses oi^anes, Patome central n'a plus la vue, ni l'ouïe, ni aucun des sens intellectuels compris sous le nom de perception. Il a perdu toute relation organique avec le monde extérieur. Avec la perception ont cessé toutes les opérations de l'esprit qui s'y rattachent, la mémoire, l'imagination, la formation des idées générales et le raisonnement, dont ces idées sont les matériaux ; le mort ne fait plus ni déductions, ni inductions, ni œuvre scientifique d'aucune sorte, A plus forte raison, les plaisirs et les douleurs, les amours, les haines et les désirs ont cessé, parce que ces phénomènes sont étroitement liés dans l'animal inférieur aux nerfs qui répondent au sympathique, dans le vertébré aux deux systèmes nerveux à la fois ; or, dans le corps privé de vie ces organes ne fonctionnent plus; bientôt ils se désorgailisent, se pourrissent et retournent aux éléments chimiques dont ils étaient composés.

Ainsi ce phénomène accidentel que nous nommons pensée, d'autant plus accidentel qu'il est plus complexe, se résout par la mort en ses éléments premiers. L'atome central qui avait, par un travail suivi et persévérant, créé

l'homme, la PEN86B, DICU 339

autour de loi ces groupes coi^oints et systématiques qui étaient les oi^anes de son corps vivant, en est dépouillé par la mort. Prétendre que le mort conserve ses fonctions mentales, c'est se payer de chimères ; c'est faire pour la pensée ce que les anciens faisaient pour la vie, quand ils remplaçaient par des mânes les hommes qui avaient vécu et peuplaient d'ombres vaines des prairies aussi vaines que leurs habitants.

O vous qui croyez à la persistance de la pensée après la mort, dites-moi donc où elle est. Allez voir ce cadavre, si vous n*avez pas peur de lui. Regardez cet œil vitreux et dites s'il y voit; posez votre oreille contre cette poitrine affaissée, écoutez si le cœur s'émeut. Frappez ce corps inerte, sans crainte de le blesser; coupez ses chairs, brûlez-le et observez bien s'il remue. Ni vue, ni toucher, ni mouvement ; la sensibilité est éteinte ; la volonté a disparu. Partez donc, homme crédule, et revenez dans huit jours sur ce rivage où vous l'aurez laissé. Plus de forme humaine, une grande pourriture noire, des os purulents et des myriades de petits animaux qui se repaissent de cette immondice. La nuit, poète fantaisiste, vous verrez comme Homère, comme Dryden et Haendel, un esprit rôdant autour de ces malheureux débris. Allez à lui, si le cœur ne vous manque, et si une lueur vacillante s'élève de ce lieu empesté, faites- vous chimiste, recueillez-la dans un vase, emportez-la chez vous et cet esprit du mort ne sera plus qu'un hydrogène phosphore, un produit de la décomposition. Quant à la pensée, elle n*a laissé aucune trace de son passage. Au delà tout est imaginaire.

Pen iitance d'un groupe central : rélaboration.

Toutefois, il y a autour de l'atome pensant des éléments indestructibles, en deçà desquels la mort s'arrête. Quand

cet atome est entré dans la vie, il n'était pas nu, puisqu'il s'est engendré de préférence dans une femme, dans une lionne, dans une brebis, ou dans la femelle de quelque autre animal. On dira : que prouve ce fait? Rien par luimême; mais comme un lion, s'il s'accouplait avec une brebis, ne produirait ni un agneau, ni un lionceau, ni quelque animal que ce fût, il faut fonder notre métaphysique sur les faits et dire qu'il y a dans les germes vivants des caractères durables, qui sont contradictoires d'une espèce à l'autre. L'atome pensant qui prendra la figure d'un agneau et deviendra brebis ou bélier avait, avant la conception, des propriétés acquises, sans lesquelles il n'aurait pu se développer dans le sein maternel. Mais il n'y a pas deux manières de concevoir les atomes ; tous se ressemblent quant à leur substance, qui est une force, et quant à leurs attributs essentiels. L'atome qui, par la génération, deviendra un agneau, s'était donc déjà environné d'autres atomes qui sont le point de départ de sa future existence. Comme celle-ci se composera de deux éléments, qui sont la vie et la pensée, le groupe en contient lui-même les rudiments. Mais puisque nous savons par l'observation qu'à une époque fort reculée la Terre ne nourrissait aucun être vivant ni pensant et que, dans les animaux et les plantes, les formes de la vie et de la pensée ont apparu successivement, il faut bien admettre que les germes existant aujourd'hui sont le résultat d'une élaboration antérieure de la vie et de la pensée.

Ainsi la vie, longue ou brève, très simple ou très complexe, est pour l'atome central la préparation d'une vie subséquente et cette préparation s'accomplit par un aménagement du groupe d'atomes réunis autour de lui. L'élaboration a porté à la fois sur les divers éléments de la vie antérieure et se continue durant la vie présente, dont l'atome central est en effet le foyer. Quand vient la mort.

L'HOMMB, la PBN8ÉB, DIEU 341

le groupe élaboré rentre certainement dans le grand corps de la nature, mais non dans l'état où il se trouvait quand il a conmiencé sa dernière incarnation ; car il a acquis des facultés nouvelles, prêtes à éclore quand les temps seront révolus.

Si les choses se passaient autrement, tout atome serait prêt à devenir atome central et à s'incarner en tout lieu. La promiscuité la plus singulière régnerait entre les espèces animales ; elle comprendrait même les plantes et jusqu'aux êtres inoi^aniques, puisque leur substance chimique n'est pas différente des autres. Les femelles des animaux et des plantes n'auraient pas besoin du concours du mâle pour se reproduire; le premier atome venu les féconderait. Puisque cela n'est pas, il faut bien admettre le phénomène de l'élaboration antérieure des germes et de la succession des périodes vitales. Leibniz a eu cette idée, qui est vraie; mais il ne l'a pas poursuivie.

La pensée ne saurait être mise hors de la loi commune ; elle est au contraire une forme supérieure de la vie. C'est pourquoi elle est soumise, comme la vie, à l'élaboration. Le germe qui deviendra un animal d'espèce supérieure s*est élaboré dans des existences successives, dont nous ne connaissons ni le nombre, ni la durée, ni le lieu. A plus forte raison le germe humain. Il n'a point acquis subitement, par une sorte de miracle, la force d'analyse qu'il manifeste durant sa vie oi^anique. Les principes de la raison se sont dégagés par degrés; ils apparaissent déjà dans les vertébrés inférieurs, s'éclairent à mesure que Ton s'élève d'espèce en espèce; dans les singes sans queue, ils sont sur le point d'éclore et ils parviennent dans l'homme à la clarté et à la distinction. Ce progrès, que nous constatons en montant la série des espèces, s'est nécessairement produit pour chaque espèce durant la série de ses existences successives. A chacune d'elles

342 sBoom» partis

Tatome oeotnil a £sdt un pas yers le perfectionnement de la pensée, par le trayail, plus on moins bien conduit, auquel il s'est UYré. Ce pofectionnement a consisté dans le progrès de la faculté analytique; car certains animaux, inférieurs à l'homme par la raison, ont des sens plus déyeloppés que lui. La subtilité de l'odorat est bien plus grande dans le chien que dans l'homme. Mais Fodorat ne répond qu'à un ordre restreint de phénomènes naturels, celui des odeurs : la raison au contraire répond à tout et illumine toutes les perceptions. C'est pourquoi l'homme est supérieur au chien.

Le progrès; rUe d« la panoane.

Ainsi l'élaboration du germe a tendu constamment vers l'affiranctûssement de la raison, c'est-à-dire vers la prise de possession des principes. Rien de plus aisé que de constater cette loi de la nature : nous avons sous les yeux des spécimens de la pensée à tous ses degrés de développement, depuis le plus infime animal jusqu'à Thomme. Il faut donc reconn^tre qu'ici-bas la possession des trois principes rationnels est, jusqu'à ce jour, le dernier perfectionnement acquis par l'atome pensant et que c'est cela même qui fait le caractère distinctif de Thomme. Gela étant, il faut se rappeler que ces principes sont pour l'intelligence l'expression analytique de l'atome lui-même, atome dans lequel l'intelligence réside et qui est une force substantielle toujours identique. Du moment où cet atome pensant a saisi en lui-même les trois éléments de son être, savoir : la cause ou force, la substance et l'identité, sa pensée a pénétré bien au delà des modes variables dont il est le théâtre. Car cette force indivisible est invariable en elle-même et ne varie que dans ses modes, de sorte que son identité est absolue. En outre, elle n'est pas

LIIOyME, LA PBN86B, DIBU 343

dans le temps, qui est le rapport de succession des modes ; elle est éternelle. Enfin elle est dans l'espace ; mais, étant indivisible, elle est à la limite de l'espace et absolue quant èL rétendue. En résumé, par sa dernière élaboration, la pensée a pris possession de ce qu'il y a d'absolu dans l*être et dans ses conditions d'existence.

Or cela même est indépendant des plaisirs et des douleurs, des perceptions et de ce qui en dérive, enfin des organes par lesquels l'action des objets extérieurs arrive jusqu'au centre de l'être vivant. La raison s'est installée dans ce centre et de là elle observe ce qui se passe au dehors, soit dans le monde extérieur, soit dans les organes auxquels elle commande; elle voit s'y développer la vie; elle les voit dépérir et mourir. Mais elle-même n'est I>as atteinte par la mort, parce que sa résidence est au delà des groupes organiques qui se déconcertent et qui meurent.

Lorsque la mort les disloque et en disperse les éléments, la période présente d'élaboration se termine; le vivant retourne à l'état de germe, mais de germe perfectionné I)ar sa dernière incarnation. Voilà ce qui reste de nous. Quant à la partie de la pensée qui ne peut s'exercer sans oi^anes corporels, il n'en reste rien, puisque ces organes sont détruits. Le germe perfectionné qui échappe à la mort contient-il la personnalité ? Non certes, au sens où nous l'entendons ordinairement, c'est-à-dire avec la mémoire, les passions, les vices et les vertus : car tout cet appareil humain a pour condition l'organisme de la vie. Mais, comme il y a parmi les hommes un premier et un dernier, l'humanité forme des séries ascendantes, où chaque personne a son rang. Le travail d'élaboration n'est pas non plus le même pour tous les hommes : à la fin, plusieurs qui étaient à un degré inférieur, se sont avancés et ont pris le pas sur d'autres qui avaient commencé

mieux qu'eux; la série se trouve modifiée. Lorsque viendra, par quelque cause astronomique, un grand changement dans les milieux et que les germes se développeront de nouveau dans des conditions améliorées, la série des successeurs ne répondra plus exactement à celle qui Taura précédée et qui est aujourd'hui la série humaine. Ces changements ne seront pas seulement Tefiet des circonstances, mais aussi la conséquence du travail libre et raisonnable de chacun de nous. Ce n^est pas dans la mort, c'est dans la vie à venir que se produiront ce qu'on appelle aujourd'hui la récompense et le châtiment : mots mal choisis, idées conçues faussement à la manière des poètes. Il n'y a ni enfer, ni paradis, ni Champs-Elysées, ni Tartare : ce sont là des imaginations par où l'on a transporté dans l'autre vie les plaisirs et les peines de la vie présente. De cette autre vie nous ne savons rien, si ce n'est que, les organes cérébraux étant plus parfaits et la faculté d'analyse plus puissante, l'empire de l'être nouveau sur la nature sera plus grand et plus prompt que le nôtre. Cet être aura plus de facilité à vaincre le mal, soit en lui-même soit au dehors, et à s'avancer vers le bonheur.

Je ne fais point ici de poésie; ce n'est ni le lieu, ni le temps. Les poètes, comme les oiseaux, chantent dans l'espace et leurs paroles légères voltigent au gré des vents, l%ea xcepoevra; ils raisonnent avec leurs instincts et s'émeuvent avec leur cerveau. Ce que contient la présente étude est une analyse rationnelle, exempte de passion, destinée à éclaircir les idées, non à les confondre. Je la fais pour moi-même; ceux qui la liront la jugeront et en. pourront tirer quelque profit.

L'mOMMB, Là PBNSftB, DIEU 345

Hiftoir» natnrell» de l'atome.

Donc, pour avoir quelque idée sur la vie à veuir, il ne faut pas consulter les poètes, êtres légers et ailés au dire de Platon; encore moins les religions, qui promènent la pensée parmi les fantômes. Il faut suivre la marche de l'atome depuis son état le plus simple jusqu'à l'état d'homme où il est parvenu. L'observation nous le montre dans tous les états intermédiaires et nous pouvons décou* vrir la loi de son évolution.

L'atome inorganique possède l'inertie, dans le sens que les physiciens donnent à ce mot. En réalité, l'atome est une force active et agissante, qui a pour conditions l'espace, le temps et le mouvement. Quand il s'entoure d'autres atomes et forme avec eux un groupe, il devient centre d'action ; et quand les éléments du groupe se distribuent les parties de l'action, accomplissant chacun la sienne, ils constituent un ensemble organique et leur action totale s'appelle la vie. Tout atome central est alors le point où convergent les actions venues du dehors et d'où partent 1^ actes vitaux. Entre l'état inorganique et la plante la plus développée, l'observation nous découvre tous les moyens termes, de sorte qu'il est impossible de dire où finit le minéral, où commence l'organisme vivant. Puis apparaît, rudimentaire et dispersé, un système nerveux qui fait exécuter à l'organisme certains mouvements sous les impressions qu'il reçoit du dehors. C'est le signe de la pensée à son apparition première. Le système des nerfs se développe et se centralise et avec lui la pensée, qui d'abord procède tout entière de l'impression venue du dehors. La pensée n'a pas d'autre origine ni d'autre forme, jusqu'au jour où un second système nerveux se produit, prenant place au-dessus du premier. A partir de ce mo-

ment, les centres de vie et de passion se coordonnent entre eux sous rhégémonie du cerveau. L'atome pensant s'est installé dans cet organe et a commencé d'exercer sa puissance d'analyse et de réflexion. A mesure que l'organisme du vertébré se perfectionne, la pensée s'unifie de plus en plus, perçoit plus nettement les phénomènes, éclaircit ses idées, les généralise, en forme des raisonnements, dont la force centrale se sert pour diriger ses propres actions. Ainsi se fait son éducation, jusqu'au jour où l'atome devient humain. Dans ce dernier état, il possède la raison analytique, c'est-à-dire la connaissance distincte de l'absolu et la faculté de le reconnaître sous les phénomènes ou modes qui le recouvrent.

Mais, dans l'homme, la série d'actions qui dérivent du plaisir et de la douleur est loin d'être soumise et pleinement subordonnée à la raison. La teneur de la vie humaine n'est point uniforiçe ; il y a des soubresauts, des violences, des surprises; un tiers se passe dans le sommeil; quand le Soleil et la lumière vont dans l'autre hémisphère, une puissante influence cosmique s'exerce sur l'homme, diminue ou suspend l'action nerveuse sur les organes, les soustrait aux impressions du dehors et laisse à l'imagination et à la mémoire une libre carrière. Toute la partie de la pensée issue de la perception et des sensations est pendant plusieurs heures comme séparée de la raison et, par des combinaisons incohérentes, donne lieu aux rêves les plus extravagants. Toutefois, la raison demeure intacte : il n'est arrivé à aucun homme endormi de juger que deux et deux fassent autre chose que quatre; plusieurs ont même résolu, pendant leur sommeil, des problèmes de mathématiques que, durant la veille, le bruit des sensations les avait empêchés de résoudre.

Tous ces faits et beaucoup d'autres s'expliquent par la dualité organique de l'homme, par la double origine et le

l'hommb, là pbnsâb, dieu 347

louble centre d'action de ses mouvements. Si la loi qui )réside à révolution de l'atome central se continue pour ui, le perfectionnement de sa pensée consistera dans un >as nouveau fait par sa raison vers Tafifranchissement. Depuis l'époque quaternaire, Thomme s'est certainement ivancé vers ce but, du moins Thomme des races les plus [perfectibles. Mais les conditions de milieu ne semblent >as avoir notablement changé, de sorte que l'organe se nontre rebelle aux efforts de la raison. Quand le milieu se sera modifié après quelque révolution du globe, les germes vivants élaborés sous la forme humaine reparaîtront, mais dans des conditions meilleures, sous la forme lui succédera à la nôtre.

Sur la vie futiire et rimmortalité.

Est-ce là ce que les chrétiens ont nommé résurrection des morts? Non, puisqu'ils ont imaginé que les trépassés, comme ils disent, sortiront de terre avec leur ancienne figure, glorieux ou couverts d'ordure, selon la vie qu'ils auront menée étant hommes; qu'ils se rassembleront dans je ne sais quelle prairie; qu'ils seront jugés, absous, ou condamnés, ou récompensés, et cela sans retour. Eh bien, sachez^le, ce sont là des fantômes et des jeux d'esprit, bons pour des Égyptiens. Il n'y a pas dans l'Univers d'autres corps que les corps réels, composés d'atomes substantiels et impénétrables. Les forces qu'ils manifestent sont étudiées dans la physique, leurs combinaisons dans la chimie. Ne croyez donc pas à ces corps dits glorieux, qui n'ont aucune des propriétés de la matière. Quand le germe pensant, qui reste de nous après la mort, reviendra à la vie, il ne sortira ni d'un tombeau, ni d'un bûcher; il s'engendrera dans une matrice, comme cela nous est arrivé à nous-mêmes. Seulement, entre son nouvel état et le nôtre,

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il pourra y avoir plus de différence qu'entre nous et les sing^ les plus semblables à Thomme. N'espérez pas, ne craignez pas autre chose. La loi de la nature ne dit rien de plus.

— Mais je voudrais revoir dans l'autre monde mon père et ma mère, et ma femme, et mes enfants. Je voudrais jouir du commerce des grands hommes qui ont éclairé ma voie par leur science et leur vertu. — Crois-moi, quittei ces vains désirs et ne refais point, en nos jours d^analyseï savante, une autre prairie d'asphodèle. La vallée de Josaphat est trop petite pour contenir les ombres de tant de morts. La barque d'Osiris coulerait à fond sous un tel fardeau. Vois-tu tous ces hommes se réclamant les uns les autres et courant deçà delà, comme des insensés, pour se ressaisir? Ne sais-tu pas que si l'on mettait côte à côtt» tous les hommes, vieux et jeunes, qui ont vécu et qui sont morts, leurs rangs seraient si pressés qu'ils ne pourraient se mouvoir? Ils couvriraient la terre et s'entasseraient les uns sur les autres. Et si tu confères à l'homme ce genrei d'immortalité, quelle raiâon as-tu de la refuser aux autres animaux, dont la vie n'a été ni moins réelle, ni moins remplie que la tienne? Si tous revenaient à la vie avec leurs anciens corps, il n'y aurait pas assez de matière pour les constituer : car nous marchons sur les débris des morts; il y a d'énormes rochers qui en sont faits et dont chaque centimètre cube en contient plusieurs milliers. Ou bien, il te faudra supposer que ces ressuscites ne seront que des mânes, des ombres vaines, des formes sans substance. Mais c'est le rêve d'un homme éveillé; cela touche à la folie.

Non. Puisque tu t'es placé au centre d'un cerveau et que tu possèdes la raison analytique, fais-en usage et dissipe ces fantômes. Sache que les organismes usés sont comme de vieux vêtements, qu'on ne peut rendre à leur nouveauté première. Mais sache aussi que le travail exécuté par toi

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lans cet organisme n'aura point été stérile et qu'après Si décomposition le germe de vie et de pensée que tu a.ppelles ton âme subsistera, parce qu'il est indestructible. Ne le crois pas néanmoins absolument incorporel; car il est formé d'une réunion d'atomes groupés autour d'un atome central, en qui la vie et la pensée se résument. Or, la juxtaposition de deux atomes est un corps, parce que, étant extérieurs l'un à Tautre, ils ont l'espace entre eux. Mais par le seul fait qu'un groupe a été incarné, c'està-dire vivant dans un organisme auquel il préside, il s'est avancé d'un d^ré dans l'ordre de la vie et de la pensée, et rien ne peut le détruire, parce que le monde ne retourne jamais en arrière. L'âme est donc immortelle.

C'est pourquoi, quand un animal se forme dans l'œuf maternel, son âme n'y prend pas naissance ; elle s'y trouve toute faite. Ce qui naît, c'est les organes dont elle s'entoure, dont elle se munit pour commencer une nouvelle vie. Et quand elle a brisé l'enveloppe calcaire ou membraneuse dans laquelle elle a opéré son incarnation, elle entre dans son indépendance et agit en vue de l'avenir. Car, il ne faut pas l'oublier, toutes les actions, toutes les pensées ont en vue l'avenir, même celles qui semblent se rapporter à des choses passées. Le passé se compose de modes accomplis et disparus, qui ne reviendront pas, puisque le principe d'identité s'y oppose; le présent est le mode actuel, un et indivisible; les modes futurs passeront tour à tour par le présent. C'est en ce sens que s'opère la marche du monde, celle des âmes comme celle des corps. Sénèque a donc raison quand il dit : « Nous passons notre vie à la préparer. » Mais où il a tort, c'est quand il nous blâme de le faire, puisqu'il est impossible de faire autrement. La marche des modes dans le temps et dans l'espace est l'application pure et simple des principes de la raison, qui sont absolus .

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L'autre monde.

Bsi quoi donc consiste Pautre monde, si les mânes, sont des chimères et s*il n'y a ni enfer, ni paradis? L'autre monde est simplement l'ensemble des germes qui ont vécu et qui attendent. Ils sont vraisemblablement dispersés et ballottés, jusqu'au jour où ils s'insinuent dans le corps d'un vivant, atteignent son organe générateur et, par le fait de la fécondation, slncarnent de nouveau. Cette incarnation ne peut se produire que si dans l'œuf maternel ils trouvent les éléments d'une vie analogue, mais supérieure, à celle qu'ils ont eue auparavant. Or, cela paraît exiger une modification générale des milieux, ce qu'on appelle une révolution du globe. Quand on dit ce l'autre monde », on emploie une expression bien inexacte ; il n'y a aucune raison de penser que ces germes élaborés, ces âmes privées d'organes, habitent ailleurs que dans l'air, la terre ou les eaux, puisque c'est avec des matériaux empruntés à ces éléments qu'elles ont composé leurs anciens corps. Seulement, comme ces germes n'ont plus d'organes, ils ne peuvent entrer en communication de pensée avec les vivants, ni les vivants avec eux. De là vient que les incantations et les opérations magiques sont des actes de folie, de fourberie, ou des jeux amusants. Il en est de même de l'électricité et du magnétisme : leurs courants, si rapides et si subtils qu'ils soient, sont des phénomènes purement physiques, qu'il est impossible de percevoir sans des organes disposés tout exprès. Ils ne peuvent atteindre les âmes des morts et nous servir de communication avec elles.

L'existence dans la nature d'un nombre immense de germes prêts à s'incarner est un fait d'observation ou lié à des observations quotidiennes. Il n'est pas nécessaire,

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pour le constater, d'employer le microscope. Le microscope d'ailleurs ne prouve rien de plus que la simple vue. Mous voyons, au contraire, que les animaux se reproduisent chacun selon son espèce et ne subissent que de très lentes modifications. Dans chaque espèce, le concours des deux sexes est nécessaire à la génération. Le germe réside d'abord dans le liquide générateur du mâle et s'y prépare à être conçu; témoin le castrat. Ni le sang, ni la chair, ni la salive, ni aucune autre portion de l'être vivant ne peut opérer la fécondation. Il en est de même des plantes : ni la sève, ni un suc propre, quel qu'il soit, ne peut féconder l'ovaire; le pollen seul a cette propriété.

A moins d'admettre, comme quelques-uns au temps de Louis XIV, des germes emboîtés les uns dans les autres à la façon des cornets de papier, il faut penser que par les organes d'absorption, par les aliments ou de toute autre manière, les germes répandus dans le monde sont entrés dans le corps vivant, ont cheminé dans ses canaux et sont venus se fixer dans l'appareil de la génération comme dans un lieu d'attente. On sait, du reste, que chaque organe choisit les matériaux qui lui conviennent ou est choisi par eux. C'est là sa fonction : quand une fonction se pervertit, l'organisme fait effort pour expulser les matériaux mal choisis et cet effort est une maladie.

Voilà ce qui constitue l'autre monde. Ses habitants ne sont point des fantômes, mais bien des germes réels, plus ou moins avancés dans l'ordre de la vie et de la pensée. Ils sont en nombre immense, rassemblés dans les Ueux où les fonctions vitales sont possibles pour eux et toujours prêts à s'incarner, c'est-à-dire à se revêtir d'organes, pour vivre et pour penser. Tous tendent vers une vie meilleure, plus heureuse, plus idéale, plus savante et plus efiicace. Sans cette marche en avant, à quoi servirait de vivre? Dans le monde entier les périodes des choses se succèdent

et ne jeviennent jamais les mêmes. Les astres, qui sont soumis plus que tout le reste à des lois mathématiques, ne repassent jamais par les mêmes chemins. La Lune tourne toujours autour de la Terre, mais la Terre l'emporte avec elle autour du Soleil, qui circule autour de Sirius et s'en va vers la constellation d'Hercule. Où va Sirius? Nous l'ignorons; mais nous savons que, si un coin du monde tombsdt dans l'immobilité, le mouvement universel cesserait à l'instant et avec lui la pensée et la vie. Celles-ci ne peuvent non plus s'arrêter que le reste du monde et, par la succession de leurs phases, constituent un des grands phénomènes de l'univers.

L'autre monde est avec nous, près de nous, en nous. Une multitude innombrable de germes, prêts à s'incarner et à devenir pensants, remplit l'espace qui nous environne. Ce n'est pas seulement ces semences ailées, voltigeant dans les airs, ce pollen que les vents et les insectes emportent et qui va, quelquefois à de grandes distances, féconder la fleur femelle entr'ou verte ; c'est là des faits du r^ne végétal. Les poissons, êtres pensants, ne s'accouplent pas et perdent une grande partie des germes élaborés en eux : car la femelle dépose ses œufs au fond des eaux et le mâle les féconde en passant. La majeure partie de ce qui sort de l'un et de l'autre est dévoré par d'autres animaux ou emporté par les eaux courantes ou par les vagues. Laissons ces cas particuliers et constatons seulement avec les physiologistes que l'air, l'eau et la terre sont remplis de germes prêts à éclore, que le corps de l'animal en est rempli et que, tenus comme en respect par l'activité de sa vie, ils naissent en lui et le dévorent aussitôt que l'inertie de la mort l'a frappé.

Pourquoi l'homme, né de la femme comme tout autre animal naît de la femelle, échapperait-il à la loi commune? Et si le germe, qui est devenu lui, existait quelque

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part avant d'être conçu, pourquoi en acquérant une vie plus intense aurait-il perdu la faculté de vivre? Cela n'est ni probable, ni sensé. Nous voyons bien que dans le sein maternel, loin de perdre quelque chose de lui-même, il s*est entouré d'oi^anes variés au moyen desquels il a acquis des moyens nouveaux de penser et d'agir. Il reste donc, après la mort, en quelque lieu de l'espace, dans un milieu identique ou du moins analogue à celui où il a vécu, et là il attend que des circonstances nouvelles lui permetr tent encore de s'incarner. Mais comme sa vie antérieure, si mal conduite qu'elle ait été, a développé d'un degré ses facultés natives, sa nouvelle incarnation ne peut avoir lieu que dans des conditions meilleures. C'est pourquoi la métempsycose, telle qu'on l'entend d'ordinaire, est un faux système : nul ne peut rétrograder; on avance plus ou moins, chacun selon sa science et sa vertu. Le voleur ne devient ni loup, ni vautour; mais dans sa vie antérieure il a eu probablement les instincts du vautour et du loup : voilà pour la poésie. Dans la vie présente, jouissant de la raison et par elle de la liberté, il a pu lutter contre ses tendances mauvaises. Il ne l'a pas fait, il n'a pas élaboré ses facultés intellectuelles et actives dans le sens de la loi générale du monde ; il a péché contre le bien et il s'est fait du tort à lui-même : car à sa renaissance, et il faudra bien qu'il renaisse, il occupera eu ^ard à ceux de son espèce un rang inférieur dans la science et la vertu, dans la possession de soi-même et le bonheur. Il continuera de se tromper et de mal faire, jusqu'au jour où son malheur même lui servira d'enseignement et d'expiation. Voilà pour la morale.

Je voudrais ne pas employer au delà du nécessaire le langage des métaphysiciens. Pourtant il est juste de dire que le monde présent est en acte et que l'autre monde est en puissance : en d'autres termes, dans le monde présent

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les modes que revêtent les atomes sont réels ; dans Tautre, ils n'ont que la possibilité d*être. C'est la différence de deux machines, dont Tune marche et Tautre ne marche pas, mais conserve la faculté de marcher quand les conditions pour qu'elle marche seront réalisées. C'est la différence d'un arbre et de la graine : celle-ci n'est pas arbre, mais elle le deviendra par la germination et la croissance. Cet autre monde est invisible; il n'en est pas moins réel. Les bactéries aussi étaient invisibles et personne ne se doutait de leur existence, jusqu'au jour où le microscope les a fait voir et a montré qu'elles existent par myriades autour de nous. Or, la plus petite bactérie est déjà un oi^anisme, tandis que Tatorne central qui maintient l'existence d^un germe avec ses qualités acquises, est indivisible. Les sciences d'observation ne pourront jamais l'atteindre, puisque les objets sur lesquels elles opèrent sont étendus et divisibles à l'infini. Toutefois, les groupes élémentaires qui composent l'autre monde sont réels : c'est eux, en effet, qui doivent donner naissance aux générations futures. En outre, ils ont des facultés acquises, quoique latentes, puisque c'est leur manifestation qui doit donner un caractère spécifique à ces générations.

La loi des périodes.

Ainsi, comme les sciences de la nature le font voir, les mondes succèdent aux mondes. Les êtres vivants succèdent à l'état inorganique; les animaux viennent par séries, par groupes qui se succèdent à chaque rénovation des milieux. Il y a comme des créations successives et alternantes : Tune agit; l'autre sommeille, attendant la révolution cosmique qui la rendra à l'activité. Le repos peut sans inconvénient durer des milliers d'années : la vie est longue dans la douleur, elle est courte dans le plaisir; le temps

i/homme, la pbnséb» dieu 355

n*est rien pour qui n*â pas le sentiment de son passage. Les brahmanes n'étaient pas loin de la yérité quand ils représentaient le mouvement général du monde par la veille et par le sommeil de Brahmâ. Seulement, ils fondaient leur théorie sur des observations superficielles, quoique générales, et parlaient comme des poètes plutôt que comme des philosophes. C'était une science d'intuition plutôt que d'analyse. De nos jours, on ne va plus chercher la vérité au fond des bois ou sur le haut des monts. On veut des observations précises et des analyses exactes. C'est par ces procédés, entièrement conformes aux grandes méthodes scientifiques et fondés sur des principes admis de tout le monde, que j'essaye d'éclairer ma propre route. Je vois, car les faits l'attestent, qu'un long passé s'étend derrière nous. L'analyse du temps me montre que ce passé est infini. L'avenir est également infini. Le présent est absolu et occupé par les forces en nombre infini qui constituent la réalité de l'univers. Toutes sont actives, car telle est leur nature. Toutes ne sont pas des centres d'organisation : le plus grand nombre sont inorganiques ; les autres Coupent autour d'elles des atomes qu'elles oi^anisent et donnent lieu aux êtres vivants. De degré en degré la vie monte de l'état inorganique, auquel elle confine, jusqu'à celui de l'animal pensant, et la pensée va elle-même de la plante, à laquelle elle confine, jusqu'à l'honmie où elle possède dans une assez forte mesure la faculté d'analyse.

Ce classement des forces naturelles élémentaires n'est pas terminé : l'atome inorganique est lui-même, quant à ses modes, dans une transformation continue, dont la limite dans le passé ne saurait être atteinte ; de même, dans l'avenir, il n'est pas possible de fixer une limite au pn^ès de la pensée. Rien ne prouve que dans d'autres parties du monde il n'y ait pas des êtres pensants plus

avancés que l'homme, plus savants et plus justes que lui.

Cette longue série d'états, par lesquels passent les forces atomiques, offre une alternative d'activité et de repos, due à Faction de l'atome et à la réaction de ceux qui l'entourent. Dans l'état inorganique, ces actions et réactions, se multipliant ou se divisant à Tinfini, engendrent les mouvements intimes de la matière, les circulations des astres et ces crises géologiques qu'on appelle révolutions du globe, révolutions auxquelles tous les astres sont soumis. À ces crises répondent les états progressifs par lesquels passent les êtres vivants et pensants, et qui sont dus à un changement dans les milieux et dans les conditions de la vie et de la pensée.

Il y a donc aussi pour les germes vivants et pensants des alternatives d'activité et de repos, de veille et de sommeil. Il y en a une quotidienne pour les organismes terrestres, due au passage du Soleil sur l'horizon. Il y en a une annuelle, due à la marche de la Terre autour du Soleil. Enfin, il y en a une autre, dont les périodes sont plus longues et qui a pour caractères la vie et la mort. La mort est pour chacun des germes vivants ou pensants la résolution du groupe d'organes dont il s'était entouré; il a vécu au milieu d'eux, il a tiré d'eux ce qu'il pouvait en tirer; à la fin, il les a rendus au laboratoire qui les lui avait fournis. Mais lui-même demeure, parce que rien dans l'univers ne s'anéantit.

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