PRÉFACE VU
 notre tour nous eûmes à enseigner la philosophie. La liberté de penser^ que nous avions appréciée à l'Ecole, se retrouvait dans nos leçons; nos élèves étaient insensiblement amenés à penser par euxmêmes ; nos leçons leur ménageaient le passage entre la foi soumise du collégien et l'indépendance de la vie du monde. Presque tous en venaient à penser que la science expérimentale n'est pas toute la science, qu'elle en est le vestibule et qu'il y a plus d'une porte à franchir pour pénétrer jusqu'au sanctuaire. Quand on y est parvenu, on est, comme dans les temples d'Amoun- Rà, en présence d'une cassette fermée ; l'hiérophante vous l'ouvre, vous regardez, elle est vide. Mais elle vous fait comprendre que le principe des choses échappe aux sens, même au plus pénétrant d'entre eux, à la vue. Ce vide apparent est si plein de réalité que c'est de lui que partent, à lui qu'aboutissent les fils insaisissables qui font mouvoir l'univers et la pensée.
Principe de science et de moralité, la métaphysique est sans pitié pour le crime. L'Empire y mit bon ordre : il réduisit à la logique l'enseignement de la philosophie. Plusieurs générations en ont souffert : car tandis que la foi religieuse s'en allait, par les efforts même que l'État faisait pour la retenir, l'enseignement public ne fournissait plus aux esprits la seule arme laïque qui pût les défendre contre l'invasion de la décadence. D'un autre côté, cette période d'affaissement eut pour effet que les esprits, en
Vni PRÉFACE
France, rompirent avec Téclectisme et devinrent comme un tableau récemment noirci, sur lequel il est possible de tracer nettement les figures de la science nouvelle-
AujourdTiui les temps semblent propices à la renaissance de la philosophie. Des jeunes gens pleins de courage ont déjà f^it quelques tentatives. Je les approuve et les loue. Mais qu'ils me permettent de leur dire : bienheureux celui qui, à trente ans, a vu Tîntérieur de la cassette! Pour moi, il m'en a fallu le double pour pénétrer jusqu'à elle. J^ai redouté la tentation d'en forcer la clé. J'ai eu à faire autant de détours, à sonder autant d'issues trompeuses, à revenir autant de fois en arrière pour essayer d'autres voies, que le curieux qui, par des labyrinthes obscurs, s'efforce d'atteindre au mystérieux cercueil d'un Pharaon. Ai-je touché le nœud invisible où les fils de la science viennent se réunir? Le lecteur le dira. Quoi qu'il en soit, s'il a eu la patience de refaire en ma compagnie les chemins que j'ai eu à parcourir, il n'aura peutêtre pas perdu son temps; il aura beaucoup vu et il retiendra sans doute quelque chose.