‹ La vie et la pensée: éléments réels de philosophieChapitre 4 sur 24 · VISION · texte numérisé non relu

VISION

24 janvier 188*.

Ce matin j'ai rencontré Tâme immortelle de mon ancien camarade Stavros. Je traversais le jardin du Luxemboui^, sous les arbres, du côté de Touest, partie peu éloignée de la maison où il avait vécu de longues années avec sa mère et où il était resté après la mort de cette excellente femme.

Sa rencontre devait paraître inattendue, puisqu'il était mort depuis six jours et que je l'avais moi-même accompagné au cimetière du Sud. Cependant celui qui venait en face de moi avait sa figure ordinaire et il ne me vint pas immédiatement à l'esprit que ce fût un fantôme. En effet, c'était Stavros en personne, vêtu comme de coutume et marchant les mains dans les poches de son pardessus, malgré la douceur inaccoutumée de l'hiver.

Du plus loin que je l'aperçus : « Bonjour, lui dis-je ; comment, toi qui n'as plus rien à faire, te promènes-tu de si bonne heure dans le jardin? » Il marchait très vite et n'était plus qu'à cinq pas, quand je prononçais ce dernier

mot. Je voyais au mouvement de ses lèvres qu'il me répondait, mais je n'entendais pas le son de sa voix. En un clin d'œil il fut si près de moi que son visage allait toucher le mien. Je fis un mouvement de côté. Après avoir oscillé un instant comme sur des jambes mal affermies, il se plaça à ma gauche, et nous fîmes route ensemble, sous les grands arbres dépouillés.

C'est alors seulement que je commençai à percevoir ses paroles. Mais il fallait prêter l'oreille, car sa voix était si faible qu'à peine pouvait-elle être entendue. Elle ressemblait au bruissement d'une multitude d'insectes cherchant leur pâture au bord d'un marais ou à la voix grêle d'un téléphone. Je vis bien qu'il n'était plus un vivant ordinaire et le souvenir de ses funérailles me revint aussitôt à l'esprit.

« Tu as fait une rude maladie, lui dis-je; tu ne pourrais pas marcher ainsi longtemps; allons nous asseoir dans l'endroit le plus retipé du jardin. Nous éviterons le bruit des rues et tu auras moins d'efforts à faire pour être entendu.

— Allons, » dit-il. Et il me suivit dans cette partie du jardin qu'on appelle le Jardin anglais. C'était autrefois un creux nommé la Petit e- Provence^ où les vieillards et les impotents allaient se chauffer au soleil et où le grand référendaire de la Chambre des pairs nourrissait des vaches à lait.

Manque de réalité dans randenne éducation philosophique.

« Te souviens-tu des vaches du référendaire? lui dis-je.

— Oui ; pourquoi ?

— Elles me rappellent une anecdote qui montre combien les temps sont changés depuis l'époque où nous étions à l'École normale. Il n'y avait alors ni tramways^ ni grands

chemins de fer, ni bateaux à vapeur sur la Seine. On voyageait peu et le Parisien ne s'éloignait guère de la rue Saint-Denis, même le dimanche. D'animaux vivants il ne connaissait guère que les chevaux maigres des fiacres, les chiens et les chats domestiques, les souris et les rats monstrueux du grand éléphant de plâtre de la Bastille. Le Jardin des Plantes, pauvrement aménagé, était un lieu de x>èlerinage, où beaucoup n'étaient jamais allés. Il arriva donc que, remontant avec moi la grande allée du Luxembourg, notre puissant camarade D..., devenu plus tard un proviseur estimé, vit à sa droite, dans les préaux du bas jardin, deux animaux étranges, aux cornes recourbées et au regard farouche. « Quelle bête est-ce là? » me demanda-t-il d'un air quelque peu inquiet, quoiqu'il fût à plusieurs mètres au-dessus d'elles. « C'est deux vaches, lui répondis-je. — Des vaches, les femelles des bœufs? Pourquoi veux-tu te moquer de moi? — Je ne me moque point ; je t'assure que ce sont des vaches ; les herbages de mon pays en sont couverts. Ce sont des bêtes comme celles-ci qui donnent le lait et le beurre ; tu sais, le beurre d'Isigny ? — Alors, les vaches que Cacus avait volées étaient comme ces deux-ci et c'est réellement de bêtes comme celles-là que parle Virgile? — Je le suppose. — C'est égal, je ne voudrais pas approcher d'elles. »

« Oui, dit Stavros, nous ne connaissions guère la réalité que par les livres, et encore ces livres étaient-ils rarement illustrés. Depuis lors, on a beaucoup enseigné. On a aussi beaucoup appris. J'ai connu le camarade dont tu parles, qui, élève de l'École ^normale, n'avait jamais vu de vache, quoiqu'il en mangeât presque tous les jours. Il était de Paris. Nous autres gens de province, nous en avions peut-être moins mangé, mais nous en avions vu un grand nombre dans les prairies et dans les étables. Nous avions plus de connaissances réelles que les Pari-

siens. A présent, c'est autre chose. Paris a doublé d'étendue, il s'est entouré de murailles et de fossés ; pourtant on en sort plus facilement qu'autrefois, plus vite et à moins de frais. Beaucoup de gens nés à Paris ont vu des montagnes, la mer et des vaches. A présent, on ne rêve plus avec Lamartine; on voit les choses comme elles sont; on est désabusé.

Pourtant, dis-moi, toi qui es encore sur la terre, dans la société des penseurs ou du moins des parleurs, crois-tu que la pensée ait fait d'aussi grands progrès qu'ils le disent et qu'on voie plus clair aujourd'hui dans le fond des choses qu'on n'y voyait autrefois?

On a certainement des moyens d'analyse qu'on ne possédait pas au temps de Leibniz. Tu connais les découvertes modernes mieux que moi. Je n'ai fait qu'entendre parler, sans les beaucoup comprendre, de l'électricité et de ses effets, du microscope, de l'analyse chimique des astres au moyen du spectre lumineux et d'une foule d'autres belles inventions. Mais notre ancien ami Lévêque m'a souvent dit que la philosophie n'avait fait aucun progrès depuis Cousin. Toi-même, qui as été philosophe aussi, tu m'as plus d'une fois assuré que Cousin et ses disciples n'avaient rien découvert et que ses maîtres, les Allemands, avaient émis plus de phrases que d'idées. Ce que j'ai connu des uns et des autres m'a fait penser que vous aviez raison tous deux.

J'ai vu, entre ces deux faits, une sorte de contradiction dont je cherchais vainement la clé. D'une part, la science faisait des découvertes; de l'autre, la philosophie, qui se donne pour la science des sciences, demeurait stationnaire. Elle se contentait de vaines paroles, de discussions subtiles et stériles, tandis que l'étude de la nature créait des sciences nouvelles et que ses applications changeaient de fond en comble les conditions de la vie humaine.

Enfin, une troisième chose me préoccupait. Depuis répoque où nous étions à Athènes, je m'étais attaché, comme tu sais, aux doctrines de l'Église catholique. Je Q avais eu aucun motif pour me tromper moi-même ni pour tromper les autres, et mon attachement était sincère. Ce qui le fortifiait, c'était la persistance des dogmes au milieu des changements et des contradictions de la philosophie et des sciences. Je voyais dans le dogme catholique cette étoile fixe dont tout navigateur a besoin pour se guider sur la mer. La vie est si pleine d'écueils et de naufrages qu'elle aussi réclame son étoile. La boussole, comme toute autre invention de la science, a ses variations; elle est quelquefois affolée. Les phares s'éteignent et s'écroulent. Le Christ seul est le pôle autour duquel tourne le monde et qui demeure éternellement. . . »

Première analyse de la vie.

L'infortuné avait fait un long discours; la voix devenait si grêle qu'à peine pouvais-je la saisir : « Repose-toi, lui diS'je. Je vois bien que tu n'es pas une apparition magique et qu'il y a en toi une réalité vivante ; mais, depuis que tu as été couché au Montparnasse par les hommes noirs qui accompagnent les morts, la force vitale s'est en grande partie retirée de ta forme humaine. Il ne t'en reste presque plus. Il la faut ménager, si tu veux qu'elle te conduise au bout de notre conversation. »

Nous restâmes donc silencieux pendant un temps assez long, que j'employai à le considérer plus soigneusement. Sur ses mains, dont jadis il avait fait vanité comme un prélat, je remarquai de larges taches rouges, violettes et verdâtres, comme si la peau recouvrait du sang extravasé. Son visage en avait aussi, mais qui paraissaient moins, parce qu'elles étaient dissimulées sous les innom-

brables fossettes qu'y avait jadis gravées la petite vérole. Quoique ses yeux eussent un aspect vitreux et opaque, il vit rimpression pénible que me causait la bigarrure de ses mains.

« Mon corps est tout entier comme cela, me dit-il. Tu parais oublier que je suis mort depuis plusieurs jours et qu'une fois morte, la chair où le sang ne circule plus ne tarde pas à subir une transformation. La mienne est maintenant dans cet état. C'est l'affaire de peu de temps.

— Je te comprends, lui dis-je, c'est la formule scientifique qui se réalise. Tant qu'un homme est vivant, le mouvement des liquides dans ses artères et dans ses veines, celui de l'air dans ses poumons et en général la circulation de tous les fluides, maintiennent les éléments dont il est formé dans un état de tension que la matière non organisée ne comporte pas. Quand ces mouvements intérieurs viennent à cesser, la chimie reprend ses droits et les particules de la chair retournent à leurs combinaisons inorganiques naturelles. Il se forme de l'eau, des gaz carboniques, sulfureux, des sels fixes et d'autres substances de ce genre, comme on en voit dans les laboratoires et dans la boutique de M. Fontaine.

— C'est à peu près cela ; pas tout à fait cependant.

— Pourquoi pas tout à fait? Est-ce que dans cette formule générale de la décomposition des corps morts on aurait oublié quelque chose? Elle semble pourtant tout expliquer, car il est visible pour tout le monde que les parties du corps les moins organisées sont celles qui durent le plus longtemps et se conservent le mieux, même dans la terre ou dans le feu. Ainsi les chairs, le cerveau, le foie, se détruisent en peu de jours ; les ongles, les cheveux et la peau persistent davantage ; les os se retrouvent après des siècles avec leur forme et leur blancheur : surtout les os des adultes, parce qu'ils renferment plus

de sels calcaires et moiDs de gélatine que ceux des enfants.

— Oui, mais la vie?

— Quoi donc, la vie? ne consiste-t-elle pas dans les mouyements atomiques eux-mêmes, mouvements qui s'accomplissent dans rinfiniment petit et qui, s'^outant les uns aux autres, se combinant de diverses façons, forment un tout, une sorte d'unité, que nous sommes convenus d'appeler l'individu?

— Je te croyais plus perspicace, » me dit-il, du ton d'un homme qui sait quelque chose et qui ne veut pas le dire.

J'eus comme un sentiment de mon infériorité- <c Eh bien, lui dis-je, parle toi-même; complète ou rectifie mon opinion. Aussi bien, dans Tétat où te voilà parvenu, tu dois savoir mieux que nous ce qui se passe dans ta propre personne.

— Ceux qui voient des germes partout, répondit le mort avec dédain, n'entendent rien aux origines de la vie. Il est vrai que les partisans de la génération spontanée ne sont pas beaucoup plus avancés et que vos philosophes, académiques ou positivistes, sont les plus arriérés de tous. Dis-le à notre charmant ami Lévêque, au petit Janet et à Jolj, de Toulouse, plus fort là-dessus que tous les autres ; mais n'oublie pas surtout Berthelot, Paul Bert et Wyrouboff, puisque Littré sait maintenant à quoi s'en tenir. »

Cette sortie me rappela l'un des traits saillants de Stavros, aussi intraitable sur la théorie qu'il était facile dans la pratique. Je me suis bien gardé de transmettre à aucun de ces messieurs son opinion sur leur compte. Elle n'aurait rien changé à leur manière de voir.

« Tu ne parais pas avoir en haute estime la chimie, la physiologie, ni la phQosophie pure, lui dis-je. C'est pourtant de hautes et profondes sciences.

— Sans doute, chacune dans son domaine.

— ^ Je comprends qu'il y a selon toi un point de vue d'où' il faudrait les envisager dans leurs relations et dans leur! ensemble; et que parla voie de chacune d'elles il n'est pas possible d'atteindre à cette connaissance générale. Pour-| tant, est-ce que la philosophie n'est pas précisément cette étude d'ensemble que tu parais regretter?

— Elle le fut, au temps de Leibniz et de ceux qu'on nomme aujourd'hui dédaigneusement les philosophes chrétiens. Elle ne l'est plus. La philosophie d'à présent obéit encore à l'impulsion que Cousin lui a donnée. Elle s'est réduite à la psychologie, pour pouvoir par sa méthode se mettre de pair avec les sciences d'observation. Elle a réussi. Mais la psychologie est une toute petite science particulière ; tu sais bien que Leibniz la qualifiait de paupertina philosophia. Quant aux grands problèmes qui occupent les esprits, « depuis qu'il y a des hommes et qui pensent », ils ont disparu du programme de ces messieurs. Il n'y en a pas un parmi eux qui pût donner seulement la définition du temps, de l'espace et du mouvement.

— C'est vrai, lui dis-je; la métaphysique est abandonnée et pourtant c'est elle qui constitue réellement la philosophie.

Individnalité de la vie.

— C'est pour cela, reprit-il, que je te disais tout à l'heure : « Oui, mais la vie? » Celle de mon individu humain va finir aujourd'hui ; je n'ai plus qu'une heure ou deux à converser avec toi. Mais sois sûr que do cette vie qui fut la mienne, pas la moindre parcelle n'est anéantie.

— Je ne comprends pas bien tes paroles, répliquai-je. Tu me dis que ta vie se conservera dans sa totalité, et, d'autre part, tu m'annonces que ton individu va finir. La vie ne réside donc pas dans l'individu ?

— La vie réside dans l'individu, mais elle n*est pas pour cela individuelle, c'est-à-dire indivisible. J'ai cru qu'elle l'était, mais je vois clairement aujourd'hui qu'elle ne Test pas. Quand j'étais vivant, il y a de cela quelques jours, mon individu jouissait de la vie répandue dans tous ses éléments ; et sa vie semblait individuelle. Quand ma poitrine a cessé de respirer et mon cœur de battre, il n'est plus resté de mon individu qu'une forme inerte et l'on a pu dire que j'avais cessé de vivre.

— En effet, jo vois bien que la présence de la vie maintient l'individu et que, elle partie, l'individu se détruit. Je vois aussi que la vie est une force en antagonisme avec les forces inorganiques et en quelque sorte plus puissante qu'elles. Car elle tient les éléments chimiques des corps vivants dans des combinaisons qui ne leur sont pas habituelles. Ils tendent toujours à former entre eux les composés les plus stables. Dans les corps vivants, au contraire, les composés qu'ils forment sont tout à fait instables; ils se résolvent en produits chimiques lorsque la vie les a quittés.

— Voilà donc un point acquis. Platon, notre maître, aurait dit : C'est par la vie que les vivants sont vivants. Cette expression, de forme naïve, aurait voulu dire quo la vie est une force différente des forces physiques et qu'elle les domine là où elle s'établit. Voilà ce que vos physiologistes ne veulent pas comprendre.

— Il est vrai. Mais d'où vient leur aveuglement?

— La faute en est surtout aux catholiques, qui ont exagéré la doctrine opposée et professé un dédain sans raison pour ce qu'ils appellent la chair, c'est-à-dire pour les forces physiques, dont le monde est formé. »

Cette réflexion de mon camarade décédé m'ôta un instant la parole. Comment, lui qui tant d'années avait fait profession de catholicisme, pouvait-il maintenant accuser les

catholiques des exagérations de la philosophie matérialiste? Âvait-il donc une vue plus claire des choses depuis qu'il avait perdu, ou à peu près, son individualité ? Ou bien, sorti de la lutte, appréciait-il avec plus de justesse la valeur des doctrines et les causes du conflit? Je ne pouvais m*expliquer ce changement.

« Quand j'accuse les catholiques, reprit-il, tu t'étonnes justement. Mais observe que je m'accuse moi-même, car j'en étais. Il n'y a donc rien à dire.

— Ta sincérité est irréprochable, lui dis-je, et ton aveu est la justice même. Mais revenons à notre sujet; car je désire ardemment profiter du temps que tu peux encore me donner. Tu as dit que la vie réside dans l'individu, mais qu'elle n'est pas individuelle, et tu as ajouté : c'est-àdire indivisible. Je voudrais avoir là-dessus quelques clartés. Les deux mots individuel et indivisible sont latins et ont la même racine ; pourtant nous ne leur donnons pas le même sens.

— C'est à tort, dit-il ; vois en effet. Quand le chirui^ien coupe un bras, que dis-tu du malheureux opéré?

— Je dis qu'il est manchot.

— Et quand le bourreau lui coupe la tête, que dis-tu ?

— Je dis qu'il est mort.

— Dans le premier cas, que devient son individu? Estil diminué?

— En aucune manière. Il a seulement perdu un des organes par lesquels il exerçait son activité.

— Voilà qui est bien dit. Et dans le second cas?

— Quand on coupe la tête à un criminel, son individu n'est pas diminué; il est détruit. On n'a jamais dit du corps d'un supplicié : cet individu. Car il faudrait le dire du tronc et le dire aussi de la tête, ce qui ferait deux individus. L'individualité réside dans l'être vivant tout entier et se trouve par le fait inséparable de sa vie. Au-

tant d'êtres vivants, autant d'individus. Telle est la conséquence générale de ce que nous disons; n*est-il pas vrai?

— C*est cela même. Mais ne vois-tu pas une difficulté dans les plantes et dans ceux des animaux qui se multiplient par la division de leur corps en plusieurs morceaux. ( hacun de ces morceaux vit séparément et forme un individu complet. Ne vois-tu pas là un obstacle à notre théorie?

Propagation de la vie ; sa croisiance; tes limites dans l'espace

et le temps.

— Oai et non, lui répondis-je. Cette objection ne peut pas faire que Tindividualité et la vie ne soient liées Tune à Vautre indissolublement. Mais, d'un autre côté, elle soulève le problème général de la reproduction, c'est-à-dire de la multiplication des individus et de la durée des espèces.

— Comment Tentends-tu? reprit la voix flûtée, en prenant l'accent d'une personne qui en sait plus qu'elle ne dit et dont les paroles ressemblent à l'interrogatoire d'un juge déjà convaincu.

— J'entends que la rupture est le procédé général et unique de la reproduction et que, s'il est plus apparent dans les plantes, il est tout aussi réel dans les animaux. Car, avant de naître, le petit a longtemps tenu à la mère et n'a eu sa vie propre et réellement individuelle qu'en brisant le lien qui l'attachait à elle. En cela l'oiseau, le poisson, le reptile, ne diffèrent pas des vivipares. L'œuf a été longtemps contenu dans l'ovaire avant de se séparer Je lui.

— Tu commences à saisir la réalité des choses, me dit mon camarade défunt. Mais il faudrait y pénétrer plus avant pour s'en rendre bien compte; cela n'est pas aisé.

— Non, sans doute. Les bouddhistes l'ont fait cependant et je ne vois pas pourquoi nous ne le tenterions pas après eux. Si nous échouons, le mal ne sera pas grand et nous aurons du moins fait preuve de bonne volonté.

— Va donc, je te suis, quoique le bouddhisme ne me plaise guère; il ressemble trop au christianisme, qu'il a précédé de plusieurs siècles. Fais ta théorie ; je me reposerai en t'écoutant et en attendant l'autre repos où je vais entrer aujourd'hui.

— N'as-tu pas été frappé comme moi, repris-je, de la taille relative à laquelle atteignent les espèces vivantes? Chacune a la sienne, qu'elle ne dépasse guère. Entre un géant et un nain il peut y avoir une différence de moitié; mais tous deux sont compris entre des limites tout autres que celles des éléphants et des fourmis (1). Or, n'avonsnous pas dit tout à l'heure que la vie est une force en lutte avec les combinaisons inorganiques naturelles des corps chimiques dont elle compose ses organes? Cela étant, il faut donc admettre que, dans chaque individu, la vie n'a qu'une force limitée.

Si un homme s'assimilait (pour employer l'expression des savants) toutes les particules assimilables de ses aliments, peu à peu il croîtrait en hauteur et en largeur; s'il vivait un assez grand nombre d'années, il égalerait les tours de Notre-Dame et, debout sur la place du Panthéon, il toucherait avec sa main la croix dorée que nous voyons là-bas. Il y aurait aussi des bœufs énormes, des mouches et des fourmis prodigieusement grosses, et des arbres qui toucheraient la nue.

Il n'en est rien. Le petit animal croît d'abord avec une rapidité surprenante, dévorant, eu égard à sa grosseur, une grande quantité de nourriture. Ensuite sa croissance

(1) Un géant pèse environ huit fois plus qu'un nain; un éléphant é^le bien en poids quatre cents millions de fourmis.

se ralentit, puis s'arrête; tout ce qu'il mange n'est plus utilisé que pour son entretien.

— Tu dis là des choses que tout le monde sait.

— Oui, mais dont peu de personnes se préoccupent. Il faut ajouter que ce développement dans Fespace varie suivant les espèces, comme nous le disions tout à Theure, mais que la loi est la même pour toutes et que, dans chaque espèce, tous les individus y sont soumis. Les différences sont du plus au moins.

— L'observation est juste et tu as raison d'en conclure que dans l'espace le développement de la force individuelle ou, si tu le préfères, de la vie, est limité. Mais n'en est-il pas de même dans le temps? Ou bien aperçois-tu ici une loi diflérente de la première ?

— Les deux lois sont semblables, à ce qu'il me paraît. Car tout le monde sait que ni les espèces entre elles, ni les individus dans chaque espèce n'ont la même durée. Je ne parle pas des vies brusquement interrompues par des accidents; je parle de celles qui ont leur développement normal et complet. L'éléphant et le perroquet vivent plus longtemps que les hommes; mais l'homme vit plus longtemps que le chien, le cheval ou le mouton, qui, euxmêmes, dépassent de beaucoup en durée le papillon ou la fourmi. En outre, tous les hommes, toutes les fourmis, tous les chevaux, ne vivent pas aussi longtemps les uns que les autres; il y a là aussi des différences. On pourrait même dire que, dans chaque espèce, il n'y a pas deux individus ayant duré le même temps. Car le temps étant divisible à l'infini, il est presque impossible que deux vies aient eu exactement la même longueur, mesurée an moyen des organes du temps, c'est-à-dire des révolutions du soleil ou des machines que les hommes ont inventées.

L'intensité de la vie.

— Voilà qui est vraiment bien dit pour une manière de bouddhiste comme toi. Mais as-tu exposé complètement ton idée sur les limites de la vie individuelle?

— Pas tout à fait, repris-je; car le temps et l'espace combinés forment ce qu'on appelle le mouvement et nous n'avons encore rien dit du mouvement en ce qui concerne la vie. C'est ce que tout le monde appelle la croissance. Elle aussi varie suivant les espèces et, dans chaque espèce, suivant les individus. L'enfant croît pendant vingt années environ, le chien pendant un an ou un peu plus, le papillon pendant quelques jours. Il en est de même pour les plantes. L'olivier, le chêne, croissent avec une extrême lenteur, aussi bien que le palmier. Près d'eux la tige de l'agave monte de dix mètres en quinze jours ; en y regardant, on la voit s'allonger. Sous les tropiques, on entend pousser certains roseaux des marais. Tu n'as pas vu ces roseaux, mais nous avons vu ensemble pousser l'agave autour d'Athènes.

— C'est vrai; et c'était alors pour nous un spectacle des plus curieux. Tu mettais une latte à côté de la tige et, en y traçant une ligne pour point de repère, nous voyions le bout de la tige s'en éloigner sensiblement.

— Nous sommes donc d'accord.

— Oui, sans aucun doute. Ce sont là des faits dont le monde est rempli et dont la conséquence est évidente. As-tu encore quelque remarque à faire sur ce chapitre ?

— J'en ai encore une, repris-je, et de la plus haute importance.

— Laquelle?

— C'est que la vie n'a pas la même intensité, la même

énergie dans toutes les espèces, ni chez tous les individus d'une même espèce, ni à tous les âges d'un même individu.

— Qu'entenda-tu par cette intensité de la vie ?

— Elle n'est pas aisée à définir, mais on peut l'expliquer par des exemples. Nous sommes tombés d'accord que la vie est une force qui tient en respect et qui se soumet à elle-même les forces inoi^niques. L'intensité ou l'énei^ie de cette force peut se mesurer à ses victoires. La tige d'un porreau ou d'un lys est écrasée sous un faible poids; celle d'un chêne ne cède pas sous une charge de plusieurs centaines de livres. C'est là une force de résistance. Elle se présente encore d'une autre manière. Si l'on sème une graine de chou dans une petite fonte de rocher, elle y germera peut-être et produira une petite tige ; mais la plante, vaincue par la résistance de la pierre, ne tardera pas à périr. Tu te souviens, au contraire, de ce figuier de Messène, semé par le vent entre deux assises du mur d'Épaminondas. Il avait germé, grandi, et ses racines, de plusieurs décimètres d'épaisseur, avaient soulevé une portion de la muraille de plusieurs milliers de kilogrammes. Tous les figuiers de la terre n'en auraient peut-être pas fait autant.

— Tu me rappelles un bien agréable souvenir; car à ce phénomène extraordinaire du figuier se joignent dans ma mémoire les valions de l'Ithome tout boisés, le golfe bleu de la Messénie et le ciel sans nuages. Nous vivions alors d'une vie pleine de jeunesse et d'énergie. Notre esprit et nos sens étaient charmés. Depuis lors nous avons vu s'allonger devant nous les horizons ternes et gris et les rudes chemins de la vie, au bout desquels il n'y a plus que ténèbres. A présent mon individualité va s'y perdre ; la tienne ne tardera pas à faire de même. »

lÔ INTRODUCTION

Premier rétamé.

L'âme immortelle commençait à s'assombrir. Il me parut qu'il était temps de parler d'autres sujets, afin de lui ménager un passage plus doux de la vie à la mort. Tout ce qui finit est triste. Tout ce qui commence est lumineux comme le printemps.

« Laissons de côté, repris-je, ce passé qui ne saurait revenir. Une autre chose me préoccupe, sur laquelle nous pourrions mettre en commun nos lumières. Toi, qui fus catholique, ne t'es-tu jamais entretenu avec tes docteurs de la manière dont le bon Dieu, selon vous, fait venir au monde les êtres vivants? N'aurais-tu rien à nous dire sur ce sujet?

— Peu de choses, répondit-il ; car dans mon Église on n'aime plus à sonder les mystères. Les Pères étaient à cet égard moins timorés que nos docteurs en théologie; le problème de la génération ne les effi:ayait pas. Les uns tenaient pour la génération spontanée, comme ton ami Joly, de Toulouse; les autres adoptaient la doctrine que soutient Pasteur aujourd'hui. Comme l'opinion des uns et des autres est soutenable et que l'Église n'a pas de dogme sur ce sujet, je n'ai, comme catholique, aucune opinion obligatoire sur la génération des êtres et nous pouvons en parler librement.

— Eh bien, lui dis-je, puisque nous sommes libres et que le sujet en vaut la peine, veux-tu que nous l'examinions entre nous?

— Volontiers ; mais le temps passe, mes forces décroissent à vue d'œil; il faudra que tu parles beaucoup et que mes répliques soient très courtes.

— Nous ferons selon ton désir. Nous avions, ce me

semble, défini les conditions générales de la vie et remarqué qu'elle est toujours unieà Tindividualité; en d'autres termes, nous avions constaté que tout être vivant est un individu, tandis qu'un morceau de pierre ou de métal n'est qu'un échantillon.

— C'est cela.

— Nous avions observé, en outre, qu'il existe dans l'individu une force active, différente des forces chimiques et physiques, avec lesquelles elle est en lutte. Mais nous avions reconnu que cette force a des limites, que son actioa est bomëe dans le temps et l'espace, quant à son mouvement et à son énergie. Il y a pourtant une chose que nous n'avions pas dite, c'est que ces limites se rencontrent dans son développement intellectuel aussi bien que dans son évolution organique. N'est-ce pas ton avis, ou bien as-tu à cet égard quelque objection à faire?

— Je n'en ai aucune. Tout le monde sait bien que la force intellectuelle et morale d'un homme est bornée et qu'elle n'est pas égale chez tous les hommes. Cela est vrai aussi bien de la passion et en général de tous les éléments qu'étudie la psychologie. Cette inégalité est une preuve suffisante de leur limitation.

— Puisque nous sommes d'accord sur tous ces points, nous le serons aussi sur les autres. Du moins, je l'espère.

Quand un individu a atteint tout son développement, il cesse de croître et il ne diminue pas. Les changements qui se font en lui sont comme les fluctuations de la lumière dans les becs électriques de l'avenue de l'Opéra. N'est-il pas vrai ?

— C'est bien dit.

— Mais, avant d'atteindre cet équilibre qui caractérise l'adulte, l'individu a grandi plus ou moins et il a dépensé à cette croissance un temps plus ou moins long. Son corps, pour grossir et pour s'allonger, s'est emparé peu à peu

des matières eDviroiinantes, dont il a fait son aliment. Durant cette période, il a tiré de ces matières deux choses : de quoi conserver le développement acquis et de quoi le pousser un peu plus loin. Ainsi, nous distinguons déjà dans l'individu deux périodes : la période de développement qu'on pourrait nommer d'intensité croissante, et celle qui a pour caractère l'équilibre et que nous appellerons l'état permanent.

— J'accepte ces deux expressions, empruntées à la physique.

— Elles sont justes; cependant il est difficile de saisir le point de séparation des deux périodes dans la réalité. Le petit animal et la jeune plante croissent d'abord avec une grande vitesse. Mais, à mesure qu'ils approchent de l'état permanent, leur croissance se ralentit et devient enfin insaisissable. Le point de séparation est d'ailleurs diflérent d'une espèce à l'autre et d'un individu à l'autre dans chaque espèce. En outre, le mouvement de croissance ne s'opère pas d'une manière uniforme dans chaque individu : le jour, la nuit, les saisons et une foule d'autres causes y produisent ces inégalités, qui se retrouvent aussi dans l'état permanent.

— Tu peux omettre pour le moment ces inégalités et t'en tenir à ce qui arrive constamment.

— Tu as raison, car la science ne peut pas procéder d'une autre manière et nous voulons, n'est-ce pas ? que notre dernière conversation ait une sorte de valeur scientifique. »

Il fit un signe d'assentiment comme pour me dire de continuer. Je repris :

VISION DE LA VIE ET DE LA MOKT lU

La matière : sa pormaneiice, sa somme.

« Le Chant du Bienlieuremc (1) dit quelque part : « Le « commencement des êtres est insaisissable, leur fin Test ce aussi; nous ne saisissons que le milieu. » Les philosophes bouddhistes n'ont pas été de cet avis. Us ont scruté le commencement des êtres vivants et personne ne peut dire qu'ils l'aient fait sans succès ; car ils ont jeté sur ce problème de vives clartés, s'ils ne l'ont pas entièrement résolu. Certainement il y a dans l'individu deux choses, ' déjà distinguées par les anciens et dont nos contemporains ont approfondi l'étude : je veux dire la matière et la forme. Ces deux mots, mis ensemble, sont devenus quelque peu ridicules, depuis que les scolastiques ont raisonné là-dessus à perte de vue et sans en tirer rien d'utile. Il n'en est pas moins certain que ce sont deux éléments essentiels et même constitutifs des choses.

— Sans aucun doute; la forme passe et la matière reste, n'est-ce pas? me dit mon camarade un peu piqué de ce que je venais de dire des scolastiques.

— Rassure-toi, repris-je. Je tiens les scolastiques pour avoir été les esprits les plus distingués de leur temps. J'ai voulu dire seulement qu'ils n'étaient pas des hommes de science, au sens moderne du mot. Quant à la matière, elle est certainement permanente ; mais la forme a aussi sa continuité et sa permanence au travers de ses variations. C'est de cela que nous devons parler en ce moment.

Tu ne contesteras pas que la matière dont le monde est fait ne soit permanente dans sa totalité. C'est ce que prouvent la chimie, la physique et l'astronomie, c'est-à-

(1) Voytz notre traduction de ce poème connu dans l'Inde sous le nom de Bhagavad-gitd, page 37.

dire les trois sciences naturelles les plus positives. Par la balance, la chimie prouve que, dans les transmutations des corps, il ne s'en perd pas une seule parcelle. Leurs combinaisons, se faisant suivant des nombres définis, le prouvent mieux encore, puisque, s'il y avait une déperdition de matière , ces nombres ne seraient qu'une fantaisie et les combinaisons ne suivraient aucune loi. La stabilité des lois physiques n'existerait pas non plus; les phénomènes de la chaleur, de la lumière et les autres seraient livrés au hasard, si la matière dans laquelle ils se produisent ne formait pas un tout inaltérable. Il en serait do même des phénomènes célestes. Si la terre ou un astre quelconque perdait une partie de sa substance, ses relations avec les autres astres seraient changées, ses mouvements troublés, et un désordre extrême se produirait dans tout l'univers.

— C'est vrai ; ne va pas néanmoins conclure de là que la matière soit éternelle : car tu en ferais un dieu et tu détrônerais le Dieu vivant.

— N'aie aucune crainte. Je regarde les athées d'aujourd'hui comme de très pauvres esprits et de fort mauvais analystes. Je ne tomberai pas dans leur péché de raison. Mais il n'en faut pas moins reconnaître avec eux que la matière est indestructible ou que du moins, en fait, elle ne se détruit pas.

— Nous serons toujours d'accord, mon cher ami, tant que mes croyances chrétiennes seront respectées. Je n'ai pas d'autre réserve à faire.

— Nous pouvons donc trouver une formule qui résume ce que nous venons de dire. L'individu croît en absorbant les aliments qui lui conviennent, c'est-à-dire en s'assimilant une portion de la matière qui l'environne. C'est un déplacement de matière qui s'opère. Le vivant prend, dans la masse, des parcelles qu'il transforme en son

propre corps. Il les rend ensuite et en absorbe d'autres. La totalité des éléments reste la même dans le temps et dans Tespace. Ainsi nous dirons, si tu y consens, que la somme de la matière est invariable.

— Je crois que c'est là une expression empruntée aux mathématiques. Quoique je n'aie jamais poussé bien loin cette étude, j'admets ta formule, si tu m'assures qu'on n'en abusera pas contre nous.

— On peut abuser des meilleures choses. Mais je ne vois pas qu'on puisse tirer de celle-ci autre chose que ce qui s'y trouve. ♦

— A la bonne heure. Poursuis donc ton analyse.

DiviiibUité de U matière.

— J'aurais beaucoup à dire sur la nature même de ce qu'on appelle la matière. Mais nous n'avons pas le temps de renouveler les anciennes discussions. Observons seulement, n'est-ce pas? que les corps des individus, de toi, de moi, des animaux et des plantes, sont bien réellement séparés les uns des autres. Il y a entre eux des intervalles, sans lesquels on ne voit pas trop comment ils pourraient être distincts et véritablement individuels. Quand un d'eux s'alimente, il tire du dehors certaines matières qui étaient séparées de lui et qui étaient séparées les unes des autres, telles que des fruits, de la viande, du pain. Si l'on pousse un peu plus loin l'observation, on reconnaît que ces matières sont composées de parcelles très petites, également séparables les unes des autres.

Les chimistes ont poussé très loin l'analyse des corps, ou, pour mieux dire, leur réduction en particules d'une ténuité extrême. Je me rappelle une expérience que je fis autrefois avec notre ancien élève et ami Grandeau. Tu te souviens de Grandeau, n'est-ce pas?

— Comment l'aurais-je oublié? Nous nous voyions souvent et nous n'étions pas toujours d'accord sur les principes, ce qui ne nous empêchait pas d'être bons amis, comme toi et moi, du reste. Il avait son laboratoire à Nancy, hors de la porte Saint-Jean.

— C'est là qu'il me fit cette expérience. Il avait disposé dans une salle, au rez-de-chaussée, le petit appareil à lunette au moyen duquel, en regardant au travers d'un prisme la flamme d'un bec de gaz, on voit apparaître dans le spectre les raies qu'y produisent les diflFérents corps. Étant sorti, il alluma un cigare, poussa dans la salle une bouffée de fumée, jeta son cigare et rentra. La fumée se répandit dans la salle et s'y dissipa. Après quelques instants on vit apparaître dans le spectre la belle raie rouge du sodium. Il faut savoir que dans le tabac de la régie il entre un peu de sel marin. Une quantité fort petite de ce sel se retrouve dans la fumée du cigare, et lorsqu'en se dissipant un peu de cette fumée vient à passer dans la flamme du gaz, la raie du sodium se dévoile. Je te laisse à évaluer la quantité de ce métal qui traversa le bec d'hydrogène de Grandeau. Elle était si petite qu'aucune de nos mesures n'en pourrait exprimer le poids.

— C'était une belle preuve de la divisibilité réelle de la matière.

— Depuis ce temps, on en a trouvé beaucoup d'autres. Mais Chrysippe n'avait-il pas dit : « Rien n'empêche qu'une goutte de vin ne se répande par toute la mer »? Et ne savait-on pas que l'odorat nous décèle des quantités de matière au moins aussi petites? Le chien n'est-il pas un analyste encore plus fort que nous, puisqu'il retrouve, par son odorat, les quantités infiniment petites de matière odorante qu'un gibier a laissées sur son passage?

D'ailleurs est-il besoin d'aucune expérience pour établir ce que nous disons?

— Non, répondit mon camarade ; et Leibniz avait raison de dire que celui-là n'entend rien à la métaphysique ni à la nature, qui n*admet pas la divisibilité infinie de la matière.

L'atome, sa réalité.

— Sans doute, repris-je ; car la raison qu'on a de diviser un corps en deux, on Ta pour chacune de ses parties; et cette raison subsiste à l'infini. Par conséquent l'expérience n'atteint jamais aux atomes. L'atome est comme le point qui termine une ligne. Par voie de division, vous n'atteindrez jamais au point, qui est indivisible. L'atome est donc à la limite de la divisibilité, dans l'espace et dans le temps.

— Pourquoi ajoutes-tu : dans le temps?

— C'est que le temps est divisible comme l'espace, quoique nos chimistes n'aient pas souvent à s'en préoccuper. Les astronomes au contraire le savent bien, parce qu'ils sont forcés, dans leurs calculs, de faire intervenir le temps infiniment petit sous la forme d'une différence. Il en est de même des physiciens, du moins de ceux qui s'adonnent à la physique mathématique. Dans tous leurs calculs sur les actions des forces naturelles, ils rencontrent la divisibilité infinie qui, en s'appliquant à un phénomène, n'atteint jamais la limite. Pourtant c'est à la limite du temps et de l'espace que se produit le phénomène. C'est là que réside ce que nous appelons la réalité. Et cela est vrai pour l'esprit comme pour les corps; entre eux il n'y a en cela aucune différence.

Mais la limite est, de sa nature, infiniment petite et n'a pas de dimension. Tel est le point comme limite de la ligne, la ligne comme limite de la surface et la surface comme limite du solide. Tel est aussi le présent, comme limite actuelle du temps écoulé et du temps à venir. Sommes-nous d'accord?

— Oui, absolument.

— Il y a donc ici une contradiction, au moins apparente : car, d'une part, la division d'un corps ne peut aboutir à l'atome, et, de l'autre, c'est dans l'atome, selon le temps et selon l'espace, que réside la réalité présente.

— Creuse encore et tu verras peut-être la contradiction s'évanouir.

— Je vois bien que la ligne paraît composée de points. Mais, ces points étant en nombre infini, une ligne courte et une longue auraient la même longueur, ce qui est absurde. D'autres disent que la ligne est engendrée par le mouvement d'un point. Mais c'est résoudre la difficulté par une difficulté plus grande. En effet, le mouvement est un changement qui s'accomplit à la fois dans l'espace et dans le temps. Ainsi, en introduisant le temps dans le problème, on ne fait que le compliquer.

Peutrêtre que, si nous nous tenions fermes dans la réalité, qui est l'atome, c'est-à-dire l'indivisible, nous aurions plus de chances do succès. Qu'en penses-tu?

— Je le crois. Essaye donc.

— On voit bien, par le seul fait de la séparation des corps et de leur division en parcelles plus ou moins grosses, que, si les atomes en sont les parties élémentaires, ils sont aussi séparés les uns des autres. Pouvonsnous poser ce principe?

— Cela n'est pas douteux, puisque les corps sont divisibles à l'infini.

— Nous pouvons donc supposer la division opérée. Aussi bien c'est une méthode légitime, admise en mathématiques. L'élément obtenu est l'atome et, puisque la division a été infinie, l'atome est lui-même infiniment petit ; n'est-il pas vrai ?

. — Sans doute, et je crois que tes idées commencent à s'éclaircir.

VISION DE LA VIE ET DE IJi MORT 25

— Je le crois aussi. Les atomes sont sans étendue, cela 0^*^*. • . est clair. D'un autre cSté, deux atomes sont extérieurs '^ /' l'un à l'autre.' Étant extérieurs, ils n'occupent pas le même /

lieu ; sinon, l'univers entier serait un point et ne saurait présenter aucune des apparences que nous lui voyons. Me trompé-je en disant que toute la réalité de l'univers réside dans les atomes et que ce qui les sépare n'a aucune réaUtéî

— Il me semble que tu es dans le vrai ; car, en dehors de rélément réel, il n'y a rien.

L'espace> la force.

— Comment donc appellerons -nous ce qui sépare les' atomes les uns des autres? N'est-ce pas justement cela qu'on nomme l'espace ? »

Il fit un signe d'assentiment et ajouta : « Tu es dans la -' bonne voie; mais continue, car il te reste encore du chemin à parcourir. »

Je repris donc : « Ainsi l'espace est simplement le rapport d'extériorité des éléments indivisibles des choses. , Cela étant, je conçois que, pris à part et abstraction faite de ces éléments qui constituent la réalité, l'espace est divisible à l'infini ; car les atomes sont eux-mêmes indivisibles. En d'autres termes, ils sont, comme nous l'avons dit, à la limite de la divisibilité. En outre, chaque atome jouit au milieu des autres de l'extériorité dans tous les sens; il est comme au centre d'une sphère. Ainsi l'espace est divisible dans tous les sens et un groupe d'atomes forme nécessairement un solide qui a les trois dimensions.

— C'est la conséquence nécessaire de notre analyse et nous possédons maintenant la définition de l'espace. Mais ne saurais-tu rien dire sur la nature même des atomes ?

Ne sont-ils que les éléments géométriques de Tunivers, comme le veut Lucrèce ?

— J'avoue, continuai-je, que cela ne me satisferait pas entièrement, car je ne vois pas comment la vie pourrait s'introduire dans cette géométrie.

— Eh bien, reporte-toi donc à ce que nous (lisions d'abord.

— En effet, nous avons reconnu que la vie est une force et que, dans son développement individuel, elle a des limites. Je vois maintenant que chaque individu est composé d'un nombre infini d'atomes ; mais je cherche où réside sa vie.

— Tu Tas donc dit sans t'en apercevoir; car tu disais que la réalité est dans l'atome et n'est pas ailleurs.

— C'est vrai , je perdais le fil de mes idées ; le voilà retrouvé. Si la vie est une force, elle est une réalité ; et,

• si toute la réalité est dans l'atome, la vie est donc aussi la propriété de l'atome et les atomes sont vivants. Voilà l^rganisation du monde qui commence à se dévoiler pour

, nous.

— Poursuis donc. Si tu te trompes, le mal ne sera pas grand; si tu trouves la vérité, tu auras rendu un grand service aux hommes. Tu vis dans un temps où la métaphysique est fort dédaignée par les savants, qui ne la connaissent guère et qui ne savent pas que les premiers peuples du monde ont toujours été les peuples métaphysiciens. Courage, et que nulle défaillance ne t'arrête sur ton chemin.

\ — Ainsi, continuai-je, les atomes sont des forces et ; ces forces possèdent la vie. Leur extériorité constitue l'espace; mais l'espace est un simple rapport et non ui^ réalité d'une autre nature interposée entre eux. C'est pourquoi les forces atomiques qui constituent le monde sont en contact les unes avec les autres et forment une

VISION DB LA VIE RT DE LA MORT 27 j

masse sans interstices, dans laquelle rien d'étranger ne . peut se glisser.

Les modes, le temps, le mourement.

Étant des forces et non des points géométriques inertes, elles exercent les unes sur les autres une action. De Taction d'une d'entre elles résulte, dans celle sur laquelle elle s'exerce, un changement d'état. Les états qui se pro- '>• duisent ainsi peuvent coexister, quand ils ne sont pas do même nature et qu'il n'y a pas entre eux de contradiction. Par exemple, une fleur peut être à la fois blanche et ouverte, mais elle ne peut être en même temps blanche et bleue dans sa totalité ou dans une même partie. N'est-il pas vrai?

— C'est en effet ce que les philosophes désignent sous le nom de principe de contradiction, qui est une forme du principe d'identité.

— D'accord sur le principe, nous le serons aussi sur la conséquence.

— Quelle est-elle ?

— C'est que deux états ou modes contradictoires ne peuvent coexister dans une même force atomique ; il faut, pour qu'ils s'y produisent tous deux, que l'un prenne la place de l'autre ou, en un seul mot, lui succède. Eh bien, c'est cette succession qui constitue le temps et le temps peut être défini : le rapport de succession des modes dans un même atome. Telle est la profonde différence qui existe entre le temps et l[espace. Celui-ci est un rapport entre les atomes, rapport d'extériorité; l'autre est un rapport entre les modes dans un même atome, rapport de succession. Tous deux, le temps et l'espace, sont l'application du principe de contradiction aux atomes et à leurs modes. Et comme les forces atomiques sont indivisibles, leurs modes

fft.r' •»*«'♦'

^ le sont nécessairement aussi et, par conséquent, le temps est comme l'espace, uniforme et divisible à l'infini.

— Tu as reproché aux savants de n'avoir pas donné la définition du mouvement. N'as-tu rien à en dire toi-même? Il me semble que le mouvement est un des grands faits naturels et que l'on ne peut rien comprendre à l'univers si le mouvement n'est pas expliqué.

— Sans aucun doute, mais il me semble que nous tenons déjà les éléments de notre définition. Car le temps et l'espace sont, en quelque sorte, les composants du mouvement. Il n'y a pas de mouvement si ce n'est dans l'espace, et tout mouvement, qu'il soit lent ou rapide, demande un certain temps pour s'accomplir. Or l'espace étant un rapport entre les atomes, c'est évidemment les atomes eux-mêmes qui se meuvent. C'est ce que montre l'expérience, puisque nous voyons les corps, gros ou petits, passer d'un lieu dans un autre lieu et toutes les parties de l'univers sont en mouvement les unes par rapport aux autres. Mais, comme ces changements de situation ne peuvent s'accomplir sans que les forces atomiques exercent entre elles une action réciproque, il s'ensuit des changements dans leurs modes internes, c'est-à-dire une succession dans le temps. Voilà pourquoi le mouvement est un fait qui s'accomplit à la fois dans le temps et dans l'espace et qui peut être mesuré par l'un ou par l'autre. La vitesse, en effet, peut être exprimée par l'espace parcouru dans un temps donné ou par le temps employé à

. parcourir un certain espace. Ces deux expressions ont la même valeur et leur égalité démontre qu'il y a une relation invariable entre l'espace et le temps. La cause de cette relation n'est-elle pas dans la nature même des atomes, comme je viens de le dire?

— A la bonne heure, me dit le défunt assis à mes côtés. Voilà enfin de la métaphysique analytique. Elle est abso-

lument inattaquable et elle a pour moi Favantage de ne blesser en rien mes opinions chrétiennes. Plaise au ciel qne les nouvelles générations reviennent à ces hautes études et ne s'en tiennent pas à la chimie de notre collègue Wurtz ou à la physiologie de M. Bert! »

Je ne répondis point à ces attaques, mêlées de bon et de mauvais, et je continuai.

Le problème de la vie.

ac Maintenant, lui dis-je, je me trouve embarrassé pour en venir à la question que nous avions posée d'abord.

— Laquelle ?

— Ne t'avais-je pas demandé si, dans la doctrine de ton Église, tu n'avais rien trouvé sur la manière dont s'engendrent les êtres vivants? Tu m'avais répondu que les docteurs n'avaient pas tranché le problème des générations spontanées et que l'Église n'avait à ce sujet aucun dogme. Voici donc ce qui m'arrête.

Il me semble que nous avons fait résider la vie dans les atomes ou forces indivisibles, qui constituent la réalité des choses. Or, ce n'est pas ce que le commun des hommes entend par un être vivant. Pour lui, un vivant a une certaine taille qui peut être mesurée en longueur, en largeur et en épaisseur. Il a des organes, des fonctions vitales, une figure. Il n'est rien moins qu'indivisible; il est au contraire divisible à l'infini. Je ne vois pas encore comment nous pourrons accorder ces deux manières d'envisager la vie. »

A ce moment je remarquai dans le corps de mon défunt ami un frémissement extraordinaire. Le problème ainsi posé paraissait l'inquiéter. On eût dit qu'il se préparait à faire un dernier effort pour y répondre. Je vis sa poitrine se soulever sous son pardessus marron et retomber comme

de fatigue sur elle-même. Puis une voix: d'une ténuité extrême sortit de sa bouche et prononça ces mots :

« Regarde en moi et tu comprendras. »

Je restai fort surpris de ces paroles énigmatiques, et il me parut aussi difficile de regarder en lui que de résoudre le problème des générations.

« Regarde, regarde », reprit-il avec une sorte d'impatience; et en même temps il se fit, avec un ongle de la main droite, une égratignure au poignet gauche. Il n'en sortit pas de sang. Et je vis que sa chair était remplie de petits animaux qui s'en repaissaient. Le contact de l'air les troubla subitement dans leur repas et ils commencèrent à s'agiter et à se tordre les uns sur les autres avec une sorte de frénésie. Il y en avait de plusieurs espèces et de toute grandeur. Quelques-uns avaient bien la longueur de Tongle; mais il y en avait de si petits qu'à peine pouvaiton les apercevoir.

Ce n'était pas un fort beau spectacle, assurément. Mais Tordre de les regarder avait été si formel que je ne pouvais en détacher ma vue. Je suivais Jours mouvements désordonnés et, en regardant les plus petits, il me semblait les voir grossir et rapidement égaler les plus avancés en âge. C'était certainement une illusion, mais pardonnable, vu l'étrangeté de cette vision.

« Mon corps en est tout rempli, me dit la voix. Ma peau a conservé son ancienne figure, que tu as reconnue. Mais ma vie est maintenant en eux. Ce sont eux qui te parlent. Ce sont eux qui sont assis sur ce banc. Mais changeons de place, si tu veux bien. »

En effet, il s'élevait un vent léger et tiède qui passait sur lui avant de m'arriver. Une odeur fade et nauséabonde s*'exhalait de son corps et devenait insupportable depuis qu'il s'était fait une blessure au bras. Je passai donc à sa gauche et nous pûmes continuer notre conversation.

« As-tu réfléchi, me dit-il, à la doctrine de nos psychologues relativement à Tàme? Et qu'en penses-tu? Veux-tu me le dire?

— Oui, répondis-je. Je l'ai moi-même enseignée autrefois, après l'avoir entendu exposer par nos maîtres, qui étaient devenus nos amis, Simon, Saisset et Jacques, disciples immédiats de Cousin; et j'ai eu souvent autrefois l'occasion de m'en entretenir avec nos anciens camarades Lévêque, Janet et les autres. C'était deux aimables générations, qui n'avaient pas l'esprit hautain et impérieux du maître et qui se montraient bien supérieures à leur aîné Damiron.

— Tu parles de Philippe Damiron, le promoteur de la morale envers les bêtes?

— Oui, au sujet duquel Cousin, l'ayant choisi pour son suppléant en Sorbonne, s'était comparé à Dieu et avait dit ce mot cruel : « J'ai fait quelque chose de rien. »

— C'était dur pour « ce pauvre Philippe », qui en vérité n'était guère profond.

— Nos maîtres et nos camarades ont montré plus de sagacité, repris-je; mais pourquoi cette école n'a-t-elle effleuré aucune question de métaphysique? Elle a fourni de bons observateurs et des psychologues habiles ; mais aucun problème de philosophie supérieure n'a été traité par eux. Je me souviens même qu'un jour, conversant avec l'un d'eux, je lui dis : « On vous attaquera sur le problème de la création. » Il me répondit : « La philosophie ne s'occupe pas de ces questions. »

— Sa réponse n'était pas glorieuse. Mais peut-être faisait-il, comme je l'ai fait moi-même, un acte de foi.

— Peut-être, répondis-je. Mais, en regardant au dedans de toi et après les paroles que tu as dites, nous ne pouvons pas nous en tenir à l'observation superficielle de ce que nos psychologues appellent les faits de conscience.

Aussi bien, Descartes non plus ne s'en tenait pas là. Tout en disant : « Je pense, je suis », il tenait son scalpel et disséquait des corps d'animaux ; il appelait même cela sa bibliothèque. ,

Depuis lors, on a beaucoup disséqué pour nous et, par le microscope, on a pénétré profondément dans les organes de la vie. C'est le bon côté de l'œuvre de nos physiologistes; en philosophie ils ont été moins forts et ils sont passés à côté de la métaphysique qu'ils n'ont pas vue et dont ils ont nié l'existence. C'est à la rétablir, je crois, que tes paroles de tout à l'heure m'ont invité.

— Justement. Regarde donc encore et dis ce que tu vois, ou, si ta vue n'est plus assez bonne, sers-toi de la loupe que tu portes souvent sur toi. »

Je lui fis observer que cet instrument était inutile, puisque les naturalistes en avaient employé de beaucoup plus forts et que leur méthode ne leur montrait jamais l'élément primordial des individus. Il fallait donc raisonner sur une autre base.

« Je t'avoue, me dit ce défunt toujours narquois, que je voulais te prendre dans un piège; mais tu n'as pas succombé à la tentation. Je t'oflBrais dans mon propre corps une observation bien séduisante à faire. Tu l'as refusée, bravo! Tu as sans doute quelque chose de mieux à faire valoir.

— Je ne dis pas cela, répondis-je ; chaque genre d'études a sa valeur et j'estime fort celles des physiologistes qui ont pour instrument le microscope. Ces gens-là rendent de grands services à l'humanité; ils finiront par la préserver de bien des misères. Seulement nous cherchons ici autre chose.

Le problème de la génération Pour moi, j'ai toujours été frappé d'un fait bien vulgaire

et dont la vulgarité même est cause du peu d'attention qu'on lui donne. C*est celui qu'on a nommé atavisme^ mot bizarre, moitié latin, moitié grec, qu'on a adopté faute d'un meilleur. Les ressemblances passent souvent du grand-père ou de la grand'mère aux petits enfants, sans se manifester dans le père ou la mère. Elles reparaissent quelquefois après plusieurs générations. Quant à la ressemblance des enfants aux parents, c'est un fait qu'on peut observer tous les jours. Il est tellement bien établi qu'il sert à perpétuer ou à multiplier, par des choix bien entendus, les races d'animaux domestiques dont on apprécie les qualités.

Eh bien, ces ressemblances se transmettent par la génération, n'est-il pas vrai? Et la génération s'opère, chez les animaux comme chez les plantes, au moyen d'une matière, dite fécondante, déposée par le mâle dans le sein maternel. Quand l'aïeul féconda celle dont les petits-enfants devaient lui ressembler, il communiquait donc, avec sa semence, sa propre ressemblance. Cette ressemblance demeura latente dans son fils ou sa fille pendant vingt ou trente années et même davantage et ne reparut que dans le petit-fils. N'est-ce pas là un fait étrange? Car enfin, ce fils ou cette fille, pendant leurs douze ou quinze premières années, n'avaient pas même dans leurs organes cette matière ou ce réceptacle, sans lesquels toute génération est impossible. Où donc résidait cette image à la fois indélébile et insaisissable?

— Il y avait des moules emboîtes les uns dans les autres, dit le vieux garçon en souriant.

— C'est ce que l'on disait au temps de Louis XIV. Mais avouons que cela valait bien la vertu dormitive de l'opium.

— On n'avait pas encore observé les pucerons.

— Chez eux, en effet, le problème se complique, puisque les femelles des pucerons peuvent pondre des œufs fécon-

dés, sans rapproche du mâle et cela durant plusieurs générations. Ainsi le mâle a transmis une seule fois sa propre image dans une semence à peine visible au microscope; une partie minime de cette semence a suffi pour que cette image se transmît d'œuf en œuf à travers une suite de mères demeurées vierges.

— Tu ne fais pas allusion à la sainte Vierge, n'est-ce pas? me dit mon camarade avec une sorte de terreur.

— Rassure-toi, répondis-je ; le mystère du Christ n'a rien à faire ici, et je trouve tout à fait ridicules les gens qui, pour prouver que la vierge Marie a pu enfanter Jésus, cherchent des exemples dans les maisons de refuge et les hospices de là maternité. »

Cette déclaration le rassura et nous revînmes à notre sujet.

« Si la puissance formatrice du père, repris-je, allait se partageant dans les générations successives du puceron, elle ne serait plus représentée dans la dernière que par une très petite fraction. Cela n'est pas, puisque la figure du père se retrouve complète dans son dernier descendant.

Ainsi l'emploi du microscope, méthode d'analyse par

division, ne nous donnera jamais la clé du problème de la

génération. Il appartient à la métaphysique. Ni les vivants

ni les morts ne nous expliqueront le mystère de la transmis-

. sion de la vie. Ils en dévoileront seulement le mécanisme.

— Tu veux dire que la seule méthode est de supposer le problème résolu.

— Précisément. N'est-ce pas ton avis?

— Peut-être. Dans tous les cas, tu peux essayer.

Le groupement des atomes.

— Essayons donc. Nous savons déjà que les atomes sont les forces élémentaires et indivisibles qui composent

l'univers; qu'elles sont dans l'espace, que le temps est en elles et qu'elles jouissent de la mobilité. D'autre part nous voyons, nous touchons des corps qui ont des dimensions, qui sont divisibles à l'infini et qui, eux aussi, possèdent la mobilité, disons même le mouvement. Ne résulte-t-il pas de ces deux faits que tout corps est un assemblage d'atomes groupés d'une certaine manière? Cela étant sans doute indiscutable, n'est^il pas clair que la figure d'un corps résulte de la façon dont les atomes qui le composent sont assemblés?

— Il le paraît bien. Personne ne te contredira.

— Eh bien, entre les corps que l'on appelle vivants et les corps non organisés, je trouve une difiérence fondamentale dans le groupement des atomes. Dans un morceau de pierre ou de métal, par exemple dans une quan* tité d'eau ou de gaz, toutes les particules restent égales entre elles, quant à leur fonction, et aucune d'elles n'a un rôle difiërent de celui des autres. C'est pourquoi, on peut diviser ces corps en plusieurs parties, et chaque partie a les mêmes propriétés que le tout.

Dans un corps vivant, au contraire, les atomes sont subordonnés entre eux et pour ainsi dire solidaires les uns des autres. Leurs rapprochements variés donnent lieu à des mains, à des pieds, à des poumons, à un estomac, en un mot à ces masses plus ou moins grosses et de formes diverses qu'on appelle organes. Un corps vivant est luimême un assemblage d'organes coordonnés entre eux et formant une unité.

— Je t'arrête sur cette définition. Elle est matérialiste et je ne vois pas l'âme.

— Nous n'en sommes pas là, lui dis-je. Nous avons encore quelque chose à dire auparavant, car nous n'examinons que le phénomène de la vie. Tu as perdu la tienne ou à peu près; craindrais-tu aussi pour ton âme? »

Il ne répondit pas et je vis bien que cette âme infortunée se voyait parvenue à la transformation dernière et se rattachait convulsivement à la vie. Je songeai aussitôt aux moyens de lui adoucir le passage, tout en restant fidèle à la vérité. Il aimait les grands écrivains de l'antiquité, avec lesquels il avait toujours vécu ; je lui dis :

« Tu n'as pas oublié ce beau chœur d'Eschyle dans les

Choéphores :

Non, da feu la gueule violente Ne dompte pas l'àme des morts.

Le grand poète, comme tous les bons esprits, croyait à l'immortalité des âmes. Nous y croyons aussi. Le tout est de s'entendre. Si, comme font les rêveurs, on compare l'âme à un souffle répandu dans tous les organes, la pauvrette risque fort de se dissiper dans les airs, surtout quand on meurt par un grand vent. C'est la réflexion que Socrate fait quelque part dans le Phédon. Mais en ce moment nous n'avons pas de temps pour les rêveries poétiques ; c'est la réalité qui nous occupe.

L*atome central.

En dehors des forces élémentaires qui constituent les êtres il n'y a de place pour rien, puisqu'elles sont en contact et que l'espace n'est que leur rapport d'extériorité. D'autre part, un corps vivant, tel qu'un homme, un oiseau, un insecte, offre une unité d'action, de fonctions et de formes que personne ne méconnaît et qui lui fait attribuer par tout le monde le titre d'individu. Or nous avons dit que l'individualité est en un sens l'indivisibilité et que les atomes seuls sont indivisibles. Ne résulte-t-il pas de là qu'un homme, un insecte, un oiseau ne possède l'individualité qu'en vertu d'une force indivisible résidant en lui?

— Cela n'est guère contestable.

— Nous pouvons donc penser qu'il y a dans un vivant de cette catégorie un atome pour ainsi dire central, autour duquel les autres atomes se sont groupés de telle sorte qu'il communique à l'ensemble sa propre individualité. Il ne sort pas de lui-même, parce qu'il n'y a en lui ni i)ortes ni fenêtres, comme disait le grand mathéma* tlcien Leibniz. Mais ayant, comme force réelle, une action modificatrice sur les autres atomes, il les coordonne en quelque sorte autour de lui et leur communique cette unité de fonctions vitales et de forme qui fait d'eux tous un seul individu. Les deux conditions métaphysiques de cette organisation vitale et de son fonctionnement sont l'espace et le temps.

— A la bonne heure, me dit la voix murmurante de mon camarade. A la bonne heure. Je n'ai jamais été père' et je n'ai i)oint été initié aux mystères de la génération. Mais la conscience que j'ai de ce qui se passe présentement dans mon propre corps me prouve que tu es bien près de la vérité. Seulement, dis-moi, ta théorie n'est-elle pas renouvelée de celle de Leibniz, qui a fait son temps?

— En aucune manière, répondis-je. L'auteur des Notiveaux Essais n'a pu organiser son système de monades, comme il les appelait, sans cette grande illusion d'une harmonie préétablie. Il est même surprenant que l'inventeur de la dynamique et de la méthode des fluxions n'ait pas vu qu'un atome n'est une force qu'à la condition d'agir sur d'autres forces de même nature, sans quoi il se perd dans le néant ; et il a parlé des monades indivisibles comme si elles étaient inertes, tout en affirmant qu'elles ne le sont pas. C'est là toute la différence, mais cette différence est tout. Car logiquement les atomes sont antérieurs à l'espace. Sans eux l'espace est une pure abstraction de notre esprit.

— Mais d'où vient, selon toi, cette abstraction que tout le monde opère si facilement?

— Elle vient de ce que les atomes, étant égaux entre eux et de nature identique, peuvent se remplacer dans un même ensemble, s*y remplacent en réalité et sont dans une sorte d'échange perpétuel. Cela est visible dans ce qu'on appelle la nature : le nuage tombe et de l'air le remplace, l'oiseau fend l'air, qui se referme derrière lui, la rivière s'ëcoule, les astres roulent dans leurs orbites, toute la nature est dans un mouvement universel. Ainsi la possibilité de remplacer un corps par un autre fait que l'esprit se flgurè un espace sans corps; il fait sa géométrie comme si aucun corps n'existait. Mais la réalité n'admet ni vide, ni abstraction d'aucune sorte. Le monde est plein ; il est composé de forces indivisibles et en nombre infini.

L'origine des formes.

— N'oublions-nous pas le problème de la génération? me dit la voix, qu'un vent léger emportait presque entière loin de mon oreille.

— Nous approchons, au contraire, à grands pas de sa solution, lui dis-je. Et quand nous aurons résolu le problème de la naissance, nous aurons aussi la solution des autres problèmes.

— De quels autres veux- tu parler?

— Je veux dire le problème de la croissance, de la nutrition et de la mort.

Puisque nous savons que dans tout corps vivant il y a un atome central, une force indivisible, d'où procède l'individualité pour ce corps tout entier, ne pouvons-nous pas dire que c'est de lui aussi que procède la forme, non seulement celle de ce corps vivant dans son ensemble, mais encore celle de chacun de ses organes et de leurs

parties constitutives? Mais puisque celles-ci sont divisibles à rinflni, c'est dans Tinfiniment petit que 8*exerce l'action formatrice de Tatome central. Enfin, puisque ces infiniment petits ne sont autre chose que les atomes eux-mêmes, il faut nous résumer et dire : Tatome central, non étendu, mais résidant dans l'espace, exerce sur les atomes qui sont en contact avec lui une certaine action en vertu de laquelle ils se groupent d'une certaine manière. C'est ce groupement qui constitue la figure primordiale de l'être vivant, de même que les atomes réunis en groupe sous cette figure en sont la première substance. Cette figure est géométrique, mais elle ne Test pas nécessairement. La relation de deux atomes dans l'espace est l'élément primitif de la ligne. S'ils sont trois, leur relation deux à deux est un triangle, qui est la plus simple des figures planes. Quatre atomes donnent lieu à la pyramide triangulaire, le plus simple des solides. Mais les atomes étant tous également indivisibles, une infinité d'entre eux peut se ranger autour d'un atome central et déterminer un nombre infini de directions rayonnantes. Enfin, puisque chacun de ces atomes est une force et peut être un centre d'action rayonnant de tous côtés, le mode qui a son origine dans Tatome central peut, en s'étendant de proche en proche, suivre toutes les directions. Par conséquent le premier groupement d'atomes reçoit, dans sa totalité, l'empreinte de la forme individuelle ou mode résidant dans l'atome central. L'accession d'autres atomes ne fait que la propager et rendre possible son développement ultérieur.

Si ce n'est pas ainsi qu'a lieu la formation d'un corps vivant, qu'on le prouve et qu'on en propose une autre plus claire et plus applicable. »

Le mort fit un signe d'assentiment et ajouta : « Mais tu n'as pas fini.

— C'est vrai, repris-je. Car dans le monde il y à des

corps vivants et d'autres qui ne le sont pas ; et, dans chacune de ces deux classes, il y a bien des espèces différentes. Achevons donc. Quand l'action de l'atome central est purement géométrique, le corps engendré de la sorte est homogène et porte le nom de minéral. Il n'a pas d'organes. Il ne croît et ne diminue que suivant des lois et des formules mathématiques. Il peut même arriver qu'il n'y ait pas dans ce corps un atome central et que ce corps ait, par exemple, la forme d'un anneau.

A un degré plus avancé, les atomes se groupent sous des formes organiques, et donnent lieu à des corps vivants, dans lesquels existent des centres secondaires capables de se détacher du groupe dont ils font partie et d'acquérir une vie indépendante. C'est ce qui a lieu pour les v^étaux et pour ceux des animaux que nous voyons se multiplier par voie de rupture. Les jardiniers en ont profité pour faire ce qu'ils appellent des boutures et, d'une autre façon, pour greffer une plante sur une autre. La bouture fait plusieurs individus d'un seul ; cela prouve que dans la plante ainsi partagée il existe beaucoup de centres secondaires presque indépendants du centre principal et pouvant se suffire à eux-mêmes. D'un autre côté, la greffe ne peut réussir que si un rameau est inséré sur un tronc de même espèce ou d'espèce voisine. Ainsi on peut greffer le pêcher sur l'amandier, la tomate sur la pomme de terre. Mais on ne peut pas greffer le poirier sur le pommier; leurs formes individuelles ne peuvent s'accommoder l'une à l'autre.

Il en est de même des animaux. Plusieurs d'entre eux se multiplient par la rupture, de sorte que les morceaux d'un animal deviennent autant d'animaux complets. D'autres ont une individualité plus exclusive; leurs organes ont des fonctions et des formes si bien définies, que toute partie détachée de leur corps perd la vie et laisse un

nmnqae qui ne peut plus être comblé. À cet égard, la plus grande variété r^ne dans la nature. Chez les animaux les plus parfaits, les atomes forment autour de l'atome central un organisme si indivis, que la suppression d'un seul organe empêche souvent le corps entier de remplir ses fonctions et que la mort en est le résultat. Tel est Thomme, qui est, jusqu'à présent, le plus complètement oi^anisé des animaux connus de nous.

— Voilà un intéressant tableau de la nature. Ce n'est qu'une esquisse; c'est sans doute les naturalistes qui l'achèvent.

— Justement, répondis-je ; nous ne sommes naturalistes ni l'un ni l'autre et nous n'avons plus le temps de le devenir.

— C'est vrai, dit-il, surtout moi, qui, loin de m'emparer de la nature, lui suis rendu. Quant à toi, tu peux sans doute disposer encore de quelques jours, mais je te conseille de te hâter.

— Ainsi fais-je, mon vieux camarade, et c'est pour cela que nous conversons en ce moment. Ne perdons pas de temps, continuons.

Le déTeloppament des formes.

— Continuons ; je suis curieux de voir où nos analyses vont nous conduire. Pourrais-tu donc me dire d'où vient que la taille des hommes n'atteint pas les tours de Notre- Dame ou la croix du Panthéon?

— Si rien n'arrêtait le développement individuel, elle les atteindrait et les dépasserait. Mais alors quelques individus rempliraient tout l'espace, se feraient la guerre entre eux et finalement un seul individu absorberait l'univers.

Mais pourquoi ces suppositions ridicules? Ne voyons-

nous pas que le monde est constitué tout autrement? Les vivants se détruisent et se dévorent les uns les autres, mais ils n*ont eux-mêmes qu'un temps, et il reste entre eux une grande quantité de substance non organisée pour les séparer et leur servir d'aliment.

L'antagonisme existe donc, mais il engendre rharmonie et le renouvellement non interrompu des formes individuelles.

Tu demandes pourquoi un animal ou une plante n'atteint point par sa taille le soleil ou la lune. C'est que le soleil et la lune s'y opposent. En d'autres termes, chaque groupe d'atomes constitue une force totale dont l'action est nécessairement limitée par celles des groupes voisins. Les actions du dehors arrêtent, retardent ou favorisent le développement individuel du groupe sur lequel elles s'exercent. La preuve n'est pas loin. Quand le groupe inorganique qu'on nomme Soleil échauffe et éclaire une surface terrestre sous un angle très aigu, son action est très faible ; les eaux se glacent et cessent de couler, le sol se durcit, les plantes s'engourdissent et leur vie semble iK>ur un temps suspendue. Au printemps, quand la chaleur revient, la vie des végétaux se réveille, la terre se couvre de verdure et de fleurs.

Tu sais que les hommes font l'épreuve inverse et obtiennent que la végétation se continue l'hiver au moyen des serres chaudes et de la lumière de l'électricité. Ce n'est pas à nous de rechercher à présent les causes particulières qui limitent à une certaine dimension le développement dans chaque espèce et dans chaque individu. Mais nous le voyons bien, ces résultantes, que les physiciens, les naturalistes et les astronomes appellent forces de la nature, agissent les unes sur les autres et produisent dans les figures des corps vivants une limitation, une altération facile à constater. Par exemple, la lumière agit 'sur les

cellules des v^étaux pour les consolider, les fixer et les colorer. Quand on la supprime ou quand seulement on la diminue, les cellules s'allongent et se décolorent. C'est ce que tu as vu bien des fois arriver aux pommes de terre dans ta cave, lorsqu'au printemps elles poussent de Ion* gués tiges blanches vers les soupiraux. Ces tiges si faibles avaient quelquefois plus d'un mètre, tandis qu'en plein champ elles n'auraient atteint que quelques décimètres et seraient devenues vertes et vigoureuses.

— J'ai souvent observé ce fait. Il démontre l'action de la lumière. J'ai entendu dire par des collègues de la Sorbonne que les différentes couleurs n'agissent pas de la même manière sur les plantes. En sais-tu quelque chose?

— Oui ; j'ai même participé quelque peu jadis aux expériences que Payer faisait à l'École normale, du temps où elle était rue Saint- Jacques. Mais ce n'est pas de physique végétale que nous avons à nous entretenir. Ce qui résulte en général des observations, c'est que les actions venues du dehors sont les causes qui limitent la croissance des corps organisés. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui le milieu, n'est-ce pas?

L'espèce, le germe.

— Le milieu donne-t-il aussi la forme?

— En aucune manière. Car il est le même pour les animaux et les plantes qui vivent ensemble et qui cependant gardent leurs figures spécifiques. Quand le pollen d'une rose est venu féconder l'ovaire préparé à côté de lui, les graines mises en terre ne produisent pas un lys ou un sapin, mais toujours un rosier. Il en est de même de la brebis, qui ne met pas au monde un chien, ni la gazelle un lion. Il faut donc admettre que la semence contient implicitement la forme, ce qui est rendu possible par la

divisibilité infinie de la matière et par Tindivisibilité de ratome.

Cette semence est déjà elle-même un assemblage d'atomes, ou pour mieux dire contient un très grand nombre de ces assemblages primordiaux. Dans chacun d*eux, il y a un centre d'action qui imprime sa propre forme au groupe d'atomes assemblés autour de lui. Et c'est cela qu'on appelle le germe. Beaucoup de germes sont contenus dans la semence, de sorte qu'une seule goutte provenant du mâle suffit pour rendre la femelle féconde.

C'est un des effets produits par la divisibilité de la matière. Il prouve en même temps que la forme spécifique se transmet de père en fils ou pour mieux dire des parents à leurs petits, en traversant des parcelles vivantes extrêmement ténues.

— Telle me paraît être, en eflfet, la cause de la perpétuité des espèces. Mais Darwin?

— Mon cher camarade, M. Darwin était un naturaliste et nous sommes pour le moment des métaphysiciens. Du reste, on ne voit pas pourquoi, en passant de germe en germe, la figure initiale, celle du premier père, ne subirait pas des altérations lentes et continues, ni pourquoi, après un grand nombre de générations, cette figure primitive ne serait pas devenue une autre figure. N'est-ce pas ton avis?

— Cela se peut pour les animaux et les plantes ; mais non pour l'homme. Car Dieu a dit : Faisons l'homme à notre image. Ainsi, l'homme n'est pas né par des transformations successives d'un animal antérieur. »

Je ne voulus pas entreprendre avec mon camarade une discussion dont nous n'avions pas besoin. J'admirai cependant que dans l'état où il se trouvait, ne conservant plus qu'une très petite portion de son individualité, il eût encore la passion religieuse si vive. En moi-même je relevai la

contradiction qu'il y avait entre les analyses précédemment acceptées par lui et cette prétention toute ecclésias» tique de mettre Thomme à part du reste du monde. Je répondis.

« Laissons de côté M. Darwin. Tenons-nous-en à nos propres analyses. Si elles sont bien faites, les naturalistes seront forcés de les accepter et d'y conformer leurs inductions. Si elles sont mauvaises, elles tomberont d'ellesmêmes.

— C'est vrai. Après tout, que l'homme ait apparu subitement ou que le Créateur l'ait tiré d'un autre animal, comme il a tiré la femme de l'homme, Dieu est toujours Dieu.

— Â la bonne heure, lui dis-je. Laissons de côté Darwin et la théolc^ie, comme nous avons mis de côté les générations spontanées. Les Indiens ont parfaitement vu que la génération se produit par le rapprochement d'une substance et d'une forme, et ils ont exprimé ce fait en disant qu'à ce moment l'être nouveau prend un nom : nâman. La forme initiale, la vie et le nom sont, à leurs yeux, unis par un lien indissoluble. Nous voyons bien que c'est la vérité même et l'étemel fond des choses.

Action des parents.

— Oui, le fait est visible et résulte de nos analyses. Mais, quand la conception a eu lieu, comment s'opère le développement du germe?

— Tu n'ignores pas que le germe reste plus ou moins longtemps attaché à la mère et que, fixé dans le réceptacle maternel, il reçoit d'elle, toutes préparées, les substances dont il se nourrit. C'est ce qui a lieu chez la femme, ainsi que chez les animaux et les plantes d'un ordre supérieur. Il en est autrement des poissons. Quand arrive pour eux

la saison d'engendrer, les œufs sont déposés par la mère au fond des eaux, dans quelque endroit peu profond et tranquille. Le mâle en passant répand sur eux sa semence. Les germes qu'elle contient occupent chacun son œuf et s'en nourrissent, jusqu'au jour où un petit animal en sort et s'agite au milieu des eaux. Il n'y a là aucun nouveau mystère. Ce fait s'accomplit de la même façon que la conception elle-même par le groupement d'atomes, Tenus du dehors, autour de l'atome central qui donne l'unité à l'individu.

— J'admets cette analyse, mais je la trouve succincte et insuffisante.

— Tu as raison. Car tous les individus vivants que nous connaissons ne se développent pas de la même manière. Il en est qui, au sortir de l'œuf, ont d^à leur forme définitive. Tel est l'homme, ainsi que les autres mammifères et les oiseaux. La grenouille se développe autrement et comme il convient à un animal vraiment amphibie. Quand elle est têtard, elle est presque un poisson ; elle a une queue, elle n'a point de pattes et elle respire par des branchies. Peu à peu tout ce système est changé : la queue et les branchies s'oblitèrent; les pattes sortent de la peau et s'allongent; les poumons se gonflent dans la poitrine. Le papillon subit des métamorphoses non moins profondes, puisqu'il est tour à tour chenille, chrysalide et papillon ailé.

Dans ces états successifs, l'alimentation varie et s'approprie à la forme de l'animal. La transition serait impossible si la métamorphose ne s'opérait pas dans les parties les plus subtiles; car il n'est pas aisé qu'un organe nouveau se produise tout à coup et se substitue en un clin d'œil à un autre oi^ane. En outre, la substitution s'opère ou se prépare dans tout l'organisme à la fois et non dans les différents organes les uns après les autres.

Voilà ce que montre l'expérience. Mais quand on la serre

de près et que Fon pénètre au fond les choses, sans recourir au microscope, on ne tarde pas à s'apercevoir que, sans le père et la mère, les groupes élémentaires d*atomes ne se développeraient pas en un être vivant quelque peu parfait. Car il n'y aurait rien qui pût leur donner la forme déterminée d'un homme, d'un cheval ou d'un mouton. Pour qu'un de ces gproupes devienne mouton, cheval, homme ou tout autre animal de cette sorte, il faut qu'il développe ces formes spécifiques par le secours d'un père et d'une mère de même espèce. Et comme cette alimentation de la forme s'opère dans les groupes élémentaires d'atomes, il en résulte que la ressemblance peut s'étendre jusqu'à des caractères qui semblent, au premier abord, individuels; elle peut franchir une ou plusieurs générations.

Quant aux vivants d'espèces inférieures, leur oi^anisme est parfois si simple que les atomes dont ils sont composés ont à peine subordonné leur énergie à celle d'un atome central. Leurs parties sont comme juxtaposées ; quand on les coupe en deux ou en plusieurs morceaux, chacun de ces fragments se suffit à lui-même, constitue un individu complet ou va se souder en quelque sorte à d'autres individus qui lui ressemblent. C'est ce qui arrive pour beaucoup d'espèces de plantes.

Lm hybridM.

— Mais n'y a-t-il pas d'intermédiaires entre ces deux sortes d'êtres vivants?

— Il y en a certainement et les degrés sont fort nombreux. Nous n'aurions pas le temps de les énumérer. Toutefois la combinaison d'espèces très voisines l'une de l'autre vaut la peine d'être remarquée. Notre vieil ami, aujourd'hui défunt, le savant naturaliste Godron, a fait là-dessus des recherches dont tu dois te souvenir.

— Gomment aurais-je oublié cet homme si simple, si aimable et si bon, qui, d'ailleurs, a laissé une trace ineffaçable dans la science? Quelles étaient donc ces expériences?

— Eh bien, il faisait pour certaines plantes un peu ce que d'autres faisaient pour des pucerons. Il cultivait séparément des froments et des ^ilops; aux uns, il ôtait les étamines avant qu'elles fussent ouvertes; il prenait le pollen des autres et s'en servait \>our féconder les ovaires des premiers. Il obtenait par ce croisement une plante hybride tenant, quant à ses formes, de Tégilops et du froment.

— C'est à peu près ce que font les éleveurs avec le cheval et l'âne, dont le croisement produit le mulet, et les oiseleurs mêlent aussi certaines espèces pour obtenir des voix et des plumages nouveaux.

— C'est vrai, mais l'expérience de Godron allait plus loin. Les hybrides, nés de l'égilops et du froment, produisaient des semences fécondes, que notre ami semait à l'écart. Elles germaient, croissaient et fructifiaient; les générations successivement sorties du premier couple hétérogène ne perdaient jamais leur fécondité. Seulement, à chaque génération nouvelle, la plante retournait de plus en plus à l'un des deux types originaux, et l'autre finissait par être entièrement effacé.

— Ces faits sont curieux et me paraissent démentir les doctrines de Darwin.

— Je ne le crois pas. D'ailleurs, laissons de côté M. Darwin, dont les observations intéressent surtout rhistoire naturelle.

— Tu as raison. C'est une vieille habitude que j'ai contractée sur terre, dans les luttes de l'Église militante, de tout juger d'après les doctrines de l'Église. Il me semble que notre conversation modifie quelque peu mes idées

sur plusieurs points. Dis-moi donc quelles conséquences métaphysiques nous pourrions tirer de ces faits.

— Elles me semblent assez claires, lui dis-je. Car, dans le fait du mulet qui ne peut se reproduire, nous voyons que les deux formes spécifiques du cheval et de Tâne se juxtaposent et se balancent, de sorte que la puissance formatrice contenue dans les germes se trouve épuisée du premier coup. Dans les plantes de Godron, Tune des deux l'emporte sur l'autre et, après une première victoire, prend encore un nouvel empire. Enfin, elle efface l'autre entièrement, à cause de TincompatibiUté des formes élémentaires et primitives.

Tu remarqueras que, dans ces croisements, la mère joue un rôle aussi important que le père. Car les mulets naissent aussi bien de l'ânesse et du cheval que de l'âne et de la jument. Nous avons jusqu'ici attribué au père la puissance qui transmet la forme dans le. phénomène de la fécondation ; mais nous n'avons apporté de cela aucune preuve. Le fait des croisements prouve que la mère contribue aussi pour une grande part à la formation du germe et à la perpétuation de l'espèce.

— Cela est vrai, même pour l'humanité. Ainsi, les mulâtres.

— Oui, on dit qu'à sang égal le type nègre disparaît peu à peu dans les générations mulâtres, de sorte qu'elles ressemblent aux égilops et au froment de M. Godron; c'est toujours le type blanc qui finit par l'emporter.

— Ce n'était pas l'opinion de feu Y..., notre illustre collègue, dit le mort toujours plaisant. Tu as su cela, n'estce pas?

— Oui, d'après ce qu'on m'a raconté. Tu fais allusion à son enfant, sans doute.

— Précisément, redis-moi donc ce que tu en as entendu.

-or irs. . ^oana un

- ,rr^ «= o:-Je««e de ■-^ ' r__^ioi» blanc,

— -- -.et ^ mo-.âtre- On

'"^ ■. ; i » dit -. /'<•"■'"

' .^^it" '\on sentiment sor

^r. ,e«x «rçon «'«= J" f ?

«:-.=^dec.t»it»ni'erseI;.t

^.i l-Iir-ication. Jeu suis tou a Geiie et jai fi-ii P»^ ""'° commeonse contente desavoir e la tète de Jupiter, que les lie de Brahmà, les xattrjas oe , son ventre et les çûdras oe explicatif, avoue-le.

(■armante légende, et la \egeniiie la vérité que la science e*'

mais ce n'est jamais qu'une lération des sexes n'est pas me

loi absolue de la nature. Il y a des espèces vivantes qui n'ont pas de sexe distinct, par exemple, les algues, les champignons et même les fougères.

— On dit pourtant « la fougère mâle ».

— Tu es toujours plaisant. Tu sais bien que la fougère mâle n'est pas de la même espèce que l'autre fougère. Chez d'autres, les deux sexes sont réunis dans chaque individu, comme on le voit, par exemple, chez les colimaçons. Dans les espèces supérieures d'animaux et de plantes, les sexes sont en effet séparés; mais je ne vois pas que ce soit là une question de métaphysique.

La nairition; élaboration antérionro dos alimonts.

— C'est juste; elle regarde surtout les physiologistes. Le fait de la nutrition ne s'y rattache-t*il pas de plus près, selon toi?

— Peut-être. Du moins, nous pouvons en dire quelque chose, car la nature vivante est soumise à une élaboration qui touche à notre sujet.

— Qu'entends-tu par cette élaboration?

— Je me souviens, lui dis-je, qu'à TÉcole normale l'illustre professeur Valenciennes, auteur de si beaux livres sur les poissons, nous répétait de temps en temps : <c On ne nourrit pas les lions avec du foin. » Cela voulait dire que, pour entrer utilement dans l'organisme d'un animal, il faut que l'aliment dont il se nourrit ait subi une certaine préparation. Les animaux purement carnivores ne se nourrissent que d'autres animaux; ainsi le lion mange la gazelle et l'autruche; il mourrait de faim au milieu des plus gras pâturages. Le bœuf, au contraire, ne digère pas la viande et ne se nourrit que de v^étaux. D'autre part, ni l'un ni l'autre ne peut s'alimenter de matières inoi^aniques .

— Cependant tous les animaux boivent de Teau,

— Sans doute, mais l'eau ne sert guère ici que de véhicule ou de matière délayante pour faciliter le travail de la nutrition. En somme, on ne nourrirait ni un cheval, ni un lion, ni un homme avec de l'eau, ou de la terre, ou du sable.

— Les médecins font pourtant usage de remèdes minéraux.

— Oui, mais ce sont des remèdes et non des aliments. Ces médicaments, loin d'être assimilés, sont rejetés par le malade et emportent avec eux les matières nuisibles dont la présence dans le corps était la cause du mal.

Il faut donc admettre que tout aliment est une matière déjà organisée. Or, pour être organisée, elle a été soumise elle-même à un travail antérieur et ce travail s'est opéré par l'action des forces centrales élémentaires dont l'ensemble formait l'être vivant qui a été mangé. Il résulte de là une sorte de progression ou de circulation de la substance organique, depuis la plante la plus infime jusqu'à l'animal le plus parfait. Ainsi, l'homme dévore le mouton, le mouton mange l'herbe des prairies et l'herbe se nourrit de matières minérales. Il faut même remarquer que l'herbe est plus forte et plus nourrissante quand elle a reçu un engrais, c'est-à-dire une terre contenant des matières organiques, qu'elle absorbe par ses racines.

— J'ai souvent observé ce que tu dis, à la campagne où je passais chaque année le temps des vacances, et je pense qu'il faut attribuer l'insuffisance de la production dans les pays grecs à l'absence d'engrais.

— Certainement. Le paysan grec attend pour cultiver la terre que les herbes sauvages, les pluies et les poussières de l'air aient rendu à ses champs les matières organiques qui doivent les fertiliser. 11 perd ainsi deux années sur trois. Que cela soit dit en passant.

VISION DK LA VIK KT DK I^A MOÎIT 51^

Petit nombre des éléments chimiqnes.

— Mais comment, dis-moi, reprit mon camarade, mettras-tu d'accord cette progression dont tu viens de parler avec Tin variabilité de la somme des éléments?

— C'est ici, répondis-je, un des plus grands faits naturels que Ton puisse constater. La chimie nous montre que tous ces corps organisés auxquels on donne des noms différents, je veux dire tous les animaux et toutes les plantes, ainsi que leurs œufs et leur semence, sont composés d'un très petit nombre d'éléments. On les y réduit, soit en les distillant dans des cornues, soit en les dissolvant ou en les décomposant par des réactifs. Et, quand cette réduction est terminée, il ne reste plus que de l'oxygène, de l'hydrogène, de l'azote et du carbone, avec un résidu de cendres alcalines. Ces cendres sont elles-mêmes analysées. En fin de compte, le chimiste n'a plus devant lui qu'une demidouzaine de corps simples, d'où l'organisation a totalement disparu.

— Est-ce que ces corps sont vraiment simples, selon toi?

— Non, mais jusqu'à présent la chimie n'a pas pu les décomposer. Si je les appelle simples, c'est uniquement pour ce motif, car, au fond, je ne crois pas qu'il y ait deux sortes de substances élémentaires. Les atomes sont, les uns comme les autres, des forces indivisibles. C'est- ce que nous avons reconnu (1).

— C'est vrai; de sorte que la chimie pourrait bien avoir encore une longue carrière à parcourir avant d'atteindre les premiers éléments des choses.

(1) L^identitë des substances corporelles peut se déduire a posteriori de ridentitë de la pesanteur dans tous les corps. Celle-ci est établie par la chute des corps dans le vide. Ce qui diffère entre eux, c^est le poids, c'est-àdire la masse, qui est proportionnelle au poids. Il faut distinguer : le poids, la masse, la densité, le poids spécifique, la pesanteur.

— Oui, mais nous n'aTons pas besoin de pénétrer jusquelà en ce moment. Il nous suffit de savoir que les plantes et les animaux sont formés des mêmes éléments chimiques et que ces éléments sont en très petit nombre. La différence entre eux vient des différentes manières dont ces éléments sont combinés et de la quantité relative de chacun d'eux. Ainsi, par exemple, le sang de porc, dont on fait cet excellent boudin de Nancy, que tu connais. . .

— Ah ! quel boudin !

— Ce sang est exactement composé des mêmes substances chimiques que le sang de Thomme. Pourtant on ne pourrait pas, par la transfusion, remplacer le sang dans les veines d'un homme par du sang de porc, sans le faire périr. Pourquoi? C'est que les globules de l'un et de l'autre n'ont ni la même forme, ni la même grosseur. Pour que le sang du porc devienne sang humain, il faut d'abord qu'il soit mangé par un homme, digéré, changé en chyle, versé dans les veines, et que le poumon lui fasse subir sa dernière transformation.

Pendant ce temps, la matière est restée la même ; mais si cet homme avait absorbé la même quantité d'oxygène, d'hydrogène, de carbone et d'azote, il n'aurait pas pu la changer en sang; et, s'il avait tenté de se nourrir avec ces produits chimiques, il serait mort.

— C'eût été, en effet, une maigre nourriture.

— Tu veux dire un terrible carême, tel que les chrétiens n'en ont jamais eu. Mais veux-tu que nous prenions la chose d'une façon plus générale?

— Comment?

— Nous dirons que jusqu'à présent la chimie n'a découvert dans le monde entier qu'une soixantaine de corps simples, c'est-à-dire non encore décomposés. Le procédé de M. Bunsen en a dévoilé deux ou trois nouveaux dans les astres; voilà tout. C'est donc avec une soixantaine d'élé-

ments qne la nature compose, en les combinant, cette infinité d'objets divers, dont les uns sont vivants et les autres inanimés. Ces derniers n*ont pas d'autre figure définie que celle des cristaux qu'ils forment en s'agglomérant. Les vivants, au contraire, ont des formes spécifiques et des formes individuelles, dont nous avons dit tout à Tbeure l'origine. Dans ceux-ci, par l'alimentation, les composés organiques circulent d'individu à individu; la plante digérée devient la chair du mouton ; la chair du mouton devient la chair de l'homme, du lion ou du chien. Voilà ce que j'appelle l'élaboration nécessaire de la substance vitale. Mais cette élaboration n'est que la mise en forme des soixante-cinq corps inoi^niques qui composent le monde, ou pour mieux dire de quatre ou cinq d'entre eux. Sans cette forme préalablement acquise, ces corps n'auraient aucune qualité nutritive. Ce qui importe dans la nutrition, ce n'est donc pas la matière chimique de l'aliment, matière qui se trouve partout ; c'est l'état organique qu'elle a reçu, en d'autres termes la forme qu'elle a prise antérieurement dans un corps vivant.

Ainsi, ce qu'un vivant dévore et s'assimile, ce n'est pas simplement la matière diffuse de l'univers, ce sont les formes dont cette matière est déjà revêtue. La nature vivante est un assemblage de formes se dévorant les unes les autres et se servant les unes aux autres d'aliment. Les chimistes qui regardent le corps d'un animal comme un simple laboratoire sont dans l'erreur, car ce laboratoire est vivant; ses fioles, ses cornues, ses tubes et ses fourneaux sont vivants et tous les produits qui y sont traités ont eu la vie, si même ils ne sont encore tout vivants et pantelants. Quand ces produits, après la mort, se sont décomposés et sont retournés au monde inorganique qui les avait fournis, ils n'ont plus la qualité d'aliments et souvent ils deviennent des poisons.

— Mon ami, ce que tu me dis me touche ; mais je crois que notre conversation tourne à la physiologie.

— Comment parler de la vie et de ses conditions sans empiéter quelque peu sur le domaine des savants? Tu pourrais dire, aussi bien, que nous faisons de la chimie. En réalité, la question qui nous occupe vient tout de suite après celles dont s'occupent ces sciences particulières. Vois, en effet, le chemin que nous avons parcouru depuis une heure.

Second résmiié : la diisolution par la mort.

— Nous avons fait réellement beaucoup de chemin. Voudrais-tu jeter un coup d*œil en arrière pour le mesurer?

— Oui, certes. Nous avons déterminé les conditions générales de l'existence et défini Tespace, le temps et le mouvement. Nous avons dit que le monde est composé d'atomes, qui sont des forces indivisibles, extérieures les unes aux autres et se servant mutuellement de limites. Ces forces, par leur action réciproque, se groupent de manière à former soit des figures géométriques, soit des corps organisés. La matière ou substance est toujours la même ; les formes se produisent, se développent, disparaissent, se substituant les unes aux autres et se servant entre elles d'aliment. Voilà ce que nous avons reconnu. Quant à la génération des êtres vivants, elle s'opère par la transmission de la forme d'un groupe d'atomes à un autre groupe, déjà lié avec lui par une attache organique. C'est par un phénomène de rupture qu'elle s'accomplit, quand le groupe qui constitue le germe se sépare de celui où il s'était formé et se donne une vie individuelle et distincte.

— Voilà qui est établi. Mais nous ne sommes pas au bout de nos recherches ; car nous n'avons encore rien dit de la façon dont les individus finissent. J'en sais quelque

chose, puisque je franchis en ce moment ce passage. Toi, tu l'apprendras aussi bientôt. Peut-être serait-il bon que tu me fisses connaître tes idées sur ce sujet ; dans Tétat où je suis, il me serait possible de les rectifier au besoin.

— Je te remercie de ton obligeance et j'en profiterai jusqu'au bout. La fin des individus me paraît s'expliquer d'elle-même par ce que nous avons dit de leur formation. L'individu, avons-nous dit, se forme par l'agglomération autour d'un atome central d'un nombre plus ou moins grand d'autres atomes. Cet ensemble constitue un noyau ou, si tu l'aimes mieux, un germe. D'autres groupes vien-nent ensuite se coordonner autour de lui et lui constituent des organes, au moyen desquels il agit sur le reste du monde. Yoilà bien ce que nous avons reconnu, n'est-il pas vrai?

— Oui, c'est vrai.

— Lors donc que l'individu a, comme on dit, fait son temps, les groupes dont il était composé se séparent les uns des autres. C'est un simple phénomène de dissolution.

— Eh bien, c'est ici que je t'attendais. Non, ce n'est pas un simple phénomène de dissolution, et c'est pour cela que je t'ai dit tout à l'heure : R^arde en moi. Tu as regardé, et déjà tu oublies ce que tu as vu.

Les rers du tomlMaii.

— J'ai vu, en effet, des animaux en nombre immense qui se repaissaient de ta chair. Mais ta chair n'est pour eux qu'un aliment.

— Si c'est un aliment, souviens-toi donc de ce que c'est qu'un aliment.

— En effet, nous avons dit que les vivants sont des formes organiques qui se dévorent les unes les autres.

— Quelle était donc ma forme organique ?

— La forme humaine. Je commence à voir où tu veux en venir. Ta forme humaine sert maintenant d'aliment à la multitude de petits animaux qui se repaissent de ton corps. Elle se démembre, et chacune de ses parcelles devient une forme nouvelle, plus petite et plus imparfaite que la tienne.

— C'est cela; mais il n'y a pas équivalence.

— Tu as raison. Car une notable partie du mort retourne aux éléments chimiques qui forment la masse de la terre. Il s'échappe de lui des gaz de différente sorte, des liquides et des sels, impropres à l'alimentation ; voilà ce que l'observation constate et c'est cela qui me faisait d'abord illusion, ainsi qu'à beaucoup d'autres.

— Justement. Mais que deviennent, selon toi, ces individus d'espèces inférieures, ces larves, ces vers qui, au bout de quelques jours, ont pullulé dans le cadavre et qui sont ici, comme je te le disais, assis en ce moment à tes côtés? »

Cette réflexion me causa une sorte de trouble; je crus un instant que ce monde puant et vorace, enfermé dans la peau de mon camarade, allait se jeter sur moi et me dévorer à mon tour. Je fermai les yeux et me bouchai le nez avec mon mouchoir. Il y eut un instant de silence. Enfin, ma volonté prit le dessus et je répondis :

« Mon cher camarade, quand un mort a séjourné un an dans la terre et qu'on fouille la place, on n'y trouve plus que des os. La chair a disparu ; les vers de la tombe ont disparu ; tous ces vivants ont été remplacés par un peu de terreau. Tu as pu voir en Grèce, dans les anciens tombeaux que nous avons ouverts, qu'après un temps plus long, le terreau lui-même et une partie des os disparaissent, ou que ceux-ci du moins ont perdu leur substance organique et ne renferment plus que des sels.

— Ainsi, la mort a pour conséquence finale le retour

de Tor^anisme à Tétat de combinaison chimique? Je le veux bien. Mais, entre ces deux extrêmes, que s'est-il passé selon toi?

— Je pense que les vers, après avoir dévoré du cadavre tout ce qui a pu leur servir, se sont jetés les uns sur les autres et se sont dévorés entre eux.

— Oui, mais pas si vite.

— Tu veux dire qu'ils ont d'abord mangé leurs morts. Mais comme, à chaque génération, une partie de la substance de ces morts se changeait en produits chimiques, le nombre des vivants a dû aller en diminuant ; celui qui a survécu a dû mourir de faim.

— C'est cela qui arrive ordinairement. Il ne te reste plus qu'à donner de ce fait une expression métaphysique.

— Cela n'est pas bien difficile. La forme humaine, en se démembrant, a servi d'aliment à des individus d'ordre inférieur. Ceux-ci se sont multipliés outre mesure, grâce à l'abondance de la nourriture et à leur propre fécondité. Puis leurs formes individuelles ont, à leur tour, servi à en alimenter d'autres, qui ont toujours été en diminuant; à la fin, de ce premier individu, qui était un homme, il n'est plus rien resté qui rappelle l'organisation et la vie.

— Voudrais-tu maintenant donner de l'ensemble de la vie individuelle une sorte de formule?

Formule générale.

— Cela n'est peut-être pas aisé. Pourtant je pourrais appliquer ici celle que de nombreuses expériences ont suggérée autrefois à feu mon camarade Guillemin et à moi, au sujet de l'électricité. Nous dirions donc : la forme individuelle a trois périodes, qui sont la période d'intensité croissante, l'état permanent et la période décroissante. La première va de l'état initial à l'état adulte ; la dernière

commence à la mort et finit par la réduction à Tétat chimique.

— Ne dis-tu rien de la vieillesse?

— Certainement ; quand elle est bien caractérisée, elle peut, dans une certaine mesure, être comprise dans la période décroissante. La perte lente d'un sens ou d'un organe, tel que Touïe ou la vue, les maladies du grand âge sont une sorte de mort partielle et anticipée.

— La théorie que nous venons d'établir s'étend-elle à tous les êtres vivants?

— A tous. Quant aux animaux, même les plus infimes, chez qui Tindividualité est la moins bien arrêtée, il n'y a pas de difficulté possible. Dans les plantes, les parties, comme nous l'avons observé, restent toujours plus ou moins indépendantes de l'individu total. Ainsi tu as vu bien des fois le tronc d'un arbre, abattu par la hache d'un bûcheron, pousser encore des rameaux pendant plusieurs années. Il est certain pourtant que cet arbre a perdu la vie et que, si on le replantait, il ne revivrait pas. Il est donc mort dans son ensemble; ses parties continuent de vivre sur lui de leur vie individuelle. Mais cette vitalité partielle finit par disparaître. Avec le temps la substance végétale de l'arbre s'altère et se décompose. Quelquefois, s'étant desséchée, elle conserve encore la figure d'une matière organique sans en avoir aucune des qualités vitales. Tels sont les vieux meubles, ces coffres égyptiens qui ont aujourd'hui cinq mille ans, ces troncs et ces feuillages qu'on trouve dans la houille et qui ont peut-être dix mille siècles d'existence. Mais, au fond, il n'y a plus dans tous ces débris aucune individualité réelle; ils n'en ont gardé que l'apparence et en quelque sorte l'empreinte. N'est-ce pas ton avis?

La sépulture.

— C'est bien mon avis. Mais je suis inquiet, non pour moi, mais pour vous, du projet qu'on a aujourd'hui de brûler les morts. Que deviendra leur forme individuelle?

— Mon Dieu, il y aurait peut-être là-dessus quelque chose à dire. Car c'est certainement la peur d'être subitement anéanti par le feu qui éloigne beaucoup de gens de la crémation. Ils devraient observer que l'habitude des riches a le même défaut et qu elle est plus dégoûtante.

— Quelle habitude veux-tu dire?

— Tu sais qu'ils enferment leurs morts dans des caisses de plomb bien soudées et qu'ils les descendent dans des caveaux. Ils s'imaginent que le mort s'y conserve. Il n'en est rien pourtant, car voici ce qui arrive. Les gaz contenus dans le cadavre de leur parent suffisent quelques jours à la respiration des nombreux vers qui s'y développent; mais enfin cet air s'épuise ou se corrompt. Tous ces petits vivants meurent asphyxiés et se pourrissent avec le mort. Au bout d'un temps plus ou moins court, la masse entière s'est changée en un liquide épais, infect et noir, dépourvu de toute trace de vie et bon pour empoisonner tous les organismes vivants. C'est dans cet état sans nom que furent trouvés des rois et des princesses de France, quand on jeta aux quatre vents du ciel, il y a bientôt un siècle, les sépultures royales de Saint-Denis.

— En effet, j'ai lu le rapport officiel, reproduit quelque part dans les œuvres de Chateaubriand.

— Certainement la crémation est plus propre. L'embaumement des anciens Égyptiens était bien une sorte de crémation sans feu, obtenue par des réactions chimiques ou balsamiques. Le procédé le plus naturel est de laisser les morts pourrir sur la terre ou sur des tours à la façon

des Perses. Mais que nous importe, puisque, un peu plus vite ou plus lentement, la période de destruction doii toujours venir, comme sont venus la période d'accroissement et l'état d'équilibre?

— Puisque le feu, la terre ou l'air sont pour toi des agents de destruction dont l'emploi est indiflférent, tu crois donc qu'il ne reste rien de nous après la mort?

— Je ne dis pas cela, mon ami, et je n'ai pas la pensée de te désespérer, en ce moment moins que jamais. Seulement, puisque cette rencontre nous a donné l'occasion de nous entretenir de ces choses, le mieux n'est-il pas de prendre les choses comme elles sont et de ne pas remplacer la réalité par des illusions inutiles ?

— Tu as raison, mais j'ai peur. »

Page 1