Épilogue
En ce moment, ce malheureux corps presque sans vie commença de trembler si fort qu'il semblait arrivé à son dernier moment. La peur me prit à mon tour, et je sentis dans mes muscles les mouvements d'une personne qui va prendre la fuite. A cette heure de la matinée il passait beaucoup de gens qui traversaient le jardin pour se rendre à leurs affaires. Quelques femmes aperçurent ce corps si blême, tel que celui d'un homme qui s'évanouit. La curiosité les attira et en peu d'instants il y eut autour de nous une foule anxieuse qui nous regardait sans savoir que faire.
«On se rassemble, lui dis-je. Les gardiens du jardin vont venir et feront quelque sottise. N'es-tu pas d'avis que nous partions?
— Oui, dit-il; allons-nous-en; je te conduirai. » Nous nous levâmes et, brusquement, il se dirigea vers
la porte de la rue Vavin. Il marchait de la façon la plus
VISION DE LÀ VIE ET DE LA MORT d3
m^;al6, comme un homme ivre. Il m'était impossible de me tenir à ses côtés. Il allait à droite, à gauche, avançait tout à coup de plusieurs pas, s'arrêtait soudain, chance* lait, tournait sur lui-même comme autour d'un axe et répandait sur son passage une odeur qui faisait boucher le nez aux passants. On le regardait avec curiosité. Mais, comme à cette heure chacun va à son travail, on ne s'arrêtait pas. Ainsi nous atteignîmes la porte du cimetière Mont-Parnasse. C'est là qu'il voulait me conduire.
En vieux Parisien, il en connaissait parfaitement les détours. De sorte qu'en peu de moments nous fûmes sur le bord de la fosse où on l'avait enterré quelques jours auparavant. Il s'assit sur la pierre d'un tombeau voisin et me fit signe de prendre place devant lui, sur une autre sépulture. La fosse toute grande ouverte nous séparait.
« C'est ici le terme, » dit-il.
Je ne pus répondre, tant ce voyage extravagant du jardin des vivants à celui des morts avait troublé mes sens. Il y eut quelques minutes de silence, pendant lesquelles je tenais mon visage entre mes mains, comme pour reprendre le fil de mes idées. Quand je relevai la tête:
« C'est ici le terme, répéta-t-il. N'as-tu plus rien à Oie dire ou à me demander? Hâtons-nous, car l'instant approche.
— Cent problèmes s'agitent dans mon esprit, lui dis-je, 6t je ne sais par où commencer. Mais deux surtout me préoccupent. Nous n'avons pas dit un seul mot de l'âme ^i de la pensée; et nous n'avons pas non plus examiné dans quelles relations nous sommes avec le reste de Vunivers. Avons-nous encore le temps de nous en entretenir tous deux?
— Non, répondit-il. Je ne puis demeurer ici qu'un ins- ^t. Les vivants innombrables dont je suis rempli, et
entre lesquels ma vie individuelle est maintenant partagée, sont fatigués du voisinage de Tair. Cette fosse les" attire. Il me devient impossible de leur résister, car ce sont eux qui sont les maîtres. Mais dans ce chanip des morts tu trouveras des hommes que tu as connus et que tu peux consulter. Parmi les savants qui reposent ici, beaucoup avaient des idées opposées aux miennes; mais presque tous étaient des hommes affables et toujours prêts à communiquer leur science aux autres. Tu ne les trouvera:? pas rebelles.
— Mais comment puis-je m'entretenir avec eux, puisqu'ils sont morts et anéantis depuis longtemps?
— Retire ce mot d'anéantis. Ils le sont moins que tu ne le crois, puisque leur pensée vit toujours. Tu iras là où ils sont ensevelis. Tu les appelleras à voix basse, à voix très basse. Tu colleras ton oreille à la pierre comme on fait pour un téléphone. Tu entendras ces mots : Qui es-tu ? Et tu répondras : Ami. Alors tu t'assiéras sur la pierre et tu auras avec chacun d'eux une conversation aussi longue qu'il te plaira. La nôtre est finie. Quand tu voudras de nouveau m'entretenir, tu feras comme pour eux; mais ce sera plus difficile, parce que ces hommes ont été bien supérieurs à moi et leur pensée est plus vivante que la mienne.
— Puisque tu nous quittes, repris-je, je voudrais pourtant te dire un dernier adieu et te charger, si cela est possible, d'un souvenir d'affection pour ta mère.
— Les morts ne se rencontrent pas, me dit-il. Leur individualité terrestre ne franchit pas les parois de cette fosse. Ils vont tous confondre leurs éléments dans le sein de cette mère commune qui est la terre. Mais ton souvenir pour celle qui m'avait donné la vie me remplit de suavité au dernier moment. Adieu. »
Il voulut me tendre la main par-dessus la fosse. Son
bras ne put s'allonger; il retomba et entraîna tout le corps dans la profondeur. La masse informe disparut dans l'obscurité ; la terre fraîchement remuée le recouvrit d'un premier linceul. Alors j'appelai deux ouvriers qui travaillaient à des tombes voisines et qui rétablirent celle d'où mon vieux camarade s'était échappé. Je ne pus quitter cette place sans lui dire encore quelques mots :
« O mon ami ! voilà donc ce que tu es devenu après soixante-cinq révolutions du soleil. Ton enfance s'est passée aux champs, tu as étudié et voyagé; tu étais pour nous un joyeux camarade; ta jeunesse a été heureuse et chantante. Tu n'as pas rempli les conditions ordinaires de la vie humaine, puisque tu n'as pas eu de femme et que tu n'as ressenti ni les joies, ni les terreurs, ni les déboires de la paternité. Mais tu as consacré ta vie à ta vieille mère; ton choix n'a pas été mauvais. A présent tu retrouves la mère universelle qui nous enfante tour à tour. Te voilà rentré dans le sein de la grande Aditi. Estce pour toujours? Ou bien cet atome central, dont nous venons de nous entretenir, se fera-t-il un nouveau corps ? Si cela doit être, dors en paix jusqu'au retour. »