LE COMMENCEMENT DE LA VIE
Prologne : apparition tardiTe de la Tie.
Avant de disparaître, mon camarade s'était fait une dernière illusion : on n'évoque point les morts ; ils restent sourds à notre appel. Le sachant bien, je ne suivis point un conseil inutile. Plusieurs fois je passai devant les tombeaux d'hommes illustres, mais sans leur donner autre chose qu'un souvenir et un salut. Chaque fois, il me semblait que quelque réflexion utile s'échappait de ces sépultures et m'invitait à méditer de nouveau sur le problème de la vie. En effet, mon camarade et moi, nous n'avions rien dit de la pensée, qui semble pourtant jouer dans le monde un rôle assez important. Nous avions étudié jadis et enseigné la psychologie de l'école; chez les philosophes de la Restauration, comme dans l'Église, on attribuait à la pensée la première place dans l'univers. On démontrait, après Platon, que la pensée pure était l'origine détentes choses; on réfutait Aristote réduisant le rôle de Dieu à celui de cause finale et le définissant
« la pensée qui se pense elle-même ». Tout cela demandait à être examiné. C'est là -dessus que je résolus de méditer, au lieu d'en entretenir les grands morts que mon camarade m'avait recommandés.
En parcourant les allées du cimetière, je me demandais ce qu'était devenue la pensée de tous ces gens dont les tombeaux s'étaient entassés dans un si petit espace. Nulle réponse ne venait à mon esprit. Sur les pierres sépulcrales on lit de nombreuses inscriptions : mais elles expriment la pensée des parents du mort, et non celle du mort luimême. Il y a des citations de la Bible ou de quelque autre livre, des noms, des dates, des titres de noblesse, des listes de décorations obtenues par le mort, de fonctions qu'il avait remplies, des paroles d'adieu ou d'espérance, parfois des affirmations chimériques sur l'autre vie, parfois aussi des mensonges. Mais ce mort que voilà, dont il ne reste plus que les os, pense-t-il encore? où est sa pensée? quelle région habite-t-elle ? que fait-elle? A cela nulle réponse. On a soudé le cadavre dans un coffre de chêne et de plomb; on l'a descendu dans un caveau profond ; on l'a invité à dormir en paix jusqu'à la résurrection des moAs. Les parents et les amis se sont retirés en détournant la tête et, pleurants, lui ont dit adieu. Illusion : le mort n'a rien entendu. Il ne dort pas, il se détruit. Ses sens ne sont pas engourdis, ils ont disparu avec les oi^anes. Il n'y a plus ni cœur pour s'émouvoir, ni cerveau pour raisonner ; ces machines, dont l'atome central s'était pourvu durant la vie, se sont disloquées; le silence s'est fait. Il n'y a plus rien ici qui décèle la présence d'un être pensant. Pulvis est.
Il faut donc lever les yeux, sortir de ce désert de la mort et chercher la pensée parmi les vivants.
Plein de ces réflexions, je suis parti pour m'enquérir auprès des hommes de science et dans leurs livres. Je me
persuadais qu*ils pourraient me fournir plus de lumières réelles que nos philosophes et qu'ils me sortiraient du vague où les discussions scolastiques m'avaient laissé. J'ai donc interrogé les sciences positives qui, de près ou de loin, ont trait au problème de la vie, et j'en ai reçu des réponses utiles que je vais résumer ici. J'en ai retranché, autant qu'il a été possible, les hypothèses que l'observation n'a pas encore bien confirmées, et je m'en suis tenu aux faits sûr lesquels il ne reste plus aucun doute. Rangés en séries naturelles, ils montrent que la vie et la pensée ont apparu fort tard dans le monde que nous habitons, et ils nous permettent de nous reporter en esprit à la longue période qui avait précédé.
Moyens d'analyse céleste : les lunettes, l'analyse spectrale,
la photographie.
En effet, la connaissance du ciel s'est étendue et s'est précisée de nos jours, grâce à trois puissants moyens d'investigation, les lunettes et les télescopes, l'analyse spectrale et la photographie. Les lunettes, montées sur des cercles divisés en parties très petites et garnies au dedans de fils très déliés, ont permis de mesurer les diamètres des astres, les variations de leurs mouvements et de leurs distances, avec une exactitude que l'ancienne astronomie n'avait pu obtenir. Leur pouvoir grossissant et celui des télescopes à miroir ont fait découvrir les satellites des planètes, une foule de planètes nouvelles, les taches du Soleil, ses atmosphères et ses protubérances. On a distingué plusieurs sortes de nébuleuses. La Terre s'est trouvée enfin définitivement mise à son rang et classée parmi les planètes qui circulent autour du Soleil. Les étoiles sont restées presque toutes inaccessibles aux mesures angulaires; on a mesuré cependant quelques parallaxes, on a
étudié vingt-six étoiles doubles et calculé la période de cent trente étoiles variables (1).
L'analyse spectrale est fondée sur ce fait que toute molécule matérielle émet autour d'elle un système particulier d'ondes lumineuses en relation avec sa nature chimique. Réciproquement, tout rayon de lumière élémentaire répond à la composition chimique du corps d'où il émane. Il est représenté par une raie qui, dans le spectre lumineux, occupe toujours la même place, que cette raie soit ou non colorée.
On a donc pu faire l'analyse chimique des astres et reconnaître le point de son histoire où chacun d'eux est parvenu. On a constaté dans le Soleil, les planètes, les comètes, les étoiles et les nébuleuses, les mêmes éléments matériels que dans la Terre. Ainsi s'est affirmée Tunitë de composition du monde visible et l'universalité de la loi de gravitation.
Avec des instruments photographiques perfectionnés, un phénomène céleste est reproduit par une série d'images dont chacune est prise en un cent-millième de seconde; on en suit pas à pas le développement, résultat que la rétine de notre œil est hors d'état de fournir. Ainsi se sont fixées en séries continues les images du Soleil, de la Lune, des éclipses, des occultations, des comètes, même de certaines nébuleuses, malgré leur faible éclat.
Ces faits, rapprochés de ceux que constatent les autres sciences, surtout la physique, la chimie et la géologie, ainsi que des formules de la mécanique, ont conduit à des
(1) SiriuB, la plus belle étoile du ciel, a un diamôtre apparent maximum de 1/50 de seconde angulaire; une parallaxe maxima de 2/10 de seconde. Cela donne en distance mi ni ma 535,000 diamètres moyens de Torbite terrestre; en surface minima 144 fois la surface du Soleil. Un boulet, faisant 500 mètres par seconde de temps, mettrait plus de 6 millions d'années à atteindre Sirius.
Cette étoile double contient de Thydrogène, du sodium, du magnésium, du fer.
TABLEAU DE hk VIE 73
conclusions sur lesquelles il ne reste guère de doute aujourd'hui.
La science, ou, pour mieux dire, Tesprit humain, est dans la nécessité logique de s'enfoncer de plus en plus et sans arrêt dans les profondeurs du temps et de l'espace, puisque l'espace et le temps n'ont pas de bornes. La science moderne atteint des objets situés à des millions de lieues et des phénomènes accomplis il y a des millions d'années. Elle avance toujours.
Genèse da ciel.
Donc, il y a des millions d'années, la matière qui devait former les corps célestes n'était qu'un chaos fluide et incandescent, où régnaient des courants et où s'exerçaient des attractions mutuelles, avec des tournoiements d'une extrême lenteur. En vertu de la gravitation, ces mouvements allaient s'accélérant ; la masse immense se brisait. 11 se forma des centres, autour desquels les matériaux se réunirent, se condensèrent suivant leurs propriétés chimiques et se distribuèrent d'après leurs densités.
Quand une portion de matière cosmique était gazeuse et ne contenait pas d'éléments chimiques pouvant devenir solides ou liquides, elle restait énorme, s'arrêtait dans son développement et devenait une de ces nébuleuses que nous nommons irrésolubles. Dans celles-ci, l'analyse spectrale n'a découvert que des gaz, tels que l'hydrogène et l'azote (1).
Si le lambeau cosmique contient des matières pouvant devenir liquides ou solides, mais dispersées dans une masse gazeuse, ces matières se réunissent peu à peu en
(1) On a liquéfié et même solidifié des gaz, tels qae Thydrogène et Tacide carbonique, mais dans des conditions artificielles de pression et de refroidissement que le monde connu de nous ne comporte pas.
amas nombreux et petits; l'astre est comme granuleux. Sa transformation n'est pas arrêtée; elle est seulement ralentie par l'obstacle que le milieu gazeux lui oppose. Telles sont, dans leur état présent, les nébuleuses résohibles : leur masse est gazeuse et les lunettes y découvrent une multitude innombrable de petits corps arrondis, qui ne se. sont point encore groupés pour former un astre.
Dans une troisième espèce de corps célestes, les matériaux solides ou liquides l'emportent sur les gaz ; ils se sont groupés autour de deux centres; ils ont produit deux corps arrondis, accouplés, circulant autour d'un foyer commun. Ce sont les étoiles doubles. Les vingt-six, étudiées jusqu'à ce jour, font leur révolution suivant les formules de la mécanique, dans des temps compris entre quinze et mille cinq cent soixante-dix-huit années; la révolution de Sirius est de quarante-neuf ans.
Ici interviennent les densités. En effet, quand le tournoiement a lieu dans un amas de densité uniforme, il n'y a pas de noyau central. Toute la masse obéit aux seules lois de la mécanique et, en se condensant par le refroidissement, prend la figure d'un ou de plusieurs anneaux concentriques. L'anneau peut d'ailleurs tourner autour d'un centre vide ou d'un corps globuleux. Tel est le cas des anneaux de Saturne et de la nébuleuse annulaire de la Lyre.
Reste le cas où les matériaux cosmiques sont de densités plus ou moins nombreuses. Avec le temps, la masse, d'abord uniforme, se partage en anneaux tournant tous dans le même sens. Chaque anneau est nébuleux ; mais les matériaux divers dont il est composé tendent à se grouper autour d'un ou de plusieurs points de son épaisseur; l'anneau s'amoindrit, se brise et revêt enfin la forme sphéroïdale d'une planète. Si l'astre, en voie de formation dans un anneau, fait sa révolution autour d'un centre
vide, la force centrifuge continue de rassembler les matériaux les plus denses sur le pourtour extérieur de Tanneau et la rotation de Tastre a lieu dans le même sens que sa révolution. Si, au contraire, le centre était déjà occupé par un corps de masse prépondérante, son attraction réunissait les matériaux les plus lourds vers le bord intérieur de l'anneau et la planète tournait enfin sur ellemême d'un mouvement rétrograde. Tel est le système solaire. Son étude analytique prouve que la masse actuelle du Soleil n'existait pas encore au temps où sont nées les planètes comprises entre lui et Saturne. Cette masse est devenue prépondérante dans la période où Saturne s'est formé, avec son cortège de huit satellites et de deux anneaux. Uranus et Neptune, ayant, ainsi que leurs satellites, leurs mouvements propres rétrogrades, sont postérieurs en date au Soleil. Avec le temps, ce dernier s'est grossi de presque tous les matériaux compris dans le lambeau primitif. Représentons le système solaire par QQ poids de 700 kilogrammes; le Soleil à lui seul en prendra 699; il n'en restera qu'un, à partager entre les 253 planètes connues et leurs satellites.
Les Comètes.
Les transformations du ciel ont pour cause principale le refroidissement, qui suit toute réaction chimique accomplie. D'autre part, les comètes nous font voir comment la chaleur peut aussi contribuer au dédoublement de la matière sidérale. Quand une comète est encore très éloignée, elle ressemble à une nébuleuse de forme ronde. A mesure qu'elle approche du Soleil, elle s'allonge vers cet astre et en sens opposé; plus près encore, elle se crève aux deux bouts, lance en arrière une queue ou fusée de matière raréfiée et une autre en avant;
mais celle-ci est repoussée par le Soleil, se retourne et va se joindre à la queue. La queue s'allonge en approchant du Soleil et atteint parfois une étendue de trente ou quarante millions de lieues, sur une épaisseur de quarante à cinquante mille. Souvent il y a deux ou trois queues partant du même noyau ; la plus droite s'avance la première, elle est d'une légèreté extrême et d'une énorme longueur. La plus recourbée est la dernière, elle est formée de matériaux plus denses. Ces traînées de matériaux sortent du corps de la comète; les plus lourds sont disséminés le long de l'orbite; les plus légers sont projetés avec une effroyable vitesse et transformés en nébulosités impalpables. Un milligramme d'aniline colore cent litres d'alcool : cette diffusion peut être comparée à celle de la matière cométaire. Enfin, il arrive que l'action désagrégeante du Soleil brise une comète en morceaux, comme cela s'est produit pour la comète de Biela; à la fin de novembre de l'année 1872, elle s'est résolue en une multitude d'étoiles filantes; étant à Athènes, j'ai assisté à ce magnifique et imposant spectacle d'un bouquet d'artifice composé d'étoiles. L'explosion s'est produite de nouveau en 1885, avec plus d'intensité.
Le Soleil.
Voici comment est constitué le globe central, l'énorme Soleil. Son noyau n'a jamais été vu, mais contient sans aucun doute les parties les plus pesantes, à une haute température. Ce sphéroïde est couvert d'une enveloppe de matière fiuide, très mobile, grenue, à laquelle on a donné le nom de photosphère à cause de la lumière qu'elle répand; c'est en effet la partie la plus éclatante du Soleil. Sur sa superficie s'étend une couche de vapeurs métalliques, lourdes et brillantes. La troisième enveloppe, qu'on
a nommée chromosphère^ est faite d'hydrogène incandeaœnt. EnfiD, une quatrième couche formée du même gaz extrêmement raréfié a reçu le nom de couronne; elle se distingue à sa lumière douce et veloutée, dans les éclipses totales de Soleil ; son épaisseur atteint cent soixante mille lieues.
Tout cet ensemble est agité de mouvements violents. La rotation de la masse solaire sur son axe s*opère avec des vitesses qui varient d'une tranche à une autre; il en résulte, des tourbillons. La photosphère laisse passer des jets incandescents de magnésium, de calcium et de sodium, dont la hauteur est souvent de trente mille lieues et qui vont se perdre dans la couronne. Ces fusées ascendantes, dont les produits tombent sur la surface de Tastre pour remonter encore, troublent les amas sphériques de la photosphère, les étirent, les déforment, leur impriment des mouvements de haut et de bas et des tournoiements. L'unité de la photosphère se trouve brisée ; des parcelles se groupent autour de centres particuliers d'attraction, se rassemblent en nuages métalliques, forment des chapelets et une sorte de réseau, continuellement déchiré par \9& éruptions.
Une énorme chaleur s'est accumulée dans le Soleil, lors de la condensation des matériaux dont il s'est formé. Si Ton prend pour unité la chaleur qui, en une seconde, élève d'un degré centigrade la température d'un litre d'eau, le Soleil émet dans le même temps un nombre d'unités ^al à 113,344 suivi de 18 zéros. À présent le Soleil ne grossit plus, puisque les mouvements des planètes ont une durée constante; il rend peu à peu cette < haleur accumulée, il se refroidit ; son refroidissement est atténué par les mouvements internes de sa masse et régularisé par ses enveloppes.
Notre monde est soumis avant tout aux forces physiques
et aux lois des réactions chimiques connues de nous, lois qui régnent dans l'univers entier et ne sont que l'expression idéale de la nature des choses. Or, nous n'avons pas d'exemple d'un organisme vivant compatible avec ces hautes températures et nous avons le droit d'affirmer que la vie ainsi entendue n'existe pas dans le Soleil.
Lei Planètei.
Les habitants du système solaire sont dans les planètes. Si Ton prend pour type la Terre, on y retrouve en petit les mêmes phénomènes que dans le globe central : un noyau de haute température, d'où s'échappent, au travers d'une croûte superficielle, des jets de matières incandescentes, surtout de vapeur d'eau ; ce sont les volcans ; une épaisse enveloppe gazeuse, dans les basses régions de laquelle se meuvent des nuages. Ces masses légères, suspendues, sont d'abord soulevées à l'état de gaz par l'action désagrégeante de la chaleur solaire; puis ces gaz se condensent en vésicules ou en gouttes, ayant chacune son centre de gravité; une pluie tombe sur le sol, i>our y subir une nouvelle évaporation. L'enveloppe gazeuse, qui est à la fois la photosphère et la couronne de la Terre, subit d'une autre manière l'influence de l'astre incandescent : comme le corps des comètes, la chaleur du Soleil distend notre atmosphère, la rend plus légère dans certaines parties, en rompt l'équilibre, précipite les vents et les tempêtes. C'est une agitation violente et sans fin ; la Terre n'est pas un lieu de repos.
Le nombre des corps célestes jusqu'ici reconnus par les astronomes et qui se sont condensés dans la nébuleuse solaire primitive, ce nombre est considérable. Sans compter les comètes, dont beaucoup ne reviennent jamais, ni les corpuscules météoriques dont la multitude est incal-
TABLBAU DE LA ViU 79
calable, nous connaissons huit grandes planètes, accom* pajgnées de vingt satellites et de deux anneaux, et deux cent quarante-cinq petites planètes comprises entre Mars et Jupiter. Il y a donc eu dans la suite des siècles un grand démembrement du lambeau primitif; et comme le Soleil avec son cortège tourne autour d'un autre centre plus puissant que lui, le système solaire tout entier n'est loi-même qu'un fragment d'une masse indivise plus ancienne, plus vaste et plus incandescente encore. Il n'y a de limite ni au temps, ni à l'espace, ni à l'intensité des phénomènes. Il n'y a de constant que leurs sommes et ces sommes sont infinies.
La Terre.
Le volume de la Terre est aujourd'hui très petit, en comparaison de ce qu'il fut au temps où il ne formait avec les autres éléments du système solaire qu'une seule masse de vapeurs ardentes. Quand la portion terrestre de cette masse s'est isolée et qu'elle a commencé à se refroidir, les parties lourdes sont allées au centre, les parties légères à la circonférence. En outre, les matières volatiles se sont séparées les unes des autres, à mesure que la température favorable à leurs combinaisons se produisait. Les corps qui se sont formés les premiers sont ceux que la chimie appelle corps simples; corps certainement composés, mais dont les éléments ont jusqu'à présent résisté à l'analyse. Les matières qui se combinent facilement ont ensuite donné naissance aux sels et aux autres comi>08é8 que nous trouvons dans les roches d'origine ignée, à l'eau qui enveloppa la terre d'une immense vapeur et aux gaz dont l'atmosphère est formée.
Le refroidissement se continuant, la vapeur d'eau se condensait dans la partie haute de l'air et retombait
liquide sur le sol encore chaud ; là elle se vaporisait de nouveau et passait par cette alternative toujours répétée. Des mers et des rivières se formaient, et les eaux en s'écoulant entraînaient vers les bas-fonds les sels solubles et les matières délayées. A la longue, tous les éléments que Teau put dissoudre furent rassemblés par elle dans ses réservoirs; les mers continrent une énorme quantité do sodium, métal qui domine aussi dans certaines parties du Soleil. Ces phénomènes se continuent encore aujourd'hui, mais vont sans cesse en diminuant, parce que Teau des nuages, en montant de la mer, est distillée et n'entraîne pas dans sa vapeur les sels axes que la mer contient. C'est pourquoi la Terre tend à se dessaler et à s'aplanir. Quand la plus grande partie des matières solubles eut été dissoute et entraînée au sein des mers, les nouveaux réservoirs, les lacs et les rivières furent de l'eau douce, et il se produisit de la sorte deux milieux différents pour les êtres vivants qui naîtraient plus tard.
La croûte formée à la surface du globe, qui se refroidissait, était crevassée et boursoufflée. Les débris de ses matières solides et souvent friables, entraînés par les eaux de la pluie, se rassemblaient dans le fond des lacs et des mers. Ainsi se formèrent des dépôts de nature diverse, en couches horizontales et superposées. Ces couches ne restaient pas toujours en repos ; poussées en dessous par les agitations violentes de la matière ignée, elles étaient brisées, soulevées obliquement, redressées même et mises de champ. A ces agitations, causées par les tournoiements et les réactions chimiques de la matière centrale, s'ajoutaient les effets du refroidissement général, qui contractait le globe tout entier. A chaque bouleversement, les eaux liquides étaient rejetées de leurs réservoirs et se précipitaient boueuses dans des cavités nouvelles. Là elles formaient d'autres dépôts.
tABLBAU DE LA VIE 81
Le nombre des principales espèces minérales reconnues dépasse quatre cents. La Terre est ainsi parvenue à rétat de désagrégation, d'analyse, où nous la voyons aujourd'hui. Descartes dit : c'est un soleil éteint ; en réalité, c'est un petit soleil à moitié refroidi. Le noyau est maintenu à une haute température par son enveloppe de pierre et de terre, peu perméable à la chaleur. Cette enveloppe d'épaisseur inégale est rugueuse et âpre : les plus hautes montagnes ont d'altitude la quatorze-cent-quarantième partie du diamètre du globe (1). La seconde enveloppe est formée de protoxyde d'hydrogène, matière dont les éléments abondent dans le Soleil ; l'eau est solide aux deux pôles, liquide dans le reste des mers, dans les lacs et les rivières, gazeuse dans l'atmosphère. Les inégalités de l'enveloppe solide font que la couche d'eau est discontinue; une partie imbibe les terres et les rochers; une autre occupe les cavités souterraines; une troisième partie est rassemblée dans les réservoirs ; le reste circule en vapeurs, en nues et en pluie dans l'épaisseur de la troisième enveloppe, 'qui est l'atmosphère gazeuse où s'agitent les vents.
AcilonB coimiqnes.
De grandes influences cosmiques s'exercent sur notre planète. Par les courants électriques qui circulent en elle, ses deux pôles sont pour ainsi dire rendus lumineux, grâce aux aurores boréales. Par la rotation, ses enveloppes fluides sont chaque jour déformées et soumises à des marées montantes et descendantes. Toute sa surface exécute des mouvements alternatifs de dilatation et de contraction
(1) Le rayon moyen de la Terre est ëralué à 6,367,000 mètres environ. Le Oaortsankara, dans THimâlaya, a 8,840 mètres de hauteur au-dessus de la mer; le quotient = 720.
en présence ou en l'absence du soleil. La même cause évapore, liquéfie ou glace une portion notable de son enveloppe aqueuse. Enfin elle est tout entière entraînée dans une trajectoire elliptique autour du Soleil. Pas une seule parcelle de notre sphère n'est immobile. Au contraire, si Ton en choisit une seule, celle qui paraîtra la plus fixe, et si, tenant compte des mouvements célestes, des réactions géologiques, physiques, chimiques auxquelles cette particule si stable est soumise, un très habile calculateur cherche à exprimer mathématiquement la courbe absolue qu'elle décrit dans Tespace, il renoncera bien vite à une entreprise supérieure à toutes les forces de l'esprit humain.
Toutefois ces mouvements, auxquels pas une molécule de l'univers n'échappe, ne sont pas la vie organique. Ils sont coordonnés suivant des lois résultant de la nature des corps et de leurs rapports nécessaires ; ces lois sont toujours obéies. Nul atome chimique ne possède en soi une initiative qui lui permette de s'y soustraire ou de les tourner à son profit, ne fût-ce qu*un moment. La géologie nous fait savoir que les premières croûtes formées à la surface du globe ne contenaient encore aucun être vivant. On ne rencontre pas trace de vie dans les basaltes, les trachytes, les diorites, la serpentine, le granit, le porphyre, non plus que dans les matières vomies par les volcans. Nous savons aussi par expérience qu'un être vivant ne résiste pas à une certaine chaleur; vers 100 degrés l'eau qu'il contient s'évapore; plus haut, les autres corps dont il est composé se séparent et entrent dans des combinaisons chimiques plus stables; de son organisme il ne reste qu'un peu de charbon, quelques sels, de la vapeur d'eau et des gaz. Or, nous voyons, par les roches ignées, dont la composition chimique nous est connue, que la température de la Terre, au temps où elles se sont
formées, excluait absolument la vie organique. La Terre a donc été inhabitée, comme aujourd'hui le Soleil, jusqu'au jour où sa surface s'est trouvée assez froide pour admettre des combinaisons vitales et la formation d'organismes.
A]iparition de la vie; tnccestion des etpecet animilM
et Tégétalet.
La plante a-t-elle précédé l'animal? on l'ignore. A la limite de la période chaude et de la période sédimentaire, il s'est produit certainement une multitude innombrable d'organismes très simples, qui ont entièrement disparu, faute de parties solides. Le plus vieux terrain de sédiment porte le nom de cambrien à cause de l'ancien nom du pays de Galles, où on l'a étudié d'abord. Ce terrain, formé au fond des eaux, contient des polypiers; les polypes comptent parmi les animaux très simples, mais ont audessous d'eux les microzoaires. En outre, le terrain cambrien contient aussi des brachiopodes , mollusques à coquille, d'une structure avancée. Si les espèces ont paru l'une après l'autre dans leur ordre de perfectionnement organique, ces mollusques supposent avant eux une chaîne déjà longue, dont les anneaux n'ont pas été retrouvés (1). Le terrain silurien^ qui vient le second, se compose en grande partie de cailloux longtemps ballottés par les eaux, de grès siliceux, de quartz, de schistes; outre les polypiers, il contient diverses espèces de mollusques et des crustacés trilobites, sorte dïnsectes habitant les eaux. Les plus anciens végétaux ont été trouvés dans les terrains de la troisième époque, dits terrains dévoniensy du pays de Devon en Angleterre. Ces végétaux ont formé
(1) On a, en effet, découvert des animaux dans des couches plus anciennes que le terrain cambrien.
84 I^REMIÈRE PARTIS
plus tard les couches d'anthracite, houille primitive presque minéralisée; l'anthracite contient des fougères, des calamités et d'autres végétaux assez avancés, que des végétaux plus rudimentaires et plus destructibles ont du précéder. A côté de ces plantes, le même terrain, composé de grès, de schistes, de cailloux roulés et aussi de calcaires, renferme des espèces nombreuses d'animaux, des mollusques à une et à deux valves. C'est dans le terrain dévonien qu'apparaissent les plus anciens vertébrés; ce sont des poissons.
Vient ensuite la houille, précédée de couches de calcaire et de grès. Elle contient peu de coquilles, mais elle est toute faite de végétaux, où dominent les fougères, les équisétacées (calamités), les lycopodes gigantesques, et où se voient aussi des conifères; les espèces des poissons se multiplient, surtout les poissons qui se rapprochent des mollusques, les squales, les esturgeons et ceux qui annoncent les sauriens. Les plus anciens reptiles sont dans le terrain pénéen^ qui succéda au terrain houiller. Les plus anciens oiseaux sont de la même époque et se retrouvent dans le nouveau grès rouge.
Une longue période semblait naguère s'être écoulée entre Tapparition des oiseaux et celle du plus ancien mammifère connu (1). Cette période fut agitée par le déplacement des mers au fond desquelles se déposèrent le calcaire à coquilles, les marnes irisées et le lias. Le lias est la couche inférieure de l'ét^^e appelé jurassique^ étage qui contient quatre autres couches superposées. La plus basse de ces dernières, appelée grande oolithe^ parce que les pierres y sont comme formées de petits œufs, con-
(l) On a trouvé des mammifères dans le nowoeau grès rouge, dép6t secondaire pënéen qui a succédé au terrain carbonifère. On y a trouvé aussi des empreintes de pieds d'oiseau. Le einge ee trouve déjà dans le terrain miocène, étage moyen du système tertiaire.
tient quelques mammifères de l'organisation la plus imparfaite; ce sont des marsupiaux. Il faut franchir tous les degrés du terrain crayeux et atteindre les dépôts tertiaires pour trouver des mammifères de tout ordre et en très grand nombre. Cet étage tertiaire comprend le terrain de Paris, la mollasse, sorte de grès mal aggloméré, et les couches subapennines. Le singe paraît un des derniers, et enfin l'homme dans le terrain quaternaire, qui com-
prend les alluvions anciennes et modernes.
Les générations des plantes avaient suivi la même marche que celles des animaux. Il n'y eut à l'origine que des végétaux cellulaires, sans organes spéciaux pour se nourrir et se reproduire. Les végétaux à sexes distincts, mais à graines nues, apparaissent dans le terrain houiller, qui est le quatrième des dépôts de sédiment formés au fond des eaux. Mais ces plantes, quoique simples, n'ont été abondantes que longtemps après. De même les monocotylédones se sont montrées d'abord peu nombreuses et ne se voient clairement qu'à l'époque de la craie. Les dicotylédones sont plus tardives encore et n'apparaissent que dans les couches tertiaires.
Résumé : l'arbre de la vie.
Ce tableau résumé, dont le détail se trouve dans tous les livres de géologie, montre que les formes vivantes se sont produites les unes après les autres, se perfectionnant toujours. Le perfectionnement consistait dans l'acquisition d'un oi^ane nouveau ou plutôt dans le partage d'un organe complexe en deux organes différents, par conséquent d'une fonction vitale en deux fonctions. Ces transformations s'opéraient par séries : chaque organisme nouveau, qu'il fût animal ou plante, se produisait à la suite d'un bouleversement géologique et d'un changement dans les
milieux. Ce changement était lié à des causes astronomiques ou, pour mieux dire, cosmiques, agissant depuis Torigine et sans interruption. Parmi ces causes on peut citer l'obliquité de Taxe de la Terre qui produit les saisons ; la rotation de ce globe qui produit les jours; son renflement équatorial d'où naît la précession des équinoxes et la périodicité du déplacement des eaux ; les attractions du Soleil et de la Lune et les déformations qu'elles causent dans les parties fluides de la Terre; le refroidissement général des planètes, de leurs satellites et du Soleil luimême; comme conséquences de ce refroidissement, les vapeurs métalliques incandescentes changées en oxydes et en sels, les autres vapeurs se liquéfiant, les eaux coulant sur les inégalités du sol et se rassemblant pour former les lacs, les mers et les amas glacés des deux pôles. Enfin, apparut la vie, quand la surface de la Terre eut une température assez basse. Alors l'équilibre put s'établir entre la chaleur interne des organismes et celle du milieu où ils étaient plongés. A 100 degrés l'eau est en vapeur. A 75 les matières organiques sont cuites dans leurs propres liquides ou dans l'eau qui les entoure. Il y a peu d'exceptions.
A l'équilibre de la température se joignirent d'autres conditions qui durent être remplies et ne le furent que successivement. En effet, les premiers organismes, par leur simplicité même, purent naître et se développer dans des milieux non encore organisés. Quand des êtres vivants moins rudimentaires apparurent, ils se nourrirent en absorbant la matière déjà élaborée dont le corps des premiers était fait. Les vivants commencèrent à se manger les uns les autres. Ainsi la Terre se peupla d'espèces toujours nouvelles, rendues possibles par le refroidissement progressif des milieux et par la fécondité d'espèces déjà existantes, que les nouveaux venus dévoraient. Cela fut vrai
pour les plantes comme pour les animaux. Il y a des animaux qui ont pour aliment les végétaux les plus simples. Ces mêmes végétaux morts font un terreau où croissent des plantes d*ordres supérieurs. Ces belles plantes sont broutées par des animaux plus parfaits, tels que les ruminants ; les ruminants sont mangés par les carnivores et finalement par Thomme, qui utilise à la fois le règne animal et le règne végétal, présents ou fossiles. Les excrétions et les restes des corps organisés forment Thumus sur lequel croissent les plantes à un ou à deux cotylédons et un grand nombre de végétaux inférieurs.
Tel fut le cercle toujours croissant de la vie. Il se partageait dès l'origine en deux sections, qui paraissent égales en étendue, non en dignité. Ses rayons allaient se subdivisant d'époque en époque et dessinaient comme un assemblage d'arbres rameux ayant tous leur pied au centre du cercle et leurs branches à la circonférence. Chaque fourche d'un arbre marquait une division nouvelle dans les fonctions et une adaptation plus juste des organes aux fonctions. Ainsi naissaient à chaque révolution géologique, des plantes et des animaux que la Terre n'avait point encore portés. Tels sont les faits.
Si, prenant notre point de départ au terrain cambrien ou pour mieux dire à l'apparition de la vie, nous remontons vers le passé au lieu de descendre jusqu'à nos jours, une réflexion se présente d'elle-même. Puisqu'il n'y a dans le monde ni anéantissement ni création, mots vides de sens, il faut bien admettre que tout atome devenu centre d'organisme existait avant l'apparition de la vie et que, s'il ne vivait pas encore de cette vie organique, c'est que les conditions de cette vie n'étaient pas réalisées. Et cela est vrai de celui qui devint atome central dans la spore d'une fougère et de celui qui s'organisa en mollusque, en poisson, en oiseau. Cela est vrai de tous les atomes groupés
pour constituer les pièces de ces organismes, encore bien qu'ils y eussent un rôle secondaire et subordonné ; enfin cela est vrai de tous les éléments chimiques dont la Terre est composée. Il n'y eut donc ni création, ni substitution d'êtres réels à d'autres êtres réels. Il y eut agencement nouveau des parties, s'adaptant à la nouveauté des conditions de l'existence. Les minéraux s'agencèrent les premiers, parce que leurs combinaisons s'opèrent à de plus hautes températures. Les corps organisés vinrent après, quand la Terre fut assez refroidie pour permettre à leurs organismes de se produire. Quant aux éléments atomiques des uns et des autres, ils existent éternellement.