CHAPITRE V
LA MORT DE THÉOBALD
En 1158, le roi Henri et son chancelier passèrent en France ; le roi Louis les reçut à Paris avec magnificence^). Le saint, par ses négociations habiles, obtint du roi de France un privilège qui devait puissamment contribuer à consolider l’autorité d’Henri dans ses possessions continentales. Il lui fut permis, en sa qualité de sénéchal du roi de France, d’entrer en Bretagne et d’y faire exécuter la loi martiale contre tous ceux qui troublaient cette province. C’était la première fois que le roi d’Angleterre faisait son entrée en Bretagne , et il profita de l’occasion pour prendre possession de Nantes. Le roi Louis lui rendit sa visite; il passa par le Mans, alla au Mont-Saint- Michel et de là à Bayeux, Caen et Rouen , où il fut reçu avec une magnificence égale à celle qu’il avait déployée.
(1) Gerv., p. 1380.
S. THOMAS DE CANTORBÉRY
Ce fut l’année suivante, 1159, qu’eut lieu la guerre de Toulouse, dont nous avons parlé plus haut.
En 1160, Théobald commença à sentir qu’il lui faudrait bientôt quitter cette chaire de saint Augustin qu’il avait si longtemps occupée. Arrêtons-nous un instant aux inquiétudes qui assiégeaient son âme et qui troublèrent ses derniers jours. Nous aurons par là une idée complète de ce qu’on pensait en Angleterre des rapports de la couronne et de l'Eglise, lors de la vacance du siège de Cantorbéry.
Le vieux prélat luttait contre un abus qu’il combattit avec un véritable succès, le jour où sa prévoyance plaça saint Thomas auprès de la personne du roi ; c’était la vacance prolongée des évêchés. Cet abus, qui jetait les Eglises dans le veuvage et qui laissait les peuples sans pasteurs, était un procédé facile et tentant pour remplir le trésor royal. Au moment de rendre compte de son administration, son âme eût été certainement désolée s’il eût pu prévoir ce que saint Thomas , quelques années plus tard, décrivait en' ces termes (i) au pape Alexandre : a Pour ne rien dire de la manière dont le roi traite les » Eglises de Cantorbéry et de Tours, dont vous avez eno tendu parler, et dont je désire que vous connaissiez » mieux encore la situation, il y a déjà quelque temps » qu’il conserve entre ses mains sept évêchés vacants b dans notre province et dans celle de Rouen, sans per- » mettre qu’on leur donne des pasteurs. Le clergé du
(1) Ep. ». Th., I, p. #8.
LA MORT DE THtOBALD.
» royaume est livré à ses magistrats, qui lé foulent aux » pieds et le traitent comme une proie. i> Ce fût chose admise, pendant une vacance de soixante-dix ans, que Lincoln n’aurait plus d’évêque.
Robert Warelwast, évêque d’Exeter, mourut en H 59, et Théobald craignait fort que ce siège ne demeurât vacant. Robert était un homme très riche, qui avait été présenté la première année du règne du roi Henri; et Jean de Salisbury nous fait entendre que sa nominatiôn avait été anti-canonique W, peut-être même simoniaque. Ceci nous donne l’intelligence du passage suivant d’une lettre de l’archevêque Théobald (*) au roi ; ce passage, ainsi que plusieurs autres tirés de ses écrits, est fort intéressant et nous montre au milieu de quels pressentiments le primat descendit au tombeau : « Les fils de ce monde vous engagent à diminuer l’autorité de l’Eglise pour augmenter votre dignité royale. Ce sont certainement les plus grands ennemis de Votre Majesté , et, quels qu’ils puissent être, ils appellent sur Vous la colère de Dieu. C’est lui qui a reculé les limites de votre royaume, c’est lui qui a accru votre gloire. C’est une méchante pensée que de vouloir diminuer la gloire de votre maître et de votre bienfaiteur ; cette pensée mérite un châtiment : elle recevra, sans doute, le châtiment le plus sévère. Mais non ! ce châtiment n’arrivera pas, par la grâce de Dieu , car avec son aide il n’en sera rien. C’est l’E-
(1) Ep. Jo. Sar., i, p. 107.
(î)Id., I, p.81.
S. THOMAS DB CANTOBBÉKT.
poux de l’Eglise qui tous parle par ma bouche. Pierre, le pasteur universel, le prince des apôtres, s’adresse à tous, et tous les saints tous conjurent, si tous voulez les avoir pour patrons et gardiens de votre royaume et de votre règne, de permettre qu’un pasteur selon le cœur de Dieu soit donné à l’église d’Exeter et qu’elle soit sauvée du naufrage. C’est la première Eglise du royaume à laquelle vous ayez' pourvu. Voyez, je vous en supplie, mon seigneur, ce qu’il en est advenu. Vous savez qui Jésus a banni de son temple lorsqu’il en chassa les vendeurs de colombes , et Dieu exclut celui que le Christ repousse. Je me fais caution pour saint Pierre, qu’il vous rendra au centuple, même en ce monde, ce que vous ferez pour sa gloire. » Cette voix , qui semblait sortir de la tombe, fit probablement peu d’impression sur le roi, car il aurait nommé Robert Fitz-Harding, personnage incapable et illettré, si les chanoines d’Exeter n’avaient refusé de l’élire.
Le désir de l’archevêque, désir dont il poursuivit l’accomplissement avec ardeur, était que le siège fût donné à Barthélemy, alors archidiacre de cette Eglise; il voulait, disait-il, être sa caution auprès du roi. Il est édifiant de pouvoir ajouter que Barthélemy ignorait les démarches qu’on faisait en sa faveur (i). Théobald pressait Henri avec l’énergie d’un homme qui sent qu’il n’a pas de temps à perdre. Il écrivit lui-même (*) au chancelier.
(1) Ep. Jo. Sar., i, p. 107 et ISS.
(S) Id., i, p. 98 et 106.
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Jean de Salisbury écrivit à saint Thomas une autre lettre encore plus pressante, dans laquelle il lui dit que Tarchevêque commence à désespérer de son influence personnelle sur le roi. Il était alors au lit, malade. « On dit, ajoute la lettre, que le roi a conféré au chancelier les revenus de trois évêchés vacants ; mais on n'en compte pas moins sur sa médiation : on n'a pas oublié tout ce que Lincoln, Yorck et bien d'autres Eglises ont gagné entre ses mains. » Théobald eut la consolation de faire part de cette nomination à Barthélemy (1) par l'entremise de son fidèle Jean de Salisbury, et il le fit venir pour être sacré sinon par lui, du moins en sa présence , avec Richard , évêque élu de Coventry. Son frère Walter, évêque de Rochester (2), consacra l'évêque de Coventry dans la chapelle où Théobald se fit porter; mais le sacre de Barthélemy fut différé jusqu'à ce qu'il eût rendu hommage au roi. Il passa la mer et revint en toute hâte; mais Théobald était mort avant son retour. L'évêque de Rochester le consacra dans l’église du Christ, à Cantorbéry, à la requête du prieur et de la communauté.
Cet heureux résultat est dû aux inquiétudes qui troublèrent les derniers moments de Théobald ; la courte vacance de Coventry fut un fait exceptionnel ; mais , en dépit de tous ses efforts, il laissait sans évêques Londres, Worcester et Bangor.
Quand sa fin fut proche, il ressentit cruellement l'ab-
(1) Ep. Jo. Sar., i, p. 132.
(2) Gerv., p. 1381.
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sence du roi et de saint Thomas. C’est une ehose vraiment touchante que les lettres par lesquelles il les conjure qu’il lui soit donné de les voir encore une fois avant de mourir. Il écrit lettre sur lettre au roi (i) : a Nous supplions Votre Majesté qu’il vous plaise de revenir au milieu de votre peuple, car nous croyons que c’est le bon plaisir de Dieu. Laissez-vous toucher par sa loyauté, par l’affection de vos enfants; le plus sévère des pères pourrait à peine supporter d’en être si longtemps séparé. Laissez-vous toucher par l’amour de votre femme, par la beauté de ce pays, par tant de charmes unis ensemble que je ne puis vous dire ; et, pour ne pas m’oublier moimême, laissez-vous toucher par mon chagrin, car mon âge et ma maladie ne me permettent pas d’attendre longtemps votre désiré retour. C’est dans cet espoir que j’attends, me disant à moi-même au milieu des larmes ; Le Christ ne me donnera-t-il pas de voir celui qu’il m’a été donné de sacrer? » Et alors il prie le roi de lui envoyer au moins son archidiacre. « C’est le seul que nous ayons, c’est le premier de notre conseil. Il aurait dû venir sans être appelé, et s’il n’a pas pour excuse le besoin que vous avez de lui, il s’est rendu coupable de désobéissance devant Dieu et devant les hommes ; mais comme nous avons toujours préféré votre volonté à la nôtre, résolu de l’accomplir en tout ce qui est légitime, nous lui pardonnons sa faute, désirant qu’il reste à votre service aussi longtemps que vous aurez besoin de lui, et lui or-
(1) Ep. Jo. Sar., i, p. <6, 86, 60, 77, 80, 93 et U.
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donnant d’employer pour tous tous ses soins et tout son zèle. Mais permettez-lui de revenir dès que vous pourrez vous passer de lui. b Et il joint cette dernière prière à celle qu’il fait pour l’église d’Exeter, suppliant le roi avec une égale énergie de remittendo cancellario , et promovendo negotio Exoniensis ecclesiœ.
Il écrit à saint Thomas sur le môme ton, lui témoigne une envie démesurée de le voir ; mais il l’avertit de ne pas encourir le déplaisir du roi; et, doutant de sa propre influence, il lui rappelle qu’il ne faut pas compter sur l’intérêt qu’inspire la cause des morts, parmi lesquels il va bientôt être compté. Jean de Salisbury écrit en même temps pour dire (M qu’il n’a jamais vu l’archevêque possédé d’un semblable désir ; il ajoute qu’on avait même pensé à le menacer des censures de l'Eglise pour le forcer au retour. Mais une considération, dont ils étaient les premiers à sentir l’importance, les avait engagés à prendre patience; c’était celle de l’accord parfait qui régnait entre le roi et le chancelier, a On dit partout que vous n’avez qu’un cœur et qu’une âme , et que vous êtes unis par une si forte amitié que vous aimez les mêmes choses et que les mêmes aussi vous déplaisent. Tout à la cour dépend de vous, d
Ce désir, exprimé avec tant d’ardeur, ne fut pas satisfait. Quelle pressante demande voulait faire le prélat mourant au roi et au chancelier s’il lui avait été donné de les voirt Les lettres qui accompagnent son testa-
(1) Ep. Jo. Sar., i, p. 10*.
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ment (i) le montrent assez clairement. Indépendamment de la question des subsides, il défendait à qui que ce fût, sous peine d’excommunication, d’oser modifier en rien ses arrangements ecclésiastiques. Il défendait, sous la même peine, toute intervention dans les affaires de son Eglise de Cantorbéry, spécialement toute aliénation de ses biens ; il priait le roi de permettre que sa fortune personnelle fût distribuée aux pauvres, pour lesquels il avait toujours eu durant toute sa vie une grande charité ; et il parlait très sérieusement à Henri de son propre successeur. « Je vous supplie de m’entendre comme vous voudriez que Dieu vous entendit à votre dernière heure. Je vous envoie, à vous et à vos enfants, la bénédiction de Notre Seigneur Jésus-Christ; et vous, je vous en supplie, envoyez à mes enfants désolés les consolations de Votre Majesté. Je vous recommande la sainte Eglise de Cantorbéry, qui vous a conféré par mes mains les rênes du gouvernement; défendez-la contre les attaques des méchants. Quant à moi, qui jusqu’à ce jour l’ai dirigée , quoique indigne, aussi bien que je l’ai pu avec l’aide de Dieu, donnez-moi pour successeur un pasteur qui ne soit pas indigne d’un siège si illustre, qui fasse ses délices de la religion, et qui trouve grâce devant Dieu par ses mérites et par ses vertus. C’est le devoir de votre fidèle serviteur de vous donner un conseil, et ce conseil , le voici : Ne cherchez pas dans ce choix votre propre avantage , mais celui de Dieu; car je vous réponds pour lui que si vous
(1) Bp. Jo. Sar., i, p. 46, 61, 66 et 60.
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soutenez fidèlement sa cause, il fera grandement prospérer la vôtre. »
Théobald avait été archevêque pendant vingt-deux ans, quand il mourut, le 18 avril 1161. Il fut enterré dans la mère-église d’Angleterre, que devaient bientôt après rendre si illustre la mort et les reliques de son successeur immédiat. Sa tombe fut ouverte dix-neuf ans après sa mort, et son corps fut trouvé tout entier et parfaitement intact. Nous sommes assuré que son âme est avec Dieu. Son siège fut vacant pendant une année un mois et quatorze jours ; et le nouvel archevêque qui y monta fut saint Thomas de Cantorbéry.