‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 15 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L’année de la mort de Théobald s’écoula tranquillement ; les revenus du siège furent, comme d’habitude (i), confiés aux soins du chancelier. La franchise du prieur de Leicester nous a fait voir déjà que la croyance générale était que le chancelier devait succéder à Théobald. Au printemps de Tannée 1162, le roi Henri se décida envoyer saint Thomas en Angleterre pour prendre des mesures contre les incursions des habitants du pays de Galles, et pour s’occuper d’autres affaires importantes. Au moment de son départ, le chancelier alla saluer le roi dans son château de Fa\aise, en Normandie. Henri le prit à part et lui dit : « Vous ne connaissez pas tout à fait la cause de votre voyage ; je veux que vous soyez archevêque «de Cantorhéry. » A ces paroles, le chancelier jeta les yeux sur son costume, qui était fort élégant.

(1) Herb., I, p. 36.

et dit avec un sourire : « Quel religieux , quel saint vous voulez placer dans ce saint évêché et à la tête d’un si fameux monastère ! Je suis certain que si par la volonté de Dieu cela devait arriver, l’affection que vous avez pour moi et votre faveur se changeraient bientôt en une haine cruelle. Vous exigeriez, comme vous le faites aujourd’hui, en ce qui touche l’Eglise, mille choses auxquelles je ne pourrais consentir, et les envieux en profiteraient pour provoquer entre nous d'interminables querelles. » Le roi ne fut point ému par ces paroles ; et en présence du chancelier il dit aux nobles qui devaient accompagner le saint dans sa mission, qu’ils eussent à faire part de son désir aux moines de Cantorbéry et au clergé du royaume. Puis il se tourna en particulier vers Richard de Lucy, son confident, et lui dit : « Si j’étais couché dans mon cercueil , ne vous efforceriez-vous pas de faire couronner mon fils aîné Henri ? » Richard répondit : « Monseigneur, j’y emploierais toute ma puissance. — Je désire, reprit Henri, que vous preniez autant de peine pour la promotion du chancelier au siège de Cantorbéry. » Quelques années plus tard, saint Thomas, se rappela plus d’une fois la réponse qu’il fit alors au roi , et elle lui semblait prophétique. Pendant son exil , ses compagnons l’entendirent souvent la citer et y faire allusion ; elle se rapportait parfaitement à ce qu’il avait dit au prieur de Leicester.

Au mois de mai (*), le roi envoya à Cantorbéry trois

(1) Gerv., p. 1384.

S. THOMAS DB CANTORBÊRY.

évêques avec Richard de Lucy et sou frère Walter, abbé de Battle, pour inviter le prieur et les moines à procéder à l’élection. Quand ils furent assemblés en chapitre, Richard s’adressa à la communauté. Il s’étendit sur l’affection filiale du roi pour l’Eglise de Cantorbéry, affection qui l’engageait sans plus de délai à leur envoyer la permission d’élire leur archevêque, n finit par leur faire voir combien il était nécessaire que l’objet de leur choix fût agréable au roi.

Ils furent convoqués à Londres, ce qui leur permettait de se réunir à Westminster aux évêques de la province (*) ; en conséquence, le prieur Wibert et les plus anciens religieux du chapitre s’y rendirent. Les électeurs eurent bientôt conclu que le parti le plus sage était de consulter les représentants du roi pour connaître la personne qui lui serait le plus agréable, ns n’élurent pas immédiatement le chancelier quand Richard de Lucy le leur proposa. Ce n’était point une répugnance personneUe pour saint Thomas qui les faisait hésiter ; mais il était dans leurs idées comme religieux que le successeur de l’apôtre de l’Angleterre fût , ainsi que Théobald et la plupart de ceux qui avaient occupé ce trône, un enfant de saint Benoît. L’intimité de saint Thomas avec le roi semble avoir été considérée sous deux points de vue différents. Quelques-uns pensaient qu’elle tendait à favoriser l’harmonie

(1) Gervais, qui fit profession à V église du Christ peu de temps après cette élection, et Herbert (I, p. 80), disent Westminster; Roger de Pontigny dit que l’élection eut lieu à Cantorbéry.

entre l’Eglise et l’Etat, tandis que d’autres la considéraient comme dangereuse et détruisant l’indépendance qui seule pouvait faire espérer de résister à l’usurpation du pouvoir civil. Bien que l’expression de la volonté du roi fût contraire sans doute à la liberté parfaite de l’élection que l’Eglise désire et à laquelle elle a droit, nous ne voyons pas cependant qu’on ait directement influencé ni intimidé les électeurs. Il n’y eut rien là qui pût annuler l’élection, ainsi que cela avait eu lieu sous le règne d’Etienne à l’occasion de saint Guillaume d’Yorck. Il y avait pourtant des raisons suffisantes pour élever un soupçon sur le caractère canonique de l’élection, et saint Thomas lui-mème les représenta quelques années après au pape Alexandre dans les termes les plus forts. Pourtant tout sembla valide quant à la forme ; et à la fin de l’élection, Wibert annonça aux évêques et aux abbés, aux prieurs des couvents, aux comtes et aux autres nobles, ainsi qu’aux officiers du roi assemblés par mandat royal à Westminster , que le chapitre avait élu Thomas, lord chancelier, archevêque de Cantorbéry et primat de toute l’Angleterre.

Une seule voix s’éleva contre cette proclamation. Seul, Gilbert Foliot, évêque d’Héreford, ne fut pas satisfait. On répandit le bruit (U qu’il ambitionnait lui-même le siège vacant. Ce qui confirme la justice de cette accusation, c’est qu’après le martyre de saint Thomas, ce siège étant devenu vacant de nouveau, il dut la repousser

(1) Rog. Pont., I, p. 107 ; Fitî-St., I, p. 202; Alan, I, p. 370.

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encore dans une longue lettre (t) au roi. Cependant, se voyant seul et n’étant pas appuyé, il changea de tactique i*) et applaudit plus que personne à l’élection. Quelques écrivains bien informés (3) nient, pour cette raison, qu’il ait jamais troublé l’unanimité avec laquelle fut accueilli le nom de saint Thomas. Il ne faut pas oublier que Gilbert n’était pas lui-mème électeur, car c’était le privilège de la communauté de Christ-Church d’élire l’archevèque, qui était aussi son abbé ex officio. Gilbert était présent comme évêque suffiragant de la province.

Le roi avait écrit (*) pour dire qu’il ratifierait tout ce qui serait fait par le prince Henri, qu’on appelle quelquefois le jeune roi même avant son couronnement. Les évêques allèrent donc le trouver. Le prince et ses officiers, à qui le roi avait écrit à ce sujet, donnèrent un plein assentiment à l’élection. Henri de Winchester, frère du dernier roi, dit alors : « Le lord chancelier, notre élu, a été longtemps dans le palais du roi votre père et a occupé la plus haute position du royaume, qu’il a eu tout entier à sa disposition; rien n’y a été fait que par sa volonté. C’est pourquoi nous demandons qu’il soit donné à l’Eglise de Dieu et à. nous, libre et dégagé de toute obligation envers la cour, de toute plainte et calomnie et de toute réclamation. Nous demandons encore que de ce moment il puisse en toute liberté s’occuper des choses de Dieu.

(1) Gill). Fol., I,p. 366.

(2) Ep. Jo. Sar., I, p. 804.

(8) Gerv., p. 1383.

(#) Rog. Pont., I, p. 108.

LE NOUVEL AHCHBVÊQUE. 65

Car nous savons que le roi votre père vous a délégué ses pouvoirs et qu’il ratifiera tout ce que vous ordonnerez. » Le prince lui accorda sa demande , et saint Thomas fut donné à l’Eglise, libre de toute obligation temporelle contractée jusqu’alors.

Les objections que saint Thomas avait faites à sa nomination (i) avaient été repoussées par les arguments et l’autorité d’Henri de Pise, cardinal du titre des saints Nérée et Achillée, qui était légat du pape en France. C’est pourquoi, aussitôt que l’élection fut terminée à Londres, saint Thomas partit pour Cantorbéry, où il fut sacré dans l’église métropolitaine. 11 était accompagné d’un grand nombre d’évêques et de nobles ; sa position de chef de la hiérarchie anglaise et de premier ministre de la couronne attirait naturellement sur ses pas une foule de pérsonnes désireuses de lui rendre tous les honneurs possibles. Pendant son voyage, il appela près de lui Herbert de Bosham, qui paraît maintenant en personne pour la première fois dans cette histoire (*), bien qu’évidemment il fût déjà dans l’intimité du nouvel archevèque,’et lui dit en particulier que cette nuit, dans un songe, un homme d’un aspect vénérable s’était tenu debout près de lui et lui avait donné dix talents. Herbert nous dit qu’alors il n’attacha aucun sens à cette apparition , mais que par la suite elle lui rappela le bon serviteur de l’Evangile, qui doubla les talents qui lui avaient été con-

(1) Jo. Sar., I, p. 322; Rog. Pont., I, p. 108.

(2) Herb., I, p. 31 ; Gerv., p. 1382.

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