THOMAS DE CANTORBÉRY
fiés. Les songes de la nuit nous révèlent l’objet de ses méditations du jour; elles lui enseignaient la manière de faire valoir ses dix talents, et celui qui fut fidèle dans les petites choses en gouverne maintenant de grandes.
Pendant ce même voyage, il appelait sans cesse Herbert près de sa personne, et lui demandait en confidence ce que les autres disaient de lui, et s’il pensait qu’il eût tort en quelque chose; il le pria de lui faire voir en quoi il manquait; « car, ajouta-t-il, quatre yeux voient mieux que deux. » Herbert pense qu’il fit à d’autres la même recommandation. Le saint, en vérité, ne perdait pas de temps. La puissante volonté qui l’avait fait sans rival dans les affaires temporelles se concentra entièrement sur l’œuvre de sa propre sanctification. Spectacle précieux que celui d’une grande âme s’élevant à l’héroïsme spirituel !
Le samedi de la semaine de la Pentecôte (*), il fut ordonné prêtre dans la cathédrale de Cantorbéry, par son vieil ami Walter, évêque de Rochester, a vicaire de l’Eglise de Cantorbéry pour les ordinations et les consécrations. » Plusieurs réclamèrent l’honneur de consacrer le primat dans la cérémonie solennelle, qui avait été fixée au jour suivant. Roger, archevêque d’Yorck, plus jaloux peut-être de sa dignité que désireux de montrer de l’affection à l’archevêque élu, bien qu’il ne fût pas présent, envoya des messagers pour demander de faire la consécration. Les évêques reconnurent que c’était un ancien droit
(l)Diceto,p. 533; Math. Paris, p. 69.
du siège dTforck; mais il ne fut pas admis dans cette circonstance, parce que Roger n’avait pas fait profession de dépendance ou de due obéissance à l’Eglise de Cantorbéry. Un évêque du pays de Galles réclama aussi, par la raison qu’il était le plus ancien des évêques et le premier consacré des prélats vivants. Walter de Rocbester fit valoir aussi ce droit en vertu de ce qu’il était le chapelain de l’archevêque. Quelques-uns parlèrent en faveur de l’évêque de Winchester, qui était grand-chantre de la cathédrale de Cantorbéry. L'évêché de Londres était vacant; mais le chapitre écrivit pour demander que l'évêque de Winchester, qui administrait les sacrements à Londres pendant la vacance du siège, fût choisi. On accéda à cette demande par égard pour le vénérable Henri de Blois; Walter céda, à la condition qu’on n’en ferait point un précédent contre les droits de l’Eglise de Rochester.
Ce fut dans l’octave de la Pentecôte, le dimanche de la Trinité, le 3 juin 1162, que saint Thomas fut sacré dans son église métropolitaine, par Henri de Winchester, en présence de presque tous ses suffragants, d’une foule nombreuse d’abbés, de religieux, de clercs, de nobles et du prince Henri lui-même (O. Saint Thomas décréta que la fête de la Sainte Trinité serait célébrée tous les ans avec solennité dans son église de Cantorbéry.
Par sa haute position de frère du roi Etienne et de légat du saint-siège pendant plusieurs années, l'évêque de Winton avait acquis une très grande expérience des
(1) Fitz-St., I, p. 203.
S. THOMAS DE CANTORBÉRY
affaires publiques. 11 était plus à même que personne de juger la marche que le nouvel archevêque serait obligé de suivre. Son discours au prince fait pressentir clairement ses idées à cet égard; mais immédiatement (i) après le sacre, il s’exprima plus franchement encore : « Très cher frère, dit-il, je vous donne en ce moment à choisir entre deux choses; sans aucun doute, vous devez perdre la faveur du roi du ciel ou celle du roi de la terre. » Elevant les mains, et les yeux tournés vers le ciel, agenouillé pour recevoir la bénédiction de son consécrateur, notre saint répondit, avec une véhémence qui les fit pleurer tous deux : « Avec l’aide et la force de Dieu, je fais maintenant mon choix, et jamais, pour l’amour et la faveur du roi de la terre, je ne renoncerai à la grâce du roi du ciel. » Quand, par la suite, Henri de Blois apprit que ce chef oint par ses mains avait reçu dans cette même église la blessure sacrée du martyre, il s’écria : « Je rends grâces à Dieu d’avoir eu le privilège de le sacrer. »
Saint Thomas n’était encore qu’archevêque élu. Il avait reçu dans sa consécration la plénitude du pouvoir sacerdotal; il avait été élevé à ce sacrement de l’ordre qui lie le prêtre de droit divin. Mais la juridiction émane du siège de saint Pierre seulement, et saint Thomas n’avait encore rien de plus que la juridiction que le droit canon donne aux archevêques élus. Le symbole du com-
(l)Girald. Cambr. ap. Wharton, Angl. sacra, fol. Lond., 1691, II,
plément de l’autorité métropolitaine, cette délégation du pouvoir sur les évêques ses frères, donnée par celui qui possède le pouvoir souverain, est le pallium, bénit par le pape le soir de la fête de saint Pierre et saint Paul, et qu’on dit envoyé par le corps de saint Pierre à cause de la châsse où il est placé.
Immédiatement après son sacre, saint Thomas envoya des messagers à Montpellier, où le pape Alexandre III était alors. Ils étaient au nombre de six, et parmi eux se trouvaient le trésorier d’Yorçk, l’abbé d’Eve&ham, un des moines de Cantorbéry et Jean de Salisbury. Ils étaient porteurs de lettres des évêques, du prieur, de la communauté et du roi, relatant ce qui avait été fait et demandant le pallium. Il fut promptement accordé parle pape (J), et solennellement reçu par saint Thomas le 10 d’août, jour de saint Laurent. Après le serment habituel, prononcé au grand autel de sa cathédrale, il alla pieds nus à la rencontre de ceux qui lui apportaient le symbole de sa dépendance du siège apostolique. Cet acte de dévotion inaugurait convenablement son règne comme archevêque de Cantorbéry.
(1) Diceto, p. 534; Gerv., p. 1383.