CHAPITRE VII
l’archevêque dans son église.
Le sacrement des saints ordres opéra glorieusement dans l’âme de saint Thomas. Jusqu’ici nous l’avons nommé saint par anticipation ; maintenant c’est un titre mérité et gagné par un rude labeur; et, avec la connaissance que nous avons des détails de sa vie épiscopale, qui nous ont été transmis pour notre édification, nous pouvons dire sans exagération que lors même qu’il n’aurait pas plu à Dieu de marquer son amour pour lui en lui accordant la couronne du martyre, l’Eglise l’aurait toujours proclamé confesseur de la foi, comme le furent plusieurs de ses prédécesseurs; et nous aurions toujours vénéré, quoique avec une gloire de moins, saint Thomas de Cantorbéry. Mais, grâce à Dieu, cette gloire ne lui fut pas refusée; la dignité du confesseur a été absorbée dans l’éclatante majesté du martyr. Ainsi, tandis que nous avons pour l’une l’arrêt infaillible de l’Eglise, l’appréciation de l’autre est abandonnée à notre propre jugement.
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Un changement considérable s’opéra dans la vie extérieure de notre saint. Quand la foule des prélats et des nobles qui avaient assisté à son sacre eut quitté Cantorbéry, il resta dans l’Eglise qui était devenue son épouse. Jusque-là, il avait mené à la cour et dans les camps la vie d’un noble Normand du rang le plus élevé, entouré de tout l’appareil du luxe et de la magnificence, aussi remarquable par sa grandeur mondaine que par la pureté de sa vie. Le voilà tout à coup devenu non-seulement le premier dignitaire ecclésiastique d’un grand royaume, mais le supérieur résidant d’une vaste maison religieuse. Le gouvernement intérieur du monastère de Christ- Church appartenait au prieur, mais l’archevêque était le chef ou l’abbé de la communauté.
Sa vie extérieure était toute tracée par la règle de saint Benoit, sous laquelle vivaient les moines ; mais il remplissait l’intérieur de cette vie d’une manière qui lui était propre et qui est vraiment caractéristique. Le premier de ses devoirs était tout nouveau pour lui; c’était l’assistance au chœur. Matines venaient interrompre chaque nuit son sommeil, car la récitation de cette partie de l’office avait toujours lieu dans le silence de la nuit. Après cet exercice (1), on introduisait chaque jour, dans une salle particulière, treize pauvres auxquels le saint lavait et baisait les pieds; puis il leur servait de ses propres
(1) Herb., I, p. 43 ; Fitz-St., I, p. 204; Jo. Sar., i, p. 824 ; Mss. de Lamb., II, p. 80. Roger de Pontigny (I, p. 110) dit que cela avait lieu tous les soirs.
S. THOMAS DE CANTORBËRY.
mains un repas abondant. On les congédiait au point du jour, et chacun recevait quatre pièces d’argent, fl choisissait cette heure matinale pour accomplir cet acte d’humilité et de charité, afin de lui donner un caractère strictement privé, et aussi pour n’être pas empêché par d’autres occupations. Cette coutume était continuée même en son absence; un des hôteliers du couvent le remplaçait. Nous pouvons ici nous faire une idée de l’assistance que recevaient les pauvres dans ces vastes monastères. Après le départ de ces treize pauvres, un hôtelier en traitait douze autres avec une semblable hospitalité, avec cette seule différence que ceux-ci ne recevaient point d’aumône en argent; plus tard, à neuf heures du matin, on servait un repas abondant à cent personnes pauvres qu’on appelait « prébendaires » ou pensionnaires.
Au point du jour, saint Thomas se retirait dans sa chambre, donnait quelques instants au sommeil, se levait promptement, et pendant que les autres réparaient leur nuit interrompue, s’appliquait à l’étude des saintes Ecritures. Pour rendre cette étude plus utile et plus salutaire, il prenait alors avec lui Herbert de Bosham; et c’est Herbert qui nous raconte (i) que le saint évêque le séquestrait ainsi dans l’intimité de ces pieux entretiens. L’amour de saint Thomas pour les divines Ecritures était si profond que souvent, quand il était à cheval, il s’arrêtait et appelait Herbert pour conférer avec lui sur quelque point de la science sacrée. 11 disait alors :
(l)Herb. inquadril., II, p, 196.
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« Ah ! si je pouvais mettre de côté les soucis de ce monde et m’occuper, dans le calme et dans la paix, des études sacrées, avec quel zèle je réparerais le temps que j’ai perdu! « Il portait dans ses larges manches ouvertes quelques pages des livres saints, pour pouvoir se livrer à son occupation favorite dès que le hasard lui en fournissait le loisir ou l’occasion. Il s’entourait de personnes versées dans toute espèce de connaissances ecclésiastiques, et tirait un grand profit de leur conversation. On en vit bientôt les résultats ; en très peu de temps, il fut prêt à remplir cette importante partie des devoirs de l’évêque (1) qui consiste à prêcher le clergé et le peuple.
Après avoir donné cette marque frappante de son humilité, de sa défiance de lui-même et de sa confiance dans les lumières d’autrui, le saint congédiait celui dont il venait d’être l’élève docile , et jusqu’à neuf heures, personne, sous quelque prétexte que ce fût, ne pouvait le troubler dans ses entretiens avec Dieu. Heures précieuses dont Dieu, les anges et les saints furent les seuls témoins ! A neuf heures , il sortait de sa chambre pour dire la messe ou pour y assister ; car il ne disait pas la messe tous les jours, et, comme il nous le dit lui-même, « ce n’était pas par indifférence, mais par respect. »
Tandis que les servants présentaient à saint Thomas les vêtements sacrés pour dire la messe, l’altération de ses traits, des larmes dans ses yeux, révélaient l’émotion profonde de son cœur au moment de l’acte solennel où
(1) Jo. Sar., i, p. SSS.
S. THOMAS DE CANTOHBÉHY.
cet excellent pontife allait offrir le sacrifice pour ses péchés et pour ceux de son peuple. Durant la première partie de la messe, qu’on appelle la messe des catéchumènes, pour éviter toute espèce de distraction pendant qu’on chantait, il lisait quelque livre de dévotion. Son livre favori dans cette circonstance était un petit manuel de prières, composé avec beaucoup d’onction par son saint prédécesseur Anselme de Cantorbéry, de bienheureuse mémoire. 11 disait généralement une seule collecte à la messe, quelquefois trois, rarement davantage. Il avait soin que sa messe fût courte, et Herbert, qui rapporte ces détails intéressants, en donne une raison que le saint devait bien connaître ; c’est celle de la rubrique du missel de Sarum qui engage le prêtre à ne pas s’arrêter trop longtemps au Memento, « de peur des distractions et des suggestions des mauvais anges. » Il ajoute qu’il vérifiait ainsi , en célébrant l’auguste sacrifice évangélique , ce que l’Ecriture dit de sa figure et de son ombre : « Vous prendrez ce repas promptement, car c’est la p&que, c’est-à-dire le passage du Seigneur. » Ceux qui assistaient souvent à sa messe rendent témoignage des pleurs et des soupirs que lui arrachait la présence de Dieu, et de la grande dévotion avec laquelle il célébrait. « Quand il était seul, dit un autre de ses intimes amis (i), il versait des larmes en merveilleuse abondance, et quand il était à l’autel, il semblait voir la chair réellement présente et la passion du Seigneur. Il touchait
(1) Jo. Sar., 1, p. 323, copié littéralement par Fitz-St., I, p. 204.
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les divins sacrements avec un profond respect, et ce spectacle fortifiait la foi et la ferveur de ceux qui en étaient témoins. »
Tous les moines savaient que le successeur de Théobald serait certainement un archevêque capable, mais plusieurs craignaient que ce ne fût un prélat mondain. La franchise avec laquelle il adopta une vie sincèrement dévote et religieuse dut écarter promptement leurs inquiétudes; et pourtant, chose singulière, il y eut un point qui, pendant quelque temps, les scandalisa. Ses vêtements rappelaient encore la magnificence du chancelier (i). Peut-être avait-il conservé ses brillants habits pour cacher le changement intérieur qui s’était opéré en lui, et pour se mettre à l’abri des remarques de la cour. Ce fut à l’époque de son sacre, précisément le jour de la Pentecôte, qu’il mit un ciüce pour la première fois; ce n’était donc pas par un sentiment mondain qu’il conservait un costume peu conforme à sa nouvelle vie ; et cependant l’inconvenance de ces élégants habits séculiers au milieu du chœur pouvait très bien scandaliser les moines. Un religieux qui vivait avec lui sur le pied d’une grande intimité, le lui reprocha un jour avec cette liberté qu’il souffrait et encourageait dans ses amis, montrant ainsi d’une manière frappante la grandeur de son âme. Ce religieux se chargea de lui raconter un songe qu’avait fait un membre de la communauté. Il lui avait semblé qu’un grave et vénérable personnage lui parlait en ces
(1) Grim, I, p. 16 ; Rog. Pont. , I, p. 111.
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termes : « Va dire au chancelier , et il lui donnait ce titre pour mieux montrer son indignation, qu'il change de costume sans retard, et s'il refuse, je serai son ennemi pendant tous les jours de sa vie. » A ce reproche, saint Thomas ne répondit rien et fondit en larmes.
A la fin de l'année de son sacre, il mit de côté ses riches habits de couleur (i), ses fourrures variées et tirées de l'étranger ; il prit une tunique noire fermée tout autour et descendant jusqu'aux pieds; elle était d'une étoffe de peu de valeur, et garnie, pour tout ornement, d'une peau de mouton qui remplaçait la fourrure. Il en changeait souvent, pour pouvoir donner aux pauvres celle qu'il quittait. Il porta toute sa vie cette tunique noire , et, pardessus, un surplis de toile fine (2). Il la portait à Northampton, et l'avait le jour de son martyre. Quelques auteurs rapportent qu'entre ses deux vêtements, celui de la pénitence qui n'était connu que de son directeur spirituel, et son habit ecclésiastique plus humble qu'il ne convenait à son rang, il portait une robe de moine, et on le propose ainsi comme un exemple pour le clerc, le moine et l'ermite; mais il nous semble qu'il y a là anticipation. C'est à Pontigny qu'il reçut le capuchon de l'ordre de Cîteaux, bénit par la main du pape, qu'il portait aussi le jour de son martyre.
La tunique noire garnie de peau de mouton, avec le surplis de toile, n'était pas le costume de ses moines de
(1) Herb., I, p. 41.
(2) Garnier, fol. 76 b, 1. 21.
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Christ-Church : c’était celui de l’ordre des chanoines noirs réguliers auquel appartenait la maison de Merton.
Quand il était écolier dans ce couvent, il avait sûrement porté le même habit que les religieux parmi lesquels il vivait. Entouré d’un chapitre de religieux, assis sur un trône qui n’avait presque jamais été occupé que par des religieux, il voulut montrer par son habit qu’il s’était consacré lui aussi au service de Dieu; et, comme il n’était pas bénédictin, il reprit tout naturellement l’habit qu’il avait porté quand il était jeune, et auquel se rattachaient pour lui les souvenirs d’une vie régulière et sainte.
Notre saint portait son étole à découvertet ne la quittait jamais (t). Son but était d’être toujours prêt à administrer le sacrement de confirmation. Il avait pour ce sacrement une dévotion singulière, et voulait être prêt à l’administrer à tout moment. Les évêques à cette époque confirmaient même à cheval (*). Saint Thomas descendait toujours de cheval , mais souvent il donna la confirmation en plein air. On éleva, depuis, des croix sur le bord de la route, dans plusieurs endroits où on se rappela qu’il l’avait donnée, et ces croix furent illustrées par des mi- » racles. Pendant son exil, il cessa de porter constamment son étole, mais il la reprit à son retour dans sa province, peu de temps avant sa mort.
(1) Herb., I, p. 39; Fitz-St., I, p. 203.
(2) Bened. de Mirac., p. 177.