‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 18 sur 79 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l’archevêque dans son palais.

Nous n’avons pas encore suivi notre saint dans la nouvelle demeure où il accomplissait ses devoirs de chaque jour. Passons maintenant de ses actes particuliers de dévotion aux détails publics de sa vie ; accompagnons-le du chœur et de l’autel au réfectoire et à la chancellerie épiscopale.

On peut dire (*) qu’il dinait presque en public, tant il admettait de personnes à sa table. Il occupait la place du milieu sous le dais, au bout de la salle : à sa droite étaient placés ses amis personnels, dont le caractère nous est

(1) Herb. in Quad., II, p. 200; Jo. Sar., i, p. 824; Rog. Pont., I, p. 111. Le porte-croix était chargé de lire au réfectoire. On raconte que le prince Henri servait à table « quand il voulait. » Il ne faisait par là qu’exercer un des devoirs de la chevalerie, et il partageait ces devoirs avec les jeunes seigneurs qui étaient de la maison de l’archevêque. « Il était d’usage, dit Herbert, que les barons et les comtes consacrassent leurs fils aînés au service du roi, tandis que leurs seconds fils étaient confiés aux soins de l’archevêque de Cantorbéry. » (Herb., Anecd.bed., p. 110 et 112.)

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bien indiqué par le titre i’eruditi, qui est venu jusqu’à nous; à sa gauche étaient assis les moines et les religieux ; ses soldats et les autres personnes séculières de sa maison dînaient à une table séparée, dans la crainte qu’ils ne fussent ennuyés d’entendre la lecture à haute voix qu’on faisait pendant le dîner de l’archevêque. Il ne permettait point qu’on fît de la musique pendant le repas ; c’était une coutume si générale alors qu’il y avait dans toutes les salles à manger une galerie destinée aux musiciens. Il interrompait parfois la lecture pour discuter avec ses amis quelques questions intéressantes; c’était souvent un passage des saintes Ecritures.

Quoiqu’il y eût sur sa table, comme du temps de ses prédécesseurs, une vaisselle d’or et d’argent d'une grande valeur, son coeur n’étàit plus sensible à la magnificence. Sa sobriété était remarquable, et sa modération était surtout frappante à cause des besoins que lui avait imposés l’habitude d’une nourriture- raffinée. Un jour (O, un de ses convives remarqua en souriant la délicatesse de sa nourriture; la vivacité et l’énergie du saint éclatent dans cette réponse caractéristique : « Certes, mon frère, si je ne me trompe, vous mettez plus d’avidité à manger vos fèves que je n’en mets à manger le faisan qui est devant moi. » Herbert rend témoignage que le reproche était mérité. « Cet homme vécut avec nous pendant quelque temps, dit-il, et quoiqu’il attachât peu d’importance aux mets raffinés, parce qu’il n’en avait pas

(1) Herb., I, p. 69.

S. THOMAS DE CANTORBÉBY.

l’habitude, c’était pourtant un glouton de nourriture grossière. Le saint mangeait très modérément, et bien qu’il goûtât au vin qui était devant lui et aux plats qui étaient sur la table , s.a nourriture principale était du pain et il buvait habituellement de l’eau dans laquelle avait bouilli du fenouil. »

Quand il était à table, ses grands yeux limpides faisaient le tour de la salle, et s’il remarquait que quelqu’un ayant droit à une position plus honorable se trouvait par hasard mal placé, il l’en dédommageait en lui envoyant une partie de ce que contenaient sa coupe et son assiette. Il veillait à ce que chacun de ses domestiques remplît son devoir, et si quelqu’un d’entre eux montrait de la négligence, il était sûr de recevoir une réprimande en temps et lieu. Le saint remarquait parfaitement l’absence de ses amis. Quand il venait un étranger, il ne le plaçait pas au milieu d’eux, dans la crainte qu’il ne leur échappât dans la conversation quelque chose qu’il eût mieux valu ne pas dire, à moins, pourtant, que ce ne fût un personnage remarquable par sa piété et son savoir plutôt que par ses dignités, et invité nommément par lui. Les autres convives étaient honorablement traités à une table particulière, où le saint leur envoyait souvent des marques de son attentive hospitalité. Herbert ajoute qu’il suivit la coutume de ses prédécesseurs , de n’avoir autour de lui ni clerc ni conseiller attachés au roi par quelque obligation particulière, à cause de l’embarras que ceux-ci eussent éprouvé si quelque mésintelligence avait éclaté entre le roi et l’archevêque.

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Il ne s'asseyait jamais sans avoir assigné à un certain nombre de pauvres leur place au réfectoire, et sa table était si copieusement servie qu'on pouvait distribuer un repas abondant avec les restes du sien. Il avait toujours été renommé pour son hospitalité et pour ses généreuses aumônes, et les pauvres ne perdirent point aux réformes qu'il fit dans la splendeur de son genre de vie. Jamais un mendiant (i) ne quittait sa porte les mains vides. Théobald, son pieux maître, avait doublé les aumônes que son prédécesseur avait l'habitude de distribuer; saint Thomas doubla celles de Tbéobald, et il consacra à ce saint usage toutes les dîmes qu'il recevait. Parfois, il envoyait aussi aux hôpitaux et collèges quatre ou cinq marcs d'argent, d'autres fois il donnait des provisions. Il faisait visiter les malades et les vieillards par les gens de sa maison; et un grand nombre de ces pauvres devenaient ses pensionnaires de chaque jour. En hiver, il distribuait une grande quantité de vêtements chauds.

Les détails de ses généreuses aumônes nous ont fait oublier encore une fois l'emploi de sa journée; elle est cependant près de sa fin. Après le dîner, il se retirait avec ses amis dans sa chambre, et là, une partie du temps était consacrée à des conférences sur des sujets ecclésiastiques. Quelquefois (2), quand il en avait besoin, il dormait un moment dans l'après-midi.

(1) Jo.Sar., i,p. 324 ; Fitz-St., I, p. 204; Rog. Pont., I, p. 110; Mss. de Lamb., II, p. 81.

(2) Herb., I, p. 72 ; Jo. Sar., i, p. 325, copié littéralement par le Mss. de Lamb., II, p. 82.

82 8. THOMAS DE CAKTORBftRY.

Un de ses lieux de retraite favoris était le cloître, où on le voyait souvent comme un simple moine, parcourant quelque livre.. L'infirmerie avait aussi un grand attrait pour lui, et il se plaisait à s’occuper des besoins des religieux malades. Il eut toujours un grand amour pour les ordres religieux, et il le témoignait par le respect et la vénération qu’il avait pour les moines. Il fit une ordination pendant la semaine des Quatre-Temps de septembre qui suivit son sacre. Dans aucun de ses devoirs d’archevêque il n’apportait plus de soin que dans le choix qu’il faisait des sujets propres à recevoir les saints ordres; il était alors plein d’anxiété. Sa sollicitude à d’autres égards éclata bientôt; il parla à ses amis de sa résolution de ne jamais confirmer l’élection d’un sujet indigne d’être évêque; il regrettait souvent et vivement l’apparence de sa propre indignité, et quand on voulait le consoler par l’exemple de ceux qui, en semblables circonstances, avaient fait d’excellents évêques, il disait que c’étaient des miracles de la grâce de Dieu. Cette sainte résolution ne fut pas mise à l’épreuve ; les deux seules personnes consacrées par lui se montrèrent bien dignes du pouvoir épiscopal.

Les fonctions judiciaires lui étaient familières, et celles qu’il avait remplies dans ces jours antiques où l’équité était la seule loi n’étaient point incompatibles avec le caractère ecclésiastique. Maintenant il était encore juge comme archevêque de Cantorbéry; et la plus haute cour ecclésiastique du royaume était à peine inférieure en importance à celle du chancelier. Ses qualités le rendaient on ne peut plus capable de remplir les fonctions de juge.

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