CHAPITRE X
CALME AVANT L’ORAGE
Cantorbéry était maintenant la résidence de saint Thomas, car depuis qu’il avait remis le grand sceau, il n’était plus obligé de suivre la cour. Sans doute cette démission avait laissé une impression pénible dans l’esprit du roi ; cependant l’amitié qui existait entre lui et notre saint ne fut point rompue quant aux apparences extérieures, et Henri en donna un nouveau gage dans une visite qu’il fit à saint Thomas, à Cantorbéry, avant son départ d’Angleterre pour le concile de Tours. Le roi assista à la procession du dimanche des Rameaux, et l’historien de Cantorbéry rapporte (*) qu’il y eut un orage si violent, que les baldaquins élevés, comme d’habitude, dans les rues pour abriter la procession furent renversés. Le saint revint probablement à Londres avec le roi , car il contresigna la lettre datée de
(1) Gerv., p. 1384.
CALME AVANT L’OBAGE. 97
Windsor (i) par laquelle Henri demandait à Gilbert Foliot de consentir à la translation autorisée par le pape. Ceci eut lieu sans doute au commencement d’avril, car P&ques, cette année, était le 24 mars.
On rapporte (2) que l’archevêque profita de cette occasion pour remettre le jeune prince, âgé d’un peu plus de huit ans, au roi son père; il paraît donc qu’il était resté jusqu’à cette époque chargé de sa garde et de son éducation.
Après avoir passé quelques jours dans leur intimité, saint Thomas alla à Rumnel , village qu’il possédait sur les côtes du comté de Kent, pour y attendre un vent favorable. H y fut retenu quelques jours, puis traversa la mer avec une suite magnifique pour se rendre à (jîravelines, sur les côtes de Flandre. Herbert de Bosham, qui faisait partie de sa suite, raconte avec quel enthousiasme il fut reçu partout. Au moment où il débarqua, Philippe, comte de Flandre, alla à sa rencontre, et le lendemain, les nobles du pays vinrent lui rendre hommage et lui offrirent leurs services à l’envi l’un de l’autre. Il reçut les mêmes honneurs en Normandie et dans les autres possessions du roi d’Angleterre sur le continent. Il fut accueilli partout comme s’il eût été le roi lui-même. Il arriva à Tours trois jours avant l’ouverture du concile.
(1) Gilb. Fol., I, p. 194. Le copiste du Mss« de la bibliothèque Bodléienne, trompé sans doute par les initiales, a substitué le nom de Théobald à celui de Thomas. Henri n'était pas à Windsor entre la mort de Richard de Beaumes et celle de Théobald.
(2) Herb., I, p. 88.
S. THOMAS DB CANTORBÊRY.
Comme il approchait ,1a ville entière alla à sa rencontre. Les dignitaires ecclésiastiques de toute la chrétienté, rassemblés là, s’y rendirent aussi, et les cardinaux euxmêmes renoncèrent à l’étiquette romaine et vinrent au devant de lui à une certaine distance, laissant seulement deux d’entre eux avec le saint-père. Saint Thomas alla droit au palais du pape; mais la foule de ceux qui le suivaient était si nombreuse que Sa Sainteté fut obligée de quitter la chambre où elle était pour se rendre dans une des grandes salles de réception. Saint Thomas fut accueilli par le saint-père avec la plus grande bonté, et cette entrevue est d’autant plus intéressante que le pape Alexandre III n’avait pas encore vu celui qu’il eut le privilège de canoniser plus tard. L’audience fut courte, car le saint souffrait de la fatigue de son voyage. Il se rendit avec sa suite au château du roi, qui était voisin du palais du pape et qui ayait été préparé pour le recevoir.
Le lendemain , l’archevêque reçut la visite d’une foule de nobles, d’ecclésiastiques de tous rangs et de tous pays, • et principalement de tous ceux qui dépendaient du roi d’Angleterre, car on connaissait la faveur dont jouissait le saint près de ce monarque. Dix-sept cardinaux, cent vingt-quatre évêques et quatre cent quatorze abbés assistèrent au concile. La hiérarchie anglaise y fut représentée plus complètement que d’habitude. Seuls (t) les évêques de Winchester, de Bath et de Lincoln ne purent s’y rendre. L’archevêque de Cantorbéry et ses suffragants
(1) Diceto, p. 535.
CALME AVANT L’OBAGE.
étaient assis à la droite du pape; à sa gaucbe étaient placés Roger de Pont-l’Evèque, archevêque d’Yorck, et l’évêque de Durham, son seul suffragant, le siège de Carlisle étant alors vacant. Le synode fut tenu dans l’église de Saint-Maurice, le 19 de mai, octave de la Pentecôte, et par conséquent jour anniversaire de la consécration de saint Thomas. Le sermon synodal fut prêché par Amolphe, évêque de Lisieux , qui jouera un grand rôle dans la suite de cette histoire. L’acte le plus important du concile fut l’excommunication solennelle de l’anti-pape Octavien et de ses adhérents. Plusieurs des privilèges de l’Eglise de Cautorbéry furent renouvelés, à la prière de saint Thomas.
La grande dévotion de notre saint pour son prédécesseur saint Anselme témoigne hautement de la direction qu’avaient alors ses pensées, et trahit sa clairvoyante prévision de la lutte qui s’approchait. Nous connaissons déjà son attachement pour les écrits de ce saint docteur; mais son intérêt pour tout ce qui tenait à sa mémoire était augmenté sans doute par les diverses circonstances de sa vie et par sa lutte avec Guillaume le Roux, qui excitait vivement la sympathie de saint Thomas. 11 adressa donc une pétition au pape, au concile de Tours, pour demander la canonisation d’Anselme, et ce fut alors que Jean de Salisbury écrivit, d’après ses conseils, la Vie de ce prélat, qui existe encore aujourd’hui parmi les ouvrages de cet auteur (i). Après son retour en Angleterre ,
(1) Jo. Sar., v, p. 305.
S. THOMAS DE CANTORBÉRY
saint Thomas reçut de Tours des lettres apostoliques (i) datées du 9 de juin, dans lesquelles le pape lui disait qu’ayant reçu grand nombre de demandes de canonisation (entre autres pour saint Bernard), ‘il jugeait prudent d’attendre, ü donnait pourtant à saint Thomas le pouvoir spécial de convoquer les évêques et les abbés de la province pour examiner avec eux la vie et les miracles de saint Anselme , et il l’autorisait à procéder à la canonisation d’après leur avis , comme délégué spécial du saint-siège. Ces démarches furent entravées par les troubles qui suivirent.
Peu de temps après son retour du concile, l’archevêque consacra avec beaucoup de pompe et de solennité la célèbre abbaye de Reading. Cette noble fondation, due à la munificence du roi Henri Ier, qui y fut enterré, était presque l’égale des plus illustres maisons religieuses d’Angleterre; et sans doute parmi les événements de son histoire, nul n’est plus intéressant que sa consécration par saint Thomas de Cantorbéry. Elle fut fondée pour
(1) Gilb. Fol., II, p. 61. Le pape Alexandre VI, le A octobre 1494, suivant l’exemple du pape Innocent (probablement Innocent VIII), institua une autre commission chargée de faire un rapport au saintsiège, à la requête du roi Henri VII. (Spelman, Conc. orb. Brit., II, p. 721.) Clément XI, par un décret du 8 février 1720, émané de la sacrée congrégation des Rites, à la prière du roi Jacques III, éleva la fête de saint Anselme du rang de fête semi-double à celui de fête double, et ordonna que la messe serait celle d’un docteur de l’Eglise. M. Robertson (p. 70, note a) dit que la bulle de canonisation est dans Wilkins, III, 641. C’est une erreur: le document donné par Wilkins est justement celui que nous venons de citer d’après Spelman.
CALME AVANT L’ORAGE
recevoir la main de saint Jacques le Grand , fameuse relique apportée d’Allemagne, avec les insignes impériaux , par l’impératrice Mathilde. Les vicissitudes de la longue histoire de ce précieux trésor méritent bien un historien.
Plus tard, dans la même année, le goût naturel de notre saint pour la magnificence contribua encore à jeter de l’éclat sur les grandes solennités de l’Eglise. Nous avons plus de détails sur la cérémonie dont nous allons parler que sur celle qui précède. Peu de temps auparavant, le pape Alexandre avait canonisé un saint anglais. Le 7 février 1161, des lettres apostoliques (i) datées d’Anagni avaient placé saint Edouard sur la liste des saints confesseurs, dont il avait mérité le titre. A la réception de ces lettres, Laurent, abbé de Westminster, fit chanter la messe propre en l’honneur du saint canonisé, ainsi que cela avait eu lieu déjà en présence du pape, qui avait fait célébrer les saints mystères par un cardinal. 11 aurait procédé en même temps à la translation des saintes reliques si le roi, qui était alors en pays étranger, n’avait exprimé le désir que cette cérémonie fût retardée jusqu’à son retour.
Le jour étant fixé, au mois d’octobre 1163, après lé retour du roi en Angleterre, l’abbé fit les préparatifs nécessaires, n jugea indispensable d’ouvrir la tombe d’avance. Plusieurs fois il entreprit de le faire , et tou-
(1) Surius, Deprob. SS. Vitis, jan. 5; Colon. Agrip., 1618, vol. I, p. 78.
S. THOMAS DE CANTORBÉRY
jours son respect pour les augustes reliques de ce temple du Saint-Esprit fit défaillir son cœur. Enfin, un jour après matines, l'abbé, le prieur et plusieurs moines désignés spécialement, restèrent au chœur, tandis que le reste des religieux s'éloignait. Ils s'étaient préparés à cette cérémonie par le jeûne, la prière et la récitation des litanies et des psaumes. L'abbé et le prieur, prenant avec eux deux des moines, laissèrent les autres en oraison devant le maître-autel et- se rendirent pieds nus et revêtus de leurs aubes à la tombe de saint Edouard. Quand elle fut ouverte, ils virent le saint corps vêtu d'une robe de toile d'or, chaussé de souliers de couleur pourpre et portant sur sa tête une petite couronne d'or ciselé. Une longue barbe blanche légèrement bouclée lui donnait un aspect des plus vénérables. Quand ils furent remis de la crainte qui les avait frappés d'abord, ils appelèrent les autres moines restés devant l'autel, et ils virent que ce corps, inhumé là depuis un peu moins d'un siècle, avait été conservé par la grâce de Dieu exempt de toute corruption. Les vêtements étaient tachés par la pierre avec laquelle ils étaient depuis si longtemps en contact, ainsi que par la poussière ; mais il fut facile de faire disparaître cette souillure. Le corps fut enlevé du lieu où il reposait et fut enveloppé d'une soie précieuse , puis il fut placé dans une nouvelle caisse ou châsse de bois tel qu'il avait été trouvé; seulement, l'abbé Laurent prit l'anneau de son doigt et le garda comme une précieuse relique. *
Le 13 octobre fut désigné pour le jour de la translation ; saint Edouard était mort le 5 janvier, veille de l'Epipha-
CALME AVANT L’ORAGE. 103
nie. Quand, sur les instances du cardinal Howard (i), le vénérable pape Innocent XI eut décrété que la fête de saint Edouard serait célébrée dans toute la chrétienté, le jour anniversaire de la translation fut choisi pour celui de sa fête. Outre l’archevêque de Cantorbéry, onze suffragants et trois évêques de Normandie assistaient à cette cérémonie, et huit comtes anglais étaient à la tête de la noblesse. Quand les grands personnages présents eurent satisfait leur dévotion en contemplant le saint trésor, il fut porté en procession solennelle à travers les cloîtres, sur les épaules du roi et des nobles, puis il fut placé par saint Thomas dans sa châsse à Westminster, où il est encore conservé. L’archevêque ajouta au trésor de l’Eglise une image de la sainte Vierge en ivoire, qu’il offrit en l’honneur de saint Edouard.
Saint Thomas et le roi Henri agirent encore une fois de concert, mais ce fut la dernière. Nous avons vu comment saint Thomas, alors qu’il était chancelier, avait usé de toute son influence près du roi pour lutter contre l’usurpation des évêchés vacants, cette criante injustice des despotes normands. On ne peut supposer qu’alors qu’il était archevêque il ait pris la chose moins à cœur. C’est pourquoi il supplia Henri de permettre que les sièges vacants fussent occupés par des pasteurs choisis selon les lois de l’Eglise. Il réussit et eut le bonheur de consacrer
(1) Le décret de la sacrée congrégation des Rites du 29 mai 1679 ordonna que la fête de saint Edouard serait célébrée par toute l'Eglise le 9 octobre ; mais il fut suivi d’un autre décret, en date du 6 avril 1680, qui fixe la fête au 13.
S. THOMAS DE CANTORBÉRY
deux dignes prélats, les seules fois qu’il fut appelé à accomplir cette partie importante de ses devoirs de métropolitain : Roger, fils du comte de Glocester, fut fait évêque de Worcester, et Robert de Melun, Anglais d’origine (i), évêque d’Hereford, à la place de Gilbert Foliot. Robert devait son surnom au succès avec lequel il avait dirigé ses écoles sur le continent ; il comptait parmi ses disciples Jean de Salisbury et d’autres illustres personnages. Les deux évêques furent sacrés à Cantorbéry, dans Christ- Church, après avoir fait profession d’obéissance canonique : Roger (*) le 26 août, et Robert de Melun (8) le 22 décembre. Cependant, avant cette dernière date il arriva des événements importants, qui eurent la plus grande influence sur la vie entière de notre saint.
(1) Jo. Sar., v, p. 78.
(S) Diceto,p. 536. Cependant Gervais (p. 1889), dit « PostPascha, »
(3) Gerv., p. 1385.