‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 26 sur 79 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LES PREMIERS TORTS

L’orage n’éclata pas tout à coup et sans s’être annoncé; la conduit» des courtisans fut comme la girouette, qui montre avant la tempête la variabilité du vent. Déjà étaient tombées lés larges gouttes isolées : quelques actes du primat avaient fortement offensé le roi. Et pourtant, dans ces différentes circonstances, saint Thomas était évidemment dans son droit. Certes, on ne peut lui faire un crime d’avoir donné le premier exemple « d’un chancelier laïque ou ecclésiastique quittant volontairement sa charge (i). » Si l’amour du pouvoir avait été sa passion, il serait resté chancelier, et alors, joignant à cette dignité la première charge ecclésiastique d’Angleterre, il aurait eu la position la plus élevée qu’un sujet anglais pût atteindre; et cela sans un acte de bassesse, sans employer une seule de ces ignobles intrigues auxquelles^ hommes doivent si souvent leur élévation. Mais Dieu lui réservait

^4) Campbell, Hist. des chanceliers, I, p. 97. »

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une autre œuvre : la liberté de l’Eglise était en péril , et il était le champion suscité pour sa défense. Ses yeux, naturellement si pénétrants, étaient éclairés par la grâce divine; et quand son œuvre lui apparut, il se dévoua énergiquement, et comme un saint qu’il était, à son accomplissement.

En dehors de la résignation du grand sceau, un acte, ou plutôt une série d’actes avait irrité la cour. Saint Thomas avait révoqué toutes les concessions de terres ecclésiastiques faites par son prédécesseur, et il avait fait des démarches pour revendiquer, au nom de l’Eglise, toutes les propriétés qui lui avaient été enlevées arbitrairement, et par suite plus injustement encore. Ses démarches s’appuyaient sur ce fait que les archevêques ses prédécesseurs avaient outrepassé leurs pouvoirs en concédant des biens ecclésiastiques, et que, par conséquent, l’aliénation de ces biens était nulle, car ils n’étaient que les administrateurs et nullement les maîtres ou les propriétaires du patrimoine de l’Eglise; ce patrimoine avait été donné à Dieu et ne pouvait être aliéné que par le vicaire de Jésus-Christ. Ce serait mal défendre ici saint Thomas que de dire qu’Henri lui avait permis de révoquer ces concessions ; car il savait bien que le roi , armé de tous les droits du pouvoir civil, ne pouvait ni sanctionner ni valider les aliénations des biens ecclésiastiques; mais il est toujours juste de rappeler que le prince connaissait les*ntentions de saint Thomas , qu’il les avait approuvées, et qu’il ne pouvait, sans une complète injustice, en faire un sujet de querelle ou de plainte. Jusqu’jpi,

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cependant, il ne faut accuser que les courtisans. Tout ce qui était arrivé jusqu'alors n'avait produit dans l'esprit du roi qu’une irritation passagère contre son ancien fa* vori, et pourtant il prévoyait probablement très bien que les choses n'en resteraient pas là.

Ces pressentiments étaient bien fondés. L’archevêque était bien loin d'avoir tout fait pour rendre à l'Eglise la possession de ses biens , et il n'était pas probable qu’un prélat qui avait commencé sa carrière aussi noblement que saint Thomas s’arrêtât en chemin, comme 6i son œuvre était terminée, tandis qu'en réalité elle était à peine commencée. Les actes qui suivirent le mirent directement en lutte avec le roi , mais sans précipitation ni imprudence : il alla jusqu’aux limites extrêmes du devoir, et bien plus loin qu'on n’aurait pu l'attendre de son caractère. Il y eut un autre signe précurseur de l'orage : on raconte (i) qu'il prêcha devant le roi un sermon fort éloquent, dont le sujet était la distinction entre les pouvoirs spirituel et temporel, et l’immense supériorité, la prééminence du premier sur le second. C’était une vérité que les évêques de cour n’avaient pas souvent prêchée et qu’un des rois despotes de la race normande ne pouvait guère accepter. Plus d'un Anglais, en entendant cette vérité proclamée par un archevêque de Cantorbéry, dut se rappeler les prédications de saint Anselme et pressentir le retour de celte lutte fameuse dans laquelle le faible avait vaincu le fort, conformément à la promesse faite à

(l)Rog. Pont., I, p. tlS.

S. THOMAS DE CANTORBÉRY

l’Eglise romaiue : « Celui qui tombera sur cette pierre s’y brisera, et celui sur qui elle tombera sera réduit eu poudre. »

C’était un privilège (i) de l’archevêque de Cantorbéry de présenter à tous les bénéfices, pour les postes de campagne appartenant à ses moines ou à ses barons. Il exerça ce privilège en conférant l’église d’Eynesford à un clerc nommé Laurent. William d’Eynesford, seigneur du pays, chassa les gens de Laurent, et saint Thomas l’excommunia. Le roi écrivit immédiatement à l’archevêque en lui ordonnant de l’absoudre. On pouvait deviner la réponse : c’est qu’il n’appartenait pas plus au roi de prescrire qui devait être absous que de décider qui devait être excommunié. Le roi fut si mécontent, qu’il ne voulut plus voir l’archevêque ni communiquer avec lui autrement que par correspondance. Saint Thomas, pour l’amour de la paix, donna l’absolution au coupable. Le roi, qui était alors à Windsor, dit, en entendant parler de cette affaire : « Désormais cet homme n’a plus mes bonnes grâces, b

Il s’était élevé, quelque temps auparavant, une autre question dans laquelle il semble qu’Henri prit parti contre l’archevêque. Glérembaud avait été élu abbé de Saint- Augustin à Cantorbéry ; mais quand il s’adressa au primat pour lui demander de le bénir, suivant l’usage, il stipula que la cérémonie aurait lieu dans son église abbatiale, et point dans la cathédrale, et qu’il ne ferait aucune

(1) Fiu-st., I, p. 208.

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profession de soumission on d’obéissance canonique. Saint Thomas refusa d’accomplir la cérémonie, etClérembaud en appeja au pape. Le roi sembla disposé à favoriser l’abbé révolté (t).

Peu de temps après, il se présenta une affaire plus importante, et que le bouillant monarque devait prendre bien plus à coeur. Ici , le saint résiste à la tyrannie d’un despote, et se présente ainsi à notre siècle sous un jour très favorable. La coutume avait laissé introduire une taxe (*) qui dans l’origine n’était autre chose qu’une sorte de composition faite avec la .tyrannie des officiers du fisc. C’était une somme de deux schellings par hide de terre qu’on payait aux shérifs, à condition qu’ils défendraient les contribuables contre les exactions de leurs subordonnés. Dans un parlement ténu au château royal de Woodstock, le roi demanda que cet impôt fût, à l’avenir, versé au trésor, ce qui devait produire un revenu considérable. Personne n’osait parler. L’archevêque seul déclara au roi avec calme et fermeté que la taxe en question n’était qu’une offrande volontaire, que ses shérifs recevraient tant qu’ils feraient leur devoir; mais qu’elle leur serait retirée s’ils cessaient de le faire, et qu’aucune loi ne pouvait en imposer le paiement. Le i$i, entrant tout à coup dans un de ces accès de colère qui lui étaient habituels, s’écria: « Par les yeux de Dieu, l’impôt sera enregistré. »

(1) Diceto, p* 534. Thome, moine de Saint-Augustin, dit, dans la chronique de cette maison (p. 1815), que Clérembaud fut imposé par le roi.

(2) Grim, I, p. 21; Rog. Pont., I, p. 113.

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Saint Thomas répondit : a Par le respect que j’ai pour ces yeux, que vous venez de prendre à témoin de vos serments, il n’en sera pas payé un penny sur mes terres ni sur les biens de l’Eglise. » C’était au courageux prélat de décider si le pays et la postérité seraient frappés d’une charge illégale. Certainement, cette difficulté ne pouvait qu’élargir l’abîme qui s’ouvrait entre le primat et le roi.

L’inimitié personnelle que le roi Henri nourrit dès lors contre le saint se manifesta bientôt par une attaque contre les libertés du clergé : c’était là mules côtés de la politique envahissante du roi, et saint Thomas l’avait contenu tant qu’il avait eu de l’influence sur lui.

La loi universelle de la chrétienté exemptait le clergé de la juridiction séculière. Parmi les procès criminels ecclésiastiques dont Henri profita pour attaquer cette loi, le plus important fut celui de Philippe de Brois, qui nous est raconté par cinq historiens (*). C’était uu chanoine de Bedford, accusé du meurtre d’un soldat; il avait été jugé et acquitté , suivant la loi canonique, par la cour ecclésiastique de Lincoln. Simon Fitz-Peter, l’un des juges ambulants du roi à Dunstable, voulut le traduire devant son tribunal. Philippe s’emporta et insulta le magistrat. Simon écrivit immédiatement à Londres et exposa le fait au roi, qui, dans un de ses accès de fureur habituels, jura, en prononçant son serment favori, qu’il considérerait comme faite à lui-même toute insulte faite à l’un de

(1) Grim, I, p. 22; Rog. Pont., I, p. lit; Fitz-St., I, p. lit; Herb., I, p. 101 ; Diceto, p. 537.

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ses officiers; il ordonna qu'on lui fit son procès; mais saint Thomas, qui était présent, s’opposa à ce qu’un clerc fût assigné devant une cour laïque, et offrit de le juger à Cantorbéry. Le roi y consentit avec beaucoup de peine, et députa plusieurs évêques et barons pour servir d’assesseurs à l’archevêque. Philippe fit valoir qu’il avait déjà été jugé et acquitté sur le fait de l’offense la plus grave; mais il reconnut qu’il avait insulté le magistrat. La cour lui accorda le premier point, et quant à l’offense la moins grave, elle prononça contre lui cette sentence sévère :

« que les revenus de son canonicat seraient confisqués a pour deux ans au profit du trésor, et qu’il ferait réparation au magistrat dans la forme humiliante consacrée par l’usage. » Le roi se plaignit de la sentence; et, comme les évêques déclarèrent qu’ils avaient puni Philippe au delà de ce qu’il méritait, pour l’amour de la paix et par respect pour le roi, Henri s’emporta et s’écria: « Par les yeux de Dieu, par les oils Deu, c’était l’expression normande (t), vous jurerez que ce n’est pas à cause de sa qualité de clerc que vous l’avez épargné. » Ils étaient tout prêts à prêter le serment exigé; mais le roi voulut aller plus loin, et convoqua le concile de Westminster.

Ce ne fut malheureusement pas la seule circonstance où la conduite scandaleuse d’un membre du clergé vint donner un prétexte aux attaques du roi contre l’Eglise. Fitz-Stephens en rapporte deux autres. Un clerc de Worcestershire fut accusé d’avoir violé une jeune femme et

(1) Garnier, fol. *17,1. 21 ; fol. 5 b, 1. 8-10.

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