CHAPITRE XIII
Le concile de Clarendon se réunit le 22 janvier (i) H64. Cependant des doutes étaient entrés dans l’esprit de saint Thomas ; il ne savait pas s’il devait ' ajouter foi à cette assurance de l’abbé d’ Aumône, que le roi n’abuserait pas contre l’Eglise d’une promesse faite sans condition , et il résolut de ne pas la renouveler en public. Il voulait par prudence garder le secret de .cette résolution; mais elle parvint aux oreilles du roi et redoubla sa colère, qui se manifesta par des démonstrations plus menaçantes que ses discours. Des hommes armés (2) entourèrent la salle du concile, et la crainte remplit tous les cœurs, excepté celui qu’on voulait intimider. Deux d’entre lés évêques
(1) Gervais (p. 1385) fixe l’ouverture du concile au 14 janvier, jour de saint Hilaire ; Diceto donne la date du 25 janvier; la « Recognitio » celle du quatrième jour avant la Purification. (Cott., Mss. Glaud. B, II, fol. 25 ; Wilkins, Leg. angl. sax., p. 322; Herb., II, p. 205.)
(2) Rog. Pont., I, p. 123 ; Gerv., p. 1386.
avaient des raisons particulières pour redouter la colère du roi : c’étaient Jocelin de Salisbury et Roger de Worcester <*■) ; ce dernier, jeune évêque et parent du monarque, avait encouru le déplaisir royal par la liberté avec laquelle il lui avait reproché ses excès. Ces deux prélats vinrent trouver saint Thomas et le supplièrent, les larmes aux yeux, d’avoir pitié d’eux, car leur vie dépendait de sa réconciliation avec le roi. Le saint les encouragea le mieux qu’il put, mais il refusa de céder.
Deux seigneurs leur succédèrent : c’étaient Robert, comte deLeicester, et Réginald, comte de Comwall , oncle du roi ; ils lui assurèrent que le roi était décidé à en venir aux moyens extrêmes, et le supplièrent d’épargner à leur royal maître et à eux-mêmes un tel déshonneur. Le saint répondit : « Ce ne serait point chose inouïe ni chose nouvelle qu’un prélat mourant pour l’Eglise, puisqu’une armée innombrable de saints nous en a donné le précepte et l’exemple. Que la volonté de Dieu soit faite. » Les menaces des nobles eurent le même sort que les prières des évêques.
Ilreçut ensuite la visite de deux chevaliers du Temple (*) très renqmmés et très influents : Richard d’Hastings, grand-maître des templiers anglais , et Hostes de Boulogne. Ils lui représentèrent encore ce qui avait eu tant
(1) Roger de Pontigny (p. 124) s’est trompé en écrivant « Norwich. » Guillaume Turbo fut évêque de Norwich de 1151 à 1176. Roger de Melhent, évêque de Worcester, était petit-fils du roi Henri I«r, et par conséquent cousin germain d’Henri IL
(2) Garnier, fol. *20, 1. 7.
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de poids auprès de lui dans la bouche de l’abbé d’ Aumône. Ils l’assurèrent que la seule pensée du roi était de n’avoir pas la honte d’une défaite, et se firent solennellement garants qu’Henri ne voulait en rien offenser l’Eglise et qu’on n’entendrait plus parler des constitutions.
Ebranlé par leurs sérieuses sollicitations et par leurs protestations, saint Thomas consulta les autres évêques, se fit accompagner par eux, vint trouver le roi et lui dit : « Monseigneur et roi, s’il s’agissait ici de mes droits personnels, je ne me serais jamais opposé à votre volonté ; mais Votre Excellence ne doit pas s’étonner si je suis plus scrupuleux quand il s’agit de la cause de Dieu. Plein de confiance en votre prudence et en votre modération, je consens à ce que vous exigez de moi, et je promets d’ohserver de bonne foi les coutumes ; » et il ajouta la clause in verbo veritatis, qui équivalait à un serment (i).
Dès que saint Thomas eut prononcé ces paroles (*), le roi dij, à haute voix : a Vous avez tous entendu ce que l’archevêque vient de me promettre en son nom ; maintenant, que les autres évêques lui obéissent et fassent de même. — Je veux, répliqua le saint, qu’ils vous rendent hommage comme je viens de le faire. » Les autres évêques se levèrent et donnèrent leur consentement; un seul, Jocelin de Salisbury (et cela est très bizarre, après
(1) Grim, I, p. 30;Rog. Pont., I, p. 126; Herb.,I, p. 114. « Sur ma parole de prêtre » (Alan, I, p. 341; Gerv., p. 1386). Fitz-St. (I, p. 217) ajoute, mais évidemment par inadvertance : « et sigillorum suorum impressione. »
(2) Rog. Pont., I, p. 126; Garnier, fol. *20 b, 1. 11.
les efforts qu’il avait faits pour engager le saint à se soumettre), attendit que les autres évêques eussent repris leurs sièges et demanda à l’archevêque s’il devait faire la même promesse qu’eux. L’archevêque lui répondit qu’il le devait, et il promit comme les autres. Le roi secoua la tète et dit à Jocelin d’un ton de reproche, qu’il était toujours en opposition avec lui. En dépit des assurances des templiers, saint Thomas craignait que l’affaire ne Unît mal , et la conduite du roi prouva qu’il ne s’était pas trompé.
a Je suppose, dit alors Henri, que tout le monde a entendu la promesse que l’archevêque et les évêques viennent de faire de garder et d’observer mieux à l’avenir les coutumes de mon royaume. Pour qu’il ne puisse plus y avoir de contestation à ce sujet, qu’on écrive les ordonnances de mon aïeul Henri. » Notre saint fit cette observation qu’il était le plus jeune des évêques présents, qu’on ne pouvait pas supposer qu’il en eût connaissance; d’ailleurs, il était déjà tard : c’était une affaire d’une haute importance, il valait mieux l’ajourner au lendemain; on y consentit.
Le lendemain, Richard, Luci et Jocelin de Bailleul compilèrent ces constitutions, qui ont donné au concile de Clarendon une si triste célébrité. On les lut (i) à haute voix, et saint Thomas, après avoir consulté Herbert et les autres théologiens, y fit les objections suivantes. La première porte que toutes les causes concernant des pa-
(l)Herb., I, p. 116; Ep. s. Th.,l, p. 18.
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tronages ou des présentations à des églises , soit entre laïques, soit entre clercs, se jugeront devant la cour du roi. Le saint y faisait deux objections : la première que par là lés clercs seraient amenés devant un tribunal civil; la seconde, qtfe c’étaient des questions de l’ordre purement spirituel et ecclésiastique.
La troisième constitution déclare que les clercs, assignés par le juge du roi, doivent répondre devant la cour sur toute espèce de chef d’accusation, et que s’ils sont trouvés coupables, l’Eglise ne peut plus les protéger. « Par cet article impie, dit saint Thomas, les clercs sont traduits devant un tribunal séculier pour les causes criminelles et pour les causes civiles. C’est toujours le Christ devant Pilate. »
La constitution suivante portait que ni archevêque, ni évêque, ni tout autre sujet anglais, ne pourraient quitter le royaume sans la permission du roi.
Saint Thomas objecta que cette défense arrêterait les pèlerinages aux Lieux saints et ferait du royaume une vaste prison. En outre , dans le cas où le pape convoquerait un concile, et où le roi d’Angleterre serait en opposition avec lui, il défendrait aux évêques d’y assister; comme ils sont obligés d’obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, ne devraient-ils pas obéir au vicaire de Jésus- Christ en dépit de la défense ? « Il était convenable qu’ils allassent prendre congé du roi avant leur départ; mais c’était un acte irréligieux et impie que de se lier par un serment. »
La septième constitution dit que les tenanciers directs
de la couronne , les personnes de la maison du roi, ne pourront être excommuniés, et que leurs terres ne pourront être mises en interdit sans la permission du roi.
Le saint déclara que c’était tout simplement dégrader l’Eglise et lui ôter le pouvoir qu’elle avait reçu de Dieu de lier et de délier même les rois.
Voici la huitième constitution: «Les appels, s’il y en a, seront interjetés de l’archidiacre à l’évêque et de l’évêque à l’archevêque; si l’archevêque ne fait pas justice, ils seront portés en dernière instance devant le roi, par l’ordre duquel la cause sera suivie et terminée devant la cour de l’archevêque, sans qu’elle puisse aller plus loin, sinon avec la permission royale. »
« Un archevêque qui consentirait à cela, répliqua le saint sans hésiter, serait coupable de parjure; car, quand il a reçu le pallium , il a juré en termes exprès de ne pas empêcher les appels au pape... Ce serait un triste jour, ajouta-t-il, que celui où tous les opprimés perdraient leur refuge et ne pourraient avoir un libre recours à la mère de toutes les Eglises, à l’Eglise de Rome. »
La douzième constitution commence ainlt : «Si un archevêché, évêché, abbaye ou priorat tombe en vacance dans les domaines du roi, on laissera le bénéfice entre ses mains pour qu’il puisse en toucher tous les revenus. » Le saint répondit que la propriété des pauvres ne devait point être placée dans le trésor ; que toujours l’Eglise, quoique cet usage eût souvent prévalu, avait protesté et résisté autant qu’il avait été en son pouvoir; qu’elle n’avait jamais donné son consentement.
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La même constitution continuait ainsi : « Quand le temps est venu de consulter pour nommer à une église, le roi doit en convoquer les principaux membres, et l'élection doit se faire dans la chapelle royale. » Le saint était trop ami de la liberté pour ne pas protester contre une forme d'élection si nouvelle et si anti-canonique; il dit que si on sanctionnait dans l'Eglise d'Angleterre une pratique si contraire à celle de tout le reste de la chrétienté, ce serait commencer un schisme et écraser toute liberté d'élection sous la prépondérance de l'autorité royale.
Le roi demanda alors à l'archevêque et aux évêques d'apposer leurs sceaux au bas des constitutions; c'était non-seulement exiger d'eux la promesse qu'ils avaient déjà faite d'observer les coutumes royales , mais c'était leur demander de ratifier cette interprétation du sens véritable de ces coutumes. La réponse de l'archevêque (*) ne se fit pas attendre : « Par le Seigneur tout-puissant, tant que durera ma vie, mon sceau n'y paraîtra pas. » Alors les magistrats du roi préparèrent trois copies sur une même feuille, et, la partageant suivant l'usage , ils en donnèrent une à saint Thomas, une autre à l'archevêque d'Yorck et conservèrent la troisième pour les archives royales. Saint Thomas prit sa copie; c'est celle
(1) Rog. Pont., I, p. 127; Grim, I, p. Si; Garnier, fol. *21, 1. 9. Herb. (I, p. 124) dit que l’archevêque, lorsqu’on lui demanda d’apposer son sceau, fut extrêmement ému et troublé, et qu’il dissimula, de peur d’irriter le roi. Il ne refusa donc pas positivement, mais il demanda du temps.
d’où ont été tirés ces extraits. Plus tard , elle fut remise , comme nous le verrons, entre les mains du pape.
Peu de temps après ces événements , l’évèque de Poitiers écrivit à saint Thomas dans des termes qui prouvent % que ses contemporains comprirent comme nous que le saint n’avait ni signé ni scellé les constitutions de Clarendon, a Je remercie Dieu mille fois, dit-il (i), d’avoir acquis la certitude par plusieurs excellents témoignages, et maintenant par le vôtre même, que vous n’avez pas promis d’ohserver, comme s’en vante leur auteur, et que vous n’avez pas signé, comme d’autres l’ont fait, ces détestables et profanes constitutions qui viennent de frire leur apparition parmi nous. »
Il quitta la cour à la fin d’une autre journée, elle aussi pleine d’événements, et se dirigea vers Winchester. Contrairement à son habitude, il chevauchait seul, séparé de sa suite et plongé dans une profonde méditation. Chemin frisant (*), ceux de sa suite se mirent à parler entre eux à voix basse des événements du jour. Les uns disaient que le saint avait fait le possible, eu égard à la difficulté des temps; d’autres s’indignaient que les libertés de l’Eglise fussent désormais entre les mains d’un homme. Alexandre Llevellen (3), porte-croix de l’arche-
(1) Gilb. Fol., Il, p. 2*2.
(2) Alan, I, p. 8*0; Herb., I, p. 126.
(3) Herbert fait un admirable portrait d’Alexandre UevelLen (I, p. 866). « Alexandre, appelé Cuelin dans la langue de son pays, surnommé le Gallois (Welshman) à cause de son origine, causeur charmant et plein d’abandon; cependant tout son mérite n’était pas dans
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vèque, parlait très haut, au point d’alarmer le reste de la suite, a Le pouvoir civil met le trouble partout. L’iniquité fait rage contre le Christ. La synagogue de Satan ^profane le sanctuaire de Dieu. Les princes se sont assis et ils se sont unis ensemble contre le Christ. Il n’y a plus de salut pour qui aime la vérité. Ceux-là seuls sont sages et respectés dans les jugements du monde qui obéissent aveuglément au roi. Cette tempête a renversé les colonnes de l’Eglise, et pendant que le pasteur est en démence, les brebis sont dispersées devant le loup. Maintenant que le chef est tombé , où trouver la vertu ? Qui restera debout? Qui triomphera dans le combat ? »
« Mon fils, à qui s’appliquent ces paroles ? » dit l’archevêque.
Llevellen répondit : « Quelle vertu a-t-il gardée, celui qui a trahi sa conscience et son honneur ? Elles s’appliquent à vous, qui avez trahi en ce jour votre conscience et votre honneur; à vous, .qui avez donné à la postérité un exemple que Dieu déteste et que la justice réprouve, en levant vos mains consacrées pour jurer des constitutions impies, en vous joignant aux exécrables ministres de Satan pour renverser la liberté de l’Eglise. »
Le saint gémit, reconnut sa faute, exprima l’horreur qu’elle lui inspirait, et se déclara lui-même indigne de
ses discours, sa main était aussi agile que sa langue. Présent ou absent, invité ou non, il a travaillé avec notre père et pour notre père, souvent au milieu des plus grands dangers, avec prudence, résolution et constance, et, ce qui est remarquable chez un homme de son pays, aussi ûdèle qu’il était actif.
l'autel. a Par mes fautes, j'ai réduit en esclavage cette Eglise d'Angleterre que mes prédécesseurs ont gouvernée avec tant de prudence au milieu d'aussi grands dangers : et il est juste que cela soit arrivé sous mon règne ; car je ne suis pas sorti, comme eux, de l'Eglise, mais de la cour; je ne viens pas du cloître, ni d'aucun poste religieux, ni de l'école du Christ, mais du service de César. Homme orgueilleux et vain, d'éleveur d'oiseaux je suis devenu le berger du troupeau. J'ai protégé des comédiens, suivi des chiens de chasse; et maintenant je suis le pasteur d'un grand nombre d'âmes. En vérité, ma vie passée est bien loin d'avoir profité à l'Eglise ; et voilà maintenant quelles sont mes œuvres. Je vois clairement que je suis abandonné de Dieu, et bon à être jeté hors de la chaire sacrée que j'occupe. »
Herbert le consola de son mieux en lui montrant que, dans les voies de Dieu, souvent les fautes conduisent à la sainteté. Il lui rappela saint Pierre, qui se releva par sa chute même. « Vous n'avez qu'un parti à prendre : si, comme vous le dites , vous êtes honteusement tombé , relevez-vous vaillamment ; soyez prudent, fort et courageux. Et tenez pour certain que le Seigneur sera avec vous, comme il fut avec David, le roi-prophète, qui avait été un adultère et un traître; comme il fut avec le prince des apôtres, qui avait apostasié; comme il fut avec cette sainte et apostolique femme qui avait été pécheresse; enfin comme il fut avec le grand docteur des gentils, qui avait été, avant tout, persécuteur de l'Eglise. Vous aussi, vous fûtes un Saul; et si maintenant vous voulez être un
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Paul, o’est que les écaillés sont tombées de vos yeux; c’est que votre Jésus veut se manifester clairement à vous, et vous enseigner les grandes choses que vous devez souffrir pour son nom. »
Le saint fut uu peu consolé, considérant plutôt, comme le dit modestement Herbert, l’amour et la fidélité de son interlocuteur que le mérite de ses paroles. Herbert, en se retournant, vit Hilaire, évêque de Chichester, qui les suivait. Saint Thomas, se rappelant qu’il avait été le premier à abandonner la clause : sauf les droits de l’Eglise, dit à Herbert : « Qu’il nous suive; nous aurons ainsi Satan derrière nous. »
Le saint prélat profita de la première occasion pour envoyer demander au pape, à Sens, le pardon de sa faute. En attendant, il s’abstint d’offrir le saint sacrifice de la messe pendant quarante jours (i), peut-être même plus longtemps encore; car la lettre du pape est datée du 1" avril 1164. Le saint-père lui rappelle la différence entre les fautes commises avec malice et de propos délibéré, et les fautes d’ignorance et de fragilité. « Si donc vous avez commis un péché qui pèse sur votre conscience, nous vous conseillons de le confesser au tribunal de la pénitence à un prêtre discret et prudent : le Dieu clément, qui regarde plus les coeurs que les actes, vous pardonnera dans sa miséricorde. Et nous, plein de confiance dans les'mérites des bienheureux apôtres Pierre et Paul, nous vous absolvons de la faute que vous avez
(1) Herb., I, p. 131, Gerv., p. 1388; Ep. s. Th., il, p. S.
commise,. et nous vous conseillons et ordonnons de ne plus vous abstenir de la sainte messe. »
Si saint Thomas, dans la délicatesse de sa conscience, ne s’était pas si durement condamné, il est certain que nous eussions jugé sa chute moins sévèrement. Ü n’était point responsable des constitutions de Clarendon, bien qu’il se soit évidemment considéré comme tel, quand la promesse qu’il avait faite d’observer les coutumes royales reçut cette interprétation. Rien, jusque-là, n’avait pu lui faire pressentir l’explication forcée des coutumes royales que présentaient les seize constitutions. Les demandes du roi avaient été bien plus modérées. Saint Thomas s’opposait à ce qu’on infligeât à un clerc une condamnation civile, outre la dégradation ecclésiastique prononcée contre lui, et il pouvait bien s’attendre à voir cette prétention introduite dans les coutumes royales; mais comment aurait-il pu deviner les iniquités de Clarendon ? Il niy donna point son assentiment ; c’est une faute qu’il n’eut point à se reprocher.
Mais il commit, sans aucun doute, une grave imprudence et mit en péril, sans bien savoir jusqu’à quel point, la liberté de l'Eglise; voilà sa faute ; il l’a noblement expiée. On lui persuada deux fois, contre sa propre opinion, que le roi ne demandait rien qu’une soumission publique, qu’il lui abandonnait d’ailleurs la victoire et n’avait aucun projet contre l’Eglise. Saint Thomas connaissait mieux Henri, et c’est là qu’il fut imprudent. Le roi ne lui en donna jamais l’assurance; d’autres qui avaient quelque chose à gagner, le promirent en son nom.
S. THOMAS DE CANTOBBÊBT.
Saint Thomas ne pouvait pas non plus rejeter sur le saint-siège la faute de cette concession. Si nous en pouvons juger par la correspondance (*) parvenue jusqu’à nous, le pape Alexandre, tout en recommandant à saint Thomas une extrême modération et la soumission au roi, ajoute invariablement l’importante condition : a sauf l’honneur de Tordre ecclésiastique. » Il n’est pas probable que les lettres dont l’abbé d’ Aumône était porteur, et qui furent écrites à une époque où le danger était bien moins pressant, eussent un autre sens.
Voilà comment un catholique doit juger la chute de saint Thomas. Les historiens modernes, avec l’esprit qui les anime d’ordinaire, devraient trouver moins encore à blâmer. Quelques écrivains reprochent au saint d’avoir cédé quand il Ta fait, d’autres de ne pas avoir cédé plus tôt. Tous sont également peu conséquents avec euxmêmes. Les premiers, pour présenter sous un jour réellement blâmable la conduite de saint Thomas, s’appuient sur des faits d’une évidence contestable, ou travestissent l’histoire. Ainsi, quelques auteurs, sur la foi du pamphlet mensonger publié plus tard par Gilbert Foliot (*), l’accusent d’un parjure volontaire et prémédité; tandis que d’autres affirment qu’il a signé les constitutions de Clarendon, quoiqu’il ait ensuite refusé d’y apposer son sceau.
Un protestant, plus conséquent, blâme saint Thomas
(1) Ep. s. Th., il, p. 2, $, 15 et 19.
(2) Voir la note D, à la fin du volume.
d’avoir refusé sou immédiat et absolu consentement. A ses yeux, c’était manquer à son allégeance que de faire une réserve en faveur de son ordre, et il se persuade follement que les constitutions de Clarendon, toutes semblables pour l’esprit et presque pour la lettre à la loi moderne de l’Angleterre, étaient réellement les anciennes coutumes du royaume (i) ; comme s’il était possible qu’à cette époque une chose contraire au serment du sacre des souverains fût la loi commune non écrite de l’Angleterre; ou qu’elle pût devenir loi en dépit des protestations de l’Eglise, qui faisait elle-même partie intégrante de la constitution du pays. Maintenant, outre l’assertion de saint Thomas que nous avons citée plus haut, nous trouvons dans les constitutions même de Clarendon une preuve de ce qu’étaient les termes du serment, c’est-àdire de ce qu’était la profession d’obéissance et de soumission que le roi avait le droit d’exiger d’un prélat d’après la loi du pays. La douzième constitution, après avoir parlé des sièges vacants et des élections, comme nous l’avons raconté plus haut, dit : « Ici, l’élu, avant d’être consacré, jurera foi et hommage à notre seigneur le roi, comme à son seigneur lige pour sa vie et ses membres et son honneur terrestre, sauf les droits de son ordre. » Ceux même qui ne jugent pas au point de vue catholique devraient voir dans saint Thomas un homme
(1) « Ces coutumes n’avaient jamais été écrites avant cette époque, et n’avaient même jamais existé dans le royaume. » (Fitz-St., I, p. 216. ) Cela est hors de doute pour plusieurs d’entre elles.
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qui résiste aux efforts tyranniques tentés par un des ordres de l’Etat pour écraser l’autre et pour introduire, sous un prétexte spécieux, un véritable changement dans la constitution.