‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 32 sur 79 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

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Aussitôt après le concile de Clarendon, le roi dirigea une première attaque contre saint Thomas; il envoya au pape (i) l’évèque de Lisieux et l’archidiacre de Poitiers, pour essayer d’obtenir de lui que l’archevêque d’Yorck fût nommé légat en Angleterre , à la place du saint. Le pape répondit (*) qu’Yorck avait toujours été soumis à Cantorbéry; «et il le sera, ajouta-t-il, tant que je vivrai. » Le roi écouta à peine la réponse de ses envoyés, et dépêcha aussitôt Geofftoi Ridel, archidiacre de Cantorbéry, et Jean d’Oxford, pour réitérer sa demande. Le saint-père refusa encore ; alors ils lui représentèrent à genoux que la vie de saint Thomas était en péril si l’on irritait le roi par un nouveau refus. En sorte que pour sauver la vie du saint, qu’il croyait compro-

(1) Ep. s. Th., Il, p. 1.

(3) Grim, I, p. 33; Rog. Pont., I, p. 138.

* S. THOMAS DB CANTORBÊRY.

mise, le pape leur donna des lettres par lesquelles il conférait la charge de légat (1) à l'archevêque d'Yorck ; mais on (2) leur fit promettre, au nom du roi, et ils offrirent de confirmer leur promesse par un serment, de ne les rendre publiques que du consentement de saint Thomas et après qu'il en aurait eu connaissance. Les envoyés aimèrent mieux souscrire à cette condition, qui rendait la concession du saint-père parfaitement illusoire, que de s'en retourner les mains vides. Le roi ne fit pas grand cas de ces lettres; toutefois, il les montra pendant quelque temps pour faire croire que le pape lui avait donné gain de cause contre saint Thomas, puis il les renvoya à Rome. Le saint-père n'avait accordé ces lettres qu'à son grand regret (3), et les reçut avec une satisfaction qui causa quelque étonnement. Elles lui arrivèrent le même jour que la nouvelle de la mort de l'anti-pape Octavien, événement qui donna quelque espoir de paix à l'Eglise. Les lettres et les messages apportés par les ambassadeurs du roi étaient, d'après le récit de deux témoins différents résidant alors à la cour, du style le plus humble, bien que l'archevêque de Poitiers ait entendu dire qu'elles étaient injurieuses et pleines de colère. Comme les messagers prétendirent qu'ils avaient ordre de repartir im-

(1) Roger de Pontigny (I, p. 129), Hoveden (Ann., p. 2826), s’expriment comme si le roi lui-même avait été fait légat. Les lettres sont pourtant bien claires.

(2) Ce sont les propres paroles du pape à saint Thomas. (Ep. s. Th., il, p. 3.)

(3) Ep. Gilb. Fol., il, 243; Ep. s. Th., il, p. 240 et 241.

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médiatement, les cardinaux de Naples, Porto et Pavie, qui prirent parti contre saint Thomas , demandèrent très énergiquement au pape, mais tout à fait sans succès, des lettres plus développées et plhs explicites conférant à l’archevêque d’Yorck la charge de légat.

Dans une autre circonstance, le saint-siège fut moins favorable à saint Thomas. Nous avons vu que Clérembaud, abbé élu de Saint-Augustin, n’avait voulu recevoir la bénédiction du saint que sous la condition qu’elle lui serait donnée dans son église même et qu’on n’exigerait de lui aucune profession d’obéissance canonique. Pour obtenir justice sur ce point comme sur plusieurs autres qui vont nous occuper, saint Thomas envoya au pape, à diverses reprises , quelques-uns de ses compagnons les plus dévoués , qui , plus tard , partagèrent avec lui son exil et ses malheurs. On cite l’évêque de Poitiers, maître Henri , Gontran de Winton , qu’Herbert (i) appelle « un simple et fidèle petit homme, » Hervey de Londres, qui mourut 'pendant cette ambassade, et quelques autres. Plusieurs lettres de saint Thomas à ses amis, et leurs réponses à l’archevêque, existent encore ; et l’une d’elles (*) nous fait connaître toutes les inquiétudes de son âme. L’histoire de ces événements serait beaucoup plus facile si l’on ne doutait de l’ordre chronologique de la correspondance. D’après ce que nous savons , il semblerait que la première réponse (3) du pape fut une lettre du 40 juillet,

(1) Herb., I, p. 366.

(2) Ep. s. Th., I, p. 212.

(8) Ep. s. Th., p. 109 et 255.

S. THOMAS DE CANTORBÉRY

datée de Montpellier, adressée à Clérembaud : elle est entièrement favorable à la prétention du saint ; mais il paraît que l’abbé élu fit voir ensuite les privilèges accordés par le saint-siège à l’abbaye de Saint-Augustin, et qu’en conséquence on envoya à saint Thomas Tordre impératif de donner la bénédiction, ajoutant que s’il tardait, le pape manderait Clérembaud et la lui donnerait de ses propres mains. La modération dont firent preuve les messagers du roi, ainsi que nous l’avons vu plus haut, engagea sans doute le saint-père à prendre cette mesure. Le hasard voulut que plus tard Alexandre III déposât solennellement Clérembaud (1).

Saint Thomas eut encore recours au saint-siège pour repousser une injuste prétention de Roger d’Yorck, qui faisait porter devant lui, dans la province de Cantorbéry, la croix marque de son autorité archiépiscopale. Des lettres du pape, du 13 juillet, datées de Montpellier (*), lui avaient conféré le privilège de faire porter sa croix, tel que ses prédécesseurs en avaient joui avant lui ; mais dans une dernière copie ou dans d’autres lettres obtenues du pape par Roger, les mots per totam Angliam (*) avaient été insérés par mégarde et furent révoqués par des lettres de Sens, datées du 21 janvier.

(1) Les évêques d’Exeter et de Worcester, et l'abbé de Faversham, délégués par le saint-siège pour faire une enquête sur celles des accusations produites contre lui qui attaquaient son caractère personnel, disent que c’était un très méchant homme.

(2) Ep. s. Th., il, p. 43.

(3) « Ex oblivione poliùs quàm ex industriâ contigit..., non enim

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Saint Thomas soumit encore au pape une autre question : elle avait été soulevée déjà au concile de Tours; mais comme il sentait fort bien que Gilbert Foliot se préparait à lui faire l’opposition la plus injuste, il désirait vivement obtenir de cet évêque une nouvelle profession d’obéissance canonique. C’était une affaire de grande importance alors, car cette obligation personnelle répondait à l’hommage féodal des laïques. Lors de sa consécration à Hereford, Gilbert avait fait profession d’obéissance envers Théobald, qui était alors son archevêque, et saint Thomas désirait qu’il la lui renouvelât, se fondant sur sa translation au siège de Londres. L’évêque de Poitiers exposait au pape que si la translation avait eu lieu d’une province à une autre (i) , elle dégagerait Gilbert de son premier serment et rendrait nécessaire une seconde profession. Mais cet argument fut repoussé comme interprétant mal la loi canonique, qui considérait le premier serment comme obligatoire tant que celui qui l’avait prêté restait soumis à la même juridiction. On ne pouvait donc exiger de Gilbert une nouvelle profession , à moins qu’une coutume particulière à cette Eglise n’obligeât le titulaire à prêter un serment personnel à l’archevêque lui-même, au lieu de le prêter d’une manière générale à l’archevêque et à ses successeurs.

Jean de Salisbury, qui avait été banni (*) par le roi à

tenorem priorum litterarum memoriter tenebamui. » (Ep. s. Th,, u, p. 9.)

(1) Ep. s. Th., n, p. 255; Ep. Gilb. Fol., U, p. 2A7.

(2) Voyez la note E, à la fin du volume.

S. THOMAS DE CANTORBÉRY

cause de son attachement pour saint Thomas, peu de temps sans doute après le concile de Clarendon (*), écrivit au saint dès qu’il fut arrivé à Paris , pour lui dire qu’à son grand étonnement, les affaires traitées dans les deux conciles avaient eu un grand retentissement et qu’on en avait fort exagéré la portée. Louis, roi de France, aussitôt qu’il en eut connaissance, offrit à saint Thomas un asile dans son royaume. Le saint répondit (3) que personne sur la terre, sauf le roi d’Angleterre, ne lui inspirait une plus grande confiance et une reconnaissance mieux méritée que le roi de France, mais que pourtant il refusait cette offre gracieuse, car il espérait faire bientôt la paix avec son souverain. La lettre finissait ainsi : o Si vous le voyez , blâmez-le , s’il vous plaît , de penser toujours mal d’un homme qui l’a tant et si fidèlement servi, qui l’a toujours aimé d’une affection si sincère et à qui il a prodigué tant d’honneurs. » Ses efforts pour obtenir la paix dont il parle ici semblent n’avoir eu qu’un succès incomplet ou momentané ; car, dans une seconde lettre au roi de France, saint Thomas dit à Louis qu’une seule chose est venue troubler le roi et compromettre le parfait accord récemment rétabli entre eux;

(1) Ep. Jo. Sar.,i, p. 187. M. Froude dit que cette lettre fut écrite à Paris, et en fixe la date au mois d’octobre 1168, c’est-à-dire immédiatement après le concile de Westminster; l’autre concile, que Jean de Salisbury appelle dans la même lettre « de Winchester, » est évidemment le concile de Clarendon. Cette lettre ne peut donc pas avoir été écrite avant le commencement de 1164.

(2) Ep. s. Th., p. 882 et 884; Ep. Gilb. Fol., Il, p. 309.

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c’est un rapport qui accuse l’archevêque d’avoir dénoncé Henri au pape et au roi de France comme oppresseur et persécuteur de l’Eglise. Saint Thomas priait Louis de témoigner de la fausseté de cette accusation. En réalité , la conduite du roi était bien de nature à faire naître des bruits semblables ; saint Thomas n’avait fait que la constater. Vers ce temps, le saint écrivit à Henri lui-même (*) dans des termes bien faits pour le frapper. Il insistait sur cette pensée que Dieu vengerait certainement l’Eglise d’Angleterre, et il lui promettait en son nom toute sorte de bénédictions s’il remédiait à ses calamités.

On n’a pas rendu justice aux efforts que fit alors saint Thomas pour obtenir la paix. Ces«efForts sont démontrés par les citations que nous venons de faire de sa correspondance avec le roi Louis. La manière dont il accueillit la médiation de l’évêque d’Evreux nous en donne une nouvelle preuve. Ce prélat, qui était fils du comte de Warwick et qui fut élevé plus tard au siège de Rouen, était allé trouver le roi à Porchester (s), et Henri lui avait dit qu’il n’y avait qu’un moyen de faire la paix avec lui: c’était que l’archevêque obtînt du saint-père la sanction des coutumes. Saint Thomas , craignant de donner au roi de justes sujets de mécontentement, demanda cette sanction au pape , pensant que la liberté de l’Eglise se trouvait plus en sûreté entre les mains de son supérieur

(1) Ep. s. Th., I, p. 363.

(*) Grim, p. 32; Rog. Pont., p. 128 ; Guill. de Cant., p. 10 ; Gerv., p. 1388.

S. THOMAS DE CAKTOBBÊRY.

et du chef de la chrétienté que dans les siennes propres. C’est là peut-être ce moment de paix dont saint Thomas parle à Louis. Le pape refusa absolument sa sanction (i), comme l’avait présumé le saint. Ce refus fut suivi d’une lettre par laquelle Sa Sainteté ordonnait à saint Thomas, en vertu de l’obéissance qu’il lui devait, de résister au roi d’Angleterre s’il venait à lui demander quelque chose qui fût contraire à la liberté de l’Eglise de Rome , et de n’employer aucune forme de promesse ou de serment autre que celle dont les évêques avaient fait usage envers les rois jusqu’à ce jour. U ajoutait que s’il avait prêté de tels serments, il ne devait point les garder, mais revenir immédiatement sur dqp promesses coupables et se réconcilier avec Dieu et l’Eglise.

C’est ainsi que saint Thomas, par sa prudence, évitait autant qu’il était en son pouvoir la lutte qui s’approchait; mais, en dépit de tous ses efforts, elle s’avançait à grands pas. Pendant ce temps, par l’ordre du pape (*), on priait pour lui à Clairvaux, à Citeaux et à Pontigny, saintes maisons qu’embaumait encore le parfum des vertus de saint Bernard.

(1) Datée de Sens, 28 février 116*. (Ep. s. Th., il, p. 2 et 9.)

(2) Ep. s. Th., H, p. 258.

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