CHAPITRE XV
LE CONCILE DE NORTHAMPTON
Les dernières négociations avaient échoué; saint Thomas essaya d’obtenir une entrevue personnelle avec le roi, et vint, dans cette intention, à Woodstock(i). Mais il ne fut pas admis en sa présence, et se retira dans la direction de Cantorbéry. Il vint à Romnel (*), dans l’intention de passer la mer et d’aller faire une visite au pape, malgré les royales et iniques défenses de Clarendon. Accompagné de deux ou trois de ses serviteurs, il essaya deux fois (») de traverser le canal la nuit, mais il ne put y parvenir, soit à cause des vents contraires, soit que l’équipage se servît de ce prétexte et représentât le retour comme nécessaire, dans la crainte que le roi irrité ne punit ceux qui auraient assisté l’archevêque.
(i) Fitz-st., p. aie.
(8) Rog. Pont., I, p. 130; Gerv., p. 1889; Garnier, fol. ‘88, 10, • Rumeneye • (Fitz-St., loc. cit.) ; « son manoir d’Aldinton > (Alan, p. 8*1).
. 3 ) Grim, p. 88; Herb.,I, p. 131.
Le temps arrêté dans les desseins de Dieu où le pasteur devait être séparé de son troupeau, n’était pas encore venu.
Au bruit de sa fuite, la crainte s’empara de ses partisans qui se séparèrent. Le jour suivant, l’un d’eux, plus hardi que les autres, entra le soir dans l’appartement de l’archevêque, à Cantorbéry, et là, assis dans l’ombre, il méditait tristement sur les destinées de son maître. Quand il fut tout à fait nuit, il dit à un enfant qui était avec lui : « Va fermer la porte extérieure de la salle, pour que nous puissions dormir en sûreté. » L’enfant sortit avec une lumière, et vit l’archevêque seul, assis dans un coin : il s’enfuit en toute hâte, tout tremblant, et s’imaginant qu’il avait vu un esprit. Le clerc ne voulait pas le croire; mais il vint lui-même et trouva saint Thomas, qui, après avoir pris un peu de repos, convoqua quelques-uns des religieux de Cantorbéry et leur exposa l’état des choses.
Le lendemain matin, les officiers du roi se présentèrent pour confisquer ses propriétés; mais, l’ayant trouvé là, ils se retirèrent tout confus. Le roi fut très satisfait d’apprendre que saint Thomas n’avait pas réussi à passer la mer; il craignait, avec raison, que le résultat d’une entrevue entre saint Thomas et le pape ne fût la mise en interdit du royaume.
L’archevêque vint une seconde fois à Woodstock ; il fut reçu par le roi, qui cacha sous des dehors mesurés son animosité contre le saint; l’œil exercé de saint Thomas ne s’y trompa pas. A propos de la tentative qu’il avait faite de quitter l’Angleterre, le roi lui dit en plaisantant
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qu’il avait eu tort d’essayer de fuir, et que le pays était bien assez vaste pour les contenir tous deux. L’entrevue fut courte; mais l’impression très nette que saint Thomas en conserva, et qu’il communiqua à ses plus intimés amis, fat que le temps était venu ou de céder honteusement, ou de combattre vaillamment ; son parti était pris depuis longtemps.
Le roi convoqua un grand parlement à Northampton. Il parait que l’archevêque n’y fut pas invité avec les égards dus à sa dignité, mais qu’il y fut cité pour répondre comme un prévenu ; le roi ne lui écrivit même pas; il lui fit écrire par le shérif de Kent. Le prétexte de cette indignité fut qu’il n’avait pas comparu en personne quand il avait été cité devant le roi pour avoir à s’expliquer sur le déni de justice fait à Jean le Maréchal, dans sa cour ecclésiastique. Cet homme avait réclamé devant l’archevêque, à Mundeham, une portion du fief archiépiscopal de Pagaham U). Le roi avait préalablement fait une loi en vertu de laquelle lorsque, dans le cours d’un procès, une des parties se trouvait lésée, on pouvait arrêter toutes les procédures et en appeler à une cour supérieure, pourvu que la partie appelante prêtât serment qu’on lui avait dénié justice. Le Maréchal profita de cette loi ; mais, en dépit des remontrances des juges de la cour archiépiscopale, il produisit un recueil de tropes(s) qu’il tenait caché
(1) Ep. s. Th., i, p. 220 ; Fitz-St., p. 219; Ep. s. Th., il, p. 284.
(2) Le trope est un verset qui se chantait aux principales fêtes, immédiatement avant l’introït, comme une sorte de préambule et aussi comme une continuation ; ainsi, le. jour de Noël, l’introït Puer
ISO 8. THOMAS DE CANTOHBÊRÏ .
sous ses vêtements, et ce fut sur ce livre qu’il prêta serment. Il se plaignit au roi qu’ou lui eût dénié justice à cause de sa loyauté, et l’archevêque fut assigné à comparaître devant la cour du roi, le jour de la fête de l’Exaltation de la Sainte-Croix. Au jour fixé, l’archevêque ne vint pas ; mais il envoya quatre chevaliers pour déclarer, en son nom et au nom du shérif, que l’appel était nul. Le roi fut très mécontent que l’archevêque n’eût pas comparu en personne ; à peine voulait-il permettre aux chevaliers de se retirer en liberté, même sous caution. Sur l’instance du Maréchal, l’archevêque fut sommé de comparaître à Northampton pour répondre sur le premier chef d’accusation et sur celui de contumace.
Le mardi 6 octobre 1164, saint Thomas arriva à Northampton. Il rencontra eu chemin quelques-uns de ses domestiques, qui lui dirent que le roi avait permis qu’on occupât son logement. L’archevêque envoya dire que si on n’y mettait ordre, il n’irait pas plus loin. Henri lui fit rendre sa maison. Saint Thomas avait l’habitude de demander l’hospitalité aux moines de Saint-André. Ce monastère était alors dans toute sa gloire, et venait d’être restauré par Simon de Saint-Liz, comte de Northampton et Huntingdon. Le jour où le saint arriva, le roi chassait au faucon, et ils ne purent se voir.
Le lendemain matin, après sa messe et ses heures, il vint au château, et attendit dans l’antichambre, tandis
natus est est précédé de ce trope : Ecce adest de quo prophetæ cecinerunt dicentes : Puer natus est . (Du Cange, Glossaire.)
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IM
que le roi entendait la messe. Quand Henri entra, saint Thomas se leva pour aller à sa rencontre, et se tint prêt à recevoir, suivant l’habitude, le baiser du roi; mais le roi ne le lui offrit pas. L’archevêque demanda tout d’abord la permission d’aller faire une visite au pape, ce qui lui fut refusé d’une manière absolue. Il demanda ensuite que William dè Curci fût renvoyé de son logis ; le roi y consentit. Il dit alors qu’il était venu pour répondre à l’assignation qu’il avait reçue pour l’affaire de Jean le Maréchal. Henri répondit qu’il était à Londres, occupé de son service, mais qu’il viendrait sous peu. On ne fit rien d’autre ce jour-là; mais le roi ordonna à saint Thomas de retourner à son logis, et le prévint que l’affaire serait jugée le lendemain.
Le second jour, c’est-à-dire le jeudi, le parlement se réunit. Tous les évêques d’Angleterre y étaient, excepte celui de Rochester et un autre qui n’était pas encore arrivé. Il y avait également plusieurs évêques, comtes et barons normands. L’archevêque fut accusé de contumace pour n’avoir pas répondu à l’assignation du roi dans l’affaire du Maréchal. Le saint répliqua qu’il avait été malade (i) et qu’il avait envoyé ses chevaliers pour le représenter ; mais cette excuse ne fut pas admise, et Henri pressait le jugement. Le parlement décida que l’hommage et le serment à’ honneur terrestre que l’archevêque avait prêté, lui imposaient l’obligation de répondre aux assignations royales; et il fut condamné, comme contu-
(1) Rog. Pont., p. 133.
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mace, à la confiscation de toutes ses propriétés mobilières, qui furent livrées à la merci du roi. Il paraît que cette confiscation équivalait à une amende de cinq cents livres d’argent; car plusieurs écrivains la présentent sous cette forme. On dit qu’au moment du prononcé du jugement, une difficulté s’éleva entre les évêques et les barons ; les deux parties de l’assemblée étaient bien d’accord sur la sentence, par la crainte qu’on avait du roi ; mais toutes deux voulaient éviter l’odieux d’un acte semblable. Les barons soutenaient que l’ordre ecclésiastique devait prononcer une sentence qui atteignait un de ses membres ; les évêques répondaient que c’était un jugement séculier; qu’ils n’étaient pas là comme évêques pour juger leur supérieur, mais qu’ils siégeaient comme pairs du parlement, comme les égaux des barons, pour juger un de leurs pairs. Le roi commençait à s’irriter qu’on eût soulevé une question semblable, et l’évêque de Winchester fut obligé, bien contre son gré, de prononcer la sentence. Saint Thomas pensa d’abord à résister, en invoquant l’incompétence du tribunal, mais on lui conseilla de ne pas briser avec le roi pour une pure question d’argent. Il offrit donc caution pour la somme, ce qui fut accepté; les évêques se portèrent ses garants, à l’exception de Gilbert Foliot, dont le refus fut remarqué.
Après le jugement de la question de contumace, on passa à l’affaire de Jean le Maréchal; mais, soit que les raisons de l’archevêque fussent trop fortes pour qu’on pût lui répondre, soit que le roi fût pressé d’en venir aux vexations qu’il tenait en réserve, il est certain qu’elle en
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resta là. On dit (i) que le Maréchal perdit dans le cours de l’année ses deux fils qu’il avait voulu enrichir de cette part de propriété ecclésiastique, et que lui-même les suivit de près dans la tombe. Saint Thomas attribua ces malheurs à la colère de Dieu et de saint Anselme.
Le même jour, le roi éleva contre le saint une autre prétention; il lui demanda la restitution de trois cents livres que l’archevêque avait reçues de la châtellenie d’Eye et de Berkhampstead. Le saint allégua d’abord qu’il n’avait pas été assigné pour rendre des comptes ; cependant il voulut bien répondre qu’il avait dépensé cet argent, et bien plus encore, pour les réparations de la tour de Londres et des châteaux en question.
Le roi déclara qu’il n’avait point autorisé ces dépenses et demanda un jugement. Cette fois encore, saint Thomas ne voulut pas qu’une question d’argent pût fournir un prétexte contre lui. Il offrit pour cette somme la caution du comte de Gloucester, de William de Eynesford, et d’un autre de ses tenanciers. Les procédures furent terminées pour ce jour-là.
Le vendredi, le roi fit une nouvelle demande. Il réclama le paiement de cinq cents marcs qui avaient été prêtés à saint Thomas à l’époque de la guerre de Toulouse, et de cinq cents autres pour lesquels il lui avait servi de caution lors d’un emprunt fait à un juif (*). Il
(1) Grim, p. 40 ; Ep. s. Th., I, p. 220.
(2) D’après Herb. (I, p. 136), tous les actes de cette journée avaient pour but la répétition d’une somme de cinq cents livres d’argent, prêtée par Henri à saint Thomas pendant qu’il était chancelier. Il dit
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y ajouta la demande vraiment étourdissante de rendre compte immédiatement des revenus de tous les évêchés, et de toutes les abbayes en vacance, qui étaient entrés dans la caisse de la chancellerie pendant qu’il était en charge. Saint Thomas répondit qu’il n’était nullement préparé à une semblable question, qui fondait sur lui sans aucun avertissement, et qu’il demandait la permission de consulter ses suffragants et ses clercs. Le roi y consentit. Cependant une rupture devenait inévitable et évidente pour tous ; les soldats et les tenanciers militaires de saint Thomas, craignant de perdre les bonnes grâces du roi, abandonnèrent leur maître ; il les remplaça par des pauvres et des indigents, et ce fut un vrai triomphe pour lui (1).
Le samedi fut employé à consulter d’abord les évêques, puis les abbés. Le caractère de la réclamation faite à saint Thomas peut être jugé d’après ce fait, qu’elle s’élevait à la somme énorme de trente mille marcs. Henri de Blois, évêque de Winchester, qui l’avait consacré, et qui prit toujours un vif intérêt à son sort, lui rappela que, le jour de son élection, "le prince avait déclaré au nom du roi que l’Eglise le recevait dans son sein libre de toute obligation séculière ; personne ne pouvait mieux le savoir que le vénérable évêque, puisque c’était lui qui, à cette époque, avait provoqué la déclaration.
que, malgré le danger d'irriter le roi par une semblable hardiesse, il se trouva cinq personnes qui cautionnèrent le saint, chacune pour cent livres. *
(1) Alan, p. 845.
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Le roi désavoua cet acte, dit qu'il n'avait pris aucune part à cette décharge, et ne l'avait point ratifiée; et comme toutes les propriétés immobilières de saint Thomas étaient déjà confisquées, le généreux évêque vint à son secours et offrit au roi deux mille marcs, mais ils furent refusés. Alors les avis se partagèrent : ceux qui connaissaient le mieux les intentions du roi déclarèrent qu'il ne serait satisfait que lorsque saint Thomas aurait résigné l'archevèché. « Ah! si vous n'étiez que Thomas, et non l'archevêque! » lui dit un jour Hilaire de Chichester, ce zélé partisan du roi, duquel saint Thomas, passant en revue, du fond de son exil, cette époque de sa vie, disait qu'il avait joué le rôle du traître Judas. Henri, assurait Hilaire, avait déclaré que le royaume ne pouvait pas contenir le roi Henri et l'archevêque Thomas, et que sa démission pouvait seule rétablir la paix. D'autres, cependant, exprimaient l'espérance que l'Eglise ne subirait pas, par ses mains, un tel outrage; et ces conseillers-là étaient ceux qui connaissaient le mieux saint Thomas.