CHAPITRE XVI
LE COMBAT
Le dimanche fut, comparativement, un jour de calme. Saint Thomas resta enfermé et demanda les conseils prudents de ceux qui étaient le plus capables de l’éclairer, prenant à peine le temps de se reposer. Chacun considérait le lendemain comme devant amener l’issue de cet émouvant procès. Mais, au milieu de la nuit, saint Thomas éprouva une violente douleur au côté, de sorte que pour le soulager on fut obligé de placer des coussins chauds sur la partie douloureuse. C’était une souffrance à laquelle le saint était sujet , surtout quand il éprouvait des inquiétudes extraordinaires. Il était naturellement frileux, et cette disposition, jointe à son mal de côté (*), lui avait donné l’habitude de porter toujours un nombre prodigieux de vêtements. Le mal dura pendant la plus grande partie de la journée du lundi et l’empêcha de se
(1) Garnier, foL 6, 1. 8, et fol. 77,1. 1 ; Fitz-St., p. 224;Herb., I, p. 138.
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rendre au parlement; le roi, imaginant qu'il feignait d'être malade, envoya plusieurs de ses nobles pour s’assurer de la vérité. L'archevêque leur promit que s’il n’était pas mieux le lendemain, il se ferait porter en litière plutôt que de ne point paraître. Cependant, il se trouva guéri vers le soir.
Le lendemain, mardi 13 octobre, fut un jour important dans la vie de saint Thomas , dans l’histoire de l’Eglise d’Angleterre, et nous pouvons ajouter dans celle de la ville où eurent lieu ces grands événements; c’est grâce à l’héroïsme déployé eu ce jour par saint Thomas à Northampton, que le diocèse dont cette ville est devenue la capitale ecclésiastique a été placé sous son patronage. On retrouve encore de nos jours des traces de l’ancienne dévotion de Northampton pour saint Thomas dans l’hôpital et la fontaine qui portent son nom ; et le catholique révère les ruines du vieux château, non pour son antique gloire et ses pompes royales, mais parce qu’il fut consacré par le procès de saint Thomas. Le bienheureux saint jette sans doute un regard favorable sur le théâtre de cette lutte, qu’il appelait « un combat avec les bêtes, » suivant le langage de saint Paul et des premiers martyrs; cette Rome qu’il aimait n’a-t-elle pas mis sous sa protection l’antique cité où il fut le champion du saint-siège?
C’était l’anniversaire du jour solennel (*) où toute l’An-
(1) Alan (p. 846) dit que ce fut l'anniversaire du jour où les Normands étaient entrés en Angleterre, un siècle auparavant.
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gleterre assemblée dans l’abbaye de Westminster avait assisté à la translation des reliques de saint Edouard le Confesseur par saint Thomas. La fête du 13 octobre nous est d’autant plus chère, que le souvenir de saint Thomas se rattache à celui du grand saint que nous vénérons en ce jour, où nous pouvons nous le représenter rendant hommage à saint Edouard dans l’église de Westminster, ou à Northampton confessant l’Eglise et Jésus-Christ.
Le bruit s’était répandu qu’on devait prendre ce jourlà des mesures violentes contre sa personne, et quelques courtisans de ses amis l’en avaient averti. Les évéques allèrent chez lui de très bonne heure et essayèrent d’user de cette crainte pour décider le saint à résigner son archevêché. Ils lui firent envisager la certitude de sa condamnation pour crime de haute trahison, « pour avoir, disaient-ils, rejeté les coutumes royales, » et ils lui demandèrent à quoi lui servirait d’ètre archevêque s’il venait à encourir la haine du roi. Sa réponse peint son caractère : « Frères, dit-il, vous voyez combien le monde s’oppose à moi; mais je déplore bien plus encore que les enfants de ma mère s’apprêtent à me combattre. Car, quand bien même je devrais me taire, les siècles futurs n’en diraient pas moins que vous m’avez abandonné pendant la lutte, et que deux fois pendant ces deux jours vous m’avez jugé, moi qui, bien que pécheur, suis votre archevêque et votre père. Je vois maintenant, d’après vos paroles, que vous êtes prêts à prononcer, non pas simplement une sentence civile , mais aussi une sentence criminelle contre moi. Mais je vous enjoins à tous, en
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vertu de l’obéissance que vous me devez et sous peine de mettre votre ordre en péril , de ne prendre part à aucun jugement contre ma personne; et dans la crainte que vous ne veniez à me désobéir, j’en appelle à notre mère la sainte Eglise de Rome, le refuge de tous les opprimés. Si, comme on le dit, des mains séculières doivent toucher à ma personne, je vous ordonne, en vertu de l’obéissance que vous me devez , d’user de la censure ecclésiastique pour le bien de votre père et archevêque. Soyez-en bien assurés; le monde peut murmurer, l’ennemi se lever et le corps trembler ( car la cbair est faible ) ; cependant, avec l’aide de Dieu , je n’aurai pas la bassesse de céder ni d’abandonner le troupeau qui m’est confié. »
Gilbert Foliot en appela immédiatement au saint-siège contre l’ordre d’user de censure en cas de violence envers saint Thomas, et tous les autres évêques le quittèrent, sauf Henri de Winchester et Jocelin de Salisbury, dont toutes les sympathies étaient pour le saint, bien qu’ils craignissent d’en donner des preuves. Quand il fut seul, il se prépara à la lutte comme un véritable évêque.
Il entra dans l’église (*) et célébra la messe de saint Etienne à l’autel du premier martyr, avec beaucoup de solennité et de dévotion. Ses larmes l’aveuglaient tellement, que plus d’une fois il fut obligé d’interrompre ses prières. Deux'choses furent particulièrement remarquées
(1) Un religieux qu’il avait consulté lui en avait donné le conseil. (Rog. Pont., p. 135.)Herb. (I, p. 142) suppose qu’il mit son pallium à cause de la fête de saint Callixte. Mais il se trompe : la fête de saint Gallixte tombait le jour suivant, vendredi 14.
S. THOMAS DE CANTORBÉRY
pendant la messe par le parti du roi, d’abord qu’il avait choisi celle dont l’introït commence par ces mots : « Car les princes se sont assis et ont parlé contre moi ; » et qu’il célébra avec son pallium, contrairement à l’usage et bien que ce ne fût pas un jour de fête.
Le saint se serait rendu à la cour avec ses habits pontificaux si quelques templiers de ses amis ne lui eussent persuadé de ne pas le faire. Il voulait, dit-il, faire voir à la cour « qui était celui qu’elle avait déjà jugé deux fois.» A leurs instantes prières, il mit de côté sa mitre et son pallium ; il jeta sur ses habits pontificaux sa tunique noire (t) de chanoine régulier, et, prévoyant l’épreuve qu’il aurait à subir, il porta caché sur lui le saint Sacrement de l’autel. Eu se rendant au château , il dit à Alexandre Llewellen, qui portait sa croix, qu’il regrettait de n’ètre point venu comme il en avait eu d’abord l’intention. Quand il descendit de cheval, il prit sa croix dans ses mains et entra ainsi dans le château. Gilbert, évêque de Londres, était debout sous la porte, et Hugues de Nunant , archidiacre de Lisieux, qui faisait partie de la suite de l’archevêque, lui dit : « Monseigneur de Londres, comment souffrez-vous qu’il porte sa croix? » L’évêque répondit : « Bonhomme, il fut toujours fou et le sera toujours. » Robert de Melun, qu’il avait sacré évêque d’Hereford , se trouvait là à son entrée et lui demanda la faveur de porter sa croix; mais le saint ne voulut pas la lui accorder.
(1) Alan, p. 846; Hoveden, fol 283.
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Le roi était dans une chambre de l’intérieur du château. L’archevêque s’avança vers la salle du concile et prit sa place accoutumée, tenant toujours sa croix. Les évêques l’entouraient, et Gilbert Foliot.se trouvait tout près de lui. L’attention de tous se fixa sur sa personne quand l’évêque de Londres lui dit qu’il semblait prêt à troubler le monde. « Vous portez votre croix, ajontat-il; maintenant si le roi tirait son épée, quel espoir de paix aurions-nous ? » Saint Thomas répondit : a Si cela était possible , je voudrais la porter toujours de mes propres mains; mais je sais ce que je fais en ce moment. Je voudrais conserver la paix de Dieu pour moi et l’Egbse d’Angleterre. Dites, si vous voulez, qu’à ma place vous penseriez autrement. Si, comme vous le dites, monseigneur le roi tirait maintenant son épée, ce serait un mauvais présage de paix. » Saint Thomas pensait sans doute alors, dit Fitz-Stephens, aux troubles du concile de Clarendon.
Les évêques furent mandés par le roi et restèrent assez longtemps avec lui. L’archevêque d’Yorck arriva tard à dessein, afin de ne point faire partie du conseil royal. Sa croix archiépiscopale était portée devant lui en vertu d’un nouvel appel au pape contre une défense reçue de Rome depuis peu. Us ne furent pas plus tôt assemblés que le roi se plaignit amèrement de l’entrée de saint Thomas, et dit qu’en portant ainsi sa croix, il semblait le traiter comme un roi non chrétien. Les courtisans relevèrent l’accusation, déclarant qu’il avait toujours été vain et orgueilleux, et que l’acte qu’il venait de faire était une in-