CHAPITRE XVII
• LA FUITE
La croix qui avait joué un si grand rôle pendant cette journée fut placée près de l’autel de la sainte Vierge. Le saint y pria pendant quelques instants, puis il se leva et demanda s’il était encore temps d’assister à none. On lui répondit que l’heure était passée; il chanta none et vêpres, et alla dîner. On vit alors combien le nombre de ses partisans était réduit. Sa suite était de quarante personnes; il n’en restait plus que six; mais les pauvres avaient pris leurs places. Il resta longtemps à table et fut très gai. William Fitz-Stephens lui dit : « Quelle triste journée ! — La dernière , répondit saint Thomas, sera plus triste. » Peu de temps après, il adressa à ceux de son parti ces saintes paroles : « Demeurez dans le silence et dans la paix; qu’aucune parole amère ne sorte de votre bouche. Si quelqu’un parle contre vous, ne lui répondez pas; laissez-le parler. Celui qui souffre est supérieur à celui qui l’offense; nous sommes maîtres
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de nos oreilles, comme ils le sont de leurs langues. Les méchants discours ne s’adressent point à moi , mais & celui qui peut s’y reconnaître.
Quand le roi apprit, par le rapport de l’évêque d’Hereford, que les courtisans, au moment où saint Thomas quittait le château, s’étaient permis contre lui des discours et des actes insultants, il fît répandre dans les rues une proclamation par laquelle il défendait d’insulter l’archevêque ou d’attaquer en aucune façon ses partisans. H est hors de doute que ces insultes ne déplaisaient point au roi, et toute sa conduite envers l’archevêque le prouve assez; mais il craignait qu’on ne les lui attribuât, et il savait que ce serait une forte présomption contre lui aux yeux du pape et de toute la chrétienté.
Tandis que le saint était à table, ceux d’entre les évêques qui étaient les meneurs du parti royal et de l’opposition à l’archevêque, Gilbert de Londres et Hilaire de Chichester, vinrent le trouver et lui dirent qu’ils avaient imaginé un moyen de conciliation. Ilsl’assurèrent que ce n’était qu’une question d’argent entre lui et le roi ; qu’ainsi, s’il consentait à laisser pour un temps deux de ses terres, Otford et Mundeham, comme gages ou sûretés entre les mains du roi, ils pensaient que le roi ne les garderait pas, qu’il cesserait de réclamer l’argent, et rendrait à l’archevêque ses bonnes grâces. Le saint répondit : « Heccham était, diton, autrefois une terre de l’Eglise de Cantorbéry, et maintenant le roi la garde entre ses mains. Je dois donc en réclamer la restitution, et dans les circonstances actuelles, c’est bien plus que je ne puis espérer. Néanmoins, plutôt
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que d'abandonner au roi les anciens droits de l'Eglise de Cantorbéry, même sur cette terre, pour mettre fin à mes peines et recouvrer sa faveur, je braverais tous les dangers et la mort même ; » et, en disant ces mots, il posait la main sur sa tète. Savait-il déjà la place où le coup de la mort devait l'atteindre ? Les deux évêques revinrent trouver Henri, lui rapportèrent les paroles de l'archevêque et augmentèrent ainsi sa colère. Ces faux frères n'ignoraient pas quelle serait la réponse de saint Thomas ; l'usage qu'ils en firent prouve que leur désir de conciliation n'était qu'une feinte, et qu'en réalité ils s'efforçaient de pousser les choses à l'extrême.
Le livre qu'on lisait tout haut pendant le repas était l'histoire en trois parties de la persécution de Libérius. Quand le lecteur arriva à ce texte : a Si on vous persécute dans une ville, fuyez dans une autre, » saint Thomas leva les yeux; ils rencontrèrent ceux d'Herbert, et leur fuite était résolue sans qu'ils eussent prononcé une parole. Avant de quitter la table, le saint ordonna qu'on portât son lit dans l'église, derrière le maîtreautel; ce qui fut fait à la vue de tous. Ils restèrent assis jusqu'à la tombée de la nuit. Après les grâces, saint Thomas députa au roi les trois évêques, Roger de Worcester, Robert de Hereford, qu'il avait sacré, et Walter de Rochester, son chapelain, pour lui demander la permission de partir le lendemain, et un sauf-conduit pour aller faire une visite au pape. Ils trouvèrent Henri fort animé ; il refusa de leur répondre avant le jour suivant ; cela fut considéré comme étant de très -mauvais augure, et cette
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impression fut confirmée par de secrets messages de plusieurs conseillers privés du roi.
On raconte que le saint avait passé une des précédentes nuits dans la veille et la prière avec ses clercs, se donnant la discipline (!) et s’agenouillant à chaque nom de saint prononcé dans les litanies. Quelques-uns d’entre eux, croyant qu’il allait recommencer ce pieux exercice, demandèrent à veiller avec lui. « Non, dit-il, je ne veux pas que vous vous dérangiez. » Osbem, son chambellan, fut chargé d’empêcher d’arriver à cette partie de l’église ; ses instructions étaient de dire que l’archevêque était très fatigué des travaux du jour, et voulait se reposer, et quand les moines (2) vinrent chanter complies, ils le firent à voix basse, le croyant endormi derrière l’autel. Le saint mit dans sa confidence deux frères lais qui étaient de sa suite, Robert de Cave et Scailman, ainsi qu’un fidèle domestique, Roger de Brai (3), et il leur ordonna de préparer tout ce qui était nécessaire pour son départ. Pour ne pas exciter de soupçons, il leur dit de ne • pas prendre ses chevaux, mais de s’en procurer d’autres.
Ces hommes jouèrent parfaitement leur rôle : quatre bons chevaux furent amenés hors de la grille du monastère; ils attendirent comme s’ils appartenaient à des étrangers qui visitaient le couvent.
(1) Facta afïlictione. (Fitz-St., p. 237.)
(2) Garnier, fol 14, il.
(3) Garnier (fol. 14 b, 10) nomme Roger de Brai « un brun, un prode bacheler; » c’est peut-être ce « Brun sonvaslet » qui lavait ses cilices. Frère Scailman fut emprisonné plus tard'1, mais il s’échappa.
(Ep. s. Th., il, p. 185.)
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Les litanies étaient dites, une génuflexion faite au nom de chaque saint ; alors saint Thomas donna à son fidèle Herbert ses dernières instructions. Il devait aller à Cantorbéry recueillir tout ce qu’il pourrait des revenus de l’archevêque, gagner Saint-Omer en Flandre, et attendre l’arrivée du saint au célèbre monastère de Saint-Bertin ; c’était là qu’il se proposait d’aller, s’il n’était pas pris ou tué en chemin. Herbert raconte avec émotion que le saint lui recommanda d’une manière toute particulière un livre qu’il aimait, craignant qu’il ne fût perdu si on pillait sa maison après son départ, comme on pouvait s’y attendre; montrant ainsi qu’il estimait plus ce livre que tous les magnifiques et précieux objets dont il était entouré pendant sa prospérité. Le pauvre Herbert fut ainsi, à son grand regret, laissé en Angleterre et séparé de son
maître chéri.
La nuit était noire et la pluie épaisse ; chacun était renfermé chez soi, et l’on distinguait difficilement les objets. 11 y avait des gardes, comme on s’en était assuré d’avance, à toutes les portes de la ville, excepté à celle du Nord. Ce fut vers cette porte, la plus voisine de Saint-André, que saint Thomas se dirigea paisiblement avec ses trois compagnons, à travers les rues de Northampton. Son dernier préparatif (*) fut d’ôter son école, qu’il avait toujours portée depuis son sacre; il ne prit
(t) Herb., I, p. 151; Rog. Pont , p. 145. Grim (p. 4*) dit* Derman, » au lieu de Christian. Philippe de Liège dit qu’on l’appelait tantôt ’ Herman, » ce qui signifie en anglais this «mm» (cet homme K tantôt* Christian. » (Anecd. bed., p, 251.)
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avec lui que son pallium et le sceau archiépiscopal. Il avait, comme d’habitude, sa tunique noire, et pour toute armure, son cilice sur la peau. Pendant cette course nocturne, la tunique du saint devint si humide et si lourde qu’il fallut deux fois en couper un morceau pour la rendre plus légère. Ils arrivèrent le matin au village de Graham, sur la route de Lincoln, à environ vingt-cinq milles de Northampton, et à moitié chemin de Lincoln. Le saint put y prendre un peu de repos et faire ensuite le reste de la route jusqu’à cette ville. Il y logea chez un foulon qui se nommait Jacob, changea sa tunique contre l’habit d’un frère lai, et prit le nom de frère Christian. Deux de ses compagnons étaient frères de l’ordre des chanoines réguliers de Saint-Gilbert de Sempringham, connus sou6 le nom de gilbertins, et c’est ce qui explique pourquoi le saint demanda asile exclusivement aux couvents de cet ordre. Il prit un bateau sur la rivière qui traverse Lincoln, et atteignit, au milieu des eaux, un lieu solitaire qui s’appelait l’Ermitage et qui appartenait aux religieuses de l’ordre de Sempringham. On fit ainsi environ quarante milles sur l’eau. Comme c’était un abrilrès sûr, le saint y demeura trois jours. Un jour, le fidèle frère lai fut si troublé en voyant l’archevêque seul à table et mangeant quelques herbes, qu’il fut obligé de se retirer pour ne pas décourager le saint par ses larmes. Robert de Cave l’avait seul suivi; Scailman et Roger avaient été envoyés par terre de Lincoln à Sempringham, mais ils le rejoignirent plus tard.
Maintenant, il est temps de retourner pour quelques
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instants à Northampton, avant de suivre saint Thomas dans ses pérégrinations. Un de ses compagnons qu’il avait laissé derrière lui, et qui n’était point instruit de sa fuite, dit plus tard à Herbert et à d’autres qu’il avait entendu en songe une voix qui chantait ces versets du psaume : « Mon âme s’est échappée, comme un passereau, des » filets de l’oiseleur ; le filet a été rompu, et nous avons » été délivrés. » Nous aimons à raconter cette histoire à cause du texte qu’elle nous rappelle.
Le matin, l’évèque de Winchester, qui ignorait ce qui s’était passé, vint pour parler à saint Thomas. Comme il demandait à Osbern des nouvelles de l’archevêque, le chambellan lui répondit : « Il va bien , il nous a quittés la nuit dernière, et il est allé nous ne savons où. » L’évêque dit, les larmes aux yeux et avec un profond soupir : « Que la bénédiction de Dieu soit avec lui! » Quand le roi apprit sa fuite, il fut saisi d’une fureur muette ; à la fin, il dit : « On n’en a pas encore fini avec cet homme. » Et il donna des ordres particuliers pour que tous les ports fussent soigneusement gardés afin de l’empêcher de quitter le royaume. On tint alors un conseil ; et, pour faire croire que sa fuite n’avait point été forcée et qu’il avait seulement voulu par là irriter le roi, il fut résolu qu’on ne toucherait point aux propriétés de l’archevêque et Çu’on ne destituerait aucun de ses officiers pendant la durée de Rappel. Les évêques qui s’étaient déjà engagés vis-à-vis du roi à suivre l’appel devant le pape, reçurent l’ordre de se tenir prêts. Le lendemain, le roi choisit pour faire le voyage Roger, archevêque
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d’Yorck, Gilbert de Londres, Roger de Worcester, Hilaire de Chichester et Barthélemy d’Exeter. D’autres ecclésiastiques, Richard d’Ilchester, Jean d’Oxford et Guy le Roux, se joignirent à eux; et parmi les laïques, William comte d’Ârundel, Hugues de Gundoville, Réginald de Saint-Valéry et Henri Fitzgérald, favori du roi. Henri leur donna des lettres pour le roi de France Louis et pour Philippe, comté de Flandres, par lesquelles il les priait de ne pas recevoir dans leurs Etats un traître qui s’était sauvé de son pays, Thomas, ci-devant archevêque de Cantorbéry.
Il y a toujours un grand charme à rapprocher l’un de l’autre les souvenirs des saints , et l’anecdote suivante de saint Gilbert de Sempringham mérite d’être accueillie avec bonlieur parmi les récits de la vie de saint Thomas. Après la fuite de l’archevêque, le bruit se répandit bientôt partout que les maisons de l’ordre gilbertin lui avaient offert un asile. C’était, il nous le dit lui-même G), l’ordre religieux qu’il préférait à tous les autres. Saint Gilbert, alors dans sa soixante-treizième année, fut cité devant les justiciers du roi, et accusé d’avoir envoyé une somme d’argent à saint Thomas pour l’assister dans ses besoins. On avait décrété des châtiments terribles contre tous ceux qui oseraient assister le traître, et saint Gilbert avait tout à craindre s’il eût été trouvé coupable. Les juges, cédant probablement au sentiment de respect universel dont on entourait le vieux fondateur de l’ordre de
(1) Ep. s. Th., l, p. 356.
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Sempringham, et à sa réputation de sainteté, lui offrirent de le laisser aller libre de toute procédure , pourvu qu’il jurât que l’accusatiou était fausse. Il le refusa d’une manière absolue ; mais lorsqu’il eut été définitivement acquitté, il déclara volontairement qu’il en était ainsi, mais que s’il avait prêté le serment qu’on exigeait de lui, on aurait pu croire qu’il regardait comme coupable l’acte dont il était accusé. Ce grand saint vécut assez pour connaître le martyre et la canonisation de l’archevêque, dont la sainte cause lui avait toujours inspiré tant de sympathie; il alla le rejoindre au ciel, après avoir passé sur la terre un siècle de saintes années.