‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 37 sur 79 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

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En quittant l’Ermitage, saint Thomas se rendit à Saint- Botolf (i), situé à dix milles de ce lieu; il alla par eau i Haverolot, qui appartenait aussi aux religieuses de Saint- Gilbert. De là il dirigea sa course vers Kent (2), et comme il allait traverser un pays où ses traits devaient être bien connus, il ne voyagea que la nuit. En se rendant vers le sud , il s’arrêta à Cbikesande, dans le Bedfordsbire. C’était encore une maison de chanoines gilbertins, et là il ajouta aux gens de sa suite l’un d’eux, nommé Gilbert. Cet asile de notre saint eut dans la suite une certaine célébrité, et les miracles qui s’y firent attestèrent la sainteté de la cause pour laquelle l’illustre voyageur quittait sa patrie. Il arriva enfin au village d’Eastry, qui appartenait à son siège et qui était dans le voisinage de

(1) Boston est la forme moderne de Saint- Botolfstoune.

(2) Herb., I, p. 163; Grim, p. 48; Rog. Pont., p. 146; Alan, p. 351.

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Sandwich et à huit milles de Cantorbéry. Il logea là chez un prêtre dont la maison avait une petite fenêtre ouvrant dans l’église, ce qui lui permit d’assister à la messe à l’insu du peuple et du prêtre célébrant. Un clerc qui était dans le secret lui apporta de l’autel la paix ou le baiser de paix. Combien il eût été touchant d’assister à la bénédiction épiscopale que le saint donna, du fond de sa cachette, aux fidèles qui ignoraient sa présence.

Le lundi 2 novembre, jour des Morts (i), trois semaines environ après le mémorable mardi de Northampton, un peu avant l’aube du jour, saint Thomas s’embarqua à Sandwich à bord d’un petit bateau préparé par le prêtre qui lui avait donné asile. Le même jour, les évêques et les autres messagers du roi s’embarquèrent aussi à Douvres. Le temps était très orageux , et notre saint dut courir de grands dangers dans ce bateau, car le vaisseau qui portait les évêques fut rejeté dans le port, et ils se

(1) Herbert (I, p. 164) a commis ici une autre erreur de dates. Il dit que saint Thomas passa la merle mardi 2 novembre, le quinzième jour après son départ de Northampton. Fitz-Stephens (p. 238) confirme cette date en disant que ce fut le jour des Morts. C’est un mardi de moins dans le catalogue des mardis critiques de saint Thomas. En voici la liste, faite par Mathieu Paris (Ed. Wats, Lond., 1640, p. 116): « 11 naquit un mardi ; ce fut un mardi que les princes s’assirent et » parlèrent contre lui à Northampton ; un mardi qu’il partit pour » l’exil; un mardi que le Seigneur lui révéla à Pontigny son futur » martyre ; un mardi qu’il revint de l’exil ; ce fut un mardi qu’il ob- » tint la couronne du martyre, et Dieu permit que cinquante ans » après sa mort, en l’année 1220, qui fut celle de son jubilé, la trans- » lation de ses reliques eût lieu un mardi. Ce fut aussi un mardi que » le roi Henri II fut enterré. »

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trouvèrent en si grand péril, que l’évêque de Londres, craignant un naufrage, ôta sa tunique et son capuchon. Saint Thomas aborda vers le soir, à la marée basse, sur une partie de la côte appelée Oie, à une lieue environ de Gravelines, port de mer qu’il voulait éviter. Ils allèrent à pied aussi loin qu’ils purent dans la direction de Clairmarais; mais le saint n’était pas habitué aux lourds vêtements et à la chaussure des frères lais; se trouvant d’ailleurs fatigué de la route, il s’assit sur le bord du chemin et déclara aux gens de sa suite qu’il ne pouvait aller plus loin, à moins qu’on ne lui procurât une monture. Ils cherchèrent et finirent par trouver un enfant qu’ils prièrent de louer pour eux un âne ou un cheval. L’enfant s’en fut dans le village le plus voisin; mais il y resta si longtemps, qu’ils s’inquiétèrent et se crurent trahis. Le saint était tombé plusieurs fois, et ses mains saignaient tellement, qu’il fut obligé d’attendre le résultat de ces recherches. L’enfant revint enfin, menant par un licou en paille un âne sans selle, qu’ils furent heureux de louer pour une pièce d’argent. On jeta un manteau sur l’animal, saint Thomas le monta et fit ainsi près de deux milles. Ensuite il préféra marcher. Comme il traversait un village, il fut remarqué par une femme qui sembla frappée de la noble expression de son visage. Voyant la fatigue du saint, elle courut dans sa maison pour chercher un bâton à lui offrir. Ne trouvant alors qu’une espèce de broche à laquelle avait été suspendu un poisson , cette femme la lui donna, bien que l’état dans lequel elle se trouvait trahît l’usage auquel elle

S. THOMAS DB CANTORBÉRY

avait servi, et le saint la remercia avec chaleur. Un peu plus loin, saint Thomas vit un groupe de jeunes gens dont l’un portait un faucon sur le poing. Le saint, oubliant un instant où il était, regarda l’oiseau comme il avait coutume de le faire autrefois. L’un d’eux s’écria : « Si je ne me trompe, c’est l’archevêque de Cantorbéry. » Le frère Scailman lui répondit soudain : a Avez-vous jamais vu archevêque de Cantorbéry voyageant en cet équipage? » La frayeur qu’il éprouva, observe un de ses biographes, racheta bien 6ans doute un moment de vanité.

11 coucha le lundi dans une maison appartenant aux moines de Clairmarais; pendant le repas, il s’assit à la dernière place, et ses compagnons l’appelèrent frère Christian. L’hète remarqua pourtant, et nous avons déjà signalé cette habitude de l’archevêque, qu’il fit part à plusieurs personnes des mets placés devant lui. Il donna aux enfants et aux gens de la maison une partie de ce que contenait sa propre assiette. Ce détail attira l’attention de son hôte ; il ne manqua point de remarquer sa haute taille, son front large et calme et surtout ses grandes et belles mains. Le bruit s’était déjà répandu dans les environs que l’archevêque de Cantorbéry avait fui de Northampton ; c’est pourquoi cet homme appela sa femme et lui fit part de ses soupçons. Elle accourut aussitôt, et, après avoir considéré un moment l’archevêque, elle alla en souriant vers son mari et lui dit : « Certainement, bonhomme, c’est lui. » La bonne hôtesse s’empressa alors d’apporter des noix, des pommes et

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du fromage, qu’elle plaça devant le frère Christian. Le pauvre frère Christian l’aurait dispensée volontiers de ces délicates attentions, mais elle était infatigable.

Après le souper, l’hôte s’approcha de lui avec un visage épanoui. Le frère Christian le pria de s’asseoir sur le banc près de lui ; mais il refusa et s’assit à ses pieds sur le plancher. Au bout d’un instant, il dit au saint : « Je rends grâces à Dieu, Monseigneur, de ce que vous êtes venu sous mon toit. » Frère Christian répliqua : « Pourquoi ? qui suisje donc? Ne suis-je pas un pauvre frère du nom de Christian ? — Je sais, répondit l’hôte, que, quel que soit votre nom, vous êtes un grand homme et l’archevêque de Cantorbéry. b Saint Thomas renonça à se cacher plus longtemps ; mais, le lendemain , pour empêcher son hôte de parler de lui et de le trahir, il l’emmena pendant une partie du chemin qui conduisait à Clairmarais, monastère de l’ordre de Citeaux situé près de Saint-Omer, à deux lieues environ de l’endroit où ils avaient abordé.

L’hostilité du comte de Boulogne motivait toutes ces précautions. Le roi d’Angleterre avait pris part, quelques années auparavant, à un mariage sacrilège entre ce Mathieu comte de Boulogne , frère de Philippe 'comte de Flandres, et Marie de Blois, abbesse de Romsey, fille du feu roi Etienne. Etant chancelier, saint Thomas s’était opposé à ce mariage, et l’aversion que le comte avait conçue pour lui à cette occasion était une raison bien suffisante pour le forcer à garder l’incognito.

Herbert de Bosham et plusieurs personnes de la suite du saint s’étaient conformés aux ordres qu’il leur avait

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donnés avant son départ de Northampton, et l’avaient attendu pendant quatre ou cinq jours dans le monastère de Saint-Bertin, voisin de Clairmarais. La nuit même de son arrivée, Herbert vint voir son maître ; mais sa joie de le retrouver fut tempérée par la pitié que lui inspirèrent les fatigues et les dangers qu’il avait eu à subir. Saint Thomas lui raconta comment il avait voyagé la nuit, à pied et sous les habits d’un frère lai, qu’il lui voyait encore, et dit tout ce qui lui était arrivé sous le nom de frère Christian. Herbert fut très ému en voyant le changement de fortune de son maître. Saint Thomas lui dit : « Si nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi n’en recevrions-nous pas également les maux? » Ces paroles rappelèrent à -Herbert le texte suivant : Le juste ne s’affligera point , quoi qu’il puisse lui arriver. La gaieté vint, sans doute, se mêler à leur entretien quand saint Thomas raconta à son fidèle ami son aventure du soir précédent avec son hôte et son hôtesse. Herbert dit en peu de mots à son maître la manière dont il avait rempli la commission dont il était chargé. L’ordre donné par le roi dans le but de nuire à notre saint avait produit un bon effet; car, si l’on n’avait pas proclamé que ses serviteurs ne seraient point vexés et qu’on ne toucherait pas à ses biens, il n’eût pas été possible à Herbert de quitter le pays ni de prendre la moindre chose avec lui. De cette façon , il avait réussi à emporter plusieurs vases d’argent et cent marcs de monnaie, ressource bien insuffisante sans doute pour un exil qui pouvait se prolonger indéfiniment. Saint Thomas se moûtra néan-

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moins très reconnaissant de ce secours et plein d’espoir dans l'avenir.

Les gens du roi arrivèrent à Saint-Omer le même jour que le saint , et comme le bruit s’était répandu que saint Thomas était attendu au monastère de Clairmarais, on pensa qu’il ferait mieux d’en partir, car la vue de son humiliation pouvait être pour eux un sujet de joie. Cette nuit même, après matines, il se rendit en bateau dans un lieu solitaire , entouré de marais, appelé Eldminster, et que Ton vénérait comme ayant été autrefois l’ermitage de saint Bertin. Vers 1^ matin , un homme de sa suite, qui marchait près de lui , dit à saint Thomas : « Monsei- » gneur, vous êtes fatigué du voyage, et nous arrivons » chez des gens très hospitaliers qui se réjouiront de vous » voir en sûreté; faites-leur la faveur de leur permettre » de rompre l’abstinence. — Non , dit l’archevêque, c’est » aujourd’hui mercredi et nous sommes obligés à la gar- 9 der. — Mais, Monseigneur, reprit l’autre, il ne faut pas 9 leur causer d’embarras, et peut-être n’ont-ils pas assez 9 de poissons. — C’est à Dieu d’y pourvoir, 9 dit saint Thomas, et, comme il prononçait ces paroles, un grand poisson appelé brenne (i) sauta sur les genoux du saint, et cet incident les égaya pendant la fin de leur voyage. Le saint resta trois jours à l’ermitage , et , sur la pressante invitation de Godeschal, abbé de Saint-Bertin, il partit le quatrième pour aller habiter ce monastère.

(1) < Piscis, inquam, quam brenham vocant. » (Alan, p. 353 ; Gerv., p. 1393.) < Breumam. > (Philippe de Liège, Anecd. bed., p. 253.)

S. THOMAS UE CAM'ORBÉBY

Fendant ce temps, Richard de Lncy avait quitté le reste des gens du roi et avait été envoyé au comte de Flandres avec des lettres d’Henri. A son retour, il rendit visite à l’archevêque et fit son possible pour lui persuader de revenir en Angleterre avec lui ; mais, voyant que ses discours étaient inutiles, il en vint aux menaces. Saint Thomas lui imposa silence en disant : « Vous êtes mon homme et vous n’avez pas le droit de me parler ainsi. » Richard reprit : a Je vous reprends mon hommage; » à quoi le saint répondit : « Vous ne me l’aviez pas prêté. » Saint Thomas envoya alors deux abbés au comte de Flandres pour lai demander un sauf-conduit et la permission de passer sur ses terres. La réponse du comte prouva que Richard lui avait persuadé de* prendre parti pour le roi Henri, son parent; car il lui fit dire qu’il consulterait à ce sujet, et il ajouta qu’il était assez puissant pour garder un archevêque dans ses domaines. Milo, évêque de Térouanne et Anglais d’origine, vint rendre visite à saint Thomas , qui le consulta sur Ce qu’il devait faire d’après cette réponse de mauvais augure. Ils prolongèrent à dessein leur entretien jusqu’à la nuit, et quand elle fut venue, l’évêque se leva comme pour prendre congé de saint Thomas; l’archevêque l’accompagna et le fit éclairer avec des torches jusqu’à la porte; puis il donna l’ordre d’emporter les lumières et feignit d’avoir à communiquer quelque secret à l’évêque. Sitôt après le départ des serviteurs, il monta un cheval blanc que Milo lui avait fait amener, et ils.se rendirent tous deux dans la ville de Térouanne, où ils arrivèrent dans la nuit. Le

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lendemain, il gagna Soissons, où il avait donné rendezvous à sa suite, et c’est ainsi qu’il échappa au comte de Flandres et se trouva en sûreté sur les terres du roi de France.

Le lendemain de leur arrivée à Saint-Omer, les gens du ïoi furent chargés de porter des lettres de ce prince au roi de France. Après trois jours de marche, ils trouvèrent Louis au château royal de Compiègne. En lisant cette phrase : « Thomas , ci-devant archevêque de Cantorbéry, » le roi leur demanda plusieurs fois qui l’avait déposé et dit enfin : a Vraiment, je suis roi aussi bien que le roi d’Angleterre, et pourtant je ne déposerais pas le plus petit clerc de mon royaume. • Saint Thomas avait dépêché Herbert et une autre personne de sa suite digne de confiance pour suivre au plus vite les messagers de Henri. Ils voyagèrent constamment à une journée de distance, et furent ainsi exactement informés de leurs démarches. En conséquence , le lendemain du départ des évêques du parti du roi, Herbert et son compagnon arrivèrent à Compiègne. Le roi leur donna audience immédiatement ; et , quand Louis apprit qu’ils faisaient partie de la maison de l’archevêque, il les embrassa et les reçut avec bonté. Le récit de ce que saint Thomas avait souffert l’émut profondément et d’autant plus qu’il l’avait déjà pris en affection alors qu’il était chancelier. Louis leur fit part du contenu de la lettre du roi d’Angleterre et de la réponse qu’il lui avait faite. Il ajouta : o Avant de traiter' si cruellement un ami si dévoué et un homme d’une position aussi éminente, le roi Henri eût dû se sou-

venir de ce verset : Mettez-vous en colère , mais ne péchez point. » Le compagnon d’Herbert fit rire le roi en disant: a Sire, il se le fût peut-être rappelé s’il l’avait entendu aussi souvent que nous dans nos heures canoniques. » Le lendemain, avant leur départ, le roi tint conseil avec ceux qui l’entouraient , ut promit à l’archevêque sûreté et protection dans son royaume. Il déclara que c’était une des anciennes gloires de la couronne de France de protéger et de défendre les exilés et surtout les membres du clergé contre leurs persécuteurs. Herbert et son compagnon, heureux d’un aussi grand succès, ne s’arrêtèrent point pour faire dire à l’archevêque que le roi leur offrait un asile ; mais, selon leurs instructions, ils se hâtèrent de suivre les messagers du roi Henri, et ils entrèrent à Sens, où était alors le pape Alexandre III, le lendemain du jour où leurs adversaires y arrivaient eux-mêmes.

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