‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 38 sur 79 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

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Les messagers du roi d’Angleterre avaient pressé Louis d’écrire au saint-père en leur faveur ; c’était par d’ignobles motifs qu’ils avaient essayé de lui persuader de prendre parti contre l’archevêque, lui représentant qu’il avait maintenant en son pouvoir l’homme qui, dans la guerre de Toulouse, avait été un ennemi si énergique et si nuisible. Loin de leur accorder ce qu’ils demandaient, Louis appela Franco, aumônier du pape (*), qui était avec lui à Compiègne, et le chargea d’un message pour le saintpère en faveur de saint Thomas. En réalité, la sympathie qu’inspirait la cause du primat exilé était si générale partout où le roi Henri n’avait pas le pouvoir de la contenir ou de la combattre, que les évêques anglais et les autres nobles qui étaient en chemin pour aller trouver le pape, crurent plus prudent de faire la route incognito ; • ils mirent à la place d’honneur William d’Albenni,

(1) Garnier, ftfl. 18, 6 et 11; Rog. Pont,, p. 150.

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comte d’Arundel, et tous les autres le suivaient à cheval comme faisant partie de sa maison. Le jour qui suivit leur arrivée à Sens, Herbert et son compagnon y arrivèrent aussi, et ils eurent, le soir même, une audience du pape

Alexandre. Ils racontèrent au saint-père, en toute révé-

rence et humilité, au nom dè l'archevêque, tout ce qu'il avait eu à subir pendant et depuis le concile de Northampton; et le cœur paternel et tendre du saint-père en fut si ému qu'il dit en pleurant : a Vous dites que votre maître n'est pas mort ; eb bien ! il peut, quoique encore en vie, réclamer les ’ privilèges du martyre. » Comme ils étaient fatigués, le pape les renvoya consolés, avec sa bénédiction apostolique.

Le lendemain, le saint-père tint un consistoire de cardinaux, et reçut en audience publique les ambassadeurs du roi d'Angleterre ; Herbert et son compagnon y assistaient. Gilbert Foliot, évêque de Londres, parla le premier : a Père, dit-il, c'est à vous qu'appartient le soin de toute l'Eglise catholique ; votre prudence dirige et fortifie ceux qui sont sages; votre autorité apostolique corrige ceux qui ne le sont pas. Votre sagesse ne peut tenir pour sage celui qui, se confiant en sa propre sagesse, détruit la concorde entre ses frères , la paix du royaume et la religion du roi. Il y a peu de temps qu'un différend s'est élevé entre l'Etat et le clergé ; c'était sur un fait sans importance, et un peu de modération eût tout arrêté. Mais Monseigneur de Cantorbéry, plein de confiance en son sens propre et méprisant nos conseils, a poussé les choses plus loin qu'il notait nécessaire, sans considérer la diffi-

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culté des temps et le mal qui pourrait en résulter; il s’est mis ainsi dans l’embarras, lui et ses frères. Si nous avions marché avec lui, tout eût été bien pire. Mais quand nous nous Sommes retirés comme nous le devions, lui, dans son opiniâtreté, a jeté le blâme sur le roi, sur nousmêmes et, je puis le dire, sur tout le royaume. Et, comme pour nous couvrir de déshonneur, sans qu’on ait usé de violence envers lui, sans qu’on lui ait fait une menace, il s’est enfui, et c’est ainsi qu’il est écrit : a Le méchant fuit quand personne ne le poursuit. » Le pape interrompit ce discours. « Mon frère, épargnez! — Que j’épargne cet homme, Monseigneur !» dit l’évêque. Le saint-père continua : « Mon frère, je ne vous ai pas dit de l’épargner, mais de vous épargner vous-même. » Cette réprimande déconcerta tellement Gilbert, qu’il ne put aller plus loin.

Hilaire de Chichester, qui avait du renom comme orateur, prit alors la parole : « Monseigneur et père, Votre Sainteté est toujours jalouse de rétablir la concorde partout où elle a été injustement et malheureusement troublée, de peur que la présomption excessive d’un seul homme ne désole un grand nombre d’âmes et ne crée un schisme dans l’Eglise catholique. C’est un point auquel n’a pas songé Sa Seigneurie de Cantorbéry, lorsqu’elle a méprisé les conseils prudents des autres évêques pour attirer le trouble et l’inquiétude sur sa personne et sur ses adhérents, sur le roi et le royaume, sur le clergé et le peuple. Un homme d’une si grande autorité ne devait point procéder ainsi. » Dans cette dernière phrase.

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Hilaire employa le mot oportuebat, et il le répéta dans la suivante; il fit même une seconde faute en remployant comme verbe personnel. « Ses adhérents ne devaient point se joindre à lui , s’ils eussent été sages. » Ces deux fautes, coup sur coup , excitèrent un rire général ; un des assistants, faisant allusion à une syllabe du mot qu’il avait employé, lui dit : a Vous n’êtes pas arrivé à bon port; » et le prélat s’arrêta court au milieu de sa harangue.

L’archevêque d’Yorck fut plus circonspect: a Père, ditil, personne mieux que moi ne peut connaître Monseigneur de Cantorbéry. Dès le commencement, son caractère a toujours été de ne jamais abandonner une opinion quand il l'a une fois adoptée. Il est donc facile de croire qu’aujourd’hui son obstination n’a pas de motifs suffisants. Je n’y vois qu’un seul remède, c’est que Votre Sainteté, suivant son bon plaisir, appesantisse sa main sur lui. Je n’abuserai pas plus longtemps de son attention. »

Puis vint l’évêque d’Exeter : . « Père, il est inutile que je fasse un long discours. Cette cause ne peut se terminer en l’absence de l’archevêque de Cantorbéry. Nous vous prions donc d’envoyer des légats en Angleterre pour entendre et juger ce procès entre l’archevêque et le roi. » Après ces paroles, les évêques s’assirent et gardèrent le silence.

Le comte d’Arundel était debout, au milieu des hommes d’armes; quand il vit que personne ne voulait plus prendre la parole, il demanda à être entendu : « Monseigneur, dit-il dans son langage franco-normand, nous autres, gens ignorants, nous ne savons pas ce qu’ont dit

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les évêques; nous allons donc vous exposer, aussi bien que nous le pourrons, pourquoi nous avons été envoyés. Ce n’est pas que nous voulions élever des contestations, ni insulter qui que ce soit, surtout en présence d’une personne si haute, devant laquelle s’incline, à bon droit, le monde entier. Nous voulons devant vous, devant toute l’Eglise romaine, vous représenter la vénération et l’amour que le roi vous a toujours portés et qu’il vous porte encore. Par qui, je vous le demande, peut-il vous assurer de ces sentiments? Par les plus grands et les plus nobles de son royaume, les archevêques et les évêques, les comtes et les barons, et s’il avait de plus grands et de plus nobles hommes, il vous les aurait envoyés pour té- . moigner de son respect envers vous et envers la sainte Eglise romaine. Nous ajouterons qu’au moment de l’élection de Votre Sainteté, le roi vous a montré son dévouement et sa fidélité en se mettant à votre service, lui et tout ce qu’il possédait, et nous croyons fermement que dans l’unité de l’Eglise catholique dont vous êtes le chef, on ne peut trouver un chrétien plus fidèle ni plus désireux de conserver la paix. Monseigneur l’archevêque de Cantorbéry exeelle aussi dans son ordre et dans son rang; il est prudent et discret dans les choses qui le concernent, bien que quelques-uns le trouvent trop ardent. Et maintenant, si la division n’était pas entre le roi et l’archevêque, l’Etat et le clergé seraient heureux d’avoir un si bon roi et un si excellent prélat. Nous supplions Votre Sainteté de tout faire pour apaiser ce différend, et pour nous rendre la paix et la tranquillité. » Le discours

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modéré du comte fut très bien accueilli, et produisit une impression favorable.

Les ambassadeurs royaux, insistant sur la requête de leur roi , demandèrent que saint Thomas fût renvoyé en Angleterre, et que le pape députât un ou deux cardinaux, avec pleins pouvoirs de légats , pour juger l’affaire sur place. Henri sentait, et il avait raison, qu’il ne pouvait s’appuyer que sur son bon droit tant que l’archevêque était hors du royaume. Le désir d’avoir encore une fois saint Thomas en son pouvoir, l’espérance que le choix du cardinal qui remplirait les fonctions de légat tomberait sur un membre du sacré collège qui lui serait dévoué, ou que du moins la corruption et les mille pratiques en usage dans les cours lui rendraient le résultat favorable , c’étaient là des motifs suffisants pour l’engager à insister sur cette mesure. Le pape représenta que l’archevêque n’était pas loin , et que si les représentants du roi voulaient l’attendre , il jugerait lui-même l’affaire. Les évêques répondirent que leur mandat était impératif, et qu’ils s’étaient engagés à partir après un délai de trois jours, avec la réponse du saint-père, sans attendre l’archevêque. Le pape ne voulait pas constituer un tribunal dont on ne pourrait plus en appeler au sien. « C’est mon privilège, dit-il, et je ne le céderai à personne. » Mais sa position était extrêmement difficile et délicate s’il repoussait la requête du roi. Depuis le jour où il s’était assis sur la chaire de saint Pierre, un antipape, soutenu par l’empereur, avait détourné de leur allégeance un grand nombre d’enfants de l’Eglise.

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Les récents événements d'Angleterre avaient prouvé que le roi Henri était assez puissant pour plonger dans le schisme ses vastes domaines s'il devenait Fennemi personnel du pape ; et le saint-siège, pour écarter le péché, a toujours toléré tout ce qui en soi n'est pas un péché.

Quelques-uns des ambassadeurs exposèrent confidentiellement (*) les dangers d'un schisme j plusieurs cardinaux, à la tète desquels était Guillaume de Pavie, conseillaient au pape de ne pas irriter le roi. Mais ces raisonnements et ces conseils n'eurent pas assez de force pour engager le pape à remettre saint Thomas entre les mains de ses ennemis , auxquels il avait échappé avec tant de peine pour venir plaider la cause de l'Eglise devant le chef même de l'Eglise ; en conséquence , quand les trois jours furent expirés, les ambassadeurs s'en retournèrent sans avoir rien fait. Ils hâtèrent leur départ, dans la crainte que le mécontentement assez vif qu'ils avaient soulevé contre eux en France ne mît en danger leur personne ou ce qui leur appartenait.

Nous avon^laissé saint Thomas à Soissons, ignorant le succès de l'entrevue d'Herbert de Bosham avec le roi

(1) On dit qu’on offrit au pape, s’il voulait déposer saint Thomas, non-seulement de lui payer le denier de saint Pierre* alors détourné au profit du trésor, mais encore d’assurer pour l’avenir, et le roi confirmerait cet engagement, qu’il serait perçu sur tous les habitants du pays, « sur toute maison d’où monte une fumée, dans les cités, villes, bourgs et villages. » Çet impflt devait augmenter les revenus du saint-siège de mille livres d’argent (Fitz-St., p. 241.) 11 est fait allusion au discours de Gilbert dans le consistoire, par l’évêque d’Auxerre (Ep. Gilb. Fol., U, p. 206) et1 par Herbert (H, p. 222).

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Louis. Le lendemain, le roi arriva à Soissons , et, apprenant que saint Thomas y était, il vint le voir et prit le plus vif et le plus sympathique intérêt à son sort. Avant de le quitter, il lui offrit de lui fournir tout ce dont il pouvait avoir besoin. L’archevêque lui répondit qu’il était pourvu pour le présent, mais qu’il pourrait bien venir un temps où il serait forcé d’avoir recours à lui. Apprenant qu’il partait pour aller trouver le pape à Sens, le roi ordonna à ses officiers de lui prêter en tout aide et assistance.

Pendant le séjour de saint Thomas à Soissons, plusieurs personnages importants du royaume de France, particulièrement des ecclésiastiques, et parmi eux Henri, archevêque de Reimsf frère du roi Louis, vinrent le voir et lui témoigner leur sympathie ; quelques-uns d’entre eux l’accompagnèrent à Sens, en sorte qu’il voyageait en France avec une suite de plus de trois cents hommes à cheval. Le cortège nombreux de l’archevêque, suivant un des bords de la rivière, fut aperçu par les ambassadeurs du roi, qui s'en retournaient par l’autre rive; ils pensèrent qu’il serait utile d’envoyer en arrière un des leurs, Guy le Roux, doyen de Waltham, pour suivre l’archevêque à Sens et voir comment il serait reçu par le pape et les cardinaux.

Le saint-père, qui avait témoigné à Herbert une vive sympathie pour les souffrances de saintThomas,fitàceluici l’accueil le plus affectueux. Après quelques jours passés à Sens, le saint pensa qu’il était temps d’expliquer au pape qu’il avait été forcé de se conduire comme il l’avait

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fait ; il put choisir pour cela l’occasion la plus favorable, puisque le pape lui avait permis d’entrer en matière ainsi qu’il l’entendrait. Ce fut dans un consistoire public, mais dans l’appartement du pape, un jour que les cardinaux étaient présents, que saint Thomas raconta toute l’histoire des constitutions de Clarendon , reconnaissant ouvertement sa faute ; et il conclut en produisant la copie même qu’il avait reçue des officiers du roi. Comme le pape ne les avait pas vues encore , nous devons supposer qu’au commencement de la querelle on avait soumis à son approbation un résumé seulement de quelques-unes d’entre elles. Elles furent lues à haute voix , et l’opinion du pape fut que plusieurs de ces constitutions pouvaient être tolérées par .l’Eglise, mais que d’autres avaient un tel caractère que rien ne pouvait les sauver d’une condamnation. Le saint-père reprocha au saint avec sévérité d’y avoir donné son assentiment ; mais il le loua d’avoir voulu les présenter au saint-siège, qui voyait dans ses récentes souffrances un gage suffisant de son sincère dévouement.

Saint Thomas fit alors une démarche qu’il semble avoir toujours eu en vue depuis le jour où il parla à Northampton de la part que le roi avait prise à son élection. Il résigna l’archevêché de Cantorbéry entre les mains du pape, dans la pensée qu’il exprima que le roi, par la manifestation de ses désirs , avait influencé son élection ; il ajouta que s’il l’avait résigné plus tôt, comme les évêques l’en pressaient pour être agréable au roi, c’eût été abandonner la cause de l’Eglise. Quelques cardinaux dé-

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siraient que Ton profitât de cette démarche pour rétablir la paix en Angleterre et conseillaient d'accepter la démission de saint Thomas; un prélat plus agréable au roi lui succéderait ; on pourrait donner à saint Thomas une importante position. Mais les autres membres du sacré collège sentirent combien la cause de l'Eglise était liée à celle de notre saint ; ils comprirent que si on permettait au pouvoir royal de faire cette irruption dans le domaine des libertés de l'Eglise , il serait impossible plus tard de le défendre contre ses attaques. Le saint-père rendit à saint Thomas son archevêché, déclarant que sa conduite avait bien montré que nul n'en était plus digne que lui. Il y avait trois semaines (*) que le saint était à la cour du pape; il était temps de trouver un lieu de refuge. L'ordre de Cîteaux répondait à ses vœux en lui offrant la solitude dans le service de Dieu ; il choisit l'abbaye de Pontigny en Bourgogne. Le pape le recommanda à l'abbé et aux frères, et, à leur grande joie et oonsolation , il entra dans ce monastère, où devaient s'écouler les deux premières années de son exil.

(1) Herb., I, p. 196. Grim (I, p. 5S) dit un mois. La sentence rendue le premier jour à Northampton par les évêques et les barons, portant confiscation au profit du roi de tous les biens meubles du saint, fut annulée et révoquée par le pape comme violant les formes légales et comme contraire à la coutume ecclésiastique , puisque l’archevêque n’avait dç biens meubles que ceux de son église. (Ep. s. Th.,n, p. 7.)

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