CHAPITRE XXL
VÉZELAY
L’animosité du roi Henri contre saint Thomas le poussait décidément au schisme. Les sentiments contenus dans la dernière lettre du saint que nous avons citée étaient conciliants, si on les compare aux lenteurs du roi, et il suffit, pour s’en convaincre, de lire le commencement d’une lettre d’Henri (i) à Réginald, archevêque de Cologne, qui était le plus haut placé parmi les partisans de l’empereur et de l’anti-pape. « J’ai longtemps cherché une occasion de me séparer du pape Alexandre et de ses perfides cardinaux , qui osent soutenir contre moi le traître Thomas, ci-devant archevêque de Cantorbéry. » Quoiqu’il n’ait jamais traduit en actes les mauvaises intentions qu’il exprime dans cette lettre, on sait positivement qu’il envoya Jean d’Oxford et Richard d’Il-
(1) Ep. Gilb. Fol., Il, p. 279, 318 et 320; Froude, p. 127; Ep. s. Th., H, p. 264 ; Herb., II, p. 267.
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chester en ambassade à l’empereur, pour lui donner sa parole qu’il amènerait a cinquante évêques » à obéir à l’anti-pape ; et il savait parfaitement que cette conduite rebelle et schismatique l’exposait aux censures ecclésiastiques. Cependant la conscience de ce danger, jointe aux différents sujets de plainte qu’il avait déjà donnés à l’Eglise, lui fit craindre avec raison une sentence d’excommunication prononcée contre lui et contre tout le royaume. 11 tint plusieurs conciles sur le continent, en particulier un à Chinon; là, après s’être plaint amèrement des lettres que saint Thomas lui avait écrites, ainsi qu’à sa mère l’impératrice Mathilde, il pleura et prononça ces paroles, qui éclairent d’un jour terrible les pages de l’histoire; car, par une singulière coïncidence, ce furent ces mêmes paroles qui, quatre années plus tard, firent de saint Thomas un martyr. 11 déclara (*) que l’archevêque voulait détruire son corps et son âme, et il appela les chevaliers qui l’entouraient, des traîtres qui n’avaient pas assez de zèle ni de courage pour le délivrer d’un homme qui le désolait. L’archevêque de Rouen répondit au roi avec une certaine chaleur, mais avec moins de sévérité que ne l’exigeait la cause de Dieu, à cause de la douceur de son caractère.
L’évêque de Lisieux, qui temporisait toujours, recommanda un appel immédiat au pape comme le seul moyen d’empêcher l’archevêque de prononcer une sentence. Henri y consentit, et donna au monde le singulier spec-
(1) Ep. Jo.Sar., I, p. 326; Froude, p. ISO.
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tacle d'un roi en guerre avec le saint-siège, d'un roi qui avait fait des lois pour défendre l'appel au pape, et en appelant lui-même à ce tribunal. Un autre courtisan , l'évèque de Séez, se joignit à l'évêque de Lisieux; ils espéraient qu'en se hâtant et notifiant l'appel à l'archevêque, ils pourraient traîner l'affaire jusqu'à la semaine de Quasimodo de l'année suivante. L'archevêque de Rouen les accompagna; mais il déclafa que c'était pour saisir la première occasion favorable de rétablir la paix, et non pour prendre aucune part à l'appel. Le saint fut instruit (i) de leur voyage par un de ses amis qui était à la cour du roi Henri, et comme il ne voulait pas les voir, il quitta Pontigny.
Saint Thomas passa trois jours à Soissons, et y veilla, la nuit, dans trois célèbres sanctuaires. Dans le premier était une châsse de la bienheureuse Vierge; le second était celui de saint Drausin, patron des champions, et très fréquenté par les chevaliers français et italiens qui se préparaient à des combats judiciaires (*). Le troisième était celui de saint Grégoire le Grand, et quelques-unes de ses reliques y étaient vénérées. Le 3 juin, jour de l'Ascension, le saint vint à-Vézelay (1 2 3). Le même jour, il reçut un message du roi Louis ; ce message annonçait à saint Thomas que le roi d'Angleterre était malade et regrettait vivement de ne pouvoir conférer avec lui. Le
(1) Herb., I, p. 232.
(2) « C’est là que veilla Robert de Montfort avant de combattre Henri d’Essex. » (Ep. Jo. Sar., i, p. 227.)
(3) Voyez la note G, à la fin du volume,
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saint différa donc la sentence qu’il était dans l’intention de prononcer contre le roi. Sut la demande de l’abbé et de la communauté, il célébra la grand’messe le jour de la Pentecôte (i). Après l’évangile, il monta en chaire et prêcha un sermon énergique. Après le sermon, au grand étonnement de tous , particulièrement de ses partisans, qui n’étaient prévenus de rien, il exposa publiquement la cause pendante entre le roi et lui, et ses inutiles efforts pour se réconcilier avec Henri. Plein d’une profonde émotion, il avertit le roi Henri, en l’appèlant par son nom, de la sentence suspendue sur sa tête. Il dit ensuite à Herbert que sa conscience l’avait obligé à agir ainsi.
Si le roi échappa à la censure qu’il méritait, elle atteignit d’autres coupables d’un rang moins élevé. Saint Thomas, en qualité de légat du pape, excommunia Jean d’Oxford pour deux offenses : pour schisme, comme communiquant avec l’empereur et avec Réginald, archevêque de Cologne, et pour avoir usurpé le décanat de Salisbury, malgré la défense du pape. Il excommunia aussi publiquement, devant un immense concours de fidèles de toutes
(1) Herbert (I, p. 230), qui écrivit plusieurs années après, dit que saint Thomas prêcha à Yézelay le 22 juillet, jour de la fête de sainte Marie-Madeleine, patronne de l’église, et dont les reliques y étaient conservées; mais Jean de Salisbury, dans une lettre qui est de la même date que cet événement (Ep. Jo. Sar., i, p. 227), dit que « ce fut le 12 juin, jour delà Pentecôte. » Gervais(p. 1400) confirme la date d’Herbert; mais Nicolas de Mont-Rouen, parlant de ce qui se passa à Yézelay, dit qu’on attendait pour le jour de sainte Madeleine une sentence d’excommunication contre le roi (Ep. s. Th., u, p. 195) ; la même lettre parle d’une réunion d’évêques qui eut lieu vers la Saint-Jean (24 juin), postérieurement aux événements de Yézelay,
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nations, Richard d’Ilchester (U, alors archidiacre de Poitiers ; Richard de Luci , Jocelin de Baillenl , Renouf de Broc, Hugues de Saint-Clair et Thomas Fitz-Bernard, pour divers motifs légitimes. Il publia aussi un décret d’excommunication ipso facto contre tous ceux qui attaqueraient l’Eglise- de Cantorbéry. Enfin , il suspendit l’évêque de Salisbury pour cause de désobéissance manifeste : Jocelin avait conféré le décanat de son Eglise à Jean d’Oxford, malgré l’avertissement dûment reçu par lui de ne point le donner à un sujet nommé par le roi, mais d’attendre que les chanoines de Salisbury, exilés avec saint Thomas, pussent se réunir au reste du chapitre pour exercer le droit qui leur appartenait d’élire le doyen.
Après ces sentences, il publia de nouveau la condamnation prononcée par le pape contre les articles suivants des constitutions de Clarendon, excommuniant toute personne qui voudrait s’appuyer de leur autorité; voici ces articles :
1° Un évêque ne peut excommunier un tenancier du roi sans la permission du roi;
(1) Ce Richard d’Ivelchester, ou Ilchester, qui, d’après Godwin (De Præsul. angl., p. 216), reçut les surnoms de Topelif et de More, fut évêque de Winchester après Henri de Blois. A l’époque de son élection, il protesta de son dévouement pour saint Thomas. En 1173, Jean de Salisbury écrivit en ces termes à Hubalde, cardinal évêque d’Ostie, pour le lui recommander : « Il aime votre ami le glorieux martyr du Christ avec une si tendre affection, qu’il s’est fait son serviteur; il console ses disciples affligés, qui en grand nombre recourent à lui; il fait tous ses efforts pour l’imiter. » (Ep. Jo. Sar., Il, p. 177.)
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2° Un évêque ne peut punir une personne de son diocèse pour paijure ou manque de foi;
3° Les clercs seront soumis aux tribunaux laïques ;
4° Les questions d'églises ou de dîmes seront jugées par des laïques;
5° On ne pourra en appeler au saint-siège, pour quelque cause que ce soit, sans la permission du roi ou de ses officiaux ;
6° Aucun archevêque, ou évêque, ou autre dignitaire, assigné par le pape, ne pourra s'y rendre sans la permission du roi. '
« Ces articles, dit-il, ne sont pas les seuls qui soient contre la loi divine et les constitutions des saints Pères. » L'archevêque dégagea tous les évêques de la promesse illicite qu'ils avaient faite d'observer les constitutions de Clarendon, et il leur écrivit (i) à cet effet, conformément aux instructions qu'il avait reçues du saint-siège.
Les évêques de Lisieux et de Séez, et l'archevêque de Rouen, ainsi qu'on le leur avait annoncé , ne trouvèrent pas saint Thomas à Pontigny quand ils vinrent lui notifier l'appel du roi. Quand il revint, il trouva les notifications qui l'attendaient; et, quoique plusieurs de ses partisans lui conseillassent de n'avoir pas égard à un appel nul, il résolut de ne rien faire sans le pape.
Toutes les parties intéressées en appelèrent au pape de la sentence de saint Thomas. Gilbert Foliot pria le roi de donner à l'évêque de Salisbury la permission de faire
(1) Ep. s. Th., l,p. 161.
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appel, et les termes de sa demande (*) montrent quel triste changement s'était opéré dans le fervent religieux de Cluny et de Gloucester, dans l'évêque zélé d'Hereford. Deux clercs arrivèrent donc à Pontigny (*), l'un de la part de l'évèque de Salisbury, l'autre de la part de Jean d'Oxford. Ce dernier soutint que son maître n'avait eu aucun commerce schismatique avec l'empereur ou avec Réginald de Cologne; il dit qu'en sa qualité de membre de la maison d'un des clercs de la chapelle royale, il était chargé d'informer l'archevêque que le roi avait aussi constitué un appel, et qu'il avait fixé pour terme le second dimanche après Pâques de l'année suivante. Saint Thomas répondit qu'il n'y avait aucune preuve qu'il fût envoyé par le roi ; que, de plus, il confessait avoir communiqué avec Jean d'Oxford, personne excommuniée; qu'il était excommunié kii-même, et qu'ainsi l'appel était nul.
Les évêques se réunirent le 24 juin; ils en appelèrent aussi, et fixèrent pour terme le jour de l'Ascension. Ils écrivirent deux longues lettres (3), une à saint Thomas, l'autre au pape. Saint Thomas et ses partisans y recon-
(1) Ep. Gilb. Fol., H, p. 4.
(2) Ep. Jo. Sar., I, p. 289.
(3) Ep. Gilb. Fol., il, p. 185 et 190. Ces lettres, quoique écrites au nom de tous les évêques, ne portaient que trois sceaux, ceux des évêques de Londres, de Winton et d’Hereford. (Ep. Jo. Sar., i,p. 311.) On s’étonne de trouver ici les noms des deux derniers. Ni saint Thomas ni l’évêque de Winchester n’avaient oublié les liens qui unissaient le consécrateur et l’évêque sacré par lui. (Ep. s. Th., I, p. 277.) Henri de Winton fut un des premiers prélats anglais qui osa conformer sa conduite aux lois de l’Eglise et de sa conscience. Saint Thomas, à la fin d'une de ses lettres, exprime admirablement l’affection qu’il
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mirent le style et l’esprit de Gilbert Foliot; saint Thomas le leur dit (i) dans une réponse très complète qu’il leur adressa. Cette réponse inspira à Gilbert une lettre (®) qui probablement ne fut jamais envoyée; car cette lettre est la seule, parmi celles qui furent écrites sur le même sujet, qui ne soit mentionnée ni par saint Thomas ni par ses correspondants ; elle est si calomnieuse et si mensongère, qu’un auteur moderne la considère comme une contrefaçon. Elle ne fut probablement jamais envoyée à cause des calomnies dont elle est pleine et qu’il eût été trop facile de dévoiler. Les modernes ennemis de saint Thomas prétendent que si on n’y a pas répondu, c’est qu’on n’y pouvait pas répondre, et cette lettre leur a fourni des éléments tout différents de ce qu’ils auraient pu trouver ailleurs pour se former, comme ils le disent, une idée de la conduite de saint Thomas pendant toute cette controverse, depuis son commencement j usqu’à sa fin.
Ces appels furent tous sans résultat. Quand vint le dimanche du Bon-Pasteur de l’an 1167 (*), Jocelin de Salisbury ne vint pas soutenir son appel ; le pape confirma sa suspension et toutes les autres sentences prononcées à
lui portait. (Ep. s. Th., i, p. 338.) «^ien-aimé père, que Dieu garde votre sainteté; souvenez-vous de lui recommander dans vos prières celui qui est votre enfant — je veux dire notre petitesse . » Saint Thomas écrivit à Robert d’Hereford : « Doleo super te, frater, fili mi primogenite. » Robert reçut d’amers reproches d’Ernisius, abbé et prieur de Saint-Victor à Paris, au nom de ses anciens disciples. (Ep. s. Th., il, p. 200.)
(1) Ep. s. Th., i, p. 170.
(2) Ep. Gilb. Fol., i, p. 265. Voir la note H, à la fin du volume.
(3) Le second dimanche après Pâques. (Ep. s. Th., n, p. 12 et 13.)
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Vézelay. Il ordonna aussi à l’archevêque de condamner tous ceux qui avaient usurpé des propriétés ecclésiastiques; il ne lui donna point d’instructions spéciales relativement au roi ; mais il laissa le saint parfaitement libre d’exercer ses pouvoirs ecclésiastiques , et il écrivit aux évêques pour les avertir que toutes les sentences seraient maintenues.
Le séjour de saint Thomas à Pontigny touchait à sa fin, grâce aux intrigues du roi d’Angleterre. Quoique les appels fussent encore pendants, Henri envoya en Angleterre Walter de Lisle, qui nous est représenté comme un honnête homme porteur contraint d’ordres semblables, pour faire surveiller exactement tous les ports et interdire l’entrée du royaume aux sentences prononcées par l’archevêque. Dans un autre parlement à Clarendon (i), il fit prêter serment aux évêques et aux nobles qu’ils n’assisteraient en rien l’archevêque et qu’ils ne recevraient point de lettres de lui ; il comprit dans ce serment les lettres du pape et les appels à qui que ce fût, excepté à lui-même. Au mois de septembre suivant, le jour de Sainte-Croix (le 14), on tint, suivant l’usage, le chapitre général de Tordre de Cîteaux. Le roi écrivit aux prieurs pour leur dire qu’ils donnaient asile à un de ses ennemis, et que s’ils tenaient à leurs possessions dans ses domaines des deux côtés du canal , ils devaient cesser de le garder chez eux. Après les trois jours du chapitre, Gilbert, abbé de Cîteaux, l’évêque de Pavie, qui avait été moine
(t)Grim, p. 5S; Rog. Pont., p. 158; Herb.,I, p. Î3Î.
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de Coteaux, et plusieurs autres abbés, vinrent à Pontigny. Ils montrèrent au saint la lettre qu’ils avaient reçue; ils ajoutèrent qu’ils ne le congédiaient point, mais qu’ils le priaient de prendre conseil de sa prudence et de son amour pour leur ordre. Ce message était suffisamment significatif. Saint Thomas répondit qu’il irait ailleurs et qu’il avait toute confiance que Dieu ne l’abandonnerait pas, ni lui ni ses compagnons d’exil, lui qui nourrit les oiseaux de l’air et qui habille les lis des champs. Le lendemain, les abbés partirent ; ils laissèrent Guérin de Galardin, le bon abbé de Pontigny, et sa charitable communauté, pleins du sentiment douloureux de la perte qu’ils allaient faire, et de sympathie pour ce prélat sans asile et pour ses compagnons. La sympathie sincère, l’ardente et active charité de ce noble abbé, font plus que compenser pour nous le manque d’héroïsme du chapitre de Cîteaux. L’abbé qui avait été appelé à Sens par le pape pour lui présenter le saint, et qui avait été si heureux de lui donner l’hospitalité, avait été consacré à Montpellier par le pape lui-même comme archevêque de Lyon, dans le mois d’août de Tannée précédente; mais son successeur avait hérité de. son esprit charitable et hospitalier, aussi bien que de la mitre et de la crosse abbatiales.
Pendant que saint Thomas était à Pontigny, Dieu lui donna la prescience de ce qui devait lui arriver. Un jour (i) après sa messe , pendant qu’il faisait son action
(l)Herb., I, p. !96;Ep.*s. Th., 1, p. 385 ; Grim, p. 64; Fitz-St., p. 250;Martene, Thés. nov. anecd., III, p. 1874.
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de grâces devant l'autel de saint Etienne, avec cette ferveur qui caractérisait sa dévotion au très saint Sacrement , il entendit une voix qui l'appelait : « Thomas ! Thomas ! » Il répondit : « Seigneur, qui êtes-vous? » Et Notre Seigneur lui dit : « Je suis Jésus-Christ, ton maître et ton frère; mon Eglise sera glorifiée dans ton sang, et tu seras glorifié en moi. » Quand notre saint quitta l'église, il s'aperçut qu'il n'était pas seul et que l'abbé l'attendait près d'une colonne et avait tout entendu. Le saint lui fit promettre de garder le silence jusqu'à l'accomplissement de cette prophétie.
La même révélation fut faite au successeur de cet abbé (*). Le jour du départ du saint, le bon Guérin accompagna la cavalcade; on remarqua que saint Thomas, ordinairement très gai en voyage, était fort triste et se tenait à l'écart de ses compagnons. L'abbé le pressa de lui en dire la cause et lui reprocha très franchement le lâche attachement qu'il semblait montrer à la maison qu'il quittait. A la fin, le saint lui dit, sous le sceau du secret, la cause de son chagrin : la nuit précédente , dans une vision, il lui avait été révélé que toutes ses peines finiraient par le martyre. c< Pourtant, dit -il, cette révélation ne m'attriste point; j'en remercie le Tout-Puissant de toute mon âme; mais je pleure sur ceux qui me suivent et qui ont tant souffert pour moi, car je suis sûr que lorsque j'aurai été frappé, le troupeau restera sans pasteur. » L'abbé sourit et lui dit : « Ainsi,
(4) Guill. de Cant., p. 18 ; Herb., I, p. 244; Grim, p. 58.
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vous allez au martyre ; un homme qui boit et qui mange n’a rien de commun avec un martyr. — Je le sais, répondit le saint avec humilité, j’aime trop les plaisirs du monde; mais Dieu est bon, il justifie les méchants; il a daigné me faire cette révélation malgré mon indignité.» Alors il raconta la vision qu’il avait eue : il était dans une église qu’il ne reconnut point, et là il défendait sa cause devant le pape et les cardinaux. Le pape était pour lui, les cardinaux contre lui , lorsque quatre soldats s’élancèrent dans l’église, l’y attaquèrent et coupèrent la partie de la tête touchée par le saint-chrème lors de sa consécration , la place de la tonsure. Il en conclut que Dieu voulait lui faire connaître qu’il le glorifierait un jour par une cruelle et précieuse mort. Plus tard , il raconta cette même vision à un autre abbé, totÿours sous le sceau du secret; et, après son martyre , ces deux témoins la rendirent publique. Les âmes pieuses comprendront avec quelle ferveur saint Thomas passa les quatre dernières années de sa vie, avec cette préoccupation du martyre toujours présente à ses yeux.
En partant, il promit aux religieux (t) qu’un de ses successeurs les récompenserait de leurs bontés pour lui. Quand le cardinal Etienne Langton , exilé de son siège par le roi Jean , trouva un asile à Pontigny, il concéda à l’abbé cinquante marcs sterling sur les revenus du bénéfice de Romnel. Saint Edmond, dans des circonstances analogues, en ajouta dix, et le saint archevêque Boniface
(1) Martene, Thés. nov. anecd., III, p. 1873.
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de Savoie W, en 1264, plein de reconnaissance pour l'accueil fait par eux à trois archevêques de Cantorbéry (*), leur donna la totalité des dîmes delà même paroisse. Mais la prophétie de saint Thomas leur promettait un bien plus noble trésor ; les moines comprirent qu'elle se rattachait aux reliques de saint Edmond, dont leur église était alors et est encore aujourd'hui le sanctuaire. Ce fait est constaté dans la bulle de sa canonisation par le pape Innocent IY (3). La première guérison miraculeuse accomplie près de la tombe de saint Edmond fut celle d'un pauvre estropié , que les religieux nommèrent Thomas par reconnaissance pour notre saint.
(1) Sur la demande du roi Charles-Albert, le pape Grégoire XVI, par un décret daté du 7 septembre 1838 , a approuvé le culte que cet archevêque anglais a reçu de temps immémorial, à Haute-Combe en Savoie, où il est enterré et vénéré comme un saint.
(2) Martene, Thés. nov. anecd., III, p. 1247, 1254, 1255, 1824, 1853 et 1904
(3) Lyon, 11 janv. 1247, Bullar. Roman. Alban Butler (16 nov.) dit à tort Innocent V.