‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 42 sur 79 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

CLAIRVAUX

En réalité, les affaires étaient moins gâtées qu’elles ne semblaient l’ètre. Saint Thomas savait très bien que Jean d’Oxford était un homme sans conscience et sans scrupule, et les amis de l’archevêque lui donnaient habituellement le sobriquet de « Jureur. » Deux des envoyés du roi, Jean Cumin et Ralph de Tamworth, partis de Rome le 1” janvier, arrivèrent à Poitiers le jour de la Purification; ils dirent (i) à l’évêque de cette ville, un des meilleurs amis de saint Thomas, que Jean d’Oxford s’était insinué dans les bonnes grâces du pape, en lui faisant entendre qu’un négociateur de bonne foi pourrait rétablir la paix entre l’archevêque et le roi, ajoutant effrontément qu’il voulait lui-même l’entreprendre. Les autres envoyés du roi l’accusèrent tout haut de trahison, parce que, dans des vues qui lui étaient personnelles, il

(1) Ep. Gilb. Fol., il, p. 251 ; Froude, p. 287.

CLAIRVAUX

.promettait ce que le roi regardait comme impossible. Mais bientôt les soupçons répandus dès le commencement se changèrent en certitude : Jean d’Oxford avait été beaucoup trop loin, et il avait promis au nom du roi tout ce que l’archevêque aurait pu désirer, avant d’être nommé légat, dans le but de rétablir la paix. Voici en quels termes Jean de Salisbury écrivait (i) à Milon, évêque de Térouanne : « Nous espérons que notre Père, notre Maître à tous, changera bientôt cette tempête en une douce brise, quoique les ennemis de l’Eglise nous menacent d’un cruel naufrage. Il n’est pas vrai que l’Eghse de Rome se soit tournée contre nous et que notre seigneur le pape ait consenti à toutes les demandes du roi d’Angleterre. On a pu être induit en erreur en voyant les excommuniés absous au retour de Jean d’Oxford , et luimême rétabli par les mains du pape dans le décanat de Salisbury, comme s’il avait bien fait de communiquer avec un empereur schismatique. Mais si l’on fait attention à ce qui s’est passé à Rome, on verra que le pape, quoique trompé, a toujours été fidèle à notre cause et à celle de l’Eglise. Jean , avant son absolution, a juré publiquement, et j’espère qu’il n’a pas fait un faux serment, qu’au milieu des schismatiques il n’a rien fait contre la foi, contre l’honneur ou le service du pape. Ensuite il a produit des lettres de recommandation, des pétitions, par lesquelles le roi priait le pape de se fier à lui comme au roi lui-même. Ainsi autorisé , il a remis au jugement du

(1) Ep. Jo. Sar., 11, p. 41,

Ui

S. THOMAS DE CÀNTORBÉRY.

pape la décision de l’affaire pendante entre le roi et l’archevêque à propos des coutumes royales, assurant qu’elles seraient abrogées ou maintenues suivant son bon plaisir, et que la paix serait conclue avec l’archevêque aux conditions que le pape voudrait dicter. 11 a confirmé ces assurances par un serment et obtenu ainsi la promesse que Sa Sainteté enverrait des légats. On assure qu’ils ont découvert la trahison du Jureur et qu’ils se sont arrêtés en - chemin. »

Il est difficile de dire jusqu’à quel point le roi Henri s’engagea, pour obtenir les faveurs du pape, à accepter des conditions qu’il n’avait point l’intention de remplir; probablement Jean d’Oxford, trouvant ses pouvoirs assez étendus, aima mieux obtenir un succès apparent, au moyen d’un serment peu scrupuleux que son maître ne devait point ratifier, que de s’en retourner sans avoir rien fait. D’ailleurs , le moment était critique. Les pouvoirs de légat conférés à saint Thomas ramenaient les évêques au sentiment de leurs devoirs, et le roi, qui trouvait la lutte difficile avec l’archevêque isolé, n’aurait pas pu lutter contre le clergé du royaume s’il eût été uni. Il était donc essentiel d’obtenir du pape quelque concession et d’arrêter saint Thomas au moins pour quelque temps; cette concession fut obtenue, mais par une horrible violation de la sainteté du serment.

Le pape fut instruit de ce qui s’était passé, et malgré les lettres de remontrances que nous avons citées plus haut, il ne voulut pas abandonner tout espoir de réconciliation. Jean d’Oxford lui avait écrit pour lui dire que

CLAIRVAUX

le roi avait mis en liberté tous les ecclésiastiques qu’il avait fait emprisonner, et qu’il voulait confirmer toutes les libertés que l’Eglise avait eues dans son royaume dans le temps du roi Henri son grand-père. Cette phrase, si souvent répétée depuis, paraît ici pour la première fois ; ce n’est qu’un jeu de mots, car le roi soutenait les constitutions de Clarendon en tant que coutumes royales. Cependant le pape espérait toujours la paix , et il écrivit (i) de Rome, le 7 mai 1167, aux cardinaux Guillaume de Pavie et Othon, que leur premier devoir était de consoler l’archevêque, et que leur but unique devait être de trouver un arrangement qui satisfît les deux parties; il leur défendait de mettre le pied dans les domaines du roi Henri avant d’avoir obtenu ce résultat. Des instructions dans ce sens leur furent envoyées de Bénévent le 22 août. Dans la pratique, c’était leur ôter leurs pouvoirs comme légats et rendre à saint Thomas toute sa liberté; et Lombard, qui vint les trouver à Châteauroux , écrivit (*) à l’archevêque que, d’après les conversations qu’il avait eues avec eux, il n’y avait pas à en douter.

Saint Thomas avait certainement su que le pape avait retiré aux légats leurs pouvoirs avant sa lettre du mois de mai; car (3), le dimanche des Rameaux, le saint, après la procession et le sermon auxquels il assistait à Clairvaux, excommunia Gilbert Foliot, évêque de Londres, pour contumace et désobéissance. Les lettres de l’arche-

(1) Ep. Gilb. Fol., il, p. S* et 57.

(2) Id., il, p. 208.

(S) Fitz-St., p. 255.

S. THOMAS DE CANTORBÊRY.

vèque (*) furent portées par deux messagers , nommés Bérenger et Guillaume Bonhart; ce dernier (*) nous raconte comment ils s’acquittèrent de leur commission. Le jour de l’Ascension, ils vinrent ensemble à la cathédrale de Saint-Paul; nn prêtre, nommé Vitalis, disait sa messe au maître-autel. A l’offertoire, Bérenger monta à l’autel, s’agenouilla et mit la lettre entre les mains du prêtre, qui s’était retourné pour la prendre, croyant que c’était une offrande. Alors Bérenger lui prit les mains et ne les lâcha qu’après lui> avoir ordonné, au nom du pape et de l’archevêque, d’en donner une copie à l’évêque et l’autre au doyen ; il défendit à Vitalis de continuer sa messe, au diacre Guillaume de Norhall, au sous-diacre Guillaume Hog, qu’il prit pour témoins, de l’assister, jusqu’à ce que lecture des lettres eût été faite à haute voix. Alors Bérenger se tourna du côté du peuple : « Sachez, dit-il à haute voix, que Gilbert, évêque de Londres, a été excommunié par Thomas, archevêque de Cantorbéry et légat du saint-siège. » Parmi les assistants, quelques-uns voulurent arrêter Bérenger, d’autres l’insultèrent; mais Guillaume Bonhart le couvrit de son manteau. Ils se mêlèrent à la foule (3), qui se précipitait hors de l’église, et regagnèrent sains et saufs leur logement. Quelques

(1) Ep. s. Th., p. 293 et 298.

\1) Id., il, p. 225; Froude, p. 447.

(3) Fitz-Stephens (p. 257) dit que les personnes qui avaient entendu la messe le matin dans l’église de leur paroisse, quittaient ordinairement la cathédrale après l’évangile, probablement après avoir assisté au sermon.

CLÀIKVÀUX.

personnes voisines de l’autel demandèrent au prêtre si la ville était mise en interdit, et sur sa réponse négative ils ne firent plus de questions. Vitalis interrompit sa messe.

11 voulait qu’on lût la lettre de l’archevêque; mais le diacre vint consulter Nicolas l’archidiacre, qui lui dit : a Le prêtre interromprait-il son dîner si un messager venait, au nom de l’archevêque, lui défendre de manger? » La messe fut continuée, et les lettres ne furent pas lues publiquement. Les officiaux du roi dirigèrent contre Bé- . renger des recherches actives tant à la ville que dans la campagne, mais sans succès. Il vint ensuite à Yorck, porteur de lettres du pape, et parvint à leur échapper.

Bérenger s’exposait à un sérieux danger. C’était un laïque et un homme non lettré ; mais on le représente ' comme un jeune homme qui ne craignait pas le péril ni même la mort pour la cause de Dieu. Les côtes étaient surveillées avec soin , et il avait peu d’espoir d’échapper aux recherches; s’il était pris, le messager de l’archevêque devait s’attendre à subir non-seulement les peines sévères récemment décrétées contre les criminels de haute trahison (t), mais tous les traitements qu’Henri, avec son caractère irascible, pourrait imaginer dans un moment de fureur. Il n’est pas hors de propos de citer ici un extrait d’une lettre (?) qui nous montrera ce que pouvait devenir le grand Henri Plantagenet dans un paroxysme de rage, a Richard de Humet osa dire quelque chose qui

(1) Hoved., fol. 28* b; Gerv., p. 1*09.

(S) Ep. ». Th., U, p. 260 ; Froude, p. 199.

S. THOMAS DE CANTORBÉRY

semblait favorable aux Ecossais ; le roi lui fit un affront public, il l’appela traître. Dans un accès de fureur, il ôta son chapeau et le jeta par terre, déboucla son baudrier, quitta ses habits, arracha l’étoffe de soie qui couvrait son lit, et s’asseyant par terre comme sur un tas de fumier, il se mit à mordre la paille. » — « Ce fut à Toucques, nous dit le même historien, que fut pris le messager de Sa Seigneurie notre saint-père le pape ; il est toujours en prison et chargé de chaînes. Ce fut aussi là que le Seigneur sauva Herbert des mains de ceux qui le poursuivaient; certainement il n’aurait pas dû s’exposer ainsi pour une affaire si peu importante. » Nous trouvons un autre échantillon du caractère du roi dans le traitement subi par un messager porteur d’une lettre au roi. o Vous savez, écrit Nicolas de Mont-Rouen (i), quel fut le sort du messager qui remit la lettre au roi. Henri lui plongea ses doigts dans les yeux comme s’il voulait les arracher; le sang coula. Il le força à avaler de l’eau chaude jusqu’à ce qu’il eût avoué que la lettre venait d’Herbert. Il est encore en prison, quoique le roi ait reçu de sa mère l’ordre de le mettre en liberté. »

Dans des circonstances semblables, la crainte de s’exposer à des traitements si cruels était un motif suffisant pour décourager ceux qui auraient voulu porter les lettres de l’archevêque, et l’on doit plutôt s’étonner du grand nombre d’entre elles qui arrivèrent à destination, que de l’impossibilité où il fut quelquefois de trouver

(1) Ep. s. Th., il, p. 184; Froude, p. 204.

CLAIRVÀtX. 249

quelqu’un qui voulût s’en charger. On comprend pourquoi l’évèque de Londres ne reçut pas avant son excommunication les trois avertissements requis par la loi, *et pourquoi elle fut notifiée dans un si court délai, n y avait longtemps qu’il en avait eu connaissance. Il avait réuni à Westminster les évêques d’Exeter et de Salisbury, Richard d’Uchester, Laurent, abbé de Westminster, Gui le Roux, doyen de Waltham, et les barons de l’écbiquier. L’évêque d’Exeter lui envoya un message préliminaire pour le prévenir de ne pas lui offrir le baiser qui était le salut d’usage ; néanmoins , Gilbert l'offrit quand ils se rencontrèrent à la réunion, et Barthélemy ne le refusa pas. Le but de l’évêque de Londres était d’amener son frère d’Exeter à se joindre à lui pour l’appel, mais il n’y réussit pas. Jocelin de Salisbury, dans le cours de l’affaire, se servit d’une phrase insultante à propos de la sentence prononcée contre lui : o Si. l’archevêque Buinard, ou tout autre fou qui serait mon archevêque, m’ordonnait quelque chose que je ne dusse pas faire, croyez-vous que j’obéirais? »

L’évèque savait parfaitement qu’il était sous le coup de la sentence, quoique les citations, arrêtées par une surveillance sévère, ne pussent lui être signifiées suivant les formalités légales. Il écrivit U) à Jocelin de Salisbury qu’il allait être enveloppé dans la même condamnation ; et tous deux, au commencement du carême, en appe-

(1) Ep. Gilb. Fol., I, p. 337, 242 et 287; Froude, p. 401, 402 et„404.

S. THOMAS DE CANTORBÉRY

lèrent au pape, fixant pour terme de leur appel le 9 février 1468. Ils en informèrent saint Thomas. Cependant l’opinion (i) des docteurs en droit canon fut que l’appel était nul, parce qu’il avait été fait de mauvaise foi, pour se dérober à la justice. Saint Thomas excommunia donc Gilbert le dimanche des Rameaux, et dans la signification (2) qu’il en fit au doyen et au clergé de Londres, il menaça, si on ne lui donnait pas satisfaction avant l’Ascension, d’excommunier aussi ce jour-là l’archidiacre de Cantorbéry, Geoffroi Ridel , et Robert son vicaire, Richard d’Ilchester, Richard de Luci, Guillaume Giffard, Adam de Chere, tous ceux qui avaient usurpé les propriétés ecclésiastiques ou qui excitaient le roi à attaquer l’Eglise ou à exiler des innocents , et ceux qui auraient insulté les messagers du pape ou les siens propres. Il y avait ajouté les noms de tous ceux qui avaient été excommuniés en même temps que l’évêque de Londres. C’étaient l’évêque de Salisbury, Hugues comte de Norfolk, Renouf de Broc, Thomas Fitz-Bemard, Robert de Broc, clerc, Hugues de Saint-Clair, Létard de Norflece, clerc, Nigel de Sacville et Richard , frère de Guillaume d’Hastings, qui avait usurpé l’église de Manech. Plusieurs de ces noms sont déjà compris dans l’excommunication de Vézelay ; la raison de ce fait est que l’archevêque avait su que Jean d’Oxford avait obtenu leur absolution. Le fait est, comme nous l’avons vu, qu’il

(I) Herb., I, p. 2S2.

(i) Ep. s. Th., i, p. 298.

CLAIRVAUX

n'avait obtenu qu’une absolution conditionnelle, qui fut interprétée d’nne manière tout à fait arbitraire; plusieurs d’entre eux furent absous 0) à Londres, le jour de la Sainte-Trinité, sous prétexte qu’ils étaient en danger de mort, au moment où ils partaient pour la guerre contre les Gallois.

L’évêque de Londres (*) était à la campagne, à Stubbehutte, quand il apprit ce qui s’était passé dans sa cathédrale. Le samedi suivant, il vint au chapitre, qui avait été convoqué pour ce jour. Après une longue discussion, Vitalis reçut l’ordre de produire les lettres (3), ce qu’il fit, les remettant à l’évêque et au doyen. L’évêque lut la sienne à haute voix, fronçant le sourcil; dans sa fureur, il articulait avec peine. Quand il eut fini la lettre, il se mit à l’attaquer par les arguments qui suivent :

« Le premier argument est tiré de l’ancien Testament. Adam pécha dans le paradis. Dieu ne le condamna pas sur-le-champ ; il le laissa s’éloigner, puis il le cita, en disant: « Adam! » puis il le réprimanda en disant : «Où êtes-vous î »

» Le second argument est tiré du nouveau Testament. 11 est dit à saint Pierre, dans l’Evangile : « Si ton frère » pèche contre toi, réprimande-le en particulier, puis de- » vant deux ou trois personnes; la troisième fois, dis-le à » l’Eglise; enfin regarde-le comme incorrigible, et qu’il » ne soit plus pour toi qu’un païen et un publicain. »

(1) Fitz-St., p. 259.

(2) Ep. s. Th., il, p. 226; Froude, p. 418.

(8) Id., I, p. 298 et 298.

Page 1