‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 50 sur 79 · EK AMENDANT · texte numérisé non relu

EK AMENDANT

allons voir un modèle d’orgueil. » Herbert était grand; sa figure était imposante , et son costume , d’une forme particulière , était fait pour en relever l’éclat ; il portait une tunique et sur la tunique un manteau de drap vert d’Auxerre pendant 6ur ses épaules et descendant jusqu’à la cheville, suivant la mode germaine. Après le salut d’usage, il s’assit, fut interrogé de la même manière que Jean, et fit en partie les mêmes réponses. Quand on parla, de loyauté et de l’archevêque , il dit que l’archevêque, entre tous , avait été particulièrement loyal, puisqu’il n’avait pas voulu souffrir que le roi fit fausse route sans en être averti. H parla comme Jean au sujet des coutumes, et il ajouta qu’il était étonné que le roi les eût fait rédiger par écrit : a II y a aussi, dit-il, dans d’autres royaumes des coutumes contraires à l’Eglise , mais elles ne sont pas écrites; aussi y a-t-il lieu d’espérer, avec la grâce de Dieu, qu’elles tomberont en désuétude, »

Le roi, qui voulait le prendre par ses paroles, lui dit : a Et quelles mauvaises coutumes y a-t-il dans le royaume de notre seigneur le roi de France ?

Herbert ; Les exactions et les droits de passage qu’on impose au clergé et aux pèlerins. En outre, quand un évêque meurt, tous ses biens meubles , jusqu’aux portes et aux fenêtres de sa maison, appartiennent au roi. Il en est de même chez le roi des Allemands ; ces mauvaises coutumes existent, mais elles ne sont pas écrites.

Le roi : Pourquoi ne lui donnez-vous pas son titre d’empereur d’Allemagne?

Herbert ; Son titre est roi d’Allemagne, et quand il

S. THOMAS DE CANTORBÊRY.

s’intitule empereur, c’est empereur des Romains, toujours Auguste.

Le roi : C’est abominable. Ce fils de prêtre veut-il agiter mon royaume et troubler ma paix?

Herbert : Ce n’est pas moi qui la trouble , et je ne suis pas fils de prêtre; car je suis né avant que mon père entrât dans les ordres, et celui-là n’est pas fils de roi dont le père n’était pas roi avant qu’il vînt au monde.

— Je ne sais de qui il est fils, s’écria Jordan de Tarsun, un des barons qui siégeaient près de lui ; mais je donnerais la moitié de ma baronie pour qu’il fût le mien. » Cette parole irrita le roi, mais il ne dit rien ; peu après, il congédia Herbert, qui se retira.

Philippe de Caune (1) entra après lui. Il était né à Londres, et deux ans avant l’exil de l’archevêque il avait étudié à Tours les saintes Ecritures et le droit. C’était un homme qui avait beaucoup lu , un homme vraiment éloquent, mais d’une mauvaise santé ; c’est pour cette raison qu’il n’avait pas accompagné l’archevêque, qu’il n’avait pas été envoyé à Rome ni engagé dans les démarches faites contre le roi. On expliqua tout cela au roi, et des protecteurs influents racontèrent à Sa Majesté qu’il s’était écrié, en apprenant que ses propriétés en Angleterre avaient été confisquées à cause de l’archevêque : « Bon Dieu ! que peut vouloir de moi notre bon roi ?» Le roi, pour n’avoir pas l’air d’avoir disgracieusement repoussé toutes les demandes , dispensa Philippe

(1) Herb., I, p. 366.

« EN ATTENDANT

du serment qu’il avait exigé des autres, et le rétablit dans ses bonnes grâces et dans ses biens. Puis il se leva et passa à d’autres affaires.

Si ce fut en 1168 qu’eut lieu la tentative de rétablir lespartisans de l’archevêque dans les bonnes grâces d’Henri, les nouvelles qui arrivèrent de Rome au milieu de l’été la rendirent inutile. Les envoyés du roi , Clérembaud, cet abbé élu de Saint-Augustin auquel saint Thomas, plusieurs années auparavant, avait refusé la consécration , Réginald, archidiacre de Salisbury , Simon de la Chartre, et Henri de Northampton, étaient revenus inopinément avec des lettres du pape, qui non-seulement confirmaient les défenses faites à saint Thomas par les légats, lesquelles constituaient une véritable suspension de ses pouvoirs, mais qui suspendaient actuellement l’archevêque en vertu de l’autorité apostolique. Voici en quels termes cette nouvelle fut annoncée au roi (’i) :

« Nous ne pouvons pas oublier notre affection paternelle pour vous ; mais nous voulons en toutes choses, autant que notre devoir le permettra, vous honorer et vous servir comme prince catholique et comme roi très chrétien, dans le ferme espoir que votre discrète prudence comprendra combien dans les choses de Dieu et de son Eglise il est plus glorieux d’être vaincu que d’être vainqueur. Plein de confiance que Celui qui tient dans ses mains le cœur des rois calmera votre indignation, nous avons donné nos ordres à l’archevêque, et nous lui

(1) Ep. s. Th., n, p. ISS; Froude, p. 338.

S. THOMAS DB CANTOBBÊBY.

avons défendu de prononcer aucune sentence d’interdit ou d’excommunication , pour quelque motif que ce soit, contre votre personne, contre votre pays, ou contre la •noblesse de votre royaume , jusqu’à ce qu’il soit rentré dans vos bonnes grâces et se soit réconcilié avec vous.

» Et comme il est certain que les dernières lettres que nous avons adressées, il y a un an, à Votre Magnificence, par vos envoyés, sont sans valeur pour l’avenir, si, en attendant, ledit archevêque se permettait de vous affliger en quelque chose, vous ou les nobles de votre royaume, vous pouvez montrer les présentes pour attester notre volonté et pour prouver que vous êtes, vous et les vôtres, au-dessus de ses attaques. »

Si le saint-père, en indiquant au roi « qu’il était plus glorieux d’être vaincu que d’être vainqueur, » crut qu’un appel à sa générosité ou à son honneur pourrait avoir quelque succès, il dut être cruellement désappointé. Henri donna à la lettre (O toute la publicité possible, l’envoya à toutes les Eglises et à tous les dignitaires des deux royaumes, et cependant le pape ne lui permettait d’agir ainsi que dans le cas où l’archevêque l’attaquerait; les envoyés avaient prêté serment qu’elle serait tenue secrète„et le pape le leur avait ordonné en vertu de l'obéissance et sous peine d’anathème ; aussi maître Geoffroi, un des clercs du cardinal Guillaume de Pavie, protesta ouvertement et dit « qu’ils s’étaient parjurés et qu’ils avaient encouru l’anathème. »

(1) Ep. Jo. Sar., il, p. 142; Fraude, p. $35.

« EN ATTENDANT

On n’a jamais soupçonné le pape d’avoir cédé, même un instant, à des motifs d’un ordre inférieur; mais le roi fut si transporté de son triomphe, qu’il ne put s’empêcher de nommer les cardinaux qui avaient accepté son * or et les agents qui avaient distribué ses présents. Jean de Salisbury écrivait à messire Lombard, qui était auprès du pape : a Je voudrais que nosseigneurs les cardinaux pussent entendre les Français; c’est un proverbe parmi eux que les princes de l’Eglise sont infidèles et se sont faits les amis des voleurs : Ecclesiœ principes infidèles , socii furum(i); car ils autorisent le pillage du patrimoine du Christ pour y prendre leur part. » Le même écrit à l’évêque de Poitiers (a) : « Le roi a dit lui-même à l’évêque de Worcester que lui et les autres évêques n’étaient plus soumis à la juridiction de l’archevêque, et que ses menaces n’étaient plus à craindre, puisqu’il avait, lui le roi, le pape et tous les cardinaux dans sa bourse. Il triomphe hautement; il se vante d’avoir enfin reconquis les privilèges du roi son grand-père, qui était dans ses royaumes tout à la fois légat apostolique, patriarche et empereur, et tout ce qu’il voulait être. »

La lettre (*) par laquelle le saint-père annonçait à saint Thomas le parti qu’il venait de prendre, est datée de Bénévent du 19 mai. Elle diffère matériellement en un

(1) « Les princes sont des infidèles ; ils sont les compagnons des voleurs. Ils aiment tous les présents ; ils ne cherchent que le gain. » (Isaïe, i, 23.)

(2) Ep. Jo. Sar., H, p. 114; Froude, p. 341,

(3) Ep. s« Th., il, p. 24.

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