LES SOIS
son traité avec le roi de France; mais il s’offensa tout à coup de la phrase touchant l’honneur de Dieu. Il commença à parler au saint d’une manière injurieuse et insultante, lui reprochant entre autres choses d’avoir reçu, alors qu’il était chancelier, des serments d’hommage et de fidélité de toutes sortes de gens des deux côtés de la mer, et d’avoir voulu supplanter son roi et deyenir le maître de ses sujets. Le saint commença à répliquer; mais Henri l’interrompit, et, se tournant vers Louis, il dit : « Mon seigneur, voyez avec quel orgueil et quelle folie cet homme a abandonné son Eglise, car il s’est enfui la nuit, bien qu’il n’ait été chassé du royaume ni par moi ni par aucun autre, et maintenant il vous persuade que sa cause est celle de l’Eglise et qu’il souffre pour l’amour de la justice; il a trompé de même grand nombre de personnes. Maintenant, mon seigneur le roi, et vous, saints hommes et princes ici présents, je ne demande à l’archevêque que d’observer les coutumes respectées par les cinq archevêques qui l’ont précédé , dont plusieurs sont des saints fameux par leurs miracles, ces coutumes auxquelles lui-même a donné son assentiment; qu’en votre présence il s’engage de nouveau, comme prêtre et comme évêque , à les observer sans subterfuge. La seule cause de dissension qui existe entre nous, c’est qu’il les a. enfreintes ; c’est qu’il en a condamné plusieurs à Vézelay dans une fête solennelle, excommuniant ceux qui les observaient. »
Ce discours produisit un grand effet. Quelques personnes s’écrièrent : « Le roi s’est assez abaissé; s et Louis
S. THOMAS DE CANTORBÉBY.
dit d’un ton qui réjouit les amis du roi d’Angleterre : « Monseigneur l’archevêque, voulez-vous être plus qu’un saint ou meilleur que Pierre ? Pourquoi hésitez-vous? La paix est dans vos mains ? » Saint Thomas répliqua : « 11 est vrai que mes prédécesseurs étaient meilleurs et plus grands que moi, chacun dans son temps ; et bien qu’ils n’aient point déraciné tout ce qui s’élevait contre Dieu, ils ont pourtant détruit bien des abus. Mais si quelquesuns d’entre eux ont outrepassé leurs pouvoirs ou n’ont point fait assez, leurs fautes ne peuvent nous servir d’exemples. Nous blâmons Pierre d’avoir renié le Christ, mais nous le louons d’avoir risqué sa vie en résistant à Néron. Nos pères ont souffert parce qu’ils ne voulaient pas renier le nom du Christ; dois-je, moi, pour recouvrer la faveur d’un homme, renoncer à l’honneur du Christ? — Je n’admettrai jamais cette phrase, dit le roi Henri; il semblerait que l’archevêque est plus jaloux que moi de sauver l’honneur de Dieu; or, je le désire plus que luimême. » Saint Thomas rappela au roi que le serment de fidélité contenait la clause a sauf les droits de mon ordre; » sur quoi il se mit en colère et se retira. Les envoyés du saint-siège le suivirent pour lui remettre d’autres lettres d’un style plus sévère encore, écrites par le pape et tenues en réserve pour le cas où la réconciliation n’aurait point lieu ; mais ils différèrent , car le roi commença à leur dire qu’il ferait, d’après leur conseil, ce qu’il avait refusé de faire pendant la conférence, dans la crainte d’y paraître contraint. Il promit aux envoyés que s’ils obtenaient de l’archevêque le serment d’observer les
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coutumes, il en retrancherait ce qui pouvait sembler dur et intolérable d’après l’avis d’hommes religieux qu’il convoquerait à cette occasion. Il jura aussi que nulle Eglise au monde n’avait autant de paix et de liberté que l’Eglise d’Angleterre , et que nulle part le clergé n’était plus honoré que dans soji royaume, bien qu’il n’en existât pas de plus impur et de plus vicieux, ses membres étant pour la plupart sacrilèges, adultères, voleurs de grand chemin, larrons, coupables de rapt, incendiaires et homicides; et pour confirmer chacun de ses mensonges, il trouva un témoin dans les rangs du clergé et parmi les laïques qui l’entouraient.
Les envoyés du pape se rendirent ensuite près de l’archevêque, qu’ils trouvèrent entouré de Français, d’Anglais, de Normands, de Bretons et de Poitevins, auxquels ils se joignirent pour le prier de renoncer à la clause essentielle. « Pourquoi, disaient-ils, serions-nous meilleurs que nos pères ?» Le saint leur répondit : a Le bienheureux Anselme est le seul d’entre mes prédécesseurs qu’on ait voulu contraindre d’observer les coutumes, et il a été exilé. » Enfin, ils quittèrent saint Thomas et firent part aux rois de sa fermeté , qu’on taxa d’obstination, puis, comme la nuit venait, les deux rois montèrent à cheval et partirent ensemble, sans saluer l’archevêque.
Le roi Henri se vanta en route d’avoir été ce jour-là bien vengé de son traître. Quelques-uns des courtisans dirent devant le saint qu’il était toujours orgueilleux, sage à ses propres yeux et suivant en tout sa propre volonté et sa propre opinion; que le jour où on l’avait fait
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archevêque était un jour malheureux pour l’Eglise, dont la ruine, commencée par ses fautes, serait bientôt entièrement accomplie. Le saint ne fit aucune réponse, ce qui prouve, si on ose s’exprimer ainsi, combien l’exil l’avait rendu meilleur, combien il avait plus d’empire sur son caractère naturellement violent, qu’àl’époque où de semblables reproches lui avaient été adressés à Northampton. Il répondit cependant à son vieil ami Jean , archevêque de Poitiers : « Frère , prends garde que l’Eglise de Dieu ne soit détruite par ta faute, car, Dieu aidant, elle ne le sera jamais par la mienne, b
La majorité même de ses partisans était entraînée par le sentiment général; ils craignaient d’être de nouveau privés de leurs foyers, qu’ils avaient été près de revoir. Comme ils s’en retournaient après la conférence, le cheval d’Henri de Hocton W, qui marchait devant l’archevêque, fit un faux pas, et le cavalier cria assez fort pour être entendu par le saint : a Marche, sauf l’honneur de Dieu, de la sainte Eglise et de mon ordre. » Bien que fort peiné, l’archevêque garda le silence; cependant quand ils s’arrêtèrent pour faire reposer leurs chevaux, le saint dit à ses clercs : « Bien-aimés compagnons, qui avez tant souffert avec moi, pourquoi vos pensées me sont- elles hostiles, et pourquoi parlez-vous contre moi î Notre retour et notre restauration sont peu de chose ; la liberté de l’Eglise , dont le roi ne parle point, est d’un bien plus
(1) Fitz-St., p. 262. Ce Henri de Hocton fait le récit d’une guérison qu’il a obtenue par l’intercession du saint. (Benedict., De Mirac., p. 173.)