‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 63 sur 79 · THOMAS DE CANTORBÉRY · texte numérisé non relu

THOMAS DE CANTORBÉRY

faites avec lui une paix sincère, et je vous en serai éternellement reconnaissant. »

C'était le 22 juillet au matin (i), jour de la fête de sainte Marie-Madeleine. Au point du jour, le roi, suivi d'un nombreux cortège, alla au rendez-vous convenu d'avance entre lui et le roi de France. Le saint arriva un peu après le roi, accompagné de l'archevêque de Sens et du comte Thibaud. Les autres Français qui avaient assisté à la conférence entre les deux rois vinrent en foule à ce spectacle. Dès qu'Henri vit le saint s'approcher, il sortit brusquement du milieu du cortège et alla droit à lui, la tète découverte, pour le salher le premier; ils échangèrent les saluts d'usage, se donnèrent la main droite et s'embrassèrent; plusieurs personnes crurent que le roi avait violé le serment qu'il avait fait de ne jamais admettre l'archevêque au baiser de paix. Alors Henri se retira avec les deux archevêques , et saint Thomas, dans un discours que l'archevêque de Sens trouva très convenable et très touchant, lui rappela les outrages qu'il avait faits à l'Eglise et à lui-même. Ensuite le roi et le saint s’entretinrent ensemble pendant la plus grande partie du jour , et la conversation fut si longue , que ceux qui formaient leur suite en étaient excédés. Il parait que les assistants épiaient tous leurs mouvements avec une inquiète curiosité, car on remarqua (*) que saint Thomas changeait constamment de côté sur sa %

(1) Ep. fe Th., I, p. 65; Froude, p. 503.

(2) Garnier, 52 b, 26«

OUTRAGE. — RÉCONCILIATION

selle ; on sut depuis que cette agitation venait des caleçons de crin qu’il portait. Au bout de quelque temps, tous furent saisis d’étonnement en voyant saint Thomas descendre de cheval et s’agenouiller devant le roi. Le roi sauta de cheval, prit l’étrier, et obligea le saint à remonter, en lui disant d’une voix émue : « En voilà assez , Monseigneur l’archevêque ; reprenons notre ancienne intimité , soyons amis désormais et oublions nos inimitiés passées. Je vous demande seulement de me rendre, aux yeux de ceux qui nous voient, les honneurs qui me sont dus. »

Alors le roi, se tournant vers ceux qui le suivaient :

« Maintenant, dit-il; après les sentiments que l’archevêque vient de manifester, je serais le dernier des hommes, je justifierais tout le mal qu’on a dit de moi, si je ne me montrais à mon tour aussi bien disposé que lui. Je ne crois pas pouvoir faire mieux ni plus sagement que de rivaliser avec l’archevêque , de bonté, de charité, de bons offices. » Nous ne faisons que rendre justice au caractère impressionnable d’Henri en croyant qu’il parlait sérieusement.

Alors le roi se retira, et saint Thomas put expliquer à ses amis pourquoi la conférence s’était terminée d’une façon si émouvante. Après avoir traité plusieurs questions, saint Thomas dit au roi qu’il devait, pour son bonheur et pour celui de ses enfants, pour la conservation du pouvoir que Dieu lui avait donné, faire une réparation solennelle à sa mère l’Eglise de Cantorbéry, expier le dernier et très grave outrage qu’il lui avait fait lors-

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que, par une monstrueuse violation du plus ancien de ses privilèges et contrairement à la lettre du pape, il avait voulu que son fils fût couronné par l’archevêque d’Yorck, par un prélat aveugle, obstiné et assez présomptueux pour accomplir cette cérémonie dans une province qui n’était pas la sienne. Le roi repoussa longtemps le reproche qui lui était adressé ; il soutint , tout en protestant qu’il était animé des sentiments les plus conciliants, qu'un archevêque d’Yorck avait couronné Guillaume le Conquérant, qu’un évêque d’Hereford avait couronné le roi Henri son grand-père ; qu’il en pouvait conclure que le roi était libre de choisir le prélat qui devait le couronner. Le saint répliqua que , pour ce qui concernait le premier fait, Stigand , archevêque de Cantorbéry, n’avait jamais reçu le pallium, et qu’aiusi le siège pouvait, à tous égards, être considéré comme vacant; que, pour le second, l’évêque d’Hereford n’avait été que le délégué de saint Anselme, alors en exil, et que l’archevêque d’Yorck n’avait point réclamé ; qu’en outre, au retour de saint Anselme, son royal grand-père avait reconnu les droits du siège de Cantorbéry en lui demandant de le couronner une seconde fois. Henri alléguait que le pape lui avait permis de choisir l’évêque qu’il voudrait pour accomplir la cérémonie ; mais saint Thomas lui rappela que lorsque cette permission lui avait été accordée, il n’y avait pas d’archevêque à Cantorbéry; que son seul but avait été l’exclusion de ce même Roger , et qu’en tout cas le pape, par ses dernières défenses, avait retiré ses premières permissions ; qu’il ne parlait point ainsi pour ra-

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baisser ou pour insulter le prince ; qu’au contraire , il faisait des vœux pour son bonheur et pour sa gloire, qu’il voudrait procurer au prix de tous ses efforts et par tous les moyens possibles dans le Seigneur, comme il avait travaillé du temps du roi Etienne à maintenir les droits d’Henri à la couronne.

Henri, d’un air de bonne humeur, lui répondit gaiement : a Vous avez deux fois le droit d’aimer mon fils; car, de par moi, vous êtes son père, et, vous vous le rappelez, je l’ai remis entre vos mains. Et il a tant d’amitié pour vous qu’il ne peut supporter la vue de vos ennemis. Il aurait même usé de violence envers eux si le respect et la crainte de son père ne l’eussent arrêté. Mais, dès qu’il en trouvera l’occasion, je sais qu’il en tirera vengeance, et plus durement même qu’il ne le faudrait. Je sais que l’Eglise de Cantorbéry est la plus noble Eglise de l’Occident; c’est elle qui m’a sacré , et, loin de vouloir lui ôter ses droits , je vfeux , dans cette circonstance et conformément à vos conseils, la relever et la rétablir dans son ancienne splendeur. Quant à ceux qui jusqu’à ce jour ont trahi vos intérêts et les miens, avec l’aide de Dieu, je les récompenserai comme des traîtres méritent de l’être. » Il ajouta que saint Thomas couronnerait Marguerite, la femme de son fils, et qu’en reconnaissance des droits de son Eglise , il répéterait la cérémonie du couronnement du jeune roi. Ce fut alors que le saint sauta à bas de son cheval : désormais rien ne pouvait le séparer de son troupeau.

On réunit ceux qui étaient présents, et Henri déclara

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devant eux qu'il rendait à l'archevêque ses bonnes grâces, son Eglise et tous ses biens. Il fut convenu que sous peu un des clercs de l'archevêque irait trouver le roi, qui lui remettrait une lettre pour son fils , autorisant et ordonnant une pleine restitution; ce fut à Herbert que son maître confia cette mission. Alors tous les compagnons d'exil du saint s'avancèrent et se prosternèrent aux pieds du roi, qui leur promit de leur rendre leurs biens.

Après avoir délibéré avec l'archevêque de Sens et ses autres amis, saint Thomas rédigea un Mémoire récapitulant les points que le roi avait accordés , parmi lesquels le couronnement du jeune roi était particulièrement spécifié. Ce Mémoire fut présenté par l'archevêque de Sens et approuvé par le roi. Il est parfaitement certain qu'Henri consentit expressément et en public au châtiment des évêques qui n'avaient fait qu'exécuter ses volontés; mais comme ce point est de la plus grande importance, puisque les colères dont saint Thomas fut victime furent provoquées par des mesures que le roi lui-même avait approuvées ; comme le saint, immédiatement avant son martyre, rappela solennellement à Fitz-Urse le consentement royal, il ne sera point inutile d'introduire ici#un autre témoin. « J'étais présent, dit Thibaud (t), comte de Blois, dans une lettre au pape , j'étais présent quand le roi d'Angleterre fit à l'archevêque de Cantorbéry l'accueil le plus amical et le plus bienveillant; j'étais là quand Sa Seigneurie de Cantorbéry se plaignit au roi du couronne-

(1) Ep. s. Th., il, p. 211.

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ment de son fils. Le roi, qui avait la conscience de l'outrage fait à l'archevêque, lui promit satisfaction. En même temps, on porta plainte contre les évêques qui avaient osé mettre le nouveau roi sur le trône, au mépris des droits et de la suprématie du siège de Cantorbéry, et le roi donna la permission à l'archevêque et lui conféra le pouvoir de prononcer une condamnation contre eux, ne consultant en cela que son bon plaisir ou celui de Votre Sainteté. Voilà ce que j'ai vu et entendu, voilà ce que je suis prêt à attester et à confirmer par serment. »

Ces concessions faites et rendues publiques, saint Thomas et le roi causèrent ensemble seuls jusqu'au soir aussi familièrement qu'aux jours de leur amitié; quand ils se séparèrent, il fut convenu que le saint reviendrait plus tard en France pour faire une visite de remerciements au roi Louis et à ses autres bienfaiteurs , et pour mettre ordre à ses affaires; et que, pour le moment, il resterait avec le roi jusqu'au jour où il s'embarquerait pour l'Angleterre, pour mieux montrer le retour de leur ancienne intimité. Cependant saint Thomas résolut de rester en France jusqu'au moment où ses envoyés, qui allaient partir pour l'Angleterre, lui écriraient que les restitutions convenues étaient réellement faites; car, tant que le roi conserverait une parcelle des terres de l'Eglise, on ne pouvait croire à sa sincérité.

Au moment de la séparation, l'évêque de Lisieux dit que le saint devait traiter ceux qui avaient été ses ennemis comme le roi avait traité les partisans de l'archevêque, et leur rendre ses bonnes grâces. Saint Thomas répondit

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que ce n’étaient point des fûts du même ordre, mais qu’il irait aussi loin que possible pour être avec tout le monde dans des rapports de paix et de charité; qu’il s’entendrait avec le roi et qu’il ferait tous ses efforts pour que tout pût s’arranger d’une manière conforme à la gloire de Dieu et de l’Eglise, de telle sorte que si un excommunié n’obtenait pas l’absolution (et il priait Dieu de ne pas le permettre), il ne pût en accuser que lui* même. Geoffroy Ridel, archidiacre de Cantorbéry, entra, et il commençait à répliquer avec aigreur, quand le roi, pour empêcher le retour d’anciennes querelles, prit le saint à part et le pria de ne pas s’inquiéter de ce que disaient de pareilles gens. Il demanda à l’archevêque sa bénédiction, qui termina la conférence.

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