‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 64 sur 79 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Saint Thomas écrivit (i) en même temps au pape et aux cardinaux pour les informer de sa réconciliation avec le roi. Ils ne se trompèrent point sur les dispositions d’Henri, et leur satisfaction fut mêlée de méfiance. « L’Ethiopien ne change pas de peau, le léopard ne perd pas ses taches, » dit le cardinal Albert (*). Les événements prouvèrent bientôt que le roi était décidé à rester conséquent avec lui-même et à violer ses récents et solennels engagements.

Saint Thomas envoya en Angleterre des messagers porteurs de lettres royales ordonnant la restitution des propriétés ecclésiastiques. On avait pourvu aux bénéfices devenus vacants pendant l’exil de saint Thomas. Dans les premiers moments (3), on renvoya les bénéficiers

(1) Ep. s. Th., 1, p. 65; Froude, p. 503.

(2) Ep. Gilb. Fol., n, p. 119; Froude, p. 519.

(3) Fitz-St.» p. 276.

S. THOMAS DE CANTORBÉRY

nommés par le roi, et les clercs nommés par saint Thômas furent mis en possession ; mais ceux-ci furent bientôt dépossédés, et les intrus réinstallés. Les observateurs attentifs considérèrent comme un indice important des intentions du roi, ce fait que les rentes de la Saint-Michel dues à l'archevêque furent touchées, comme auparavant, par les officiers royaux. Les envoyés du saint lui écrivirent (i) d'Angleterre : a Ceux de vos amis que nous avons vus désespèrent de votre cause; et, même en leur montrant les lettres du roi avec le grand sceau, même en leur déclarant que nous assistions à la réconciliation et leur en donnant l'assurance par serment, nous n'avons pu les convaincre qu'avec peine. Robert, sacristain de Cantorbéry, est la seule personne que nous ayons trouvée pour coopérer à notre œuvre ; nous avons eu plusieurs entrevues avec le jeune roi, mais sans résultat satisfaisant. » Cette lettre est datée de la première semaine d'octobre. Le saint l'envoya (*) au pape en se plaignant de n'avoir rien obtenu du roi que des paroles. Jean de Salisbury et Herbert de Bosham avaient été envoyés auparavant (3) au roi lui-même. Ils l'avaient trouvé en Normandie ; mais comme il avait la fièvre tierce , ils furent longtemps sans pouvoir l'entretenir. Lors de leur dernière entrevue, le roi dit à Jean de Salisbury : a Si vous ne vous conduisez pas envers moi autrement que vous ne l'avez fait jusqu'ici, vous n'aurez pas le château. » Le roi voulait par-

(1) Ep.s.Th., il, p. 306; Froude, p. 512.

(2) Id., i, p. 77; Froude, p. 516,

(S) Herb., I, p. 306.

lel ou du château de Rochester, ou de Saltwood , fief d’Henri d’Essex, alors'occupé par Renouf de Broc.

Saint Thomas, ayant appris que le roi accordait une entrevue (i) à l’un de ses meilleurs amis, Thibaud, comte de Blois, résolut d’y assister. L’entrevue eut lieu à Tours le 12 novembre. L’archevêque arriva la veille au soir; le roi vint à sa rencontre, mais on remarqua son accueil peu bienveillant. Nigel de Sacville, dont le nom avait figuré sur les listes des personnes excommuniées, portait le sceau royal et était un des clercs du roi ; il avait reçu de son maître l’église de Harrow, l’un des bénéfices vacants. Craignant d’être obligé de le rendre , iï tenait fort peu à la paix. Le lendemain matin, le roi pensa qu’il lui serait difficile de refuser le baiser de paix à l’archevêque s’ils entendaient la même messe ; mais Nigel de Sacville leva la difficulté en lui conseillant de faire célébrer une messe en noir, parce qu’on n’y donne pas la paix. Après la messe (*), on dit, comme d’habitude, le Salve, sancta parens, en l’honneur de la très sainte Vierge; ensuite le prêtre baisa le texte de l’évangile et le porta d’abord à • l’archevêque, puis au roi, pour le leur donner à baiser.

« Mon seigneur, dit alors saint Thomas, je suis venu vous trouver dans vos propres domaines, accordez-moi donc le baiser, comme vous l’avez promis. — Il ne vous manquera pas plus tard, » répliqua le roi.

Une autre fois, le saint vint trouver Henri dans un

(1) Ep. g. Th., u, p. 18S et S6S.

(2) Fitz-St., p. 279.

S. THOMAS DE CANTORBtKY.

château près de Blois, pour suivre le conseil des envoyés , qui l’engageaient à voir souvent le roi, afin de consolider leur réconciliation. Dans le cours d’une conversation gaie et familière, Henri lui dit: «Oh! pourquoi ne faites-vous pas ma volonté? Certes, je mettrais tout entre vos mains. » Quand saint Thomas répéta ce propos à Herbert, celui-ci dit qu’il lui rappelait cette parole de l’Evangile : « Je te donnerai toutes ces choses si tu veux t’incliner devant moi et m’adorer. »

Même avant la dernière lettre de saint Thomas, le pape était résolu de faire exécuter les conditions de paix stipulées avec le roi. Le 9 octobre, il écrivit (*) aux archevêques de Rouen et de Sens, et à l’évêque de Nevers, pour leur enjoindre de menacer' le roi d’un interdit immédiat, et tous les détenteurs de terres ecclésiastiques reçurent l’ordre de restituer sur-le-champ, sous peine d’excommunication. Le saint, comme légat apostolique, reçut de pleins pouvoirs (*), où le roi , la reine et les princes étaient seuls exceptés. Le pape suspendit (8) l’archevêque d’Yorck et les autres évêques présents au couronnement. Les évêques de Londres et de Salisbury fprent atteints de nouveau par l’excommunication , dont ils avaient été absous. Dans ces lettres, le pape indique comme un nouveau motif du châtiment qu’il leur inflige, le serment prêté par eux aux constitutions de Clarendon

(1) Ep. s. Th., il, p. 63 et 72, Anagni, 9 octobre.

(2) Id., il, p. 29, Segni, 13 octobre.

(3) Ep. s. Th., il, p. 32 , Veroli, 10 septembre, et p. 48 et 82, Ferentino, 16 septembre.

lors du couronnement, car il avait condamné plusieurs de ces constitutions. Saint Thomas, dans la lettre où il se plaint d’Henri (i), demandait au pape de retirer la mention qu’il avait faite des constitutions , comme particulièrement calculée pour l’irriter. La part prise par les évêques au couronnement du jeune roi était un motif plus que suffisant de censure, et un motif accepté par le roi. Il demandait donc qu’on s’en remit à sa discrétion pour toutes les condamnations, excepté pour celle qui avait atteint l’archevêque d’Yorck. Le pape y consentit (*), et comme il pressait le saint de retourner en Angleterre (8), quoique le roi eût violé ses engagements, saint Thomas fit ses préparatifs pour partir.

Les seigneurs français (*) lui procurèrent, ainsi qu’à ses compagnons, tout ce qui pouvait leur être nécessaire, et ils furent si généreux qu’au moment de son départ, sa suite se composait de plus de cent chevaux. Les adieux du roi Louis et du saint furent tendres et émouvants. Et, en effet, saint Thomas dut trouver quelque difficulté à lui exprimer sa reconnaissance pour le traitement vraiment royal qu’il en avait reçu. Dans la conversation, l’archevêque montra le sentiment qu’il avait du danger auquel il allait s’exposer. « Nous allons en Angleterre, dit-il, pour y jouer nos tètes. — C’est ce* qu’il me semble, dit Louis. Monseigneur l’archevêque, si vous suiviez

(1) Ep. s. Th., I, p. 77 ; Froude, p. 52*.

(2) Ep. s. Th., il, p. 85, Frascati, 2* novembre.

(8) Fitz-St., p. 296.

(*) Fitz-St , p. 277.

S. THOMAS DE CÀNTORBÊRY.

mes conseils, vous vous défieriez de votre roi tant qu'il vous refusera le baiser de paix. Restez ; aussi longtemps que vivra le roi Louis, le pain, le vin et les richesses de la France ne vous manqueront pas. — Que la volonté de Dieu soit faite, » répondit le saint; et ils se séparèrent en larmes pour se retrouver, comme c'est notre espoir, dans cette patrie où un verre d'eau froide donné à un disciple de Jésus trouvera sa récompense.

a Je vais en Angleterre pour y mourir; » tels furent les adieux de saint Thomas à l'évèque de Paris. Dans plusieurs récits faits après sa mort, on retrouve cette croyance que tel était en effet le sort qu'on lui préparait. On raconte qu'un sergent de la cour du roi s'était confessé à un prêtre nommé Richard de Halliwel d'avoir scellé de sa propre main les ordres envoyés en Angleterre pour la mort de l'archevêque , ordres écrits par Richard de Sacville; le sergent ajouta qu'il s'en était confessé auparavant à un évêque anglais et lui avait demandé quelle pénitence il devait faire. L'évèque lui avait répondu : « Ppurquoi une pénitence? vous avez obéi à votre maître; » et il ne lui en avait donné aucune, comme s'il n'avait fait aucune, faute. Voici une autre anecdote très significative : Un jour, Réginald de Warenne vint au chapitre des chanoines de Southvark, où il avait beaucoup d'amis, et leur dit : a Priez Dieu de tout votre cœur pour moi , car j'en ai grand besoin; peut-être apprendrez-vous bientôt qu'on a fait en Angleterre une chose inouïe jusqu'à ce jour; pour ce qui me concerne, c'est tout à fait contre ma volonté i mais je ne suis pas mon maître. »

Le saint écrivit (i) au roi les lignes suivantes, qui expriment les mêmes préoccupations que ses adieux au roi Louis. Après avoir parlé des délais qu’éprouvaient le$ restitutions, il ajoutait : « Cependant Renouf attaque violemment la propriété de l’Eglise, entasse dans le château de Saltwood les produits de nos domaines, et nous avons appris par des personnes qui peuvent le prouver qu’il s’est vanté, en présence de plusieurs témoins , que nous ne jouirions pas longtemps de la paix qui nous a été donnée « et qu’il nous ôterait la vie avant que nous » ayons mangé un morceau de pain en Angleterre. » Votre Altesse le sait bien : fermer les yeux sur une faute, c’est s’en rendre complice. Et pourtant ce Renouf s’appuie hautement de votre faveur et de votre autorité ; autrement, oserait-il se compromettre à ce point? Quelle réponse a-t-il faite aux lettres de votre fils? Nous livrons tout cela à vos réflexions , puisque vous en êtes informé.

» Toutefois, comme il parait évident qu’à cause de la haine que nous nous sommes attirée, la mère des Eglises d’Angleterre est en danger de périr, pour la sauver du sort qu’on lui destine, nous sommes prêt, si Dieu l’exige, à livrer notre vie aux mains de Renouf et de ses complices; prêt à souffrir mille morts pour la cause du Christ si sa grâce nous en donne la force. Mon seigneur, j’avais l’intention de me rendre encore près de vous ; mais les besoins de mon Eglise affligée me rappellent. Avec votre faveur et votre permission, je me propose de retour-

(1) Ep. s. Th., I, p. 380; Froude, p. 526,

S. THOMAS DE CANTORBÉRY

ner près d’elle, peut-être pour mourir pour elle, à moins que votre bonté n’en ordonne bientôt autrement. Je suis à vous à la vie et à la mort, maintenant et toujours, dans le Seigneur. »

Quand on pense à la part que Renouf de Broc prit au martyre de saint Thomas, cette lettre semble extrêmement remarquable. Voici comment on raconte ses adieux au roi Henri : « Allez en paix, lui dit le roi, je vous reverrai bientôt à Rouen ou en Angleterre, aussitôt que je pourrai. — Mon seigneur, dit saint Thomas, mon cœur me dit que vous ne me verrez plus vivant. — Croyez-vous donc que je sois un traître? — Non, mon seigneur, » fut toute sa réponse. Le saint alla à Rouen, sur la demande du roi.

Jean de Salisbury (i) arriva avant lui en Angleterre, où il aborda le 12 novembre. Trois jours avant, on avait marqué tous les effets mobiliers de l’archevêque, et on avait ôté à ses officiers toute espèce de part dans l’administration de ses biens. On avait en même temps publié dans tous les ports un édit qui défendait aux amis .de l’archevêque de quitter le royaume , sous peine d’exil et de proscription. Jean de Salisbury fut reçu avec de grands honneurs par le clergé et par le peuple de Cantorbéry, et présida, au nom de l’archevêque, un synode qui fut tenu le 18 novembre, peu de jours après son arrivée. Il obtint une audience gracieuse du jeune roi; mais il remarqua trop de signes du peu de sincérité de la réconciliation qui venait d’avoir lieu, pour ne pas croire tout ce que racon-

(1) Ep. Jo. Sar., il, p*. 240; Froude, p. 627.

tait le brait public de la haine dont l’archevêque était l’objet, haine apaisée pour la forme, mais en réalité plus énergique que jamais. Les revenus de Noël suivirent ceux de la Saint-Michel dans les coffres du roi.

Henri, pour ne pas voir saint Thomas à Rouen, prétexta (i) une requête de ses peuples d’Auvergne, qui lui demandaient du secours contre une attaque dont ils étaient menacés par le roi de France. Il envoya à sa place le fameux Jean d’Oxford. « Les temps sont bien changés, s’écria saint Thomas en le voyant, puisque l’archevêque de Cantorbéry a besoin de votre protection. » L’archevêque de Rouen lui dit qu’il n’avait point reçu d’instructions du roi pour l’accompagner en Angleterre, mais qu’il n’y avait aucun danger à craindre, et qu’ainsi c’était inutile. Il lui remit en même temps trois cents livres, à titre de présent. Le roi lui écrivit pour presser son départ : « Votre Seigneurie tarde beaucoup à se rendre en Angleterre, et comme on raconte à ce sujet beaucoup de choses qui peut-être ne sont pas vraies, je crois qu’il serait utile pour elle de faire toutes ses diligences pour partir. » Il avait aussi reçu des lettres du pape qui l’exhortaient à être sans crainte, à retourner à son Eglise et à accomplir son ministère. Le saint quitta (*) Sens le jour de la fête de tous les Saints; avec ce jour, commençait la septième année de son exil.

Le port d’Ouessant , sur le territoire de Boulogne, fut

(1) Ep. Gilb. Fol., il, p. 800.

(2) Id., u, p. 239.

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choisi pour l’embarquement. De là, il fit tenir (D aux évêques censurés les lettres du pape par un messager nommé Osbern ; celle qui concernait l’archevêque d’Yorck fut confiée à une religieuse nommée Idonea, sans doute pour que le messager fût moins suspect. La lettre (*) que saint Thomas lui écrivit mérite d’être citée.

« Dieu a choisi les faibles pour confondre les puissants. L’orgueil d’Holopherne s’exaltait contre Dieu ; les guerriers et les prêtres défaillaient; ce fut le courage d’une femme qui l’anéantit. Quand les apôtres se sauvèrent et renièrent leur maître , les femmes l’assistèrent dans ses souffrances, le suivirent après sa mort et recueillirent les premiers fruits de sa résurrection. Et vous, ma fille, vous êtes animée de leur zèle ; que Dieu vous fasse la grâce de passer dans leurs rangs. L’esprit d’amour a chassé la crainte de votre cœur; par lui, les efforts que réclament de vous les besoins de l’Eglise , quelque pénibles qu’ils puissent être , vous paraîtront non-seulement possibles, mais aisés.

» Dans cet espoir que je fonde sur votre zèle pour le Seigneur, je vous commande et je vous enjoins, pour la rémission de vos péchés, de remettre ces lettres que je vous envoie, et qui viennent de notre saint-père le pape, à notre vénérable frère Roger, archevêque d’Yorck, en présence , s’il est possible , de nos frères et collègues les évêques, ou du moins en présence de tous ceux qui pour-

(1) Ep. s. Th., il, p. 48 et 82, Ferentino, 16 septembre. Ep. s. Th., I, p. 399; Froude, p. 53.

ront en être témoins. En outre, de peur qu’on ne supprime par fraude l’instrument original , vous en délivrerez une copie qui puisse être lue par les assistants, et vous leur en expliquerez la teneur, d’après les instructions de mon envoyé.

» Ma fille, Dieu vous offre une récompense d’un grand prix : la rémission de vos péchés , un fruit impérissable, la couronne de gloire, qu’en dépit de toutes les fautes de leur vie passée les pécheurs bénis d’Egypte et de Magdala reçurent de Jésus-Christ leur Seigneur. La Dame de Merci vous assistera; elle suppliera son Fils, qu’elle a porté dans son sein pour les péchés du monde, Dieu et homme tout ensemble, d’être le guide, le gardien, le compagnon de vos pas. Celui qui brisa les liens de la mort et qui dompta la violence des démons peut arrêter la main impie qui voudrait se lever contre vous. Adieu , épouse du Christ ! pensez toujours qu’il est avec vous ! »

Les messagers trouvèrent les évêques à Cantorbéry, se préparant à passer la mer ; ils se soumirent aux sentences qui venaient d’être prononcées contre eux : l’archevêque d’Yorck était suspendu; les évêques de Londres et de Salisbury excommuniés. Le saint apprit, à sa grande satisfaction , qu’ils avaient reçu leurs lettres tandis qu’il était à Ouessant attendant un vent favorable.

Un jour, le saint et ses compagnons se dirigeaient vers la plage pour voir les vaisseaux sur lesquels ils devaient passer la mer, lorsqu’un bâtiment arriva d’Angleterre. Ils demandèrent aux matelots ce qu’on disait du retour de l’archevêque ; on leur répondit que tout le monde en

S. THOMAS DE CANTOEBÉRY.

était très satisfait. Mais un des hommes de l'équipage, qui semblait être le capitaine, prit à part Herbert et lui dit : « Qu'allez-vous faire? Où allez-vous? Vous allez chercher la mort. Toutes les personnes bien informées le disent; tout le monde s'y attend : dans le port où vous allez aborder, des soldats attendent pour s'emparer de l'archevêque et de ceux qui sont avec lui. » Herbert raconta cette conversation à saint Thomas , et le saint prit l'avis de ses compagnons. Gontran de Winton, âme simple et droite, en tout temps fidèle à l'archevêque, conseillait d'attendre la fin de l'orage soulevé par les condamnations; il disait : a Si le pays est déjà troublé, que sera-ce quand le roi en aura connaissance? » L'opinion d'Herbert était qu'il était impossible de rentrer en Flandre; il disait que la mort pour une si belle cause était un glorieux martyre. Saint Thomas lui répondit : a Cette parole me semble loyale ; mais elle est dure, et qui pourra l'accomplir? » Il dit alors : « En vérité, Gontran, je vois la patrie et j’y rentrerai avec l'aide de Dieu, quoique je sache qu'une mort certaine m'y attend. » Il répondit à Milon, doyen de Boulogne, qui lui témoignait les mêmes craintes : « Quand vous me diriez que je dois être démembré et coupé en morceaux, je ne m'en inquiéterais pas, car j'y suis décidé; rien n'empêchera mon retour. C'est assez de sept ans d'absence pour un pasteur et pour les brebis affligées du Seigneur. Je ne demande qu'une chose à mes amis (et une dernière prière doit être exaucée), c'est que si je ne puis rentrer vivant dans mon Eglise, ils m'y rapportent mort. »

Une autre fois, un de ses clercs lui demanda ce qu'ils attendaient et pourquoi on ne s'embarquait pas; le saint lui répondit : a II ne se passera pas quarante jours après votre retour dans votre patrie que déjà vous souhaiterez d'être partout ailleurs qu'en Angleterre. »

Il s'embarqua le mardi 1er décembre, le matin, de très bonne heure. Sachant qu'il y avait des soldats à Douvres, il fit mettre le cap sur Sandwich, qui était un fief à lui (U; c'était là qu'il s'était embarqué en 1164, le jour des Morts. Son vaisseau se distinguait des autres par la croix archiépiscopale , qu'on tint élevée au moment où il s'approchait du rivage. Les pauvres gens la virent et se réunirent en grand nombre : plusieurs se jetèrent dans l'eau pour aller au devant de lui ; d'autres se mirent à genoux pour demander sa bénédiction ; on pleurait ; on s'écriait : a Béni* soit celui qui vient au nom du Seigneur, le père des orphelins, le soutien des veuves ! »

Les gens des trois évêques, sous les ordres de Renouf de Broc, de Réginald de Warenne et de Gervais de Cornhelle, shérif du comté de Kent, avaient attendu le saint à Douvres; ils apprirent bientôt son arrivée, coururent à Sandwich, saluèrent à peine l'archevêque, et lui demandèrent pourquoi il avait signalé son retour en suspendant et excommuniant les évêques du roi. Le saint répondit tranquillement que le roi n'en serait point offensé; qu'il lui avait donné la permission de punir les évêques qui avaient outragé son Eglise. Ils se calmèrent un peu en

(1) Benedict , De Mirac., p. 126.

S. THOMAS DE CANTORBÉRY

apprenant que le roi était instruit de tout ; mais ils demandèrent l’absolution des évêques. Saint Thomas renvoya l’affaire à l’époque de son retour à Cantorbéry; Jean d’Oxford protesta au nom du roi contre toute espèce de violence, et les soldats, qui avaient leurs armures sous leurs manteaux , se retirèrent. Toutefois , avant qu’on se séparât, Réginald demanda que les étrangers de la suite du saint prêtassent au roi le serment d’allégeance, qu’on exigeait de ceux qui pouvaient être soupçonnés d’être des espions. Or, Simon, archidiacre de Sens, était avec l’archevêque ; mais, comme le serment ne faisait aucune mention du pape et que généralement on ne l’imposait pas au clergé, le saint ne voulut pas le Souffrir, et la sensation'produite par son arrivée empêcha que Simon n’y fût contraint.

Les six milles qui séparent Sandwich de Cantorbéry furent parcourus comme en triomphe ; d’immenses foules, composées surtout de pauvres, accouraient pour lui souhaiter la bienvenue; plusieurs jetaient leurs vêtements sur la route en s’écriant : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Les prêtres des paroisses conduisaient leurs paroissiens au devant de lui, la croix en tête ; ils se mettaient à genoux pour recevoir sa bénédiction, tandis que l’air retentissait de cris de joie. Malgré la courte distance, le concours était si grand, qu’il était déjà tard quand ils arrivèrent à Cantorbéry.

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