CHAPITRE XXX
LE RETOUR
Le saint entra dans sa ville métropolitaine, où son retour fut un jour de fête : les cloches faisaient entendre leurs joyeux carillons, la cathédrale était décorée extérieurement; les riches avaient mis leurs habits de soie, les pauvres leur plus beau costume; un repas public était préparé pour un grand nombre de convives; une longue procession réunie au chapitre du couvent faisait cortège à l’archevêque ; les églises retentissaient du son de l’orgue et du chant des hymnes , et l’on entendait résonner dans les salles le son des trompettes. La cité tout entière semblait ivre de joie. Il marcha droit à l’église, et le peuple remarqua que son visage brillait alors d’une splendeur surnaturelle , car son coeur était animé d’une sainte allégresse. Il alla vers son trône épiscopal et y reçut les religieux au baiser de paix. Des cris de joie éclataient de toutes parts. Herbert s’approcha et lui dit : « Monseigneur, nous oublions aujourd’hui que
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vous pouvez mourir un jour, car aujourd’hui l’Eglise, Epouse du Christ, triomphe en vous. » Il ne répondit à Herbert que par un regard. Il prêcha dans la salle du chapitre un beau sermon sur ce texte : « Nous n’avons point ici de demeure permanente; nous cherchons celle qui est à venir. » Puis il entra dans son palais après une journée des plus solennelles.
Le lendemain matin, des soldats vinrent, avec les chapelains des trois évêques, demander l’absolution des censures. « L’archevêque, dirent-ils, n’est point venu dans un esprit de paix, mais le fer et la flamme à la main, foulant aux pieds les évêques ses collègues , les traitant comme ses marchepieds, sans citation, sans procès, sans jugement. Ses suffragants, dirent-ils encore, étaient allés à sa rencontre jusqu’à la mer pour le recevoir en procession avec le clergé de Cantorbéry ; mais voilà que l’excommunication les enveloppe sans qu’ils l’aient prévue ni méritée ; et il faut, avec le bon plaisir de Sa Seigneurie, qu’ils dépouillent ce vêtement lugubre avant de se présenter devant elle. » Saint Thomas répondit que « la paix des pécheurs n’était point la paix, car il n’y avait de paix véritable que pour les hommes de bonne volonté. Jérusalem s’est complue dans la luxure et la mollesse, et s’est dit à elle-même : Ceci est la paix; mais le Seigneur pleura sur elle dans sa pitié, car la vengeance était suspendue sur sa tête, et ses yeux ne l’apercevaient pas. » Quant aux objections contre la sentence, ils devaient se rappeler qu’elle émanait du pape et que ce n’était point à eux de mettre en question les actes de Sa Sainteté.
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a Je comprends le but de leur démarche : si je n’ai pas le pouvoir de les absoudre , ils me considéreront comme un légat muni de pouvoirs insuffisants ; si j’ai ce pouvoir, ils essaieront de m’extorquer l’absolution en se servant du bras séculier. Je ne leur dresse aucune embûche. » Cependant, comme ils insistaient pour obtenir l’absolution, le saint finit par promettre qu’après s’être assuré des désirs du roi et avoir pris l’avis de l’évêque de Winton et de ses autres frères, il consentirait, pour l’amour de la paix, à recevoir le serment qu’ils feraient d’accepter le jugement du pape , et prendrait sur lui la responsabilité de faire le possible , se soumettant toutefois, comme cela devait être, à l’approbation de Sa Sainteté. Il ajouta qu’il les traiterait ensuite comme ses frères, avec une charité toute chrétienne.
Les évêques objectèrent que cette proposition était inconstitutionnelle et dérogeait à la dignité de la couronne. On leur répondit que le pape lui-même leur avait demandé un serment semblable lors de leur première absolution. Les évêques de Londres et de Salisbury étaient près de céder; mais l’archevêque d’Yorck leur persuada de se mettre sous la protection d’Henri et d’exciter le mécontentement du jeune roi en lui faisant croire que le but du saint était de le faire déposer. Les archidiacres de Cantorbéry et de Poitiers furent sur le point de traverser la mer; mais le premier resta en Angleterre; il fut chargé de se rendre près du nouveau roi et d’envenimer autant que possible son esprit contre son ancien précepteur. Les évêques traversèrent la Manche, et, à leur instigation, six
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dignitaires ecclésiastiques de chacun des sièges vacants de la province furent convoqués pour aller rejoindre le roi sur le continent, afin d’organiser une élection qui aurait lieu en sa présence , et qui certainement ne pouvait être ni valide ni canonique. Ce plan, dont saint Thomas avait été informé par ses amis d’Angleterre tandis qu’il était encore en France, fut déjoué par son martyre.
Huit jours après son arrivée à Cantorbéry, saint Thomas députa au jeune roi, Richard, prieur de Saint-Martin de Douvres, qui fut son successeur immédiat, pour lui dire qu’il se préparait à venir rendre hommage à son nouveau souverain. Il était d’autant plus empressé qu’il désirait commencer, immédiatement après cette visite, une tournée pastorale dans son diocèse , dont il avait été séparé si longtemps. Il emmena trois magnifiques chevaux de bataille, richement caparaçonnés, pour les offrir en présent à son jeune maître.
Son vieil ami Walter, évêque de Rochester, frère de l’archevêque Théobald , vint à sa rencontre en procession avec son chapitre et son clergé. A son entrée à Londres, une autre procession le conduisit à Sainte-Marie de Southwark, église des chanoines réguliers. La foule était immense. Les pauvres écoliers et les clercs de la cité vinrent jusqu’à trois milles de Londres. Quand ils aperçurent l’archevêque, ils firent résonner dans les airs le chant du Te Deum. Le saint répandit sur la route d’abondantes aumônes. I^fut logé dans le palais de l’évêque de Winchester. Les chanoines le reçurent à la porte de l’église de Sainte-Marie et entonnèrent le Benedictus
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Dominus Deus Israël; la foule s’unit au chant et continua le cantique. Une folle nommée Mathilde s’écria plusieurs fois, au milieu de la joie générale : a Archevêque, prends garde au couteau ! »
Le lendemain, Jocelin de Louvain (U, frère cadet d’Adeliza, femme d’Henri I'r, vint le trouver de la part du jeune roi pour lui donner l’ordre de retourner immédiatement à Cantorbéry. L’archevêque demanda si l’intention du prince était de le bannir de sa présence et de lui retirer ses bontés. « Ses ordres sont tels que je vous les ai transmis, » répliqua Jocelin, et il le quitta avec hauteur. En sortant, il rencontra un riche citoyen de Londres qu’il connaissait, et il lui dit : a Et vous, venezvous aussi vers l’ennemi du roi ? Je vous conseille de retourner chez vous au plus vite. » Cet homme répondit : a Nous ne savons point si vous le considérez comme l’ennemi du prince; mais nous avons vu des lettres du roi, qui est maintenant sur le continent; ces lettres annoncent que la paix est faite (3); si elles cachent quelque chose, nous n’en savons rien. »
Aux environs de la fête de sainte Lucie (S), le 13 décembre, l’archevêque était dans son château de Harrow, dont Nigel de Sacville s’était emparé. 11 écrivit de là à son ami Simon, abbé de Saint-Alban, et termina sa lettre
(1) Les Reines, par miss Striekland, Londres, 1845, 1, p. 239.
(2) La lettre du roi à l’évêque d’Exeter se trouve Ep. Jo. Sar., H,
(3) Mathieu Paris (moine de Saint-Alban), inter vitas xxm S. Albanj abbatum, de abbate Simone, ed. Wats, p. 60 1
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en disant c< que jamais de sa vie il n'avait eu un tel besoin de consolation. » L'abbé alla le voir et fut reçu de la manière la plus affectueuse. Après s'ètre entretenu avec le saint de tout ce qu'il avait souffert pendant son exil, l'abbé lui dit : « Aujourd'hui, par la grâce de Dieu, tout est heureusement fini. » Saint Thomas soupira, prit la main de l'abbé , la mit sous sa tunique et lui dit : « Mon ami, mon ami, je vous dirai tout, comme à un autre moi-mème : les choses n'en sont pas où l'on pense , les persécutions vont recommencer. Le roi et son fils (qui est mon seul espoir) méditent contre moi de nouvelles offenses. » L'abbé reprit alors : « Comment cela se peut-il, saint père? » Le saint répondit, avec un profond soupir et en levant les yeux au ciel : « Je sais trop bien quels sont leurs projets. » Quand ils se séparèrent, saint Thomas demanda à l'abbé de prier pour lui le saint martyr son patron, et promit de se souvenir de son ami dans ses prières. « J'irai, ajouta-t-il, célébrer dans mon église telle fête qu'il plaira au Seigneur de préparer pour moi. *> Un messager vint de Cantorbéry et apprit à saint Thomas que Renouf de Broc s'était emparé d'un de ses vaisseaux chargé de vin; il avait coupé les câbles, enlevé les ancres, tué plusieurs matelots et emprisonné les autres au château de Pevensey. Le saint envoya aussitôt l'abbé de Saint-Alban et le prieur de Douvres pour se plaindre de cet outrage au jeune roi; ce prince ordonna que le vaisseau fût rendu.
L'archevêque était escorté par cinq cavaliers, à cause du peu de sûreté des routes. On rapporta au roi Henri
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qu'il parcourait l'Angleterre avec une armée nombreuse, qu'il assiégeait les villes et avait l'intention de chasser le jeune roi du pays.
Comme il s'en retournait à Cantorbéry, le premier soir de son voyage, il rencontra à Wrotham un pauvre prêtre nommé William, qui desservait Chidingston. Cet homme vint le voir, et, dans une audience particulière qu'il avait demandée à l'archevêque, il lui dit : c< Monseigneur, je vous apporte des reliques de saint Laurent, de saint Vincent et de sainte Cécile, d'après l'ordre que j'ai reçu de saint Laurent dans une vision,*
» Saint Thomas. Frère, comment savez-vous que ce sont les reliques de ces saints?
» William . Monseigneur, pendant ma vision, je demandai à saint Laurent de me donner un signe; je lui dis que sans cela vous ne me croiriez pas; et saint Laurent me répondit que, tout dernièrement, en portant la main à votre poitrine, vous aviez trouvé votre cilice déchiré; pendant que vous délibériez pour savoir si vous deviez le faire raccommoder ou en faire faire un autre, vous avez touché de nouveau le cilice , qui s'est trouvé intact.
» Saint Thomas . En vertu de l'obéissance que vous me devez, je vous défends de raconter cela à personne tant que je vivrai.
» William. Ainsi soit-il, » et il ajouta : « Je suis un pauvre homme et le serviteur d'un autre homme dans l'église à laquelle je suis attaché; pensez à moi.
» Saint Thomas. Venez me trouver quatre jours après Noël, et j'aurai soin de vous. » Il s'en alla.
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Renouf de Broc et Gervais de Cornhelle s'étaient tait donner les noms de plusieurs de ceux qui étaient allés en procession à la rencontre de l'archevêque; ils convoquèrent les prieurs et les citoyens les plus distingués, prétendant que le roi exigeait qu'ils donnassent caution et répondissent, quand ils seraient appelés, sur le fait d'avoir été au devant d'un traître. Les prieurs et le clergé ne voulurent pas répondre à cet appel; mais plusieurs citoyens s'y rendirent. Leur réponse fut qu'ils n'avaient pas vu de lettres du roi ni des juges royaux ; qu'ils étaient les hommes liges du roi et ne devaient rendre compte de leur conduite qu'à lui seul.
Le saint rentra dans sa ville métropolitaine le jour de la fête de saint Thomas, qui était aussi son jour de naissance; il avait quarante-quatre ans. A peine arrivé à Cantorbéry, il renvoya ses cinq soldats. Les gens de de Broc, pour le vexer, chassèrent (*) sur ses terres sans permission, tuèrent un cerf et emmenèrent plusieurs de ses chiens , qu'ils gardèrent. La veille de Noël , Robert de Broc (qui d'abord avait été clerc, puis moine blanc, qui ensuite avait apostasié et était enfin rentré dans le monde) tendit des pièges à un convoi de chevaux de somme de l'archevêque, et chargea un de ses neveux, Jean de Broc, de couper la queue de l'un d'eux, sur la grande route royale. On amena la pauvre bête mutilée pour la faire voir à l'archevêque.
(1) Cela avait été défendu par le roi Henri, dans un acte où saint Thomas avait figuré comme témoin quand il était chancelier. (Fœdera, par Rymer, I, p. 40.)
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Tous les points de la route qu'il parcourut alors, mais plus particulièrement les lieux où il s’arrêta pour donner la confirmation aux enfants , furent illustrés par des miracles; on éleva des croix pour marquer les endroits où ils s’étaient accomplis. Le plus célèbre eut lieu à Newington.
Les trois évêques , qui avaient traversé la mer, trouvèrent le roi dans son château de Bures, près de Bayeux. Quand il leur demanda leur avis, Roger d’Yorck répondit : « Adressez-vous à vos barons et à vos soldats ; ce n’est point à nous de dire ce qu’il faut faire, » L’un d’eux dit enfin : 0 Monseigneur, tant que Thomas vivra, il n’y aura ni bonheur pour vous, ni paix ni tranquillité pour le royaume. » Les évêques se plaignirent hautement : 0 C’est une honte, dirent-ils, pour le roi et son royaume que nous soyons suspendus de nos fonctions et qu’il nous soit à peine permis de bénir notre nourriture. Si le roi ne met pas un frein à la présomption de l’archevêque, elle deviendra pire encore. » Henri éclata dans une telle colère, qu’il savait à peine ce qu’il disait. 11 répétait sans cesse: 0 Quels misérables fainéants ai-je nourris dans mon royaume? Ils ont si peu de loyauté, qu’ils souffrent que leur roi soit honteusement bafoué par ce clerc de basse naissance ! » En disant ces mots, il quitta la chambre du conseil.
Quatre chevaliers sortirent aussitôt ensemble. C’étaient Réginald Fitz-Urse, Guillaume de Tracy, Hugues de Morville, et Richard Brito ou le Breton. Après avoir juré de mener leur conspiration à bonne fin, ils se séparèrent.
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Ils s’embarquèrent dans différents ports de France, entrèrent en Angleterre par des côtés différents, et cependant arrivèrent à la même heure au château de Saltwood. Après leur départ , le roi fit appeler les barons dans sa chambre et dit avec colère a que l’archevêque était entré dans son royaume comme un conquérant; il avait, ajouta-t-il, suspendu l’archevêque d’Yorck et les évêques et excommunié plusieurs de ses sujets à cause des services rendus par eux à leur souverain. De plus, il avait mis le trouble dans tout le royaume ; il voulait les priver, lui et son fils , de leurs couronnes ; il avait obtenu du pape un privilège qui lui donnait, ainsi qu’aux évêques, la disposition des bénéfices sans égard aux droits des comtes, des barons, du roi lui-même. »
Le comte de Leicester prit la parole en ces termes : » Monseigneur, l’archevêque et le comte mon frère étaient amis intimes ; mais vous pouvez être assuré que depuis le jour où il quitta votre royaume et où il renonça à votre faveur, il n’a reçu aucun message de moi ni moi de lui. » Engelgère de Bohun , oncle de l’évêque de Salisbury, excommunié lui-même , dit à son tour : « Je ne sais ce que vous pouvez faire d’un tel homme, sinon le lier avec une corde d’osier et l’attacher à une croix, b Guillaume Malvoisin, neveu d’Eudes comte de Bretagne, parla le troisième : « Il y a quelque temps, dit-il, j’étais à Rome, à mon retour de Jérusalem. En questionnant mon hôte sur l’histoire des papes, j’appris que l’un d’eux avait été mis à mort à cause de son orgueil et de son intolérable insolence, b
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Dès que ce débat fut terminé, le roi envoya Guillaume comte de Mandevjlle, Seiers de Quincy et Ricbard de H urne t, à la recherche des quatre chevaliers qui étaient partis. On leur dit qu’ils étaient allés arrêter l’archevêque. Le comte Guillaume et Seiers allèrent jusqu’à la côte, mais ils ne passèrent point la mer. Richard se rendit à un autre port et fit la traversée. Le jeune roi était à Winton. Richard fit dire à Hugues de Gundeville et à William Fitz-John, gouverneurs du jeune Henri, de se rendre à son insu à Cantorbéry avec les troupes de la maison royale. Lui-mème attendit sur la côte afin de se saisir de l’archevêque s’il entreprenait de fuir; William et Seiers attendirent de même de l’autre côté de la Manche.
Les quatre chevaliers arrivèrent à Saltwood le lundi 28. Quant à nous, revenons à saint Thomas, que nous avons suivi jusqu’à Cantorbéry. La nuit de Noël , il chanta l’évangile de la Nativité après matines, selon le rite encore en usage dans l’ordre des Rénédictins, et il célébra luimême la messe de minuit. Il chanta aussi la grand’messe le jour de la fête, et il prêcha auparavant un beau sermon sur ce texte, qui avait tant occupé ses pensées : Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Quand il vint à parler des saints Pères de Cantorbéry, des confesseurs qui avaient honoré cette Eglise , il dit qu’elle avait eu pour archevêque un martyr, saint Elphége, et « que peutêtre elle en aurait bientôt un autre. » Les larmes coulèrent de ses yeux et ses sanglots interrompirent ses paroles. Les auditeurs étaient profondément émus; les