THOMAS DB CANTORBÊHY
sanglots et les gémissements de la douleur éclataient de tous côtés, et on entendait murmurer ces paroles : « Père, pourquoi nous quitter sitôt? A qui laisserez-vous votre troupeau désolé? » Réprimant ses larmes, le saint, d’une voix forte et claire, excommunia Robert de Broc ; il l’avait sommé de faire pénitence, par l’intermédiaire d’un messager ; mais le pécheur obstiné avait fait répondre, par un soldat nommé David de Ruminel, que s’il était excommunié il agirait comme tel. L’archevêque enveloppa dans la même sentence les usurpateurs de ses deux églises, Harrow et Thierlewd.
La fête de Noël tomba cette année un vendredi, et saint Thomas, en se rendant de sa cathédrale au réfectoire, pensa que, pour se conformer à l’esprit de l’Eglise, il valait mieux manger de la viande que de s’en abstenir, à cause des joies de Noël , seule fête pour laquelle l’Eglise ait suspendu le précepte de l’abstinence. Le saint chanta la messe les deux jours suivants , fêtes de saint Etienne et de saint Jean. Le premier jour, il donna divers messages à Herbert de Bosham, à Alexandre, surnommé le Gallois , son porte-croix , et à Gilbert de Glan ville, qui n’était à son service que depuis peu de temps. Herbert fut envoyé au roi de France , à l’archevêque de Sens et à d’autres amis du saint. Il partit la nuit, crainte de trahison, et versa bien des larmes, car il était convaincu, et les paroles du saint le confirmèrent dans cette croyance, qu’il ne devait pas revoir sur la terre ce maître bienaimé,dont il avait partagé les souffrances. Les autres messagers étaient porteurs d’une lettre au pape, la dernière
LE RETOUR
que ce ferme champion de l’Eglise ait adressée au vicaire de Jésus-Christ (i). Dans cette lettre il rendait compte dè tous les événements de ces derniers -temps, et il donnait au pape les détails d’un plan dont il avait eu connaissance par ses messagers avant son départ pour l’Angleterre : six dignitaires de chacune des Eglises vacantes avaient été invités à se rendre auprès du roi pour procéder à l’élection des évêques de ces sièges ; il se verrait obligé de refuser de les consacrer, et voilà la guerre rallumée. Sa lettre se terminait par ces mots : « Que Dieu garde à jamais Votre Sainteté, ô père bien-aimé ! » Le saint dépêcha deux autres messagers, Richard, son chapelain, et Jean Planeta, qui l’avait accompagné à Northampton; ils étaient chargés d’instructions par lesquelles il recommandait à l’évêque de Norwich d’absoudre les prêtres des domaines du comte Hugues Bigod, qui avaient encouru l’excommunication mineure à cause de leurs relations avec des personnes excommuniées. Ces ecclésiastiques durent prêter serment d’envoyer deux d’entre eux au pape, dans le cours de l’année, pour recevoir au nom de tous la pénitence imposée par Sa Sainteté.
Le saint n’oublia point le pauvre prêtre William, qui était venu le visiter à Wrotbam. 11 envoya William Beivin, qui le connaissait, pour le chercher et s’informer s’il était arrivé à Cantorbéry. On ne le trouva point, et le saint remit à William Beivin, pour le donner à ce prêtre , un acte par lequel il lui conférait la chapelle de
(1) Ep. s. Th., i, p. 81; Froude, p. 539.
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Penshurst; il y ajouta une bulle d’excommunication contre ceux qui oseraient s’opposer à cette collation. En vertu de cet acte, le prêtre reçut le bénéfice après le martyre du saint; le jeune roi, ayant appris le miracle, dit qu’il ne voulait pas encourir l’excommunication de saint Thomas.
Le dimanche, fête de saint Jean, un courtisan ami de saint Thomas lui écrivit pour l’avertir du sort qui le menaçait.
Les soldats des châteaux environnant Cantorbéry, Douvres, Rochester, Saltwood et Blechinglee, se tinrent sur le qui-vive, et les châteaux furent mis en état de défense, peut-être pour empêcher le peuple de tirer vengeance du crime qu’ou allait commettre. Ce fut le 28 décembre que les quatre conspirateurs arrivèrent à Saltwood, où ils apprirent de leur hôte que Robert de Broc, le moine apostat, avait été solennellement excommunié le jour de Noël. Ils passèrent cette longue nuit d’hiver à concerter leur plan. Le matin de ce jour à jamais mémorable , où les siècles futurs devaient célébrer la fête du martyr saint Thomas , ils partirent de bonne heure pour Cantorbéry avec les de Broc et se rendirent à l’abbaye de Saint-Augustin en dehors des murs. Clérembaud (i) les y reçut ; c’est cet intrus qui avait été eons-
(1) Les commissaires dont il est question dans la note 1 de la page 142 informent le pape qu’ils ont absous quelques-uns des serviteurs de Glérembaud qui, par crainte de l’abbé et du roi, avaiènt communiqué avec les meurtriers de saint Thomas après le crime. (Ep. Jo. Sar., u, p. 272.)
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tamraent l’ennemi du saint depuis son refus de le bénir dans son abbaye. Ils y restèrent toute la matinée. De bonne heure ils firent prévenir les soldats des châteaux des environs de venir se joindre à eux, et se rendirent à cheval de l’abbaye de Saint-Augustin au palais de. l’archevêque avec une douzaine d’hommes d’armes ; d’autres étaient dispersés aux environs de la ville, avec ordre d’ap- ' peler au nom du roi tous les soldats qu’ils pourraient trouver , et de défendre aux habitants de quitter leur maison ou de bouger, quoi qu’il pût arriver. Leur rendezvous était la maison d’un homme nommé Gilbert, non loin de la porte du palais, où ils se réunirent en dernier lieu.
Un soldat engagé dans la conspiration dit à Richard, un des cellériers ou trésoriers du monastère, que le saint ne verrait pas la nuit du mardi. Richard répéta ce propos à saint Thomas, qui répondit en souriant : « Ce sont des menaces. » Réginald, citoyen de Cantorbéry, lui dit aussi que les meurtriers étaient débarqués et faisaient leurs préparatifs ; le saint versa des larmes et répondit : a Ils me trouveront prêt à mourir; qu’ils fassent ce qu’ils voudront; je sais et je suis certain, mon fils, que je mourrai de mort violente, mais ils ne me tueront pas ailleurs que dans mon église. »
Il était environ quatre heures de l’après-midi quand les quatre conspirateurs entrèrent dans le palais avec leur petite troupe de soldats. Avant qu’une heure et demie së fût écoulée, l’âme de saint Thomas de Cantorbéry était au ciel.