‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 67 sur 79 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

LE JOUR DE NAISSANCE

Le saint avait passé pieusement la matinée de son dernier jour ; il avait dit (*) ses matines à minuit dans sa chambre, avec plusieurs de ses clercs et quelques religieux; quand l’office divin fut terminé, il ouvrit une fenêtre et resta longtemps silencieux, plongeant son regard dans la nuit. Tout à coup il se retourna vers ses compagnons, demanda quelle heure il était et s’il était possible d’arriver à Sandwich avant le jour. On lui répondit qu’il était encore de très bonne heure et qu’on pouvait aller bien plus loin, puisqu’il n’y avait que sept milles. Là-dessus, on l’entendit se dire à lui-même : a Que la volonté de Dieu soit faite sur moi. Thomas attendra ce que Dieu lui réserve dans l’Eglise confiée à sa garde. »

Il entendit la messe dans la cathédrale, et demeura

(1) Girald. Cambr., Angl. sacr., Londres, 1691, II, p. 423 et 424.

LE JOUR DE NAISSANCE

plusieurs heures dans la salle du chapitre, en conférence spirituelle avec deux religieux distingués pàr leur piété. Il alla ensuite se confesser, et Ton remarqua sa contrition profonde et la soumission avec laquelle il accomplit sa pénitence. Il reçut trois fois la discipline ce jour-là, comme si la connaissance qu'il avait de son martyre rengageait à compléter par avance la somme de mortifications qu'il s'imposait chaque jour. Il dîna à trois heures de l'après-midi, et sans doute on put lire, en ce jour, un redoublement de tendresse dans ses yeux grands et limpides, lorsqu'ils parcoururent la salle pour pourvoir d'un côté aux besoins de ses clercs, de l'autre à ceux des religieux. Là se trouvaient Jean de Salisbury et William Fitz-Stephens; Edward Grim, clerc de Cambridge, venu pour lui rendre visite, était probablement avec eux. Parmi les religieux étaient Benoît, depuis abbé de Peterborough, et l'historien Gervais. Son confesseur, l'instituteur de sa jeunesse, Robert de Merton, y tenait sans doute une place honorable. Il avait un faisan pour son dîner, et un des religieux lui dit : « Grâce à Dieu, vous avez aujourd'hui plus d'appétit et de gaieté qu'à l'ordinaire. » Sa réponse fut : a On doit être joyeux quand on va voir son Maître. »

Le dîner fini et les grâces chantées, le saint se retira dans sa chambre pour deviser comme à l'ordinaire avec ses amis; évidemment, il avait repris toutes ses habitudes, toute son ancienne manière de vivre à Cantorbéry avant son exil. Il s'assit sur son lit, ses clercs et quelques religieux à droite et à gauche. Les nombreux invités qui dînaient

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ordinairement avec lui, particulièrement les pauvres, attendaient encore dans la cour. Ceux qui avaient servi l’archevêque à table dînaient eux-mêmes, quand les quatre chevaliers, suivis de l’archer Renouf, franchirent ces portes ouvertes et hospitalières. William Fitz-Nigel, sénéchal de l’archevêque, qui était sur le point de quitter son service et qui joua alors un rôle bien déloyal, les rencontra, les reconnut, et leur montra le chemin de la chambre où était l’archevêque. Comme ils traversaient la salle, les serviteurs les invitèrent à dîner; ils refusèrent. Fitz-Nigel entra chez l’archevêque et lui dit que quatre chevaliers de la maison du roi demandaient à lui parler. « Faites-les entrer, » dit le saint; et il continua la conversation commencée avec un religieux, sans regarder de leur côté. Au moment où ils entrèrent, ceux qui étaient le plus près de la porte les saluèrent comme c’était l’usage; ils rendirent le salut à voix basse. Ils s’approchèrent de l’archevêque, et s’assirent sur le pavé à ses pieds , sans le saluer soit en leur propre nom, soit au nom du roi. L’archer Renouf s’assit derrière eux, sur le pavé.

Après un moment de silence qui attira l’attention des assistants, le saint les salua avec calme, appelant Guillaume de Tracy par son nom. Ils ne tinrent aucun compte de son salut, et se regardèrent en silence; à la fin, Fitz-Urse dit avec mépris : « Dieu vous aide. » Le rouge monta aux joues du saint; Fitz-Urse continua, tandis que ses compagnons gardaient le silence et montraient seulement par leur attitude ce qui se passait dans leur

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âme. « Nous sommes venus ici , porteurs d’ordres du roi, qui est sur le continent; voulez-vous les recevoir en particulier ou en présence de tous? — Comme vous le voudrez, dit l’archevêque. — Non, reprit Fitz-Urse, ce sera comme vous le voudrez. » A la fin, sur la demande de Fitz-rUrse, l’archevêque ordonna à tout le monde de quitter la chambre. Le portier arriva et ouvrit la porte, de sorte que ceux qui étaient dans la chambre voisine pouvaient voir l’archevêque et les quatre chevaliers. Fitz-Urse se mit à parler de l’absolution des évêques. « Ce ne sont pas des choses qu’il faille tenir secrètes, » dit le saint; et comme il ne voulait pas se mettre entre leurs mains, il appela le portier et lui ordonna de faire entrer les clercs et les religieux, mais de n’admettre aucun laïque. Les chevaliers avouèrent plus tard que, tandis qu’ils étaient seuls avec lui dans sa chambre, ils avaient pensé à le tuer avec sa croix archiépiscopale, parce qu’ils n’avaient pas d’autre arme sous la main. Quand ses amis furent rentrés, le saint dit aux chevaliers : « Maintenant, vous pouvez déclarer en leur présence les volontés de votre maître.» Réginald Fitz-Urse répondit: « Puisque vous avez voulu rendre ces déclarations publiques, nous pouvons vous satisfaire en les faisant devant les personnes ici présentes. Monseigneur le roi dit qu’il a fait la paix avec vous dans la sincérité de son cœur, et que vous ne l’avez pas gardée. Il a entendu dire que vous avez parcouru ses villes avec des bandes d’hommes armés; vous avez excommunié l’archevêque d’Yorck et les autres évêques qui ont couronné le jeune roi. Il faut que vous

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alliez à Winton pour y rendre vos devoirs à votre seigneur et roi. — Et que faut-il que je fasse? dit le saint. — Vous devez le savoir mieux que nous. — Si je le savais, je ne dirais pas que je ne le sais pas; mais je crois que je lui ai rendu ce que je lui dois. Nullement, reprit Réginald. Il vous reste beaucoup à faire. Les ordres du roi sont que vous alliez trouver le jeune roi, que vous lui prêtiez serment de fidélité, et que vous juriez de faire réparation pour votre trahison. — Quel serment de fidélité ai-je à prêter? et quelle est ma trahison? repartit l’archevêque. » Fitz-Urse ne répondit qu’à la première question : a Vous devez le serment de fidélité pour la baronie que vous tenez du roi, et vos prêtres étrangers doivent le même serment d’allégeance. » Saint Thomas répondit : «Je ferai ce que je dois pour la baronie; mais sachez que ni moi ni mes clercs ne prêteront d’autre serment. Il y a eu déjà trop de parjures et de condamnations ; mais, Dieu merci , j’ai levé plus d’une censure, et j’espère, avec la grâce de Dieu, absoudre tout le monde. » Réginald répondit : « Nous voyons que vous ne voulez rien faire de ce que nous vous proposons; le roi vous ordonne encore d’absoudre les évêques. — Je ne les ai ni suspendus ni excommuniés, dit le saint. C’est le pape qui a tout fait; allez le trouver. — Mais, dit Réginald, que ce soit ou non le pape, c’est vous qui l’avez fait faire. » Saint Thomas répondit : a J’avoue que je n’ai point été fâché que le pape punît les outrages faits à mon Eglise. Quant âmes sufiragants de Londres et de Salisbury, je leur ai déjà offert de les absoudre, à condition

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qu’ils prêteront serment de se soumettre au jugement de l’Eglise; ils ont refusé. Je suis prêt à les absoudre. Tout ce qui a été fait Ta été avec la permission du roi; il me Ta donnée le jour de notre réconciliation. J’étais en chemin pour venir visiter le jeune roi, quand j’ai reçu Tordre de m’en retourner; j’en ai été très affligé. Bien loin de m’opposer à son couronnement, je serais heureux de lui donner trois couronnes et de vastes royaumes. »

Fitz-Urse devenait de plus en plus insultant, a Que dites-vous? ce serait une trahison sans exemple que le roi eût permis de suspendre les évêques qui ont assisté par ses ordres au couronnement de son fils. Jamais rien de semblable n’est entré dans sa pensée. Vous êtes un grand criminel d’attribuer au roi notre seigneur une semblable trahison. — Réginald, Réginald, dit l’archevêque, je n’accuse point le roi de trahison; notre réconciliation n’a point été secrète : des archevêques, des évêques, des hommes de haut rang, des religieux, plus de cinq cents chevaliers, y assistaient et en furent témoins ; vous-même, Réginald , vous y étiez. — Je n’y étais pas; je n’ai rien vu ni entendu de semblable. » Le saint répondit avec calme : « Dieu le sait; je suis certain que je vous y ai vu. » Il jura qu’il n’y était pas, répéta que c’était une chose étrange et inouïe que d’accuser le roi de trahison : a Cela n’est plus supportable, et nous, les hommes du roi, nous ne voulons plus le supporter ! » Alors les autres chevaliers rompirent le silence pour la première fois, jurant, à plusieurs reprises, par les blessures de Dieu, qu’on avait trop longtemps supporté l’archevêque.

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« Monseigneur, dit Jean de Salisbury, traitez cette question en particulier.— C'est inutile, dit l'archevêque, on me propose et on me demande des choses que je ne puis ni ne dois faire.

» Fitz-Urse. De qui tenez-vous votre archevêché?

» Saint Thomas . J'en tiens le spirituel de Dieu et de monseigneur le pape, le temporel et les biens du roi.

» Fitz-Urse . Vous ne voulez pas reconnaître que vous tenez tout du roi ?

d Saint Thomas . Aucunement ; nous devons rendre au roi ce qui est au roi, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Cette réponse augmenta leur fureur. Saint Thomas poursuivit : « Depuis que j'ai abordé en Angleterre, muni d'un saufconduit du roi, j'ai été menacé, insulté, dépouillé. Ainsi, mes hommes ont été mis en prison , on leur a ôté leurs biens; Robert de Broc a mutilé un de mes chevaux; Renouf de Broc s'est violemment emparé de mon vin, que le roi lui-même m'avait envoyé de ses domaines du continent; et maintenant vous venez me menacer; je dois dire que je trouve cela très dur.

» — Si les gens du roi vous ont insulté, vous ou les vôtres, dit Hugues de Morville, pourquoi ne vous êtes-vous pas plaint au roi? Pourquoi ne les avez-vous pas excommuniés de votre propre autorité?

» Saint Thomas. Hugues, vous le prenez bien haut. Si quelqu'un attaque les droits de l'Eglise et refuse d'en donner satisfaction , je n'ai besoin de la permission de personne pour faire justice.

» Fitz-Urse. C'est trop de menaces. » Un autre s'écria :

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« Des menaces ! des menaces ! Veut-il mettre le royaume en interdit et nous excommunier tous? — Que Dieu me soit propice , dit un autre , il n’en sera point ainsi , il a déjà trop excommunié. » Ils se levèrent brusquement, tordirent leurs gants, agitèrent leurs bras avec des mouvements de sauvage impatience; ils ressemblaient à des fous. Un d’eux, s’élançant vers lui : « Nous vous prévenons que vous avez parlé au péril de votre vie. — Thomas, dit Réginald, au nom du roi, il n’y a plus rien entre nous. » Le saint répondit : « Je sais que vous êtes venus pour me tuer; mais Dieu sera mon bouclier. Vous me menacez en vain. Quand toutes les épées de l’Angleterre seraient tirées contre ma tête , la crainte ne pourrait pas m’empêcher d’observer la loi de Dieu et d’obéir à notre seigneur le pape. Je défendrai pied à pied contre vous le champ de bataille du Seigneur. Autrefois, j’ai fui comme un prêtre timide; je suis revenu par les conseils et sur Tordre du pape; je ne quitterai plus l’Angleterre. Si je puis remplir en paix mes devoirs de prêtre, tant mieux ; sinon, que la volonté de Dieu soit faite. Vous savez, d’ailleurs, qu’il y a quelque chose entre vous et moi , et je m’étonne que vous veniez menacer l’archevêque dans sa propre maison. » Par ces mots, il rappelait à Réginald Fitz-Urse, à Guillaume de Tracy et à Hugues de Morville, qu’ils lui avaient juré fidélité à genoux quand il était chancelier. Ils s’écrièrent : « Il n’y a rien entre nous contre le service du roi. » Réginald Fitz-Urse ajouta : «Nous pouvons bien menacer l’archevêque; nous pouvons faire mieux; allons-nous-en. »

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En ce moment; le brnit des voix avait attiré; outre les ecclésiastiques, un grand nombre de personnes, et en particulier quelques soldats de la maison de l’archevêque. Réginald se tourna vers eux et leur dit : « Àu nom du roi, dont vous êtes les sujets et les hommes-liges, nous vous enjoignons de quitter cet homme. » Voyant qu’ils ne s’ébranlaient pas, il dit : « Nous vous ordonnons de le tenir sous bonne garde et de le représenter quand il plaira au roi. — Je suis facile à garder, dit le saint, car je ne veux pas fuir; je ne fuirai ni devant le roi ni devant âme qui vive. » Il les suivit jusqu’à la porte, et, plaçant sa main sur sa tête, justement à l’endroit où il reçut le coup de la mort, il leur dit : « C’est ici, c’est ici que vous me trouverez. » Il rappela Hugues de Morville, le moins féroce de ces hommes , disant qu’il avait besoin de lui parler; mais il ne voulut point l’entendre. Comme ils sortaient, ils s’emparèrent du sénéchal William Fitz-Nigel, et lui dirent : «Viens avec nous. » Fitz-Nigel cria de loin à l’archevêque : «Vous voyez, Monseigneur, ce qu’ils font de moi. » Il répondit: « Je le vois; c’est là leur force et la puissance des ténèbres. » Alors le saint les suivit pendant quelques pas hors de sa chambre, et les pria avec douceur de laisser aller Fitz-Nigel, mais sans rien obtenir. Ils s’emparèrent aussi, en s’en allant, d’un autre soldat de l’archevêque, nommé- Ralph Morin. Ils traversèrent la salle et la cour pour regagner la maison de Gilbert, où étaient leurs compagnons, criant à haute voix , avec des gestes sauvages et menaçants : « Aux armes! aux armes! » Quelques soldats avaient éloigné de

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la grande porte le portier de l'archevêque et y avaient placé un de leurs hommes, en sorte que lorsqu'ils se précipitèrent en criant : « Les soldats du roi ! les soldats du roi ! » la grande porte leur fut ouverte et refermée immédiatement derrière eux. Le guichet resta ouvert; William Fitz-Nigel et Simon de Crieux, un des soldats de Clérembaud, abbé de Saint- Augustin, faisaient sentinelle dans la cour, à cheval.

Le saint, n'ayant pas réussi à rappeler Hugues de Morville, rentra dans sa chambre et s'assit de nouveau sur son lit. « Monseigneur, lui dit Jean de Salisbury, c'est une chose étonnante que vous ne vouliez prendre conseil de personne! Etait-il besoin, pour un homme de votre rang, de les irriter encore en vous levant et en les suivant jusqu'à la porte?

» Saint Thomas. Jean, que vouliez-vous que je fisse?

» Jean de Salisbury. Il fallait réunir votre conseil et leur faire une réponse moins irritante. Ils ne cherchent qu’à vous aigrir pour vous prendre par vos paroles; car ils ne veulent rien que votre mort.

» Saint Thomas. Mon parti est pris, je sais bien ce que je dois faire.

» Jean de Salisbury. Je souhaite qu’il soit bon et que Dieu vous bénisse.

» Saint Thomas. Nous devons tous mourir, et la crainte de la mort ne doit pas nous détourner du chemin de la justice. Je suis prêt à recevoir la mort pour Dieu, pour la justice, pour la liberté de l’Eglise, plus qu’ils ne le sont à me la donner.

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» Jean de Salisbury . Nous sommes pécheurs, nous ne sommes pas prêts à mourir; je ne vois ici personne, excepté vous , qui veuille mourir de propos délibéré.

» Saint Thomas . Que la volonté de Dieu soit faite. »

Quelques-uns disaient qu'il n'y avait rien à craindre, que c'était Noël et qu'ils avaient bu, qu'ils se seraient conduits autrement s'ils n'avaient pas dîné. « D'ailleurs, le roi a fait la paix avec nous. » D'autres, cependant, ne doutaient pas qu'ils n'accomplissent leurs menaces. Quelques hommes accoururent en disant : « Monseigneur, monseigneur, ils s'arment. » Il répondit : « Qu'importe? laissez-les s'armer. » On pouvait entendre dans l'église les gémissements d'un grand nombre de personnes qui avaient entendu l'appel fait aux soldats pour leur dire de s'armer et de courir au palais. Les domestiques descendaient les escaliers , traversaient la salle , couraient à l'église pour éviter les soldats. La panique fut complète lorsqu'on entendit craquer avec bruit une porte et une fenêtre dans un passage qui conduisait du verger à l'une des chambres extérieures, « Monseigneur, allez à l'église, dirent les religieux.— Non, répliqua le saint, ne craignez pas; les moines ont toujours peur. » Quelques-uns essayèrent de l'y entraîner; d'autres lui dirent qu'on chantait vêpres au chœur et qu'il devait s'y rendre pour y assister. Il fit quelques pas, puis s'arrêta, parce qu'il vit qu'on ne portait pas sa croix devant lui, comme à l'ordinaire. Henri d'Auxerre remplaça son porte-croix , qui était absent. Il fit passer tout le monde devant lui, jeta un coup d'œil à droite , ou pour voir si les soldats le sui-

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varient, ou pour s'assurer qu'il ne laissait personne derrière lui. On ne put pas suivre le chemin accoutumé pour aller à l’église, on se détourna et on prit un passage qui avait été longtemps fermé. Un des religieux courut en avant pour essayer d’en forcer l’entrée, car on n’en avait pas la clef, quand deux cellériers du couvent, Richard et Guillaume, arrivèrent en passant par le cloître des religieux, auquel aboutissait ce passage; ils tirèrent le verrou et ouvrirent la porte. On vit un miracle dans ce secours inattendu. On ferma la porte derrière eux, et le saint en fut mécontent. Il s’arrêta deux fois dans le cloître et une fois dans la salle capitulaire, s’efforçant de calmer ses compagnons et d’apaiser leurs craintes.

Quand les moines qui étaient au chœur entendirent les hommes armés, quand ils virent deux enfants effrayés se jeter au milieu d’eux, la confusion se mit dans leurs rangs. Quelques-uns continuèrent à prier, d’autres coururent à la porte par laquelle l’archevêque entrait. Ignorant ce qui pouvait être arrivé, ils furent pleins de joie en le voyant. « Entrez, mon Père, entrez, disaient-ils, pour que nous puissions souffrir et être glorifiés ensemble; consolez-nous par votre présence. » Il répondit : a Continuez l’office divin. » Et comme ils restaient à la porte : « Tant que vous resterez là , je n’entrerai pas. » Ils se retirèrent, et quand on eut fait reculer la foule qui les pressait, il dit (i), toujours sur le seuil : « De quoi ces gens ont-ils peur ?» On lui répondit : « Des hommes ar-

(I) Gerv., p. 1673.

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més dans le cloître ! » Il répliqua : « Je veux sortir et *

aller à eux. » Comme il regardait autour de lui, on le supplia d'entrer dans l'église et de monter les degrés du sanctuaire, où il serait protégé par la sainteté du lieu. Il refusa. Quelques moines apportèrent une barre de fer pour consolider la porte. « Arrière, lâches, dit-il, laissez ces malheureux assouvir leur rage; en vertu de l'obéissance, je vous ordonne de ne pas fermer la porte : une église n'est pas un château-fort. » Cependant les moines l'entraînèrent et essayèrent d'assurer la porte ; mais il y revint immédiatement en disant : « Laissez entrer mes gens; » puis, écartant ceux qui joignaient la porte, il l'ouvrit, fît entrer de sa propre main ceux qui étaient dehors en leur disant : a Entrez, entrez vite, o II fut de nouveau entraîné par ceux qui l'entouraient; mais la porte resta ouverte, n'opposant plus de barrière aux soldats qui déjà la touchaient.

Quand les chevaliers étaient entrés pour la première fois dans la chambre de l'archevêque , ils avaient leurs manteaux et leurs tuniques sur leurs cottes de mailles. Ils les ôtèrent dans le jardin, sous un gros mûrier, et prirent leurs épées. Fitz-Urse s'arma sous le porche devant la salle et se fit aider par Robert Tibia, écuyer de l'archevêque. Osbert et Algar, et les autres domestiques de l'archevêque, voyant les préparatifs des soldats, fermèrent solidement les portes de la salle. Les chevaliers ne purent pas les forcer ; mais Robert de Broc , qui avait appris à connaître le palais pendant que Renouf l'occupait, s'écria : « Suivez-moi, je vais vous montrer un autre che-

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min. d II les conduisit à travers le verger et essaya d'arriver directement par cette entrée à la chambre de l'archevêque. Il n'y réussit pas ; alors il les conduisit par l'ambulatoire, dont on réparait le plancher, pour ouvrir la porte de la salle. Les charpentiers avaient laissé là leurs outils, et Fitz-Urse saisit une hache et les haches à main. Us brisèrent une porte et une fenêtre , entrèrent dans la salle, blessèrent les domestiques qui avaient fermé les portes, et les rouvrirent. Alors ils se précipitèrent dans le palais, et , ne trouvant pas l'archevêque dans sa chambre, ils le suivirent rapidement à travers le cloître jusqu'à l'église. Fitz-Urse entra par la droite, les trois autres par la gauche ; ils avaient tous leurs épées tirées et tenaient dans leur main gauche les outils des charpentiers dont ils s'étaient emparés. Leurs visières étaient baissées et leurs armures les couvraient tellement qu'on ne voyait que leurs yeux. Fitz-Urse s'écria : « A moi les hommes du roi ! » Ils étaient suivis d'un grand mombre de leurs soldats l'épée à la main, mais sans armure, et de quelques soldats de la ville de Cantorbéry qu'ils avaient forcés à se joindre à eux.

Il était environ cinq heures, et comme on était en plein hiver, il faisait presque nuit. Si le saint l'avait voulu, il pouvait aisément se cacher et échapper à la mort. Mais, il l'avait déjà dit, le temps de fuir était passé ; il ne voulut profiter ni de l'église souterraine ni de l'abri très facile à atteindre que lui offrait le faute de l'édifice. Jean de Salisbury et les autres clercs s'enfuirent et se cachèrent derrière les autels et partout où ils purent se réfugier,

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laissant le saint avec trois personnes seulement, Robert, prieur de Merton, William Fitz-Stephens et Edouard Grim. Peu après, les deux premiers vinrent rejoindre les autres; Grim resta seul. L'histoire ne dit pas si ce clerc fidèle portait alors la croix de l'archevêque; mais la tradition, particulièrement celle que nous a transmise la peinture, est si unanime, qu'il est bien probable que Grim prit la croix des mains d'Henri d'Auxerre, que la crainte avait éloigné.

Ceux qui étaient restés avec l'archevêque le pressaient de monter les degrés qui du transept mènent au chœur.

« Laissez-moi , leur dit le saint, et allez-vous-en ; vous n'avez rien à faire ici. Que Dieu dispose de moi selon sa volonté. » Quand les soldats entrèrent dans l'église, l'un d'eux cria aux moines qui étaient avec lui : ce Ne bougez pas. » Un autre : a Où est Thomas , Thomas le traître ? »

Il ne reçut pas de réponse. Fitz-Urse courut à un moine et lui dit : a Où est l'archevêque? » Le saint fit un léger signe de tête aux moines et répondit à l'instant : « Le voici; c'est l'archevêque, mais ce n’est point un traître.»

Il descendit les degrés qu'il avait montés, tourna à droite le long de la colonne qui l'avait caché aux chevaliers au moment de leur entrée dans l'église. L'autel de la sainte Vierge était à sa droite, celui de saint Benoît devant lui.

Il reçut un coup de plat d'épée sur les épaules, et celui qui le lui porta lui dit : c< Fuyez, ou vous êtes mort. » Il répondit: «Je ne fuirai pas. » Alors les quatre chevaliers arrivèrent avec le sous-diacre Hugues d'Horsea , qu'on appelait Mauclerc, en criant : « Donnez immédiatement

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l'absolution aux évêques que vous avez excommuniés. » Il répondit : « Je ne ierai rien autre que ce que j'ai déjà dit ou fait. »

Alors le saint, se tournant vers Fitz-Urse (i) : « Réginald, Réginald, je vous ai comblé de biens; pouvez-vous bien venir en armes contre moi ? — C'est ce que vous verrez, dit Réginald; n'êtes-vous pas un traître?» Le saint lui répondit : « Je ne crains pas vos menaces, je suis prêt à mourir; mais laissez aller mes compagnons et ne touchez à aucun d'eux. » Fitz-Urse le saisit par son vêtement, fit sauter sa coiffure avec son épée en lui disant : « Venez, vous êtes mon prisonnier. » Le saint répondit : « Faites ici de moi tout ce que vous voudrez ; » et il lui arracha des mains le bord de son vêtement. Ils essayèrent alors de le mettre sur les épaules de Guillaume de Tracy et de le porter hors de l'église , mais il résista, resta à la place où il était, et Edouard Grim l'aida. Il saisit par sa cotte de mailles un de ses assassins, probablement Fitz-Urse, qui fut presque renversé sur le pavé. Le saint lui donna un nom (2) qui lui rappelait l'immoralité de sa vie, et il ajouta : « Je vous défends de me toucher, Réginald; vous êtes mon homme-lige, vous me devez fidélité et soumission. » Fitz-Urse lui répondit : « Je ne vous dois ni fidélité ni hommage contrairement à la fidélité que je dois au roi. »

Fitz-Urse, voyant qu'on ne pouvait pas l'entraîner

(1) Gerv., p. 1415.

(2) Grim, p. 76.

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hors de l’église, craignant d’ailleurs l’intervention du peuple qui était réuni dans l’église pour vêpres, jeta à terre la hache à deux tranchants qu’il avait apportée pour forcer la porte, et qui y fut retrouvée après le martyre, et brandit son épée en criant : o Frappez, frappez ! » Quand saintThomas vit venir le coup, il joignit ses mains, s’en couvrit les yeux et dit en courbant la tète : o Je me recommande à Dieu, à la sainte Vierge, au bienheureux Denis et à saint Elphége. » Le premier coup fut mal dirigé. Grim essaya de le parer, et reçut une blessure si grave que son bras fut presque coupé. Cependant le coup porta sur le saint et l’atteignit à la tonsnre, sur cette partie de sa tète où avait coulé l’onction sainte le jour de sa consécration. Le coup effleura l’épaule gauche et coupa les vêtements jusqu’à la peau. On sait qu’il fut porté par Guillaume deTracy, car il se vanta plus tard', àSaltwood, d’avoir coupé le bras à Jean de Salisbury; l’obscurité du lieu, la chaleur de l’action, furent cause qu’il ne reconnut pas la personne qu’il avait blessée. Grim s’enfuit vers l’autel le plus proche, celui de la sainte Vierge ou celui de saint Benoît, où plusieurs religieux avaient déjà cherché un abri.

Le saint essuya avec son bras le sang qui coulait de sa tête; à la vue de ce sang, il remercia Dieu en disant : « Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains. » Le second coup, porté probablement par Fitz-Urse, le fit tomber sur ses genoux, puis sur la face. Ses mains étaient toujours jointes, et comme son vêtement l’enveloppait jusqu’aux pieds, il semblait prosterné et en prières. Il

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était tombé du côté droit, en sorte qu’il était couché dans la direction du nord (*), devant l’autel de saint Benoît. Les dernières paroles qui s’échappèrent de ses lèvres furent prononcées à voix basse, mais elles furent entendues par Grim, qui seul nous les a conservées : « Je suis prêt à mourir pour le nom de Jésus et la défense de l’Eglise. » Un troisième coup vint augmenter cruellement la blessure du premier. Le quatrième fut porté par Richard de Brito, et avec une telle force que l’épée se brisa sur le pavé. « Prends cela, dit-il, pour l’amour de monseigneur Guillaume, frère du roi. » C’était une allusion à un mariage incestueux entre Guillaume et la comtesse de Warenne , que saint Thomas avait empêché. Alors le sous-diacre Hugues d’Horsea mit le pied sur le cou du martyre, puis avec la pointe de son épée, il arracha la cervelle de la blessure ouverte et la répandit sur le pavé; car l’épée de Brito avait tellement séparé le haut de la tète du reste du crâne, qu’il n’y était plus attaché que par la peau du front. Hugues de Morville se contenta de contenir le peuple, et seul entre les quatre chevaliers, il ne frappa pas le martyr. « Allons-nous-en, dit Hugues le Mauclerc, le traître est mort, il ne se relèvera pas. » Alors ils se précipitèrent hors de l’église, en suivant le chemin par lequel ils étaient entrés, répétant le fatal mot d’ordre qui avait été celui du crime : « Les gens du roi, les gens du roi ! »

(1) Garnier, fol. 74 b, 11.

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