‹ La vie et le martyre de s. Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry et légat du Saint SiègeChapitre 68 sur 79 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

ABSOLUTION

Lorsque tout fut fini, Guillaume de Tracy sentit son cœur faillir et crut que la terre allait s’entr’ouvrir pour le dévorer. C’est lui-même qui Ta avoué plus tard à Barthélemy, évêque d’Exeter (i). Les meurtriers ne pri-

(1) Ce détail se trouve dans les leçons Mss. pour l'Eglise d’Exeter, compilées par l’évéque Grandisson. Le R. Dr Olivier a bien voulu les copier pour l’auteur, d’après le Mss. autographe de Grandisson, qui est la propriété du doyen et du chapitre d’Exon. Girald de Cambrai (Angl. sacr., p. 426) affirme positivement que Guillaume de Tracy avoua à Barthélemy que les quatre chevaliers avaient prêté serment au roi de tuer le primat ; ce fait , dit-il , se trouve constaté par les reproches adressés par eux à Hugues de Morville, pour n'avoir pas pris au meurtre une part plus active. Cet aveu, ajoute-t-il, fit changer d’avis à l’évêque d’Exeter touchant la complicité du roi. Il est singulier qu'Herbert ait dit (II, p. 301) que Tracy, lors de sa visite au pape, disculpa le roi autant qu'il était possible. Un grand nombre de ceux qui avaient pris part au crime s’adressèrent à Barthélemy pour en obtenir l’absolution ; cela résulte clairement des instructions que le pape lui envoya (Ep. Gilb. Fol., h, p. 80) en réponse aux questions adressées par lui au saint-siège sur la distinction à faire entre les degrés de culpabilité de ceux qui avaient pris part au crime.

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rent pas le temps de la réflexion ni du remords. Robert de Broc n'avait point paru dans l'église, mais il s'était rendu avec d'autres dans la chambre de l'archevêque pour garder ce qu'elle contenait. En s'enfuyant, les chevaliers blessèrent grièvement un Français, domestique de l'archidiacre de Sens, qui s'apitoyait sur le martyre. Ils allèrent ensuite rejoindre Robert de Broc, et ouvrirent tous les tiroirs et les pupitres du saint, emportèrent l'or et l'argent et les livres qu'ils renfermaient. Ils trouvèrent le calice (i) d'or avec lequel saint Thomas disait la messe et un couteau qui, d'après Garnier, valait la rançon d'une ville ; ils s'emparèrent de son anneau, dans lequel était enchâssé un saphir d'une singulière beauté. Renouf de Broc prit aussi tous les documents, bulles du pape, chartes, privilèges et autres papiers importants, pour les envoyer au roi, eu Normandie. Les soldats parcoururent le palais dans tous les sens , s'emparant des objets précieux qu'ils trouvaient; ils prirent même des étoffes destinées à des ornements d'église. Ils n'épargnèrent point les chambres des clercs, et ils enlevèrent des écuries les chevaux de l'archevêque. Toutes ces dépouilles, estimées par Fitz-Stephens à deux mille marcs, furent partagées entre eux. A leur grande surprise, ils trouvèrent parmi les effets du saint un cilice, qu'ils jetèrent de côté.

Aussitôt que cet événement fut connu au dehors, la foule entra. La douleur et l'horreur causées parce double sacrilège furent générales, et nous dirions même una-

^1) Garnier, 74 b, 21.

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nimes si Grim n'avait entendu dire à un ecclésiastique comme lui, que saint Thomas n'était point un martyr, puisqu'il était mort victime de son obstination. Quand la foule eut quitté la cathédrale, les moines fermèrent les portes. Le saint corps était abandonné depuis quelque temps, quand Osbert, chambellan de l'archevêque, entra ; il coupa un morceau de son surplis et le plaça sur la tête. Quand on sut que les meurtriers s'étaient retirés, les clercs, les moines, les domestiques et un certain nombre d'habitants de la ville, entourèrent les reliques. Le silence fut interrompu par les lamentations et les sanglots, jusqu'alors contenus par la crainte. Tous (i) l'appelèrent saint Thomas et voulurent porter les traces de son sang. Ils y trempèrent leurs doigts et en marquèrent leurs fronts et leurs yeux, en invoquant le saint. On souleva le corps, on le mit dans un cercueil pour le porter près du ^maître-autel ; un vase fut disposé de manière à recevoir le sang qui coulait encore de la blessure. Chacun fut frappé de la beauté de son visage Wj ses yeux et sa bouche étaient fermés, ses joues étaient colorées et il paraissait endormi. Le sang avait formé autour de sa tête une sorte de couronne, mais sa figure était sans tache, sauf une ligne légère qui allait de la tempe droite à la joue gauche, en traversant le nez et formant une courbe gracieuse. Ils placèrent sur la blessure un linge de toile blanche et ramenèrent le capuchon sur la tète. On trouva

(1) Gerv., p. 1416.

(2) Ep. Gilb. Fol., il, p. 3C4.

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sous le corps un manteau et une hache de fer. Cependant les assistants profitaient de la confusion pour recueillir dans de petits yasesle sang du martyr. Ils déchiraient des morceaux de leurs vêtements pour les en imprégner, car tous voulaient avoir leur part de ces saintes reliques. Peu de temps après, un moine qui était orfèvre et se nommait Arnaud, se rendit au lieu du martyre avec quelques autres, et recueillit dans un vase la cervelle et le sang répandus sur le pavé. Pour empêcher que cette place ne fût profanée, on rangea des bancs tout autour. On veilla toute la nuit, et les moines dirent à voix basse les prières de la recommandation de Pâme. Robert, prieur de Merton, son confesseur, qui avait le secret de ses austérités, fit voir aux moines étonnés comment il était vêtu. Il mit sa main dans le sein du martyr et leur fit remarquer que sa tunique de chanoine régulier cachait l'habit de moine, et que sous ses vêtements il portait un cilice. Cette vue changea leur douleur en joie spirituelle; ils s'agenouillèrent, baisèrent ses mains et ses pieds, et l'appelèrent saint Thomas, saint et glorieux martyr de Dieu. Le matin les surprit devant le maître-autel, veillant encore autour de ces reliques. La nuit avait été sombre et orageuse, mais plus tard une lueur rougeâtre vint éclairer le ciel.

Le lendemain matin, Renouf envoya Robert de Broc porter un message aux moines : a II est mort de la mort des traîtres, et la terre en est délivrée; mais il ne mérite point d'être mieux traité mort que vivant. Mettez son corps dans un lieu secret, ou je viendrai, je le tirerai par

Gtfogle

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les pieds et j'en jetterai les lambeaux aux chiens et aux pourceaux. » Les moines fermèrent les portes au plus vite et cachèrent dans la crypte leur précieux trésor. La précipitation que leur imposa la crainte de nouvelles violences, leur respect pour le sang du martyr, firent qu'on s'abstint de le laver et de l'embaumer, comme c'était l'usage pour les archevêques de Cantorbéry. On prit à cet égard l'avis de l'abbé de Boxley et du prieur de Douvres, que le saint avait fait venir pour les consulter sur le choix d'un moine destiné à remplir la charge vacante de prieur du monastère. Cependant on se préparait à l'enterrer dans ses vêtements archiépiscopaux; on lui ôta sa tunique noire garnie de peau d'agneau et son surplis de toile fine rendu plus précieux encore par les taches de son sang. Ces vêtements furent donnés aux pauvres, vendus pour une bagatelle, et devinrent la propriété de Guillaume de Brunis (O, digne prêtre qui habitait dans le voisinage de Cantorbéry. Sous ces vêtements se trouvaient deux autres pelisses de peau d'agneau qu'on lui ôta aussi. Garnier rapporte qu'elles furent conservées avec respect, comme des reliques. On trouva ensuite l'habit de l'ordre de Cîteaux bénit par le pape; les manches en étaient assez courtes pour qu'il ne fût point remarqué. En voyant cet habit, les assistants s'écrièrent : « Voyez, voyez, c'était un véritable moine, et nous ne le savions pas ! »

On l'enterra avec son habit de religieux et son cilice.

(1) Benedict., p. 64 et 66.

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qui, à leur grande surprise, descendait j usqu'aux genoux. Ce cilice était recouvert de linge, et fait de telle sorte que le saint pouvait facilement l'ôter pour recevoir la discipline. Les marques des coups (i) qu'il avait reçus le matin même de son martyre étaient très visibles. Son cilice, plein de vermine, devait avoir fait de sa vie un véritable martyre. Il portait dans son sein cette lettre reçue le dimanche matin, qui lui annonçait son sort. On le revêtit des ornements avec lesquels il avait été consacré, l'amict, l'aube, le chrismatique (*), la mitre, l'étole et le manipule; lui-même les avait conservés pour la cérémonie qui s'accomplissait en ce jour ; il avait aussi la tunique, la dalmatique, la chasuble, le pallium avec ses épingles, les gants, l'anneau, les sandales et la crosse. Le corps fut porté dans la crypte et déposé dans un cercueil neuf en marbre, devant les deux autels de saint Jean-Baptiste et de saint Augustin, apôtre de l'Angleterre. Le calice fut, selon l'usage, placé à côté du corps. Les portes (3) furent alors fermées aux verroux, et le vase contenant le sang et la cervelle fut placé en dehors. La crypte resta fermée jus-

(1) Ep. Jo. Sar., Il, p. 257.

(2) Le chrismatique était le bandeau de lin dont la tête était entourée pendant la consécration, pour empêcher l’huile sainte dont on oint la tonsure de couler sur les vêtements. Le brachile , dont parle Benoît (p. 100), était la ceinture , qui servait au même usage que les modernes bretelles , et qui est encore en usage dans les pays méridionaux. Les sotulares (p. 101) étaient des souliers; les pedales, des bas correspondant aux expressions caligœ et sandalia du pontifical moderne.

(3) Bened., p. 72, 88 et 93 ; Gerv., p. 1417.

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qu'au jour de Pâques, et nul n'y fut admis qu'en secret. Mais les miracles se multipliaient à l'infini, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, et leur renommée s'étendit si loin que ce lien mémorable fut souvent visité, et que la crypte fut rouverte, à la demande pressante du peuple, le 2 avril, vendredi de la semaine de Pâques. Il se fit* dès lors un plus grand nombre de miracles, et le récit de ces merveilles réveilla la haine de la famille de Broc. Un jour on dit aux moines qu'on allait venir, la nuit, leur arracher ce trésor qu'ils estimaient à un si haut prix, le corps de leur grand martyr. Ils l'enlevèrent alors du cercueil de marbre où il se trouvait, le mirent dans une autre bière en bois, qu'ils cachèrent derrière l'autel de la sainte Vierge, et veillèrent toute la nuit dans l'église. Comme dans la nuit qui avait suivi le martyre, il y eut un violent orage. Le jour suivant fut témoin de deux nouveaux miracles; l'un d'eux eut lieu à l'autel de la sainte Vierge, où le corps du saint* avait été placé pendant la nuit. Les moines, reprenant courage, remirent les reliques dans la crypte et élevèrent autour du cercueil en marbre des murs très solidement construits en larges pierres taillées, réunies par des bandes de fer et de plomb; ces murs existent encore aujourd'hui. Il y avait un espace d'un pied environ entre le cercueil et le faîte de cette construction ; on pratiqua deux ouvertures ou fenêtres par lesquelles le pieux pèlerin pouvait toucher et baiser le cercueil.

On cessa de dire la messe à cause de la profanation de l'église; la cathédrale resta veuve et dans le deuil pen-

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dant un an moins dix jours(i), c'est-à-dire jusqu'à la fête de l'apôtre saint Thomas, en l'année 1171. L'office divin fut récité et non chanté par les moines dans la salle capitulaire; les autels furent dépouillés de leurs ornements, et les crucifix voilés comme le vendredi saint. Le pouvoir de réconcilier la cathédrale, qui avait été conféré par le pape aux cardinaux Théodwine et Albert, fut transféré par eux aux évêques d'Exeter et deLichfield, à la requête d'Odon, le nouveau prieur.

Quand le récit du martyre vint aux oreilles du jeune roi à Wintôn, il leva les mains et les yeux au ciel, et remercia Dieu d'avoir permis qu'il ignorât ce crime et qu'aucun de ses gens n'y eût assisté. Sans doute sa douleur fut sincère, car il avait une véritable affection pour son ancien précepteur, et tout ce qui dans sa conduite avait mérité le blâme, doit être attribué à la direction de son père et de ses conseillers.

Le roi Henri s'était rendu de Bures, où avaient été prononcées les fatales paroles qui furent cause du martyre, à Argentan en Normandie. Quand il apprit ce qui était arrivé, il fit pénitence pendant quarante jours, dans le jeûne, la prière et la solitude, répétant sans cesse : « Quel malheur! quel malheur! » Pendant ce temps, il cessa de monter à cheval, d'assembler son conseil et de s'occuper des affaires de son gouvernement. 11 envoya des messagers à Cantorbéry, puis au pape. Les premiers étaient chargés de dire que le roi n'avait point ordonné

(1) Gerv , p. 1417.

S. THOMAS DE CÀNTORBÉRY.

le crime; ils devaient faire enterrer le corps de l’archevêque avec les honneurs dus à son rang; « car, disait le roi, bien qu’il ait été en lutte avec moi de son vivant, je ne veux pas le persécuter après sa mort, etje pardonne à son âme les offenses qu’il a commises contre moi. »

Il serait probablement injuste d’attribuer le martyre de saint Thomas à la volonté du roi Henri II, et de considérer comme peu sincère le chagrin que lui inspira un acte si contraire à ses intérêts. Il est cependant évident qu’il ne regretta point sa conduite et n’eut pas plus d’égards par la suite pour les droits de l’Eglise. A ce point de vue, on peut dire que, sauf la rétractation verbale des constitutions de Clarendon, que fit le roi lors de son absolution, le sang de saint Thomas fut répandu en vain.

Jean Cumin (1) était à la cour du pape quand la nouvelle du martyre y arriva. Il était venu pour essayer d’obtenir l’absolution des évêques; et, bien qu’à son arrivée il lui en eût coûté cinq cents marcs et beaucoup d’instances pour obtenir une audience, il avait pourtant presque réussi quand arriva la fatale nouvelle. Alexandre Llewellen et Gontran , qui avaient quitté le saint si peu de temps avant son martyre, étaient porteurs de sa dernière lettre. Ils apprirent sa mort pendant leur voyage, et l’archevêque de Sens (2) ajouta à leurs dépêches une lettre au pape, dans laquelle il accusait de la manière la plus énergique les évêques et le roi, et dénonçait Henri

(1) Ce récit est celui des messagers mêmes du roi. (Ep. Gilb. Fol., 11, p. 198 et 260.)

(2) Ep. s. Th., il, p. 160.

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comme le véritable assassin. Le roi Louis (*) et plusieurs autres personnages écrivirent dans le même sens. Le saintpère , en apprenant ces nouvelles , se renferma dans sa douleur, et ne permit pas même aux gens de sa suite de le voir pendant huit jours. Il donna l’ordre exprès qu’aucun Anglais ne fût admis en sa présence.

On comptait que le pape excommunierait le roi et mettrait le royaume en interdit le jeudi saint. Le samedi veille du dimanche des Rameaux , les messagers d’Henri arrivèrent à Tusculum (aujourd’hui Frascati), où le pape •' était alors. L’ambassade se composait de l’abbé de Wallace, des archidiacres de Salisbury et de Lisieux, de Richard Barre, d’Henri Pinchun et d’un templier. Ils étaient porteurs d’une lettre (*) du roi écrite en termes offensants. « A son retour en Angleterre, il n’a point apporté la joie de la paix, mais le feu et l’épée, en soulevant une question qui mettait en péril mon royaume et ma couronne. En outre, il a attaqué mes serviteurs et les a excommuniés sans cause. Ces violences devinrent intolérables. Plusieurs de ceux qui étaient excommuniés se joignirent à d’autres sujets anglais, l’attaquèrent et, je ne puis le dire sans douleur, le tuèrent. » Henri devait avoir une bien fausse idée de la manière dont l’Eglise ressentirait la mort de saint Thomas quand il écrivit cette lettre. C’était simplement de l’effronterie. Les censures prononcées lors du couronnement émanaient du pape lui-même.

(1) Ep.Gilb. Fol.,ll, p. 306.

(2j Cette lettre n’est pas dans la collection du docteur Giles; mais Martene la donne (Thés. nov. anecd., I, p. 559).

402 S. THOMAS DE CANTORBÊRY.

Henri devait bien savoir que l'excommunication n'était point sans cause , puisqu'il y avait donné son assentiment, et il n'avait écrit ces mots « d'autres sujets anglais » que pôur cacher, au pape que les meurtriers avaient quitté sa cour après ses imprudentes paroles.

Le saint-père n'admit point l'ambassade à lui baiser les pieds, et défendit aux cardinaux de la recevoir. A la fin, par l'influence de quelques amis du roi, l'abbé de Wallace et l'archidiacre de Lisieux furent admis au consistoire comme moins suspects que les autres. Quand ils prononcèrent le nom du roi et l'appelèrent le dévot fils de V Eglise romaine , toute la cour cria : « Arrêtez, arrêtez !» Ils sortirent du consistoire assez tard dans la soirée, et se rendirent de là chez Sa Sainteté « pour lui rappeler les faveurs accordées par le roi à saint Thomas, et les excès commis par l'archevêque contre la couronne. » Alexandre Llewellen et Gontran assistaient à cette audience. Les messagers du roi répétèrent devant le pape et les cardinaux ce qu'ils avaient dit en particulier à Sa Sainteté; mais leurs paroles ne firent aucune impression. Le jeudi saint approchait, et l'on n'avait point essayé de conjurer la sentence méritée depuis si longtemps. Enfin, d'après l'avis de ceux des cardinaux qui avaient toujours été favorables à Henri, les messagers déclarèrent au pape que le roi les avait autorisés à jurer en présence du saintpère, qu'il obéirait à ses ordres, et qu'il offrait de prêter en personne le même serment. Si le roi eût été réellement contrit, les messagers devaient, avant tout, offrir ce serment, et ne pas s'en excuser, comme ils le firent dans

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leur rapport à leur maître. Il fut prêté solennellement par eux tous, aussi bien que par les représentants de l'archevêque d'Yorck et des évêques de Londres et de Salisbury, en plein consistoire, le*jeudi saint, à trois heures après midi. Le pape excommunia alors, en termes généraux, les meurtriers de saint Thomas, et tous ceux qui leur avaient donné conseil, aide ou assentiment, ou leur avaient sciemment donné asile.

Avant qu'on apprît la nouvelle du martyre, l'archevêque de Sens avait été muni des mêmes pouvoirs que l'archevêque de Rouen. Ce dernier prélat protestait (t) maintenant contre l'exercice des pouvoirs de légat, sous prétexte d'un appel au pape ; mais l'archevêque de Sens mit en interdit les possessions continentales du roi et notifia à Sa Sainteté ce qu'il avait fait. Les messagers du roi, en passant en France pour aller à Rome, avaient entrepris en vain de détourner cette sentence. Les évêques deWorcester et d'Evreux,et Robert de Newburgh, se rendirent à Frascati, peu de temps après Pâques. Quinze johrs après, le pape les fit appeler; il confirma, en leur présence, l'interdit publié par l'archevêque de Sens, et défendit au roi d'entrer à l'église jusqu'à l'arrivée des légats qu'il était au moment d'envoyer pour juger de ses dispositions. Ce ne fut qu'avec de grandes difficultés, par l'intercession de plusieurs cardinaux et, dit-on, à l'aide d'une forte somme d'argent, que les envoyés réussirent à obtenir des lettres pour l'archevêque de Bourges; ces

(1) Ep. s. Th., il, p. 72, 165 et 206.

lettres lui conféraient le pouvoir d'absoudre les. évêques de Londres et de Salisbury, si* dans le délai d'un mois à partir du jour de leur réception , il n'apprenait pas que les légats eussent passé les Alpes; il devait exiger d'eux le serment d'usage; et cependant ces évêques devaient, comme les autres, rester suspendus. Vers le commencement d'août (i), l'évêque de Londres fut absous, dans ces conditions, àGisors,mais seulement parles évêques de Nevers et de Beauvais , et par l'abbé de Pontigny. Le 6 décembre, l'archevêque d'Yorck fut réintégré par l'archevêque de Rouen et l'évêque d'Amiens, à Albemarle (2), après avoir affirmé par serment qu'il n'avait pas reçu les lettres du pape s'opposant au couronnement avant que cette cérémonie fût accomplie ; qu'il ne s'était point engagé alors à observer les constitutions de Clarendon, et qu'il n'avait point causé volontairement la mort de saint Thomas , par parole , par action ou par écrit. L'évêque de Londres, ayant fait le même serment, fut aussi absous dans le même lieu et parles mêmes prélats, le 1er mai de l'année suivante.

Au mois d'août 1171, le roi traversa le canal pour se

(1) Diceto, p. 557.

(2) La lettre par laquelle il annonce cette absolution à son clergé (Ep. Gilb. Fol., il, p. 173; Ep. Jo. Sar., il, p. 265), datée du 13 décembre, le lundi de la troisième semaine de l’Avent, est d’une violence extrême ; il y donne à saint Thomas le nom de Pharaon , à la grande indignation des amis du saint. (Ep. Jo. Sar., n, p. 260.) Il est digne de remarque que dans la lettre (Ep. Gilb. Fol., n, p. 172) par laquelle il remercie le pape de l’avoir absous, il dit qu’un grand nombre de personnes ont irrité le roi contre le saint; Gilbert Foliot ajoute qu’il fit alors tout son possible, même avec larmes, pour le calmer.

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rendre en Irlande. Pendant son court séjour en Angleterre, il visita le vénérable Henri de Blois, évêque de Winchester (i), qui lui reprocha sévèrement la part qu'il avait prise à la mort de saint Thomas. Cet évêque mourut le 27 du même mois. Selon son ancienne coutume, le roi donna des ordres (2) pour que les ports des deux côtés de la Manche fussent gardés avec vigilance et pour faire emprisonner les porteurs d'interdit. Il fît défendre à tous les clercs de quitter l'Angleterre sans avoir préalablement prêté serment de ne participer à aucune mesure qui serait prise contre lui ou le royaume. Défense fut faite à tout porteur de lettres de se présenter devant lui. On suppose qu'en dehors de ses autres projets, un des motifs de son passage en Irlande était d'éviter les censures ecclésiastiques qui lui étaient destinées.

Le cardinal Albert, du titre de San Lorenzo in Lucinâ, chancelier de la sainte Eglise romaine , et Théodwine, cardinal de Saint-Vital, depuis évêque de Porto, furent envoyés comme légats; mais la réconciliation de la cathédrale de Cantorbéry fut la seule œuvre accomplie par eux en 1171. Avec toutes les précautions dont s'entourait le roi Henri, il était difficile d'obtenir accès près de lui. Cependant leurs lettres d'avertissement furent enfin délivrées. Le mardi de Pâques, le roi revint en Angleterre;

A il envoya des messagers aux légats pour leur demander où ils désiraient le voir, et ils eurent une entrevue à

(1) Winchester et Winton sont la même ville.

\2) Gerv., p. 1419.

S. THOMAS DE CANTORBÉRÏ.

l’abbaye de Savigny en Normandie. Le seul résultat de cette entrevue fut qti’Henri refusa de faire ce que demandaient les légats , et chacun pensait qu’il allait retourner en Angleterre; cependant, le lendemain, Arnolpbe, évêque de Lisieux, vint avec les deux archidiacres pour dire aux cardinaux que le roi avait cédé. En conséquence, ils entrèrent à Avranches avec Henri, le cinquième dimanche après Pâques.

« La grande cathédrale normande de cette belle ville , dit un écrivain moderne (U, mieux située peut-être qu’aucune autre église de la chrétienté, était bâtie sur le front de la haute colline qui sert de base à la ville d’Avranches ; elle faisait face à la large baie au centre de laquelle s’élève le sanctuaire de la chevalerie normande, le majestueux rocher de Saint-Michel , couronné de sa forteresse et de sa chapelle. Un seul des piliers de granit de cette vaste cathédrale a survécu à l’orage de la révolution française, et ce pilier marqué le lieu où Henri accomplit sa première pénitence. Il porte une inscription conçue en ces termes : a Sur cette pierre, ici, à la porte » de la cathédrale d’Avranches, après le meurtre de Tho- » mas Becket, archevêque de Cantorbéry, Henri II, roi » d’Angleterre et duc de Normandie, reçut à genoux, des » légats du pape, l’absolution apostolique , le dimanche » xxii mai mclxxii. »

(1) Le professeur Stanley. (Mémoires historiques, p. 88.) Ceux qui voudraient plus de détails les trouveraient dans cet intéressant ouvrage. L'article intitulé « La châsse de Becket » mérite une attention toute particulière.

ABSOLUTION. 407

Le jeune roi vint aussi pour donner son assentiment à tout ce que son père devait faire. Le dimanche avant F Ascension , le roi Henri , la main sur le saint Evangile, jura qu'il n'avait ni ordonné ni désiré la mort du saint, et il ajouta de son plein gré qu'il en avait été plus affligé que de celle de son père et de sa mère. De plus , comme il craignait d'avoir été, par ses paroles violentes, la cause de ce crime , il fit vœu d'accepter telle pénitence que lui imposeraient les légats.

Ils lui firent jurer d'abord (i) de ne jamais renoncer à l'obéissance qu'il devait au pape Alexandre et à ses successeurs, tant qu'ils le traiteraient comme un roi chrétien et catholique. Son fils Henri fit le même serment. La clause suivante porte que , pendant un an à dater de la Pentecôte, il entretiendra deux cents soldats mis à la disposition des templiers. Il fit vœu aussi de prendre la croix pour trois ans à dater de Noël suivant, et d'aller en Terre sainte pendant l'été, à moins que le pape ne lui permît de rester en Europe. S'il tardait à rejoindre la croisade, il devait employer ce temps à combattre les Sarrasins en Espagne. Il jura ensuite de ne point empêcher les appels à l'Eglise de Rome dans les causes ecclésiastiques et de ne point souffrir qu'on y mît obstacle, et cela de bonne foi, sans fraude ni mauvais dessein, et afin que ces causes fussent jugées par le pape et pussent avoir leur libre cours* Il eut pourtant la faculté de demander caution à ceux qu'il soupçonnait, pour qu'ils ne pussent

(1) Ep. Gilb. Fol., H, p, 119 et 122.

S. THOMAS DE CANTORBÉRY

faire aucun tort ui à lui ni à son royaume pendant leur séjour en. pays étranger. Il renonça par serment aux coutumes établies sous son règne contre l’Eglise, promettant de ne point demander aux évêques de les observer. Cela ne veut point dire qu’il se soit cru sérieusement engagé par cette clause, si on en juge par l’interprétation qu’il en donne dans une lettre écrite (*) à l’évêque d’Exeter avant leur rencontre à Caen , le mardi suivant : « Ces coutumes, dit-il, sont en petit nombre, si tant est qu’elles existent. » Il jura de rendre à l’Eglise de Cantorbéry ses propriétés, telles qu’elles étaient l’année qui avait précédé l’exil de saint Thomas, et il promit enfin faveur et restitution à tous clercs ou laïques dépouillés à cause de l’archevêque.

Le jeune roi fit serment d’observer tout ce que son père avait juré, et il promit, s’il lui survivait, d’accomplir lui-même sa pénitence, dans le cas où elle ne le serait point encore. On y ajouta quelques pénitences particulières qui ne furent point publiées, comme le jeûne et les aumônes. L’archevêque de Tours et ses suffragants étaient présents à Caen, le mardi après l’Ascension, quand le roi répéta ses serments devant une assemblée plus nombreuse qu’à Avranches, et il apposa son sceau sur le document (2) que les cardinaux avaient rédigé et scellé.

Quand le roi eut donné un libre consentement à tout ce qu’on demandait de lui , il ajouta : « Voyez, messei-

(1) Ëp. Jo. Sar., H, p. 268.

(2) Ep. Gilb. Fol., il, p. 119 ; Gerv., p. 1422.

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gneurs légats, ma personne est entre vos mains. Tenez pour certain que si vous m’ordonnez d’aller à Jérusalem, à Rome, à Saint-Jacques, ou partout ailleurs, je suis prêt à obéir. » Les légats le conduisirent alors à la porte de l’église ; il s’agenouilla et fut admis de nouveau à entrer dans le lieu saint, d’où l’interdiction l’avait banni.

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