II. N
de voyage , n'étoit porté par aucun motif particulier à lui fciire du bien , et voyant qne tout l'équipage étoit résolu de faire cette nouvelle caravane , nous donnâmes à mon jeune homme la moitié du vaisseau en propriété , en tirant de lui une promesse écrite qu'il nous rendroit compte de la moitié des profits du voyage.
Le marchand japonnois, à ce que nous avons appris dans la suite, se montra un parfaitement honnête homme. Il protégea mon jeune homme dans le Japon, et lui obtint la permission de venir à terre , qui a été rarement accordée aux étrangers depuis plusieurs années. Il lui paya le fret avec beaucoup de ponctualité , et l'envoya aux îles Philippines , chargé de marchandises du Japon et de la Chine , avec un super-cargo du pays, qui trafiquant là avec les Espagnols , revint avec des marchandises de l'Europe , et avec une grande quantité d'épicerie. Le jeune homme fut parfaitement bien payé de tous ses voyages , et n'ayant point envie de se défaire du vaisseau , il le chargea de marchandises pour son propre compte , lesquelles il vendit d'une manière avantageuse aux Espagnols dans les îles Manilles. Par le moyen des amis qu'il s'y fit, il y eut le bonheur de faire déclarer son navire libre , et fut loué par le gouverneur , pour aller à jicapulco, sur la côte du Mexique , avec la permission de débarquer là, d'aller à la ville du Mexique, et d'entrer dans un vaisseau espagnol avec tout son monde , pour s'en retourner en Europe.
Il fit ce voyage avec beaucoup de succès ; il vendit son vaisseau à Acapulco , et ayant obtenu là la permission d'aller par terre jusqu'à Portobello, il y trouva le moyen de passer, a,vec tout ce qu'il y avoit gagné , dans la Ja-
DE ROEINSON CRUSOÉ. ar^i
maïque , d'où il retourna en Angleterre liait ans après , avec des richesses immenses. J'en dirai davantage dans son lieu. Il est temps d'eu venir à mes propres affaires.
Le vaisseau étant prêt de mettre en mer, nous commençâmes à songer à récompenser les deux hommes qui nous avoienl rendu un service si considérable , en nous avertissant à temps de la conspiration qu'on avoit faite contre nous dans la rivière de Cambodia. Nous savions de reste, dans le fond, que ce n'étoit pas pour l'amour de nous qu'ils nous avoient donné nn avis si important , et qu'ils nous avoient plutôt obligés par scélératesse que par charité. Ils nous croyoient réellement pirates , et cependant ils nous découvrirent un dessein qu'ils avoient toutes les raisons imaginables de croire parfaitement juste , uniquement dans la vue d'écumer la mer avec nous, et d'avoir part au butin. Néanmoins , ils nous avoient réellement sauvés d'un danger extrême , et je leur avois promis de leur en témoigner ma reconnoissance. Je commençai d'abord par leur faire payer les gages, qui, selon eux , leur étoient dûs dans les vaisseaux qu'ils avoient quittés pour nous suivre ; c'est-à-dire, dix neuf mois à l'Anglais, et sept au Hollandais. Je leur donnai encore à chacun une petite somme d'argent, en or, dont ils furent très-contens, et je fis l'Anglais canonnier du vaisseau , à la place du nôtre , qui étoit devenu second contre-maître et boursier: je donnai au Hollandais l'emploi de bosseman. Ils se crurent par-là parfaitement bien récompensés , et ils rendirent de trèsgrands services dans le vaisseau, étant gens de courage , et fort entendus dans la marine.
Pour nous, nous restâmes à terre dans lai
Chine , et si je m'étois cru loin de ma pairie à Bengale , où pour mon argent il m'ctoit facile de revenir chez moi , que ne devois-je pas penser alors, que j'étois de plus de mille lieues plus éloigné de l'Angleterre , sans savoir le moindre moyen d'y retourner ?
Tout ce qui pouvoit en quelque sorte balancer ce chagrin, c'est que dans quelques mois de-là il devoity avoir une autre foire dans la ville où nous étions , et que nous aurions l'occasion de nous fournir de toutes sortes de denrées du pays, sans compler que peut-être y trouverions -nous quelque jonque chinoise, ou quelque bâtiment de Tunquin , pour nous ramener avec tout ce qui nous appartenoit. Charmé de cette nouvelle, je pris la résolution d'y attendre cette occasion , et comme j'étois sur qu'on n'en vouloit point à nos personnes, qui ne pouvoient pas être suspectes hors du vaisseau, nous pouvions espérer même de trouver là quelque vaisseau anglais ou hollandais , qui voudroit bien nous mener dans quelqu'autre endroit des Indes, plus proclie de notre patrie. JEn attendant , nous trouvâmes bon de nous divertir un peu, en faisant trois ou quatre petits voyages dans le pays. Nous en fimes un , entr'autres , long de dix journées pour aller voir Nanquin ; c'est une ville qui mérite bien la peine d'être vue. On dit qu'il y a un million d'ames , ce que j'ai bien de la peine à croire. 3Elle est bâtie fort régulièrement j toutes les rues en sont tirées au cordeau, et se croisent les unes les autres , ce qui en augmente extrêmement la beauté.
Mais quand je compare les peuples de ce pays-là , leur manière de vivre, leur gouvernement, leur religion, leur magnificence , à ce
qu'on voit de plus remarquable dans l'Europe > je dois avouer que tout cela ne vaut pas la peine d'en parler , bien loin de mériter les pompeuses descriplions que certaines relations nous en donnent.
Si nous admirons la grandeur des Chinois , leurs richesses, leurs cérémonies pompeuses, leur commerce, leurs forces, ce n'est pas parce que ces choses sont admirables en elles-mêmes, mais parce que l'idée que nous avons des gens qui habitent cette partie du monde , ne nous permet pas de nous attendre à rien de grand et d'extraordinaire.
Sans cela , qu'est-ce que les bâtimens , en comparaison de tant de magnifiques palais qu'on admire dans l'Europe ? Qu'est •■ ce que leur commerce à proportion dç celui de l'Angletetre , de la Hollande , de la France et de l'Espagne ? Leurs villes ne sont rien au prix des nôtres , pour la magnificence , la force , la richesse , l'agrément et la variété. Rien n'est plus ridicule que de mettre en parallèle leurs ports , où se trouve un petit nombre de jonques et d'autres vils bâtimens, avec nos flottes marchandes et nos armées navales. On peut diro même avec vérité , qu'il y a plus de commerce dans notre seule ville de Londres , que dans tout ce vaste empire , et qu'un seul vaisseau de guerre du premier rang, anglais , hollandais ou français , est capable de faire tête à toutes leurs forces de mer , et même de les abîmer : encore un coup , il n'y a que l'idée que nous avons de la barbarie des peuples de ce pays, qui nous représente d'une manière si avantageuse tout ce qu'on rencontre de plus remarquable dans la Chine ; tout nous y parut surprenant; parce que nous ne nous attendions
à rien qui fût capable de donner de la surprisf . Ce que j'ai dit de leurs flottes, peut élre appliqué à leurs armées. Quand ils metti oient deux millions de soldats ensemble , une puissance si formidable en apparence ne feroit que ruiner le pays, et se réduiie à périr faute de vivres. S'il s'agissoit d'assiéger une ville forte , comme il s'en trouve quantité en Flandre , ou de se battre en bataille rangée , une seule ligne de cuirassiers allemands ou de gendarmes français renversoit toute la cavalerie chinoise. Un million de leurs fantassins ne viendroit pas à bout d'un seul corps de notre infanterie , placé à ne pouvoir pas être environné de tous côtés. Je crois même pouvoir dire sans gasconnade que trente mille fantassins allemands ou anglais, et dix mille cavaliers français, abîjneroicnt toutes les forces de la Chine. Il en est de même de l'art d'attaquer et de défendre les villes. Il n'y a pas une ville fortifiée dans toute la Chine , qui soutînt pendant un mois les efforts d'une armée européenne -, toutes les armées chinoises ensemble attaqueroient en vain une place forte comme Dunkcrque , pourvu qu'elle ne fût pas réduite à se rendre par la famine. Ils ont des armes à feu , il est vrai; mais elles sont grossières, et sont sujettes à prendre un rat , comme on dit : ils ont de la poudre à canon , mais elle est sans force. Ils sont sans discipline , ignorans dans l'exercice et dans la manière de se ranger en bataille , ne sachant ce que c'est que d'attaquer avec o|^re., et de faire la retraite sans confusion. Toutes ces vérités , dont je suis très-convaincu , me font rire de tout mon cœur, quand j'entends raconter de si belles choses de ces fameux Chinois, qui , dans le fond , ne sont que d'iguo-
DEROBINSON CRUSOÉ. 295
rans et de vils esclaves , sujets à un gouvernement despotique , proportionné à leur génie et à leurs inclinations.
Si ce bel empire n'étoit pas si éloigné de la Moscovie , et si les Moscovites eux - mêmes n'étoient des esclaves aussi méprisables que les Chinois, rien ne seroit plus aisé pour un empereur de Moscovie , que de le conquérir dans une seule campagne ; et si le czar Pierre , qui est, à ce qu'on dit, un jeune prince de grande espérance , et qui commence à se fendre formidable dans le monde , avoit poussé ses desseins ambitieux de ce côté-là , au lieu de les tourner du côté des belliqueux Suédois, il auroit été peut-être , à l'heure qu'il est , empereur de la Chine , au lieu qu'il a été battu à Nerva par l'intrépide Charles , quoique les Moscovites fussent six contre un.
On a tort d'avoir meilleure opinion du savoir des Chinois, et de leurs progrès dansles sciences. Ils ont des globes , des sphères et quelques foibles notions des mathématiques-, mais si vous creusez un peu avant dans leur habileté, vous eu voyez d'abord le foible ; ils ne connoissent rien dans le mouvement des corps célestes , et leur ignorance va jusqu'à un tel degré de ridicule , que , lorsque le soleil est éclipsé , ils s'imaginent qu'il est attaqué par un grand dragon qui veut le dévorer, et ils font un bruit terrible en frappant sur des tambours et sur des timbales , pour faire peur au monstre, et pour le détourner de sa proie.
Voilà la seule digression de cette nature qu'on trouvera dans mon histoire ; je ne m'attacherai désormais qu'aux aventures de ma vie errante, sans parler des villes que j'ai vues , ni des vastes déserts que j'ai traversés, qu'autant
qu'il le faudra pour répandre du jour sur ce (\v.i m'est arrivé de remarquable dans mes courses. Étant de retour à Nanquin , j'étois, selon mon calcul , dans le coeur de la Chine , puisque ce petit port est situé au trentième degré de latitude septentrionale. J'avois grande envie de voir la ville de Pékin , et de me rendre aux importunités du Père Simon. Son compagnon étoit arrivé de Macao , le temps de son départ éloit fixé, et par conséquent il falloit prendre ma résolution. Je m'en rapportai entièrement à mon associé , qui à la fin se détermina, et nous préparâmes tout pour le voyage. Nous trouvâmes une heureuse occasion de faire ce chemin d'une manière sûre et commode , en obtenant d'un mandarinla. permission de voyager en sa compagnie , et comme ses domestiques. Ces mandarins sont comme une espèce de vice-rois ou gouve.rneurs de provinces y qui font une grosse figure, et qui sont extrêmement respectés par les peuples, auxquels, en récompense , ils sont fort à charge, puisqu'ils sont défrayés par le chemin avec toute leur suite, avec tout leur équipage.
Les vivres et le fourrage ne nous manquèrent pas dans le voyage, parce que les Chinois éloient obligés de nous les fournir gratis j ce qui étoit fort commcde pour nous, quoique nous n'y profitassions de rien. Nous étions forcés à les payer au prix courant, et l'intendant ou maître-d'hôtel du mandarin venoit nous en demander le paiement avec beaucoup de régularité. Ainsi la permission que le seigneur nous avoit donnée de voyager à sa suite étoit très-commode pour nous, sans qu'elle doive passer pour une grande faveur. Il y gagnoit beaucoup au contraire ; car il y avoit une trentaine de gens qui le suivoiciit
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de celte manière , et qui îiii payoient tout ce que le peuple leur Iburuissoit pour rien. ^
Nous fûmes vingt-cinq jours en chemin avant que d'arriver à Pékin. Lie pays que nous traversâmes est à la vérité extrêmement peuplé , quoiqu'assez mal cultivé. L'économie de ces gens est fort peu de chose , et leur manière de vivre misérable , comparée à la noire. Il est vrai que ces malheureux ,dont on van te tant l'industrie, ne sentent pas leur misère , et se croient assez heureux, parce qu'ils n'ont pas seulement l'idée du bonheur dont jouissent les sujets chez les nations bien policées de notre Europe. L'orgueil des Chinois est extraordinaire, et n'est surpassé que par leur pauvreté , à laquelle ils mettent le comble. A mon avis, les sauvages de l'Amérique sont plus heureux que ces gens-ci. Ils n'ont rien , mais ils ne désirent rien; au lieu que les Chinois sont superbes et insolens au milieu de leur gucuserie. Il n'est pas possible d'exprimer leur ostentation , qu'on remarque sur- tout dans leurs habits, dans leurs bàtimens , dans le nombre de leurs esclaves ; et ce qu'il y a de plus ridicule , dans le mépris qu'ils affectent pour toutes les autres nations.
J'avoue que dans la suite j'ai voyagé avec plus d'agrément dans les affreux déserts de la grande -Tartarie , que je ne faisois dans la Cliine, malgré la bonté des chemins, qui y sont parfaitement bien entretenus. Rien ne me choquoit davantage , que de voir ce peuple hautain., impérieux , insolent au milieu de la n^isère , et de la plus grossière ignorance, que ceux qui n'en jugent que superficiellement, traitent d'esprit et d'industrie. Quoique leurs manières me rebutassent au suprême ^egré , je nelaissois pas de m'en diyertir soavent avec le Père Simoju
Un jour en approciiant du château prétendu ^'une espèce de gentilhomme campagnard, BOUS evimes d'abord l'honneur d'être en compagnie du maître , pendant une grande demiîieue. Son équipage étoit^un Don-QuichotisTC parfait, un vrai mélange de pompe et de pau- Arreté; l'habillement de ce Don-Chinois auroit conveim à merveille à un Trivelin , ou à un Jean- Potage. C'étoit une toile des Indes, richement brodée de graisse-, on y voyoit briller lout l'ornement nécessaire pour le rendre ridicule ; de grandes machines pendantes, des falbalas, &c.
Cette robe magnifique couvroit une veste do taffetas noir , aussi grasse que celle d'un boucher, preuve convaincante que celui qui la portoit étoit un salop insigne.
Son cheval étoit une noble copie du fameux Rossinante. Il étoit vieux , maigre , et à moitié Miort de faim : on en achèteroit un meilleur en Angleterre pour la somme d'une guinée et demie ; aussi n'auroit-il pas pris la peine de marcher, si deux esclaves qui suivoient le chevalier à pied, armés de bon* fouets, ii'avoient donné courage à cette haridelle. Il avoit encore un fouet à la main lui-même , qui\ie lui étoit pas inutile , et il travailloit du côté de la tête et des épaules du noble animal, dans le temps que ces palefreniers exerçoient leurs forces sur les parties postérieures.
Pour comble de pompe , il étoit encore accompagné de dix ou douze esclaves; on peut juger de la magnificence de leur livrée , par la description que j'ai faite de l'habit du maître. Nous apprîmes qu'il venoit de la ville pour aller se promener à sa terre , qui étoit à-peu près à une demi-lieue de nous. Nous marchâmes au petit pas ; pour jouir plus long- temps de la brillante
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figure de ce chevalier ; mais enfin il prit les devants , parce que nous trouvâmes à propos de nous arrêtera un village pour nous y rafraîchir. Peu de temps après, étant arrivé à son château, nous l'y trouvâmes ^[ui dînoit dans une petite cour devant sa porte. Cétoit par un pur orgueil qu'il avoit choisi cet endroit exposé aux yeux des passans, et l'on nous dit que pins nous le regarderions et plus nous flatterions sa vanité.
Il étoit assis à l'ombre d'un arbre semblable à un palmier- nain , sous lequel , pour se défendre encore mieux des rayons du soleil , il avoit fuit placer un grandparaso/, qui nereprésentoit pas mal un dais, et par conséquent qui contribuoit beaucoup à rendre ce spectacle pompeux. Il étoit renversé dans un grand fauteuil, qui avoit de la peine à contenir le volume de sa grosse corpulence , et il étoit servi par deux esclaves femelles , qui apportoient les plats. Il y en avoit encore deux autres du même sexe, qui s'acquittoient d'un emploi que peu de gentilhommes européens voudroient exiger de leurs domestiques. L'une lui mettoit Ijrsoupe dans la bouche avec une cuiller , pendant que l'autre tenoit l'assiette , et rfmassoit les bribes qui tomboient de la barbe et de la veste de taffetas de sa seigneurie. Ce noble cochoii croyoit au-dessous de lui de se servir de ses propres mains, dont nos rois fout usage dans de pareilles occasions , plutôt que de se laisser approcher par les doigts de leurs domestiques.
Je ne pouvois m'empêcher de réfléchir sur les peines ridicules où l'orgueil des hommes les jette, et sur l'embarras où un homme qui a le sens commun, se doit trouver quand il se sent un pench^^nt malheureux pour la vanité. Fatigués enri 11 de voir lu fatuité de ce pauvre animal
3oo LES AVENTURES
qui s'imaginoit que nous étions extasiés d'admiration, dans le temps que nous le regardions d'un œil de pitié et de mépris, nous continuâmes notre voyage : le seul Père Simon s'arrêta là encore quelques momens , curieux de voir de près les mets dont ce gentilhomme se bourroit la bedaine avec tant d'ostentation. Il nous rapporta qu'il y avoit goûté, et que c'étoient des ragoûts dont un dogue anglais voudroit à peine appaiser sa faim. C'étoit un plat de riz bouilli , dans lequel il y avoit une grosse gousse d'ail, et un petit sachet rempli de poivre verd , et d'une autre piaule qui ressemble à du gingembre , qui a l'odeur du musc et le goût de moutarde ; tout cela étoit étuvé avec une pefite pièce de mouton fort maigre : voilà tout le dîner que cet animal offroit en spectacle aux passans, dans le temps qu'outre Ws quatre servantes, on voyoit encore à une certaine distance de la table , quatre ou cinq esclaves mâles, tout prêts à exécuter les ordres de son excellence. Si leur table étoit plus mauvaise qwe celle de leur maître, il est certain qu'ils n'étoient pas trop bien nourris.
Pour notre mandarin, il faut avouer qu'il y avoit plus de réalité dans la magnificence dont il faisoit parade. Il étoit respecté comme un roi , et toujours tellement entouré de ses gentilsliommes et de ses officiers , que je ne pus jamais le voir qu'à une certaine distance.
Il est vrai que dans tout son équipage il n'y avoit pas un seul cheval qui me parût meilleur que nos chevaux de somme; mais ils étoient si bien cachés de couvertures et de harnois, qu'il ïie me fut pas possible de remarquer s'ils étoient gras ou maigres. Tout ce qu'on en voyoit , c'étoient les pieds et la tête.
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Débarrassé alors de toutes les inquiétude» qui ra'avoient si fort agité, je fis gaiment tout ce voyage ; et ce qui augmenta ma belle humeur , c'est que je l'achevai sans essuyer la moindre calaslrophe; excepté qu'au passage d'une petite rivière , mon cheval tomba , et me jeta au beau milieu de l'eau. Elle n'étoit pas fort profonde j mais je ne laissai pas de me mouiller depuis les pieds jusqu'à la tête : ce qui gâta absolument le petit livre dans lequel ]'avois écrit les noms dos peuples et des villes dont je voulois me souvenir.
Nous arrivâmes à la lin à Pékin j je n'avois d'ajitre domestique que le valet que mon neveu m'avoit donné, et qui étoit un fort bon garçon. Toute la suite de mon associé con>istoit aussi dans un seul garçon, qui étoit notre compatriote. Nous avions encpre avec nous le vieux pilote portugais, qui avoit envie de voir la cour chinoise, et que nous défrayâmes pendant le voyage , pour nous en servir en qualité d'interprète. Il entendoit fort bien la langue du pays, parloit bon français ; et même il savoit assez d'anglais pour se faire entendre.
Ce hou vieillard nous fut d'une grande ulili I é , et il nous donna mille marques de son affection pour nous. A peine avions- nous passé une semaine à Pékin, qu'il nous vint parler en riant de tout son cœur. « Ah ! seigneur anglais, me )) dit-il, j'ai la meilleure nouvelle du monde à » vous donner ». Je lui répondis que dans ce pays-là , je ne m'attendois pas à des nouvelles iTjrt bonnes ni fort mauvaises. Je vous assure, reprit-il , qu'elle est fort bonne pour vous , quoiqu'elle soit bien mauvaise pour moi. Vous m'avez défrayé dans un voyage de vingt-cinq jouruées , et vous me laisserez retoumer tout
3oi2 LES AVENTURES
seul , sans vaisseau , sans cheval et sans argent?
Pcmr faire court, il nous dit qu'il y avoit dans la ville une grande caravane de marchands moscovites et polonais -, qu'ils se préparoient à retourner chez eux par la grande Russie; qu'ils avoient résolu de partir dans cinq ou six semaines de-là ; et qu'il ne doutoit point que nous ne nous servissions d'une occasion si favorable.
J'avoue que cette nouvelle me fit un sensible plaisir. Une joie inexprimable se répandit dans mon ame , et m'empêcha pendant quelques momens de répondre un mot au bon vieillard. !Enfin étant revenu de cette extase , je lui demandai comment il savoit ce qu'il venoit de rapporter, s'il en étoit bien sûr. « Très-sûr, )> me répondit-il ; j'ai rencontré dans la rue, ce )) matin, une de mes vieilles connoissances; c'est » un Arménien qui est venu d'Astracan , dans le )) dessein de s'en aller à Tunquin, oii je l'ai vu » autrefois; mais ayant changé de sentiment, )) il veut aller avec cette caravane jusqu'à )) Moscou , et de-là il a envie de descendre le » Volga, pour retourner à Astracan. — J'en suis )) charmé , lui dis-je ; mais je vous prie de ne » vous point affliger d'une chose que je regarde î) comme un grand bonheur pour moi. Si vous » vous en retournez tout seul à MacaOj ce sera M votre propre faute ».
Là-desjsus je consultai mon associé sur l'ouverture qu'il venoit de -aûus donner, et je lui demandai si ce parti l'accomnoderoit. Il me dit qu'il feroit tout ce que je trouverois bon; qu'il avoit si bien établi ses affaires à Bengale , et laissé ses effets en si bonnes mains , que s'il pouvoit metlre ce qu'il venoit de gigner dans ce second voyage en soies de la Chine, crues et
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travaillées , il se feroit un plaisir d'aller en Angleterre , d'où il pourroil retourner aisément à Bengale avec les vaisseaux de la compagnie.
Etant demeurés d'accord là- dessus, nous résolûmes de prendre le vieux pilote avec nous , s'il vouloit, et de le défrayer jusqu'à Moscou, ou jusqu'en Angleterre. Si nous n'avions pas eu envie de lui donner quelqu'autre récompense, nous n'aurions pas mérité par-là de passer pour généreux. Il nous avoit rendu des services considérables, non seulement sur mer, mais encore à terre , où il s'étoit intéressé dans nos affaires avec toute l'affection imaginable. Le seul plaisir qu'il nous avoit fait en nous amenant le marchand japonnois, nous avoit valu Un profit de plusieurs centaines de livres sterling. Ainsi lui faire du bien n'étoit que lui rendre justice. Nous résolûmes donc de lui faire présent d'une petite somme en or monnoyé montant à-peuprès à la valeur de soixante-quinze livres sterling , et de le défrayer lui et son cheval , s'il vouloit nous accompagner : nous le souhaitions de tout notre cœur, parce qu'il pouvoit nous être très -nécessaire en plusieurs occasions.
Nous le fîmes venir pour lui communiquer notre résolution. Je lui dis qu'il s'étoit plaint de la nécessité de s'en retourner tout seul , mais que j'étois d'avis qu'il ne retournât point du tout, que nous avions résolu d^ aller en Europe avec la caravane , et de le prendre avec nous, s'il avoit envie de nous suivre. Le bon homme secoua la tête à cette proposition j il nous dit que ce vo3''age étoit bien long, qu'il n' avoit point d'argent pour en soutenir les frais , ni pour subsister dans l'endroit où nous le mènerions. Je lui répondis que je le croyois bieu; et que c'étoTL puur cela même que nous
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avions résolu de faire quelque chose pour lui, afin de lui faire connoître que nous étions sensibles aux services qu'il nous avoit rendus, et que sa compagnie nous étoit agréable. Là-dessus je l'informai du présent que nous avions dessein de lui faire, et je lui dis que, par rapport aux frais du voyage , nous l'en déchargerions entièrement , et que nous le conduirions à nos dépens , ou en Moscovie , ou en Angleterre , selon qu'il le trouveroit bon ; à condition seulement que, s'il mettoit l'argent que nous lui donnerions en marchandises, il les transporteroit à ses propres frais.
Il reçut ma proposition avec des transports de joie, et répondit qu'il nous suivroit au bout du monde, si nous voulions; et là -dessus nous préparâmes tout pour le voyage , ce qui nous coûta plus de temps que nous n'avions d'abord cru. Heureusement la même chose arriva aux autres marchands de la caravane, qui , au lien d'être prêts en cinq ou six semaines, eurent besoin de plus de quatre mois a^ant que d'être en état de partir.
Ce fut au commencement de février, vieux style, que nous sortîmes de Pékin, Mon associé et le vieux pilote avoient été faire un lour ensemble vers le petit port où nous étiojiR entrés, pour disposer de quelques marchandises que nous y avions laissées , et dans cet intervalle j'allai , avec un marchand chifiois que j'avois connu à Nankin, acheter dans cette ville quatre-vingt-dix pièces de beau damas, avec environ deux cents autres pièces d'étoffes de soie , parmi lesquelles il y en avoit qui étoient rayées d'or, une assez grande quantité de soies crues, et d'autres denrées du pays. Tout cela étoit déjà arrivé à Pékin avant le retour de mon asso-
cié , el cet achat nous covitoit la somine de trois mille cinq cents livres sterling. Pour charger toutes ces marchandises , jointes à une assez grande quantité do thé et de belles toiles peintes, il nous falloit dix -huit chameaux, outre ceux qui dévoient nous porter : nous avion"? denx chevaux de main, et trois pour porter nos provisions; de manière que notre équipage cDnsistoit en vingt-six, tant chameaux que chevaux.
La caravane étoit grande ; elle étoit composée , si ]e m'en souviens bien , d'à-peu-près trois cents bêtes de charge, et d'environ cent vingt hommes parfaitement bien armés, et préparés à tout événement ; car comme les caravanes orientales sont sujettes aux attaques des Arabes , celles-ci le sont aux insultes des Tartares, qui ne son t pas pourtant si dangereux que les au très , ni si cruels, quand ils ont le dessus.
Nous étions de plusieurs natians différentes : mais les Moscovites faisoient le plus grand nombre. Il y avoit du moins soixante habitans de la ville de Moscow , parmi lesquels il se trouvoit quelques Livoniens ;et, ce qui nous faisoit grand plaisir, cinq Ecossais, gens riches, et très-versés dans les affaires qui regardent le commerce et les voyages.
Après que nous eûmes fait la première journée, nos guides, qui étoient au nombre de cinq, appelèrent tous les marchands et tous les passagers , excepté les valets, pour tenir un grand conseil , selon la coutume de toutes les caravanes de ce pays. Dans cette assemblée, cha-cun donna une petite somme pour en faire une bourse commune , afin de payer le fourrage et d'autres choses dont on pouvoit journellement avair besoin. On y régla tout le voyage ; oa
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nomma des capitaines et d'autres officiers pour nous commander en cas que nous fussions attaqués , et tous ces réglemens ne se firent pas par autorité, mais par un consentement unanime de tous les voyageurs qui étoient tous également intéressés dans le bien commun de la caravane.
La route de ce côté -là est un pays extrêmement peuplé; il y a sur- tout un grand nombre de potiers habiles , qui préparent la belle terre dont on fait ces vases si estimés dans tout le inonde. Au milieu de la marche , notre vieux Portugais, qui avoit toujours quelque chose à dire pour nous divertir , vint me joindre, en me promettant de me faire voir la plus grande curiosité de toute la Chine, qui me convaincroit , malgré tout le mal que je disois tous les jours de ce pays, qu'on y voyoit ce qu'il étoit impossible de voir dans tout le reste de l'univers. Après s'être long-temps laissé tirer l'oreille pour s'expliquer plus clairement, il me dit que c'étoit une maison de campagne toute faite de terre de Chine. « A d'autres, lui dis-je; la chose est aisée » à comprendre : toutes les briques qu'on fait )/ dans ce pays -ci sont de terre de Chine, et ce )) n'est pas un grand miracle. — Vous n'y êtes )) pas, répondit-il : de terre de Chine, de véri- » table porcelaine. — Cela se peut , répliquai-jc : )) de quelle grandeur est-elle, cette maison-là? » Si nous pouvons l'emporter avec nous dans » une hoîte , sur un chameau , nous l'achèterons î) volontiers, si l'on veut s'en défaire. — Sur un )) .chameau? repartit le vieux pilote en levant » les mains vers le ciel; c'est une maison où dej) meure une famille de trente personnes».
Voyant qu'il parloit sérieusement , je fus fort curieux d'aller voir cette merveille , et voici ce que c'étoit. Tout le bâtiment étoit fait de char*
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pente et de plâtre; mais le plâtre étoit réellement de cette même terre dont on fait la porcelaine. Le dehors, qui ctoit exposé à la chaleur du soleil, étoit vernissé, d'une blancheur éclatante, peint de figures bleues, comme les grands vases qui viennent de ce pays -là, et aussi dur que si le tout avoit été cuit au four. En dedans , toutes les murailles étoient composées de carreaux durcis au four, et peints à-peu- près de la même grandeur que ceux qu'on trouve en Angleterre et en Hollande, et ils étoient tous de la plus belle porcelaine qu'on puisse voir; la peinture en étoit charmante, variée par différentes couleurs mêlées d'or ; plusieurs de ces carreaux nefaisoient qu'une même figure; mais ils étoient joints ensemble pardu mortier de la même terre, avec tant d'art , qu'il étoit difficile de ne les pas prendre pour une seule et même pièce. Les pavés étoient de la même matière, et aussi drus que les pavés de pierre qu'on trouve en plusieurs provinces d'Angleterre , sur-tout en Lincolnshire, Nottinghamshire et Leicestershire ; cependant ils n'étoient ni peints, ni endurcis au four, excepté dans quelques cabinets où ils étoient de ces mêmes petits carreaux qui couvroient les murailles. Les cav^es , en un mot toute la maison étoit faite delà même terre; et le toit étoit couvert de carreaux de porcelaine d'un noir fort lustré et brillant.
C'étoit à la lettre une maison de porcelaine, et si je n'avois pas été en marche, j'étois homme à m'arrêter là plusieurs jours pour en examiner toutes les particularités. On me dit que dans le jardin il y avoit des viviers, dont le fond et les côtés étoient couverts de la même sorte de carreaux, et que dans les allées il y avoit de parfaitement belles statues de porcelaine.
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On feroit une grande injustice aux Chinois, si on u'avouoit pas qu'ils excellent dans ces sortes d'ouvrages ; mais il est sûr en même temps qu'ils excellent dans les contes borgnes qu'ils débitent sur leur industrie à cet égard. Ils m'en ont dit des choses si peu vraisemblables, que je ne veux pas me donner la peine de les rapporter. J'en donnerai pourtant ici un échantillon. Ils m'ont assuré qu'un de leurs artisans a voit fait tout un vaisseau de porcelaine, avec tous ses agrès, mâts, voiles, cordages, et que ce navire fragile étoit assez grand pour contenir cinquante personnes. Pour rendre la chose plus touchante , ils n'avoient qu'à ajouter qu'on avoi t fait le voyage du Japon avec ce vaisseau ; j^y aurois ajouté foi tout de même qu'au reste , car , révérence parler , je crois fort qu'ils en ont menti bien serré.
Ce spectacle extraordinaire me retint là deux heures après que la caravane étoit déjà passée ; ce qui porta celui qui coramandoit ce jour-là , à me condamner à une amende de trois schelins à-peu près , et il me dit que , si la même chose m'étoit arrivée à trois journées au delà de la Muraille , au lieu que nous étions à trois journées en deçà , il m'en auroit coûté quatre fois autant , et que j'aurois été obligé d'en demander pardon le premier jour de conseil général. Ja promis d'être désormais plus exact , et j'eus lieu dans la suite d'observer que l'ordre de ne se pas éloigner les uns des autres est d'une nécessité absolue pour les caravanes.
Deux jours après nous vîmes la fameuse muraille qu'on a faite pour servir d'un boulevard aux Chinois, contre les irruptions des Tartares. C'est assurément un ouvrage d'un travail immense j cette muraille va même sans aucune né-
cessité par- dessus des montagnes et des rochers qui sont impraticables d'eux-mêmes , et beaucoup plus difficiles à forcer que la muraille même, dans les autres endroits.
Elle a un millier de milles d'Angleterre d^é tendue, à ce qu'on prétend; mais le pays qu'elle couvre ti^en a que cinq cents , à le compter sans les détours qu'on a été obligé de faire en bâtissant la muraille; elle a vingt quatre pieds de hauteur, «t autant d'épaisseur en quelques endroits.
Pendant que la caravane passoit par une des portes de cette espèce de fortification , je pouvois examiner ce monument si fameux pendant une bonne heure sans pécher contre nos rcgle- *mens; j'eus le loisir, par conséquent, de le contempler de tous côtés, autant que pouvoit porter ma vue. Notre guide chinois , qui nous en avoit parlé comme d'un des prodiges de l'univers, marqua beaucoup de curiosité pour savoir mon opinion. Je lui dis que c'éloit la meilleure chose du monde contre lesTartares. Il n'y enten^" dit point de malice , et prit cette expression pour un compliment fort gracieux; mais notre vieux pilote n'étoit pas si simple, it 11 y a du caméléon dans vos discours , me dit-il. — Du caméléon ? )) lui répondis-je; qu'entendez-vous par-là? — Je )) veux dire , reprit-il , que le discours que vous )) venez de tenir au guide paroît blanc quand on )) le considère d'ici , et noir quand on le consi- » dère de-là : que c'est un compliment d'une ma- >) nière , et une satire d'une autre. Vous dites )) que cette muraille est bonne contre les Tartaîî res ; vous me dites par-là à moi , qu'elle n'est » bonne que contre ]es Tartares seuls. Le sei- )7 gneur chinois vous entend à sa manière , et il » est content ; et moi je vous entends à la mien- »ne, et je suis content aussi. —, Mais ai -je
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)) grand lort, dans votre sens, lui dis-je? Croyéz- » vous que cette belle muraille soutiendroit les » attaques d'une bonne artillerie , et de bons in- » génieurs ? N'y feroit-elle pas en dix jours de )> temps une brèche assez grande pour y entrer » en bataille rangée , ou bien ne la feroit-elle pas )) sauter en l'air avec ses fondemens, d'une ma^ M nière à faire douter qu'il y eût jamais eu une )» muraille dans cet endroit » ?
Nos Chinois étoient fort curieux de savoir ce que j'avois dit au pilote , et je lui permis de les en instruire quatre ou cinq jours après, étant alors à-peu-près hors de leurs frontières, et sur le point de nous séparer de nos guides. Dès qu'ils furent informés de l'opinion que j'avois de leur belle muraille, ils furent muets pendant tout le reste du chemin qu'ils avoient encore à faire avec nous, et nous fûmes quittes de toutes ces belles histoires touchant la grandeur et la puissance chinoise.
Après avoir passé ce magnifique rien appelé la muraille de la Chine , semblable à-peu-près à celle que lesRomains ont faite autrefois dans le Northumberland , contre les invasiotls des Pietés, nous commençâmes à trouver le pays assez mal peuplé ; on peut dire même que les habitans y sont en quelque sorte emprisonnés dans les places fortes, parce qu'ils n'en osent sortir qu'à peine , de peur de devenir la proie des Tar tares qui volent sur les grands chemins à main armée , et à qui les habitans ne pourroient résister en rase campagne.
Je commençai alors à remarquer parfaitement bien la nécessité qu'ily avoit à ne se pas éloigner des caravanes, en voyant des troupes entières de Tartares rôder autour de nous. Ils approchoient assez de nous pour que je pusse les
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examiner à mon aise , et j'avoue que je suis surpris qu'un empire comme celui de la Chine ait pu être conquis par des faquins aussi misérables que l'étoient ceux qui s'oiFroient à mes yeux j ce n'étoit que des bandes confuses sans ordre , sans discipline , et presque sans armes.
Leurs clievaux sont maigres , et à moitié morts de faim , mal dressés, en un mot ils ne sont bons à rien. J'eus l'occasion de remarquer ce que je viens de dire , le premier jour après avoir passé la muraille. Celui qui nous commandoit alors nous permit , au nombre de seize , d'aller à la chasse de certains moutons sauvages qui sont assurément les plus vifs et les plus alerte&de toute leur espèce, lis courent avec une vitesse étonnante; mais ils se fatiguent aisément; et quand on en voit, on est siir de ne les pas courir en vain : ils paroissent d'ordinaire une quarantaine à în fois ; et comme de véritables moutons , ils se suivent toujours les uns les autres.
Au milieu de cette chasse burlesque nous rencontrâmes plus de quarante Tartares. Si leur but étoit d'aller à la chasse des moutons , comme nous , ou s'ils cherchoient quelque proie , c'est ce que j'ignore ; mais dès qu'ils nous découvrirent , un d'entr'eux se mit à sonner d'une espèce de cor, dont le son étoit affreux. Nous supposâmes tous que c'ctoit pour donner le signal à leurs amis de venir à eux , et cette supposition ne se trouva pas fausse *, car en moins d'un demiquart-d'heure nous vîmes une autre troupe tout aussi forte paroître à un demi-mille de nous.
Heureusement il y avoit parmi nous un marchand écossois habitant de Moscow, qui dès qu'il entendit le cor, nous dit qu'il n'y avoit autre chose à faire que de charger brusquement pclte canaille sans aucun délai, et nous rangeant
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tous sur une même ligne, il nous demanda si nous étions prêts à donner. Comme il vit que nous étions résolus de le suivre, il se mit à notre tête, et s'en fut droit à eux.
Les Tartares nous regardoicnt d'un oeil hagard , ne se mettant point du tout en peine de se ranger dans quelqu' ordre •, mais dès qu'ils nous virent avancer , ils nous lâchèrent une volée de leurs flèches dont heureusement aucune ïie nous toucha. Ce n'est pas qu'ils eussent mal visé \ mais ils avoient tiré d'une trop grande distance ; leurs flèches tombèrent justement devant nous , et si nous avions été plus près d'eux d'une vingtaine de verges, plusieurs de nous auroient été tués , ou du moins blessés.
Nous fimes d'abord halte , et quoique nous fussions assez éloignés de cette canaille , nous fimes feu sur eux , et nous leur envoyâmes des balles de plomb pour leurs flèches de bois. Nous suivîmes notre décharge au grand galop , pour tomber sur nos ennemis le sabre à la main , selon les ordres de notre courageux Ecossois. Ce n'étoit qu'un marchand ; mais il se conduisit dans celte occasion avec tant de bravoure et avec une valeur si tranquille , qu'il paroissoit être fait pour les exploits militaires.
Dès que nous fûmes à portée de ces misérables, nous leur lâchâmes nos pistolets dans la moustache , et immédiatement après nous mîmes flaniberge au vent j mais nous aurions pu nous épargner cette peine, puisque nos faquins s'enfuirent avec toute la confusion imaginable.
C'est ainsi que finit notre combat, où nous n'eûmes d'autres désavantages que la perte des moulons que nous avions pris à la chasse; nous n'eûmes ni morts ni blessés -, mais du côté des Tartares il y en eut cinq de tués j
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pour le nombre des blessés , je n'en puis parler; ce qu'il y a de certain, c'est que la seconde troupe qui étoit venue au bruil du cor, effrayée de nos armes à feu, ne fut nullement d'humeur à tenter quelque chose contre nous.
Il faut remarquer que cette action se passa dans le territoire des Chinois; ce qui empêcha sans doute les Tartares de pousser leur pointe avec la même opiniâtreté que nous leur avon» i;;emarqaée dans la suite. Cinq jours après nous entrâmes dans un grand désert que nous traversâmes en trois marches. Nous fûmes obligés déporter notre eau avec nous dans des outres, et de camper pendant les nuits , comme j'ai entendu dire, qu'on fait dans les déserts de l'Arabie.
Je demandai à qui appartcnoit ce pays-là, et l'on m'apprit que c'étoit une espèce de lisière qui n'étoit proprement à personne , étant une partie de la Karakathie ou Grande Tartarie ; mais que cependant on la rangeoit en quelque sorte sous les domaines de la Chine; que les Chinois pourtant ne prenoient pas le moindre soin pour la garantir contre les brigandages, et que par conséquent c'étoit le plus dangereux désert du monde, quoiqu'il y en ait de bien plus étendus.
En le traversant, nous vîmes à plusieurs reprises de petites troupes de Tartares ; mais ils sembloient ne songer qu'à leurs propres affaires , sans vouloir se mêler des nôtres ; et pour nous , nous trouvâmes bon d'imiter cet homme qui , rencontrant le diable en son chemin , dit que , si satan n'avoit rien à lui dire, il n'avoit rien à lui dire non plus.
Un jour néanmoins une de ces bandes assez forte nous ayant approchés de fort près, nous II. o
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examina avec beaucoup d'atteulion , en délibérant apparemment si elle nous attaqueroit ou non. Là-dessus nous fîmes une arrière-garde d'environ quarante hommes tout prêts à étriller ^es coquins de la belle manière, et nous nous y 'arrêtâmes jusqu'à ce que la caravane eût gagné îe devant d'une demi-lieue. Mais nous voyant si résolus , ils firent la retraite , se contentant de nous saluer de cinq flèches , une desquelles estropia un de nos chevaux d'une telle manière , que nous fûmes obligés de l'abandonner.
Nous marchâmes ensuite pendant un mois par des routes qui n'étoient pas si dangereuses, et par un pays qui est censé être encore du territoire de la Chine. On n'y voit presque que des villages, excepté quelques petits bourgs fortifiés contre les invasions des Tartarcs. En arrivant à un de ces bourgs , situé à-peu-près à deux journées de la ville de Naum , j'avois besoin d'un chameau. Il y en a quantité dans cet endroit , aussi bien que des chevaux, et on les y amène , parce que les caravanes qui passent par-là fréquemment en achètent d'ordinaire. La personne à qui je m'adressai pour trouver un bon chameau, s'offrit à me l'aller chercher; mais , comme un vieux fou, je voulus lui tenir compagnie. Il fallut faire deux lieues porr arriver à cet endroit , oi\ ces animaux sont à l'abri des Tartares , parce qu'on y a mis une bonne garnison. Je fis ce chemin à pied, avec mon pilote portugais, étant bien aise de me divertir par cette petite promenade , et de me délasser de la fatigue d'aller tous les jours à cheval. Nous trouvâmes 1^ petite ville en question situéç dans un terrein bas et marécageux , environné d'un rempart de pierres mises les unes sur les iiulies, sans être jointes par du mortier,, comme
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les murailles de nos parcs en Angleterre : elle étoit défendue par une garnison chinoise qui faisoit la garde à la porte.
Après y avoir acheté un chameau qui m'agrcoil, nous nous en revînmes avec le Chinois •qui conduisoit la bête ; c'étoit celui qui me l'avoit vendue. Mais bientôt nous vîmes venir à nous cinq Tartares à cheval, deux desquels attaquèrent notre Chinois, et lui ôtèrent mon chameau , dans le temps que les trois autres nous tombèrent sur le corps, à mon pilote et à moi , nous voyant pour ainsi dîre sans armes , puisque nous n'avions que nos épées qui ne pouvoient pas nous servir beaucoup contre de& cavaliers.
Un de ces gens , comme un vrai poltron , arrêta son cheval tout court, dès qu'il me vit tirer mon épée-, mais en même temps un second m'attaquant du côté gauche , me porta un coup sur la tête , dont je ne sentis rien du tout , sinon lorsqu'é tant revenu à moi, et me trouvant à terre tout étendu , je me trouvai extrêmement étourdi , sans en comprendre la cause. Dès que mon brave Portugais me vit tomber , il tira de sa poche un pistolet dont il s'étoit muni à tout hasard, sans que j'en susse rien, non plus les Tartares, qui nous auroient laissés en repos s'ils avoient pu le soupçonner. II s'avança hardiment sur ces marauds , et saisissant le bras de celui qui m'avoit porté le coup , il le fit pencher de son côté et lui fit sauter la cervelle. ÎDans le même moment tirant un cimeterre qu'il avoit toujours à son côté , il joignit l'autre qui s'étoit arrêté d'abord devant moi, et lui porta un coup de toutes ses forces : il manqua l'homme, mais il blessa le cheval à la tête , et la pauvre bête devenue furieuse par la douleur , emporta
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à travers champs son maître qui ne pouvoit pTus le gouverner , mais qui étoil trop bon cavalier pour ne s'y pas tenir. A la fin pourtant le cheval s'étant cabré, le fit tomber et se renversa sur lui.
Sur ces entrefaites, le Chinois à qui on avoit arraché le chameau, et qui n'avoit point d'armes , courut de ce côté-là , et voyant que le Tartare renversé avoit à son côté un vilain instrument qui ressembloit assez à une hache d'armes , il s'en saisit , et lui en cassa la tête. Mon brave vieillard cependant avoit encore sur les bras un troisième Tartare, et voyant qu'il nefuyoitpas, comme il avoit espéré, et qu'il ne l'attaquoit pas non plus, comme il avoit craint , mais qu'il se tenoit immobile à une certaine distance , il se servit de cet intervalle pour recharger son pistolet. Dès que le brigand apperçut cet instrument, qu'il prit peut-être pour un second pistolet tout chargé, il crut qu'il ne faisoit pas bon là pour lui , et s'enfuit au grand galop , et laissa à mon champion une victoire complète.
Dans ce temps-là je commençai à revenir un peu à moi, et je me trouvai précisément dans l'état d'un homme qui sort d'un profond sommeil, sans pouvoir comprendre pourquoi j'étois à terre , ni qui m'y avoit mis : quelques moin ens après je sentis des douleurs , mais d'une manière peu distincte; je portai la main à mon front, et je l'en tirai toute sanglante : ensuite j'eus une grande douleur de tête, et enfin ma mémoire se rétablit, et mon esprit fut dans le même état qu'auparavant.
Je me relevai d'abord avec précipitation , Qt je me saisis de mon épée, mais je ne trouvai plu* d'ennemis; je ne vis qu'un Tartare mort
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près de moi, et son cheval qui s'arrêloit tranquillement auprès du cadavre de son maître , et plus loin j'apperçus mon libérateur , qui , après avoir examiné ce que le Chinois âvoit fait avec le Tartare renversé sous son cheval , revenoit vers moi , ayant encore le sabre à la main.
Le bon vieillard me voyant sur pied, courut à moi, et m'embrassa avec des transports de joie ; il m'avoit cru mort ; mais voyant que j'étois seulement blessé, il voulut examiner la plaie , pour voir si elle n'étoit pas dangereuse. Ce n'étoit pas grand'chose heureusement , et je n'en ai jamais senti la moindre suite après que le coup fut guéri, ce qui se fit en deux ou trois jours de temps.
Nous ne tirâmes pas un gros butin par cette victoire , nous y perdîmes un chameau en y gagnant un cheval; mais ce qu'il y eut de remarquable , c'est que , quand nous fûmes revenus à la caravane , le Chinois qui m'avoit vendu le chameau, prétendit recevoir le paiement. Je n'en voulus rien faire , et il m'appela devant le juge du village où la caravane s'étoit arrêtée. C'étoit comme undenos/wg^s de paix', et pour lui rendre justice, je dois avouer qu'il agit avec nous avec beaucoup de prudence et d'impartialité. Après nous avoir écoutés l'un et l'autre, il demanda gravement au Chinois, qui avoit mené le chameau, et de qui il étoit le valeC? — « Je ne suis valet de personne, dit-il, et j e n'ai » fait qu'accompagner l'étranger qui a acheté » le chameau. — Qui vous en a prié ? répliqua )) le juge. — C'est cet étranger lui-même, re- » partit le Chinois. — Eh bien ! dit- il, vous )) étiez en ce temps-là le valet de l'étranger, et j» puisque le chameau a été livré à son valet, il
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)) doit êlre censé avoir été livré au maître ; et » il est juste qu'il le paye )>.
Il n'y ayoit pas un mot à répondre à cette décision : charmé de voir cet liomme établir l'état de la question avec tant de justesse , et raisonner si conséquemment , je payai le chameau sans contester , et j'en fis chercher un autre : on peut bien croire que je m'épargnai la peine d'y aller moi-même j mon argent perdu et ma tête cassée , étoient deux leçons suffisantes pour m'inspirer plus de précaution.
La ville de Naum couvre les frontières de la Chine; on l'appelle une fortification, et c'en est. une eflectivement, selon la manière de for»tifier les places dans ce pays-là. J''ose assurer même que plusieurs millions de Tartarcs qu'on peut ramasser de la grande Tartarie, ne seroient jamais en état d'en abattre les murailles à coups de flèches. Mais appeler cette ville fortifiée, par rapport à notre manière d'attaquer les places, ce seroit 'se rendre ridicule pour ceux qui entendent un peu le métier.
Nous étions encore à deux journées de cette place, comme j'ai dit, quand nous fûmes joints par des courriers qui étoient envoyés de tous côtés sur les routes , pour avertir tous les voyageurs et toutes les caravanes de s'arrêter , jusqu'à ce qu'on leur eût envoyé des escortes , parce qu'un corps de Tartares de dix mille liommes s'étoit fait voir à trente milles de l'autre côté de la ville.
C'étoit une fort mauvaise nouvelle pour nous; il faut avouer pourtant que le gouverneur qui nous la fit donner , agissoit noblement, et que nous lui avions de très-grandes obligations, d'autant plus qu'il tint parfaitement bien sa promesse. Deux jours après nous
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reçâmes de lui trois cents soldats de la ville de Naam , et deux cents d'une autre garnison chinoise, ce qui nous fit pousser hardiment notre voyage. Les trois cenls soldats de Naum faisoient notre front , et les den^ cents autres l'arrière garde : pour nous , nq^us nous mîmes sur les ailes , et tout le bagage de la caravane marchoit dans le centre. Daixs cet ordre, prêts à nous battre comme il faut, nous crûmes être en état de partager le péril avec les dix mille Tartares ; mais quand nous les vîmes paroîtvo le lendemain , les affaires changèrent de face d'une étrange manière.
Au sortir d'une petite ville nommée ChangUf nous fûmes obligés de très - grand matin de passer une petite rivière , et si les Tartares avoient eu le sens commun , ils auroient eu bon marché de nous , en nous attaquant dans le même temps que la caravane étoit passée , et que l'arrière -garde étoit encore de l'autre côté ; mais nous ne les vîmes pas seulement paroître.
Environ trois heures après, étant entrés dans un désert de quijize ou seize milles d'étendue , nous apperçumes par un grand nuage de poussière que l'ennemi n'étoit pas loin, et un moment après nous les vîmes venir à nous au grand galop. Là-dessus les Chinois qui faisoient notre avant -garde, et qui le jour auparavant avoient fait extrêmement les braves , firent voir une fort mauvaise contenance , en regardant à tout moment derrière eux; ce qui est un signe certain que le soldat branle dans le manche. Mon vieux pilote en avoit fort mauvaise opinion aussi bien que moi. « Seigneur )) anglais, il faut encourager ces drôles- là, me » dit«il, ou nous sommes perdus 3 ils s'enfuiï.ont
» dès que nous aurons les Tartares sur îes bras.
— ))Je le crois comme vous , lui répondis- je ; 3) mais que faire pour empêcher ce malheur ? 3) — Mon avis seroit , répliqua-t-il, qu'on pla- » çât cinquante de nos gens sur chaque aile de 3) ce corps de Chinois; ce renfort leur donnera 3) du courage , et ils seront braves en compagnie îi de braves gens». Sans me donner le temps de lui répondre, je fus joindre au grand galop notre commandant du jour , pour lui communiquer ce conseil. Il le goûta fort, et dans le moment même il l'exécuta, et il fit un corps de réserve du reste de nos gens. Dans cette posture, nous continuâmes notre marche, en laissant les deux cents autres Chinois faire un corps à part pour garder nos chameaux , avec ordre de détacher la moitié de leurs soldats , pour nous donner du secours , s'il étoit nécessaire.
Un moment après, les Tartares furent assez proches de nous pour donner. Ils étoient en Irès-grand nombre , et je n'outre point, en disant qu'ils étoient dix mille tout au moins. Ils commencèrent par détacher un parti pour nous reconnoître et pour examiner notre contenance. Les voyant passer par-devant noire front, à la portée du fusil, notre commandant ordonna à nds deux ailes d'avancer tout d'un coup avec tonte la vitesse possible, et de faire feu dessus. On le fit, sur quoi ces Tartares se retirèrent pour rendre compte apparemment de la réception que nous venions de leur faire, et à laquelle le reste devoit s'attendre.
Nous vîmes bien que la manière dont nous les avions salués, n'étoit pas de leur goût. Ils firent halte dans le moment, et après nous avoir considérés attentivement pendant quel-
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qnes minutes, ils firent demi- tour à gauche, et ils nous quittèrent sans faire la moindre tentative. Nous en fûmes cliarmcs; car s'ils avoient poussé leur pointe avec vigueur, il nous auroit été impossible de résister long - temps à toute cette armée.
Etant arrives deux Jours après à la ville ^e Naum ou Nauiif nous remerciâmes le gouverneur du soin qu'il avoit eu la bonté de prendre de nous , et nous fimes à nous tous une somme de deux cents écus, pour en faire présent à notre escorte chinoise. Nous nous reposâmes là un jour entier.
On peut dire qu'il y a une garnison en forme dans celte ville. Elle est du moins de neuf cents soldats, et on l'y a placée, parce qu'autrefois les frontières de l'empire moscovite en étoient beaucoup plus proches; mais depuis, le czar a trouvé bon d'abandonner plus de deux cents lieues de pays , comme absolument inutile et indigne d'être conservé, sur-tout à cause de la grande distance où Naum est du cœur du pays , et de la difficulté qu'il y a à y envoyer des troupes. Cette distance est en effet très-grande , puisque nous avions encore du moins six cent soixante et dix lieues à faire, avant que^de venir sur les frontières de la Moscovie.
Après avoir quitté A^aum, pous eûmes à passer plusieurs grandes rivières, et deux terribles déserts , dont l'un nous coûta seize jours de marche. C'est un pays abandonné, comme j'ai dit, et qui n'appartient à personne. Le vingttrois mars, nous arrivâmes sur les terres de la Moscovie j et si je m'en souviens bien , la première ville que'tious rencontrâmes delà juridiction du czar , est appelée Argum : elle est située à l'ouest d'une rivière du même nom.
Je me vis arrivé avec toute la satisfaction possible, en si peu de temps, dans un pays chrétien , ou du moins de la dominalian d'un prince chrétien ; je n'étois pas le maître de mes transports de joie. Il est vrai , selon mon opinion , que si les Moscovites méritent le titre de chrétiens, c'est tout au plus; mais du moins , ils se font une gloire de porter ce nom, et ils son t fort dévots , à leur manière.
Je suis persuadé que tout homme qui voyage par le monde , comme moi, et qui seroit capable de quelques réflexions , sentiroit avec force , que c'est une grande bénédiction du ciel, d'être né dans un pays oii le nom de Dieu et du Sauveur est connu , et non pas parmi des peuples livrés par malheur aux plus grossières illusions , des peuples qui rendent un culte religieux aux démons , qui se prosternent devant le bois et devant la pierre, et qui adorent les élémens, les monstres et les plus vils animaux , ou du moins, qui en adorent les images. Jusqu'ici nous n'avions passé par aucune ville qui n'eût ses pagodes et ses idoles , et où le peuple insensé ne profanât l'honneur dû à la Divinité, en le rendant à l'ouvrage de ses propres mains.
Nous étions arrivés du moins alors dans un pays où l'on voyoit le culte extérieur de la religion chrétienne , où l'on fléchissoit les genoux au nom de Jésus- Christ, et où le chrivstianisme passoit pour la véritable religion, quoiqu'^elle y fut déshonorée par la plus crasse ignorance. J'étois charmé d'en remarquer au moins quelques traces , et dans l'extase de ma joie , je fus trouver ce brave marchand écossois , et dont j'ai fait plusieurs fois mention, pour mêler ma satisfaction avec la sienne; et le prenant par la main : « Le ciel en soit béiii, lui dis-je j i\.ous
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îi avons le bonheur de nous trouver parmi des » chrétiens. — Ne vous réjouissez pas si vite ; » me rcpondit-il en souriant ; ces Moscovites-ci v sont d'assez étranges chrétiens -, ils en ont le îî nom tout au plus , et vous n'en trouverez » guère la réalité , qu'après un bon mois de « marche. v
— n Tout au moins, repris- je, leur religion îî vaut mieux que le paganisme , et que le culte )) qu'on adresse au diable. — Il est vrai, me dit- »il, mais vous saurez, qu'excepté les soldats )> russiens qui sont dans les garnisons, tout 1© » reste du pays, jusqu'à plus de trois cents lieue» )> d'ici , est habité par les païens les plus igno- » rans et les plus détestables de l'univers». Il avoit raison , et j'en fus bientôt témoin oculaire.
Nous étions alors dans le plus grand continent qu'il y ait dans le monde entier , si j'ai la moindre idée du globe : du côté de l'est, nous étions éloignés de la mer de plus de douze cents milles -, du côté de l'ouest, il y en avoit plus do deux mille jusqu'à la mer Baltique, et plus^de trois mille jusqu'au canal qui est entre la France et la Grande-Bretagne. Vers le sud , la mer de Perse et des Indes étoit distante de nous de plus de cinq milles ; et vers le nord, il y avoit bien huit cents milles jusqu'à la mer Glaciale. Si l'on veuLren croire quelques géographes, il n'y a aucune mer du côté du nord-est, et ce continent s'étend jusques dans VAmérique ; cependant je crois être en état de faire voir par de fortes raisons , que leur opinion manque du vraisemblable.
Quand nous fiVmes entrés dans l'empire moscovite, nous n'eûmes, avant que d'arriver à quelque ville considérable , qu'une observation à faire j savoir que toutes les rivièi'es qui coati
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rent vers l'est, se jetleat dans le grand fleuvo Jamour ou. Gamour^ qui , selon le cours naturel, doit porter ses eaux dans la mer Orientale ou océan Chinois. On nous débite que l'embouchure de ce fleuve est fermée par une espèce de joncs d'une grandeur terrible, ayant trois pieds de circonférence , et plus de vingt de hauteur. Pour dire mon sentiment là-dessus avec franchise , je crois que c'est-là une fable inventée à plaisir. La navigation de ce col é- là est absolument inutile , puisqu'il n'y a pas le moindre commerce -, tout le pays par où passe ce fleuve est habité par des Tartares, qui ne se mêlent que d'élever du bétail ; il n'est pas apparent par conséquent , que la simple curiosité ait jamais porté quelqu'un à descendre ce fleuve , ou à monter par son embouchure , pour pouvoir nous en apprendre des nouvelles. Il reste donc évident, que courant vers l'est , et entraînant avec lui tant d'autres rivières , il doit se répandre de ce côté-là dans l'océan.
A quelques lieues du côté du nord de ce fleuve , il y a plusieurs rivières considérables , dont le cours est aussi directement septentrional , que celui de Jamour est oriental. Elles vont toutes porter leurs eaux dans le grand fleuve nommé Tartar, qui a donné son nom aux Tartares les plus septentrionaux , qu'on appelle Tartares JAfonguZ,qui, ausentiment des Chinois, sont les plus anciens de tous les différens peuples qui portent le même nom ; et qui, selon nos géographes, sont les Gogs et Magogs dont il est parlé dans l'écriture-sainte.
Toutes ces rivières prenant leur cours du côté du nord, comme j'ai dit, prouvent évidemment que le pays dont je parle, doit encore ^Ire borné au nord par l'océan septentrional ;
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fie manière qu'il n'est nullement probable que ce continent puisse s'étendre de ce côté-là jusques dans ^Amérique , et qu'il n'y ait point de communication entre l'océan du septentrion et de l'orient. Je ne me suis si fort étendu làdessus , que parce que j'eus alors l'occasion de faire cette observation , qui est trop curieuse pour être passée sous silence.
De la rivière Arguna , nous avançâmes à petites journées vers le cœur de la Moscovie , trèsobligés à sa majesté czarienne du soin qu'elle a pris de faire bâtir dans ces pays autant de villes qu'il a été possible d'y en placer, et d'y mettre des garnisons qu'on peut comparer à ces soldais staiionnaires , que les Romains postoient autrefois dans les endroits les plus reculés de leur empire , pour la sûreté du commerce , et pour la commodité des voyageurs. Dans toutes ces villes, que nous rencontrâmes en grand nombre sux' notre route , nous trouvâmes les gouverneurs et les soldats tous russiens et chrétiens. Les habitans du pays au contraire étoient des païens qui sacrifioient aux idoles , et qui adoroient le soleil, la lune , les étoiles , et toutes les armîes du, ciel y comme s'exprime l'écriturc-sainte. Je puis dire même, que c'étoient les plus barbares de tous les païens que j'ai rencontrés dans mes voyages , excepté seulement qu'ils ne se nour-^ rissoient point de chair humaine comme les sauvages de l'Amérique.
Nous vîmes quelques exemples de leur barbarie , entre Arguna et une ville habitée par des Tartarcs et des Moscovites mêlés ensemble , et nommée Nortsinskoi. Elle est située au milieu d'un vaste désert , que nous ne pûmes traverser qu^en vingt jours de marche. Arrivé à un village voisin de cette ville , j'eus la curiQsilé d'y en-
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trer : la manière de vivre de ces gens , est d*une' brutalité alTreuse. Us dévoient faire ce joar-là lin grand sacrifice; il y avoit sur le tronc d'un vieux arbre une idole de bois, de la figure la plus terrible ; et si l'on vouloit dépeindre le diable de la manière la plus effrayante et la plus hideuse, on ne pourroit jamais se régler sur nn meilleur modèle. La tête de cette belle divinité ne ressembloit à celle d'aucun animal que j'aie jamais vu, ou dont j'aie la moindre idée. Elle avoit des oreilles aussi grandes que des cornes de bouc, des yeux de la grandeur d'un écu, un nez semblable à une corne de bélier , et une gueule comme celle d'un lion, avec des dents crochues, les plus affreuses qu'on puisse s'imaginer. Elle étoit habillée d'une manière proportionnée à son abominable figure. Son corps étoit couvert de peaux de mouton , avec la laine en dehors , et elle avoit sur la tête un bonnet à la tartare, armé de deux grandes cornes , sa hauteur étoit environ de huit pieds; enfin ce n'étoit qu'un buste sans bras et sans jambes.
Cette statue monstrueuse étoit érigée hors du village, et quand j'en approchai je vis devant elle seize ou dix-sept créatures humaines : je ne pou vois dire si c'étoicnt des hommes ou des femmes; car ils ne distinguent point du tout îes sexes par l'habillement. Ils étoient tous étendus le visage contre terre , pour rendre leurs hommages à cette hideuse divinité, et ils étoient tellement immobiles que je les crus d'abord de la même matière que l'idole. Pour m'en éclaircir, je voulus en approcher davantage ; mais je les vis tout d'un coup se lever avec la plus granle précipitation du monde , en poussant les hurlemens les plus époo-vantables , sembla^
l)les à ceux cl'iin dogue; et ils s'en allèrent tous, comme s'ils étoient au désespoir d'avoir été troublés dans leur dévotion.
A une petite distance de l'idole, je vis une esp(îce de liutte toute faite de peaux de vaches et de moutons sécliées, à la porte de laquelle j'apperçus trois hommes que je ne pouvois prendre que pour des boucliers. Ils avoient de grands couteaux dans la main, et je vis au milieu de cette tente trois moutons et un jeune taureau égorgés. Il y a de l'apparence que c'éloient des victimes immolées à ces monstres de bois, que ces trois barbares étoient les prêtres et les sacrificateurs, et que les dix -sept que j'avois interrompus dans leur enthousiasme dévot, étoient ceux qui avoient apporté les victimes, pour se rendre leur dieu favorable.
J'avoue que la grossièreté de leur idolâtrie me choqua plus qu'aucune autre chose de cette nature que j'aie vue de ma vie. J'étois mortifié au suprême degré, de voir la plus excellente créature de Dieu, à qui, par la création, il a donné de si grands avantages sur les autres animaux , à qui il a donné une ame raisonnable , capable d'adorer son Créateur, et c^e s'en attirer les favcnis les plus glorieuses, s'abâtardir assez pour se prosterner devant un rien , qu'il a rendu lui-même terrible. J'étois accablé de douleur en considérant ce culte indigne, comme un pur effet d'ignorance, changé par le démon hiimême en une dévotion infernale , pour s'approprier un hommage et une adoration qu'il envie à la Divinité, à qui seule elle appartient.
Quoique l'illusion de ces pauvres gens fût si basse et si brutale, que la nature même paroît devoir en avoir de l'horreilr, elle n'étoit pas moins réelle j j'en voyois des preuves incontes-
tables de mes propres yeux , et il ne m'étoit pas possible d'en douter en aucune manière. Dans cette situation d'esprit , mon étonnement se tourna en une espèce d'indignation et de rage. Je poussai mon cheval de ce côté-là , et d'un coup de sabre, je coupai en deux le bonnet du monstre, dans le temps qu'un de nos gens saisit la peau de mouton, l'arracha du corps de cette effroyable idole.
Cet effet de notre zèle fit dans le moment même courir des cris affreux par tout le village , et bientôt je me vis environné de deux ou trois cents de ces habitans , du milieu desquels je me tirai au grand galop, les voyant armés d'arcs et de flèches , bien résolu pourtant de rendre une seconde visite à l'objet diabolique de leur honteuse adoration.
Notre caravane resta trois jours dans la ville , qui n'étoit éloignée du village en question que de quatre milles. Elle avoit dessein de s'y pourvoir de quelques chevaux, à la place de ceux qui étoient morts , et qui avoient été estropiés par les mauvais chemins , et par les grandes et longues marches que nous avions faites dans le dernier désert.
Ce retardement me donna le loisir d'exécuter mon projet, que je communiquai au marchand écossois de Moscow, qui m'avoit donné des preuves si convaincantes de son intrépidité. Après l'avoir instruit de ce que j'avois vu, et de l'indignation avec laquelle j'avois considéré un effet si horrible de l'abâtardissement où pouvoit tomber la nature humaine, je lui dis que, si je pouvois seulement trouver quatre ou cinq hommes résolus et bien armés, j'avois dessein d'aller détruire cette abominable idole , pour faire voir clairement à ses adorateurs , qu'in-
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capable de se secourir elle-même, il lui étoit impossible de donner la moindre assistance à ceux qui lui adressoient leurs prières , et qui s'en vouloient attirer la protection par leurs sacrifices.
II se moqua de moi, en me disant que mon zèle pou voit venir d*un bon principe; mais que je n'en pouvois pas attendre raisonnablement de fruit, et qu'il ne pouvoit pas comprendre mon but. « Mon but, lui répondis-je, est de venger )) l'honneur de Dieu , qui est insulté , pour ainsi n dire,par cette idolâtrie infernale. — Mais,re- )) partit-il, comment vengcrez-vous par-là » l'honneur de la Divinité , si ces malheureux » sont incapables de comprendre votre inteii- )) tion, et si vous n'êtes pas en état de la leur » expliquer, faute d'entendre leur langage ? et » quand même vous seriez capablj de leur en » donner quelque idée, vous n'y gagneriez que » des coups; car ce sont des gens déterminés, » sur-tout quand il s'agit de défendre les objets » de leur superstition.
— » Nous pourrions le faire de nuit , lui dis- je , )) et leur laisser par écrit les raisons de notre » procédé. — C'est bien dit, me répliqua-l-il; » sachez , mon cher ami, que parmi cinq peuples » entiers de ces Tartares, il n'y a personne qui » sache ce que c'est qu'une lettre, ni qui puisse >) lire un mot dans sa propre langue.
— )) J^ai pitié de leur ignorance , repris- je ; mais i) j'ai pourtant très -grande envie de mettre j) mon projet en œuvre ; peut-être la nature «elle-même, quelque dégénérée qu'elle soit )) en eux, leur en fera tirer des conséquences , )) et leur fera voir jusqu'à quel point ils sont )) extravagans,en adressant leur culte à un objet » si méprisable.
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— )) Econteîi: donc, monsieur, ttiedit-ilj si voir* » zèle vous porte à cette entreprise avec tant 5) d'ardeur, je crois que vous êtes obligé en 5) conscience de l'exécuter : je vous prie pour- )> tant de considérer, que ces nations sauvages j) ont été assujéties par la force des armes à 5) l'empire du czar de Moscovie. Si vous rcus- » sissez dans votre projet, ils ne manqueront )) point de venir par milliers s'en plaindre au )) gouverneur de Nortsinskoi, et demander sa- » tisfaclion. S'il n'est pas en état de la leur » donner , il y a à parier deux contre un , qu'ils )) exciteront une révolte générale, et qu'ainsi » vous serez la cause d'une guerre sanglanle, » que sa majesté czarienne sera obligée de sou- » tenir contre tous les Tartares ».
Cette considération calma pendant quelques momens le transport de mon zèle ; mais bientôt après elle m'anima avec la même force à la destruction de cette idole , et pendant tout le jour cette idée me loula dans l'esprit.
Sur le soir 5 le marchand écossois me rencontra par hasard , en me promenant hors de la ville ; et m'ayant tiré à l'écart pour me parler : «Je ne doute pas, me dit-il, que je ne vous » aye détourné de votre pieux dessein ; j'avoue )) pourtant que je n'ai pas pu m'empêcher d'y )) rêver , et que je n'ai pas moins d'horreur que » vous pour cette infâme idolâtrie. — A vous )) parler naturellement , lui répondis-je , vous » avez réussi à me détourner de l'exécution )) précipitée de mon projet: mais je l'ai toujours )) dans l'esprit , et je crois fort que , s'il m'est )) possible , je le mettrai en œuvre avant que )) de quitter cet endroit, quand je devrois être » livré à ces barbares pour appaiser leur fuw reur, — Non , non , me répliqua-t-il , il n'y
DE ROBINSON CRUSOE. 55l
)> a rien à craindre de ce côté-là ; îe gouverneur )) n'auroit garde de vous livrer à leur rage ; ce » seroit en quelque sorte être lui-même volie » meurtrier. — Eh ! comment croyez- vous que » ces malheureux me traiteroient , lui dis- je ? )) — Je vous dirai, repartit-il , comment ils ont » traité un pauvre Russien qui les avoit insultca )) dans leur culte honteux, comme vous avcïî « envie de faire. Après l'avoir estropié avec une » flèche . pour le rendre incapable de s'enfuir , )) ils le mirent nu comme ma main , le posc- )) rent sur leur idole, et l'ayant environné de » toutes parts , ils tirèrent tant de flèches daiv^ )) son corps qu'il en fut tout hérissé ; ensuite iU )) mirent le feu au bois de toutes ces flèches , cX » de cette manière ils l'offrirent comme un » sacrifice à leur divinité. — Etoit-co la même )) idole, lui dis -je? — Oui, me répondit -il, )) c'étoit justement la même ». Là-dessus je lui fis l'histoire de ce qui étoit arrivé à mes Anglais à Madagascar , qui, pour punir le meurtre d'un de leurs compagnons , avoient saccagé toute une ville et exterminé tous les habitons , et Je lui dis qu'il seroit juste qu'on fît de même à ceux de cet abominable village, pour venger la mort de ce pauvre chrétien.
Il écouta mon récit fort attentivement : mais quand il entendit parler de traiter de même les gens de ce village , il me dit que je me trompois fort en croyant que le fait fut arrivé là; que c'étoit à plus de cent milles de ce village, et que les gens du pays étoient accoutumés à porter leur idole par toute la nation. « Eh bien î » lui répondis-je , il faut donc que l'idole soit » punie elle-même de ce meurtre, et elle le }) sera , si le ciel me laisse vivre seulement jus- )) qu'à demain matin».
Me voyant absolument déterminé à suivre ma résolution , il me dit que je ne l'exécuterois pas seul, qu'il me su,ivroit, et qu'il prendroit pour troisième un de ses compatriotet^ : fort brave homme ; il se nommoit le capitaine Ricardson y et. m'assuroit qu'il n'avoit pas moins d'horreur que moi pour des coutumes aussi diaboliques que celles des Tartares. Il l'amena, et je lui fis un détail^de ce que j'avois vu , et de mon projet. Là- dessus nous résolûmes d'y aller seulement nous trois , puisque mon associé , à qui j'en avois fait la proposition, n'avoit pas trouvé k propos d'êtr,e de la partie. Il m'avoit •.dit qu'il seroit toujours prêt à me seconder , quand il s'agiroit de défendre ma vie ; mais qu'une pareille aventure n'étoit nullement de son goût. Nous ne devions donc être que nous trois et mon valet , et nous prîmes la résolution de n'exécuter notre entreprise qu'à minuit , et de nous y prendre avec toute la précaution et avec tout le secret imaginables.
Cependant, en y pensant plus mûrement, nous trouvâmes bon d'attendre jusqu'à la nuit suivante , parce que dans ce cas la caravane devoit partir le matin même après l'action ; ce qui empêcheroit le gouverneur de donner satisfaction à ces barbares à nos dépens , puisque nous serions déjà hors de son pouvoir.
Le marchand écossois , qui étoit aussi ferme dans sa résolution, qu'il se montra dans la suite brave en l'exécutant , m'apporta un habit de tartare , fait de peau de mouton, avec un bonnet , un arc et des flèches. Il s'en pourvut aussi , de même que son compagnon , afin que ceux qui nous verroient, ne pussent jamais savoir quelle sorte de gens nous étions.
Nous passâmes toute cette nuit à faire plu-
sienrs compositions de matières combustibles , de poudre à canon , d'esprit-de-vin et d'autres drogues de cette nature. Nous nous en munîmes peur la nuit destinée à l'entreprise ; nous prîmes avec nous un pot rempli de poix-résine , €t nous sortîmes de la ville environ une heure après le soleil couché.
Il étoit à-peu-près onze heures , quand nous arrivâmes à Ten droit en question , sans que nous pussions remarquer que le peuple eût la moindre appréhension touchant leur idole. Le ciel étoit couvert de nuages, néanmoins la lune nous donnoit assez de lumière pour nous faire remarquer que l'idole étoit précisément dans le même endroit et dans la même posture où je l'avois vue auparavant. Les gens du village dormoient tous , excepté dans la tente oti j'avois apperça les trois prêtres , que j'avois pris d'abord pour des bouchers : nous entendîmes cinq ou six personnes parler ensemble ; nous jugeâmes par -là que , si nous mettions le feu à cette divinité de bois , on ne manqueroit pas de nous courir sus pour en empêcher la destruction ; ce qui ne pourroit que nous embarrasser extrêmement. Enfin nous prîmes le parti de l'emporter , et do la brûler autre part : mais quand nous commençâmes à vouloir y mettre la main, nous la trouvâmes d'une si grande pesanteur, que force nous fut de songer à un autre expédient.
Le capitaine Ricardson étoit d'avis de mettre le feu à la hutte, et de tuer les Tartares, à mesure qu'ils en sorti roi en t ; mais je n'en tombai pas d'accord , et j'étois du sentiment qu'il ne falloit tuer personne, si nous pouvions l'éviter. « Eh » bien ! dit là -dessus le marchand écossois, je » vous dirai ce qu'il faut faire ; nous tâcherons w de les faire prisonniers, de leur lier les mains
)) sur le dos, et de les forcer à être speclateurs » de la destruction de leur infâme dieu » .
Heureusement nous avions sur nous une assez bonne quantité de la même corde , qui nous avoit servi à lier nos feux d'artifice 5 ce qui nous détermina à attaquer d'abord les gens de la cabanne , avec aussi peu de bruit qu'il nous scroit possible. Nous commençâmes par frapper à la porte, ce qui réussit précisément, comme nous l'avions espéré. Un de leurs prêtres venant pour ouvrir , nous nous en saisîmes d'abord , lui mîmes un bâillon à la bouche , afin qu'il n'appelât point au secours; nous lui liâmes les mains et le menâmes devant l'idole , ovl nous le couchâmes à terre après lui avoir encore lié les pieds.
Deux de nous se mirent ensuite à côté de la porte , en attendant que quelqii'autre sortît pour savoir ce qu'étoit devenu le premier ; et quand ils se virent trompés dans cette attente , ils frappèrent de nouveau tout doucement ; ce qui en fit venir deux autres à la même porte ; et nous les traitâmes précisément de la même manière que leur compagnon*, nous les accompagnâmes tous quatre jusqu'auprès de l'idole , où nous les plaçâmes à terre à quelque distance l'un de l'autre.
Quand nous revînmes sur nos pas , nous en vîmes deux autres venir hors de la tente , et un troisième qui s'arrêtoit à la porte ; nous mîmes la main au collet aux deux premiers , sur quoi le troisième s'étant retiré en poussant de grands cris , le marchand écossois le suivit de près, et prenant une des compositions que nous avions faites , propre à ne répandre que de la fumée et de la puanteur , il y mit le feu et le jeta au milieu de ceux qui y re^toicnt
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encore. En même temps l'autre ccossois et mon valet ayant déjà lié les deux Tartares Van à l'autre , les conduisirent vers l'idole pour voir si elle leur apporteroit du secours , et ils nous vinrent rejoindre à toutes jambes.
Lorsque l'espèce de fusée que nous avions jetée dans la cabane l'eut tellement remplie de fumée , qu'elle avoit presque suffoqué ces pauvres malheureux , nous y en jeta mes une d'une nature très -différente, qui donnoit de la lumière comme une chandelle *, nous la suivîmes , et nous n'apperçûmes que quatre personnes, deux hommes, à ce que nous crûmes, et autant de femmes, qui apparemment s'étoient occupés aux préparatifs de quelqu'un de leurs sacrifices diaboliques. Ils nous parurent mortellement effrayés; ils trembloient comme la feuille , et la fumée les avoit tellement étourdis , qu'ils n'étoient point eu état de dire le moindre mot.
Nous les prîmes et liâmes comme les autres , avec le moindre bruit qu'il fut possible, et nous nous hâtâmes de les faire sortir de la tente, parce qu'il ne nous étoit pas possible de souffrir davantage cette fumée épaisse et puante ; en un mot nous les plaçâmes auprès de leurs camarades, devant leur divinité, et tout aussi -tôt nous mîmes la main à l'œuvre ; nous commençâmes par répandre sur l'idole , et sur ses magnifiques vêtemens , une bonne quantité d© poix-résine , et de suif mêlé de soufre ; ensuite nous lui remplîmes la gueule , les yeux et les oreilles de poudre à canon ; nous lui mîme,s des fusées dans son bonnet, et nous la couvrîmes toute , pour ainsi dire , de feux d'artifice. Pour faciliter encore davantage notre dessein , mon valet se souvint d'avoir^^ii auprès de la tentç-
un grand tas de foin et de paille ; il s'en fut de ce côté-là avec le marchand écossois , et ils en apportèrent autant qu'il leur fut possible. Tout étant préparé de cette manière , nous déliâmes nos prisonniers, leur ôlâmes les bâillons de la bouche, les plaçâmes vis-à-vis de leur dieu monstrueux , et ensuite nous y mîmes le feu.
Un quart-d'heure se passa à-peu-près avant que le feu prît à la poudre que nous lui avions mise dans la bouche , dans les yeux et dans les oreilles-, en s'allumant elle fendit presque toutô la statue , la défigura tellement , que ce n'étoit plus qu'une masse informe. Peu contens encore de tout ce succès , nous l'entourâmes de noire paille, et persuadés qu'elle seroit absolument consumée en moins de rien , nous cominençâmes à songer à nous retirer ; mais le marchand écossois nous en détourna , en nous assurant que , si nous nous en allions , tous les pauvres idolâtres se jetteroient dans le feu, pour y être consumés avec leur idole. Nous résolûmes donc de nous arrêter jusqu'à ce que la paille fût toute brûlée.
Le lendemain nous fîmes fort les occupés , parmi nos compagnons de voyage , à tout préparer pour la marche , et personne ne pouvoit soupçonner que nous eussions été autre part que dans nos lits , puisqu'il n'est rien moins que naturel de courir la nuit quand on prévoit une journée fatigante.
Mais l'affaire n'en resta pas là; le jour après une grande multitude de gens vint , non -seulement du village , mais encore de tous les lieux d'alentour aux portes de la ville , pour demander au gouverneur russien satisfaction de l'outrage qui avoit été fait à leurs prêtres, et au grand Cham^Chi-Thmingu ;
c'es lia le terrible nom qu'ils donnoient à la plus difforme divimté qu'on puisse trouver dans tout le paganisme. Le peuple de Nortsinskoi fut d'abord dans une grande consternation d'une visite si peu attendue, qui leur étoit faite par plus de trente mille personnes , qu'iU prévoyoient devoir s'augmenter en peu de jours jusqu'au nombre de cent mille âmes.
Le gouverneur russien leur envoya des gens pour tâcher de les appaiser, et leur donna les meilleures paroles imaginables ; il les assura, qu'il ignoroit absolument toute cette afîaire , et qu'il étoit sûr qu'aucun soldat de la garnison n'avoit été liors de la ville pendant toute la nuit; que certainement cette violence n'avoit pas été commise par ses gens, et qu^il puniroit exemplairement 1 os coupables, s'ils pouvoicnt les lui indiquer. Ils répondirent avec hauteur que tout le pays d'alentour avoit trop de vénération pour le grand Cham-Chi-Thaungu , qui demeure dans le soleil , pour détruire sa statue ; que personne ne pouvoit avoir commii ce crime, que quelque mécréant de chrétien, et que pour en tirer raison ils lui annonçoient la guerre , aussi-bien qu'à tous les Ru?5siens , qui n'étoient tous c^ue des chrétiens et des mecréans.
Le gouverneur dissir^iula l'indignation que lai donuoit un discours si insolent, pour n'être pas la cause d'une rupture avec ce peuple con-' quis, que le czar lui avoit ordonné de traiter avec douceur et avec lioimêteté. Il continua à les traiter d'une manière très-civile; et pour détourner leur ressentiment de dessus sa garnison, il leur dit que ce matin là même une caravane étoit sortie de la ville pour s'en aller dans la Russie; que c'étoit pcut-êlre quel- II, p
qu'un de ces voyageurs , qui leur avoit fait cet affront , et qu'il enverroit des gens , pour lâcher de le découvrir s'ils vouloient se contenter de ce procédé.
Cette proposition sembla les calmer un peu ; et pour leur tenir parole , le gouverneur noua envoya quelques-uns de ses gens , qui nous ins^* truisirent en détail de tout ce qui venoit d'arriver, en nous insinuant que, si quelqu'un de la caravane avoit donné accasion à cette éVaeate, il feroit bien de s'échapper au plutôt ; et que, coupables ou non, nous agirions prudemment , en poussant notre marche avec toute la vitesse possible , pendant qu'il ne négligeroit rien pour amuser ces barbares, jusqu'à ce que nous fussions hors d'insulte.
Cette conduite du gouverneur étoit certainement des plus obligeantes ] mais quand oi^ en instruisit toute la caravane , il n'y eut personne qui ne fut parfaitement ignorant de toute l'affaire ; et nous fûmes précisément ceux qu'on soupçonna le moins. On ne nous fit pas seulement la moindre question là-dessus. Néanmoins , celui qui commandoit alors la caravane profita de l'avis du gouverneur, et nous marchâmes pendant deux jours et deux nuits , sans nous arrêter presque , afin de gagner Jaravena , une autre colonie du czar de Moscovie , où nous serions en sûreté. Je dois observer que la troisième marche de voit nous faire entrer dans un grand désert , qui n'a point de nom , et dont je parlerai plus au long dans son lieu. Si dans cette circonstance nous nous y étions ti*ouvés , il est vraisemblable , comme on le va voir , que nous aurions été tous détruits.
Jjs^ seconde journée après k destraction de
DE ROBINSON CRUSOÉ. 55ij
riilole , un nuage de poussière , qui paroissoit a une grande distance derrière nans , tit croire à quelques-uns de la caravane que nous étions poursuivis. Ils ne se trompoienl pas. Nous n'étions pas loin du désert , et nous avions passé par un grand lac , appelé Schaks - Oser , quand nous apperçûmes un grand corps de cavalerie de l'autre côté du lac, qui tiroit vers le nord , pendant que nous marchions vers l'ouest. Nous étions ravis qu'ils eussent pris à côté du lacj au lieu que nous avions pris l'autre fort heureusement poumons. Deux jours après nous ne les vîmes plus ; car s'imaginant qu'ils nous suivoicnt toujours comme à la piste , ils avoient poussé jusqu'au fleuve Udda. Il est fort large et fort profond , quand il s'étend plus vers le nord -, mais dans l'endroit où nous le vîmes , il est fort étroit et guéable.
Le troisième jour ils virent leur méprise^ ou bien on les instruisit du véritable chemin que nous avion? pris, et ils nous poursuivirent avec toute la rapidité imaginable. Nous les découvrîmes environ au coucher du soleil , et nous avions par hasard choisi un endroit pour camper fort propre à nous y défendre. Nous étions à l'entrée d'un désert de cinq cents milles de longueur , et nous ne pouvions pas nous attendre à trouver d'autre ville pour nous servir d'asyle , que Jaravena^ qui étoit encore à deux journées de nous: nous avions dans le lieu OLi nous étions plusieurs petits bois , et notre camp étoit par bonheur dans un passage assez étroit, entre deux bocages peu étendus, mais extrêmement épais ; ce qui diminuoit un peu la crainte que nous avions d'être attaqués cette même nuit. 11 n'y avoit que nous quatre , qui savions au juste pourquoi nous étions pour-
2 lO LES AVENTURES
suivis ; mais comme les Tartares Monguls ont la coutume de parcourir le désert en grandes troupes, les caravanes se fortifient toujours contre des camps volans de voleurs de grand cliemin, et ainsi nos gens ne furent pas surpris de se voir poursuivis par celte cavalerie.
Non-seulement nous étions campés entre deux bois, mais notre front étoit encore couvert par un petit ruisseau ; de manière que nous ne pouvions être attaqués qu'à notre arrière-garde. Peu coutens encore de tous ces avantages naturels de notre poste , nous nous fîmes un rempart devant nous de tout notre bagage , derrière lequel nous rangeâmes sur une même ligne nos chameaux et nos chevaux , et par-derrière nous nous couvrîmes d'un abattis d'arbres.
Nous n'avions pas encore fini celle espèce de fortification , quand nous eûmes déjà les Tartares sur les bras. Us ne nous attaquèrent pas brusquement, comme nous avions cru , ni en voleurs de grand cliemin. Us commencèrent par nous envoyer trois députés pour nous dire de leur livrer les coupables , qui avoient insulté leurs prêtres, et brûlé parle feu leur dieu Cham-Chi-Thaungu , afin qu'ils fussent hrâlés par le feu , pour expier leur crime •, et ils nous dirent que, si on leur accordoit leur juste demande, ils se retircroient sans faire le moindic mal au reste de la caravane , sinon qu'ils nous brtderoient tous tant que nous étions.
Nos gens furent fort étourdis de ce compliment ; ils se regardèrent les uns les aulres pour exatniner si quelqu'un ne découvriroit pas par sa contenance qu'il étoit particulièrement intéressé dans cette affaire. Mais celui ^ui avoil faille coup s'appcloit Personne. Là<-
Ocssns le commandant de la caravane fit assurer aux députés, qu'il étoit très-persuadé que les coupables n'étoieiit pasdans notre camp; que nous étions tous des marchands d'une humeur paisible , et que nous ne voyagions que pour les aËTitires de notre commerce ; que nous n'avions pas songé à leur faire le moindre chagrin ; que par conséquent ils feroient bien de chercher leurs enuemis autre part, et de ne nous pas troubler dans notre marche ; ou bien que nous ferions tous nos efforts pour nous défendre , et pour les faire repentir de leur entreprise.
Ils furent si éloignés de croire cette réponse satisfaisante , que le lendemain au lever du soleil ils approchèrent de notre camp pour le forcer; mais quand ils en virent l'assiette, ils n'osèrent pas nous venir voir de plus près, que de l'autre côté du petit ruisseau qui couvroit notre front. Là ils s'arrêtèi-ent, en nous étalant une si terrible multitude, que le plus brave de nous eu fut effrayé. Ceux qui en jugèrent le plus modeslcment , crurent qu'ils étoient dix mille tout au moins. Après nous avoir considérés pendant quelques momens , ils poussèrent des hurlcmens épouvantables, en couvrant l'air d'un nuage de flèches. ]Slous nous étions heureusement assez bien précautionnés contre un pareil orage; nous nous cachâmes derrière nos ballots, et si je m'en souviens bien, aucun de nous ne fut blessé.
Quelque tempsaprès, nousles vîmes faire un mouvement du côté droit, et nous nous attendîmes à être attaqués par- derrière , quand un cosaque de Jaravena, qui étoit dans le service moscovite, et qui étoit un fin drôle, s'approchant du commandant de la caravane , lui dit,
3^2 t E $ A V È N T tJ II E s
que , s'il vouloit , il se faisoit fort d'envoycF toute celle canaille vers S iheilka ; c'étoit une ville éloignée de nons de plus de cinq journées du côté du sud. Voyant que le commandant ne dcmandoit pas mieux, il prend son arc et ses flèches et se met à cheval. S'étant séparé de nous du côté de notre arrière-garde, il prend un grand détour, et joignant les Tartares en qualité d'exprès, qui leur venoit donner des lumières sur ce qu'ils cherchoicnt à découvrir, il leur dit, que ceux qui avoient détruit Cham-Chi-Thcungn s'en étoient allés du côté de Siheilka , avec une caravane de Mécréansy dans la résolution de brûler encore Schal'lsard , le dieu des Tarlares Tonguoîs,
Comme ce garçon étoit une espèce de Tartare lui-même , et qu'il parloit parfaitement bien leur langage , il ménagea si bien son histoire, qu'ils y ajoutèrent foi sans la moindre difficulté. Dans le moment même ils s'en allètent à toute bride, et trois heures après nous n'en vîmes plus un seul , nous n'en cnlendimes plus parler , et nous n'avons jamais su. s'ils poussèrent jusqu'à Siheilka ou non.
Après nous être tirés de ce danger , nons marchâmes en sûreté jusqu'à la ville de Jaraçena, où il y a une garnison moscovite , et nous y restâmes pendant cinq jours pour nous refaire de la fatigue que nous avions essuyée dans nos dernières marches , pendant lesquelles nous n'avions pas eu le loisir de fermer l'œil.
De-là nous entrâmes encore dans un affreux désert, que nous ne pûmes traverser qu'en vingt-trois jours. Nous nous étions fournis de quelques tentes , pour passer les nuits plus commodément, et de seize charriots du pays, pour porter notre eau et nos provisions. Nous en ti-
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TÎons encore un grand service ; pendant la nuit ils nous tenoient lien de retranchement , étant arrangés tout autour de notre camp; en sorte que, si les Tartares nous avoient attaqués, sans une supériorité excessive du nombre, nous aarions pu les repousser sans peine.
Dans ce désert , nous vîmes un grand nombre de ces chasseurs, qui fournissent tout le moTide de CCS belles fourrures de Sables et S*Hermines. Ils sont, pour la plupart , Tartares Mouguls , et bien souvent ils attaquent de petites caravanes; mais la nôtre n'étoit pas leur gibier, aussi n'en avons-nous jamais vu de troupes entières. J'aurois été fort curieux de voir les animaux dont ils tirent ces peaux précieuses; mais il me fut impossible de parvenir à mon but ; car ces messieurs n'osèrent pas approcher de nous, et ç'auroit été une grande imprudence à moi de me séparer de la caravane pour les aller voir.
Au sortir de ce désert, nous enirâmes dans un pays assez bien peuplé , et rempli , pour ainsi dire , de villes et de châteaux , où le C2ar a établi des garnisons pour la snreté des caravanes , et pour défendre le pays contre les courses des Tartares, qui sans cela rendroient les chemins fort dangereux. Sa majesté ezarienne a donné des ordres fort précis aux gouverneurs de ces places , de ne rien négliger pour mettre les marchands et les voyageurs hors d'insulte , et de leur donner des escortes d'une forteresse à l'autre , au moindre bruit qui se répandroit de quelque invasion des Tartares.
Conformément à ces ordres, le gouverneur de Adins\oy , à qui j'eus Fbonneur de rendre mes devoirs avec le marchand écossois qui le connoissoit, nous offrit une escorte de cinquante
VJ\ LES A V E i: ï U R E S
]iômiK<}3 jusqu'à la garnison pi ocb aine, si noir*? croyions qu'il y eût le moindre danger dans la route.
Je m^étois imaginé pendant tout le voyage , qne plus nous approcherions de l'Europe , et plus nous trouverions les gens polis et les pays peuplés; mais je m'étois fort trompé à ces deux cgiirds , puisque nous avions encore à traverser le pays des Tartares Tonguois , où nous vîmes les mêmes marques d'an paganisme barbare, et juieme des marques encore plus grossières que celles qui nous avoient si fort choqués auparavant. Il est vrai qu'étant entièrement assujélij parles Moscovites, et mieux tenus en bride que les autres, ils n'éloient ni si insolens, ni si dangereux que les Monguls; mais, en récompense, rrous vîmes très-clairement qu'ils ne le iédoient à aucun peuple barbare de l'univers tu grossièreté de manières , en idolâtrie, et m nombre de divinités. Ils sont tout couverts do peaux de bêtes sauvages , aussi-bien que leurs iiiaisons; et il n'est pas possible de distinguer un homme d'une femme par l'habit ni par l'air. En temps d'hiver, quand toute la terré est couverte de neige, ils vivent dans des souterrains distingués en plusieurs différentes cavernes.
Si\esMongulsiiVoïeni\euTC/iam-Chi-Thanngiii pour toute la nation, ceux-ci avoient des idoles en chaque tente et en chaque cave. D'ailleurs ils adoroient le soleil , les étoiles , la neige , l'eau, en un mot tout ce qui offroit à leur esprit quelque chose de merveilleux-, et comme leur crasse ignorance leur fait trouver du surprenant par-tout, il n'y a presque i4en qui ne «oit honoré de leurs sacrifices.
Il ne m'arrivu rien de particulier dan-s toute ©ette étendue de pays , dont les 4)Pi'iies étoient
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éloignées du désert dont j'ai parlé en dernier lieu, de dIus de quatre cents milles. La moitié de ce terrein peut bien passer pour un disert aussi , et nous fiimes obligés de voyager pendant douze jours , sans rencontrer ni maison , ni arbre, et de porter avec nous notre eau et nos autres provisions.
Après nous être tirés de cotte solitude , nous parvînmes en deux jours de marche à la ville de Janezay, située près d'un grand fleuve du même nom. On nous dit là que ce fleuve sépare l'Europe de l'Asie ; de quoi nos faiseurs de cartes géographiques ne tombent pas d'accord. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il borne vers l'orient l'ancienne Sibérie ^ qui ne fait qu'une province du vaste empire des Moscovites , quoiqu'elle soit plus grande que toute l'Allemagne.
Je remarquai que dans cette province même le paganisme et l'ignorance la plus brutale ont par-tout le dessus, excepté dans les garnisons russieunes. Toute l'étendue de terrein entre l© fleuve Oby et le fleuve Janezay , est peuplée de païens , et de païens aussi barbares que les Tartares les plus reculés , et même que les Sauvages les plus brutaux de l'Asie et de l'Amérique.
Je pris la liberté de dire à tous les gouverneurs moscovites que j'eus l'honneur d'entretenir, que ces pauvres païens, pour être sous le gouvernement d'une nation chrétienne, n'en sont pas plus prêts àembrasser le christianisme. Tls me répondirent presque tous que je n'avois pas tort; mais que c'étoit une affaire qui ne les regardoit pas. « Si le czar , disoient-ils, avoit )) eùvie de convertir ses sujets sibériens , ton- )) guois et monguls , il devroit envoyer paur cet « effet des'eccléiiasLiques, et non pas des soldats j
« et puisqu'il s'y prend d'une autre manière, îî )) est naturel de croire que notre ^lonarque 3) songe plus à rendre ces peuples soumis à son » empire, qu^à en faire dés chrétiens ».
Depuis le ûciwc Jane zay jusqu'à VOhy , il nous fallut traverser un pays abandonné en quelque sorte : ce n'est pas que le terrein soit ingrat et incapable d'être cultivé; il n'y manque que des habitans et de l'industrie. A le considérer en lui-même, c'est un pays très-agréable et très- fertile; le peu d'habitans qu'il contient consiste entièrement en païens, si vous en exceptez ceux qu'on y enx^oie de la Russie. Je dois observer ici en passant , que c'est justement tdans ce pays situé de l'un et de l'autre côté de l'Ofcj, que sont envoyés en exil les criminels moscovites qui ne sont pas condamnés à mort; et il leur est presque impossible de s'en échapper jamais.
Il ne m'arriva rien qui soit digne d'être rapporté jusqu'à mon arrivée à Tobolski, capitale de la Sibérie, oii je demeurai pendant un temps considérable , par la raison que voici.
Nous avions mis à-peu près sept mois à faire notre voyage, et l'hiver approchoit à grands pas. La caravane devoit aller à Moscow, mais nous n'y avions aucunes affaires, mon associé et moi ; c'étoit notre patrie que nous avions uniquement en vue , et cette considération méritoit bien que nous tinssions un peu conseil à part. Il est vrai qu'on nous disoit merveilles des traîneaux tirés par des rennes, qui rendent si faciles et si rapides les voyages qu'on entreprend en temps d'hiver : je sais bien que ce qu'on nous en rapportoit, quelque surprenant qu'il fût, étoit la vérité toute pure. Les Russiens aiment mieux yoyager en hiver qu'en été,
parce que dans leurs traîneaux ils passent les jours et les nuits avec toute la commodité imaginable , tandis qu'ils parcourent un espace extraordinaire. Tout le pays est couvert de neige durcie par le grand froid, qui fait une seule surface douce et égale des plaines, des rivières, des montagnes et des lacs.
Mais je ne pouvois rien gagner par un voyage de cette nature. Pour aller en Angleterre , je ne devois prendre que deux chemins. Je pouvois aller avec la caravane jusqu'à Jareslaw , et de -là tourner vevs l'ouest, pour gagner Nerwa et le golfe de Finlande. Il m'étoit facile de passer de- là , par mer ou par terre , à Dantzick , où peut-être je pouvois trouver l'occasion de me défaire avantageusement de mes marchandises des Indes. Ou bien je devois quitter la caravane à une petite ville située sur la . Dwina , d'où , en six jours de temps , je pouvois venir par eau à Archangel, et passer de-là par mer à Hambourg , en Hollande ou en Angleterre.
Or, il étoit également extravagant de soilgcr à l'un et à l'autre de ces voyages pendant l'hiyer. Il étoit impossible d'aller à Danlzick par mer, parce que la mer Baltique est toujours gelée dans cette saison ; et de vouloir voyager parterre dans ce pays-là, c'étoit aussi dangereux que de marcher mal accompagné au travers des Tartares Monguls. D'un autre côté , si j'étois arrivé à Archangel au mois d'octobre , i'aurois trouvé tous les vaisseaux partis , et la ville presque déserte , puisque les marchands qui y font leur séjour pendant l'été , ont coutume de se retirer pendant l'hiver à Mo|cow. Ainsi j'aurois dû y essuyer un froid extrême, et peut-être une grande disette de vivres, san*^
compter une vie triste et désagréable, faute cfe^ compagnie.
Il vaîoit mieux par conséquent laisser là la cr.ravane, et faire toas les préparatifs nécessaires pour passer l'hiver clans la capitale tîe la Sibérie , où je pouvois faire fond sur trois choses très-essentielles; savoir, l'abondance des vivres, une maison bonne et chaude avec du bois en quantité , et enfin très-bonne compagnie.
Je me trouvois alors dans un climat bien différent de mon paradis teireslre, ma chère ilc, où je ne sentis jamais le froid que pendant les frissons de ma fièvre-, an contraire, j'avois bien de la peine à y soufFrir des habits sur mon corp??, et je n'y faisois du feu que hors de la maison j uniquement pour me préparer quelques mets. Ici je commençai par me fournir de trois bonnes camisoles, et de quelques grandes robes qui me . pendoient jusqu'aux pieds, et dont les mancjics éîoient boutonnées jusqu'au poignet. Il faut le- Tiîarquer même, que toutes ces différentes sortes d'habits étoient doublés de bonnes fourrures.
Pour chauffer ma maison, je m'y pris d'une autre manière que celîe dont on se sert en An* gleterre, où l'on fait du feu dans des cheminées ouvertes, qui sont placées dans chaque chambre, ce qui laisse un air aussi froid qu'il étoit auparavant , dès que le feu est éteint. Je fis placer une cheminée semblable à une fournaise , dans un endroit qui étoit le centre de six chambres différentes; le tuyau par où devoit sortir fa fumée, alloit d'un côté, et l'ouverture par où sortoit la chaleur étoit justement du côté oj)posé : par-là toutes les chambres éloient entretenues dans une chaleur égale, sans qu'on découvrît le feu nulle part , de la même maiiière gue dans les bains d'Angleterre.
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C'est ainsi que mes appartemens étoient toujours chauds, quelque froid qu'il fît au-deliors, . et je n'étois jamais incommodé de la fumée.
Ce qui doit paroître d'abord fort incroyable, c'est ce que j'ai insinué touchant la bonne compagnie que je trouvai dans un pays de barbares , dans une des provinces les plus septentrionales de Ici Moscovie , un pays situé dans le voisinage de la mer Glaciale , et seulement éloigné de quelques degrés de la Nouvelle Zemble.
Mais on y ajoutera foi sans peine, quand on voudra bien se souvenir que j'ai dit que la Sibérie est le séjour des criminels d'état de la Moscovie. Lia ville capitale doit être par conséquent remplie de noblesse, de généraux, de grandsseigueurs et de princes même. J'y trouvai le célèbre prince Galiczin, le vieux général Rohostiski f et plusieurs autres personnes du premier rang , parmi lesquelles il y avoit plusieurs dame» de distinction.
Par le moyen du marchand écossois, qui fut obligé de se séparer ici pour moi, je fis connoissance avec plusieurs de ces seigneurs, et même avec quelques-uns du premier ordre : j'en reçus plusieurs agréables visites, qui contribuèrent beaucoup à me faire trouver courtes les tristes soirées de l'hiver. Ayant lié conversation un jour avec le prince . . . qui avoit été autrefois un des ministres d'état de sa majesté czarienne, je lui entendis raconter les choses les plus merveilleuses de la grandeur , de la magnificence, de la domination étendue, et du pouvoir absolu de son maître, l'empereur de la Grande-Russie. Je l'interrompis pour lui dire que je m'étois va autrefois un monarque plus absolu que le czar de Moscovie, quoique mes sujets ne fussent pas si nombreux, jû mon empire totit-àfait.si grand
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que celui de cet empereur. Ce discours donna une grande surprise au prince russien , qui , me regardant avec une attention extraordinaire , me pria très-sérieusement de lui dire s'il y avoit quelque réalité dans ce que je venois de lui débiter si gravement.
Je lui promis que son étonnement cesseroit dès que j'aurois eu le loisir de m'expliquer, et là dessus je lui dis que j'avois eu le pouvoir de disposer absolument de la fortune et de la vie de mes sujets, et que , malgré mon despotisme , il n'y avoit eu personne dans tous mes états dont je n'eusse été aimé avec une tendresse filiale.
Il me répondit, en branlant la tête, qu'effectivement de ce côté là j'avois surpassé de beaucoup le czar son maître. « Ce n'est pas tout , )) monseigneur, repris -je; toutes les terres de )) mon royaume m'appartiennent en propre ; )) tous mes sujets n'étoient que mes fermiers , » sans y être contraints , et tous tant qu'ils )) éloient , ils auroient hasardé leur vie pour ' )) sauver la miene, et jamais prince ne fut plus » tendrement aimé, et en même temps si fort » respecté et si craint de son peuple ».
Après l'avoir encore amusé pendant quelque temps.de ces magnifiques chimères , fondées pourtant sur des réalités, mais très- minces, je lui fis voir clair dans le fond de cette affaire, et je lui donnai un détail de tout ce qui m'étoit arrivé dans l'île, et de la manière que j'y avois gouverné mes sujets; en un mot, je lui fis làdessus précisément le même récit que j'ai communiqué au public.
Toute la compagnie fut ravie de cette relation , et sur- tout le prince , qui me dit , en poussant un grand soupir, que la véritable grandeur de l'homme consistoit à être son propre maître,
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et à s'acquérir un empire despotique sur ses propres passions; qu'il n'auroit pas changé une monarchie comme la mienne , contre toute la domination de son auguste maître ; qu'il trouvoit une félicité plus véritable dans la retraite à laquelle il avoit été condamné , qne dans la grande autorité dont il avoit autrefois joui à la cour de son empereur, et que, selon lui, le plus haut degré de la sagesse humaine, consistoit à proportionner nos désirs et nos passions à la situation oii la Providence trouvoit bon de nous ménager un calme intérieur , au milieu des tempêtes et orages qui nous environnent extérieurement.
({ Pendant les premiers jours que je passai )) ici, continua- t-il, j'étois accablé de mon pré- I) tendu malheur', je m'arrachois les cheveux, )) jedéchirois mes habits, en un mot, je m'em- » portois à toutes les extravagances ordinaires à n ceux qui se croient accablés par leurs infor- )) tunes; mais un peu de temps et quelques ré- )) flexions me portèrent à me considérer moi- » même d'une manière tranquille , aussi bien yt que les objets qui m'environnent. Je trouvai 3) bientôt que la raison humaine, dès qu'elle a » l'occasion d'examiner à loisir tout le détail de i) la vie , et la nature des secours qu'elle peut » emprunter de l'industrie pour la rendre hea- » reuse , est parfaitement capable de se procu- » rer une félicité réelle, indépendante des coups )) du sort , et entièrement convenable à nos de- V sirs les plus naturels , et au grand but pour le- )) quel nous sommes créés. Je compris en peu de » jours , qu'un bon air à respirer, des alimens )) simples pour soutenir notre vie , des habits » propres à nous défendre des injures de l'air, i) et la liberté de prendre autant d'exercice qu'il
)) en faut pour la conservation de la sanlé, sont » tout ce qui peut contribuer aux besoins vériî) tables de l'iiomnie. J'avoue que la grandeur, » l'autorité , la richesse et les plaisirs qu'elle » nous procure , et dont j'ai eu autrefois rna » bonne part , sont capables de nous procurer 3) mille agrémens; mais d'un autre côté toutes )) ces soi tes de plaisirs influent terriblement sur » les plus mauvaises de nos passions. Elles ferli- » lisent , pour ainsi dire , notre ambition , notre » orgueil, notre avarice et notre sensualité. Ces » dispositions de notre coeur , criminelles en )) elles - mêmes , contiennent les semences de )) tous nos autres crimes. Elles n'ont pas la )) moindre relation avec ces talens qui font » l'homme sage, ni avec ces vertus qui consli- )) tuent le caractère du chrétien. Privé à pré- » sent de tout ce bonheur extérieur, source or- )) dinaire des vices, éloigné du faux brillant, je )) ne le regarde que de son côté ténébreux-, je )) n'y trouve que de la difformité , et je suis » pleinement convaincu que la vertu seule rend )) l'homme véritablement sage, grand, riche, )) et qu'elle seule le prépare à la jouissance d'une » félicité éternelle. Dans cette pensée, ajouta- )) t il, je me trouve plus heureux au milieu de )> ce désert, que tous mes ennemis, qui sont en » pleine possession de la richesse et de l'autorité » qu'ils m'ont fait perdre , et dont je me sens dé- )) chargé comme d'un fardeau pesant.
)) Vous penserez peut-êtie , monsieur , me )) dit-il encore , que je suis uniquement forcé à i) entrer dans ces vues par la nécessité, et que, j) par une espèce de politique, je fais de pareilles » réflexions pour adoucir un état que d'autres -)■> pourroient nommer misérable; maisvousvous rt tromperiez. S'il est possible à l'homme de con-