II. M
nous fîmes tous nos efForts pour redresser le bâtiment. Cependant ni ceux de réchafaudage , ni ceux des chaloupes ne purent exécuter nos ordres , parce qu'un moment après ils eurent les Barbares sur les bras : déjà deux de leurs barques avoient abordé notre pinasse , et se saisis-» soient de nos gens comme de leurs prisonniers.
Le premier sur qui ils mirent la main étoit nn Anglais , garçon aussi brave que robuste : il avoit un mousquet à la main ; mais au lieu de s'en servir , il le jeta dans la chaloupe j ce que je pris d'abord pour une imprudence , qui alloit jusqu'à la stupidité : mais il me désabusa bientôt ; car il prit le drôle qui l'avoit saisi par les cheveux , et Payant tiré de sa barque dans la nôtre , il lui cogna la tête contre un des bords de la chaloupe , d'une telle force , qu'il lui en fit sortir la cervelle dans le moment.
En même temps un Hollandais, qui étoit à côté de lui, ayant pris le mousquet par le canon, en fit le moulinet de si bonne grâce , qu'il terrassa cinq ou six des ennemis qui vouloient se jeter dans la chaloupe.
Ce n'en étoit pas assez pour repousser trente ou quarante hommes, qui se jetoicnt avec précipitation dans la pinasse , où ils ne s'attendoient à aucun danger , et où il n'y avoit que cinq hommes pour la défendre : mais un accident des plus burlesques nous donna une victoire complète.
Notre charpentier se préparant à suivre et à goudronner le dehors du vaisseau , venoit de faire descendre dans la pinasse deux chaudrons, l'un plein de poix bouillante, et Taulre de poixrésine, de suif, d'huile, et d'autres matières semblables. L'aide du charpentier avoit encore dans la main une grande cuiller de fer avec
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laquelle il fournissoit aux autres cette liqueur chaude , et voyant deux de nos Cochinchinois entrer du côté où*il étoit, il les arrosa d'une cuillerée de cette matière , qui les força à se jeter à la mer, mugissant comme deux taureaux.
« C'est bien fait , Jean , s'écria là-dessus le » charpentier ; ils trouvent la soupe bonne , » donne leur-en encore une écuellée». En même temps il court de ce côté-là avec un de ces torchons qu'on attache à un bâton pour laver 1©vaisseau , et le trempant dans la poix, il en jette une si grande quantité sur ces voleurs, dans le temps que Jean avec sa cuiller la leur prodigue libéralement , qu'il n'y eut pas un seul homme dans les trois barques ennemies , qui ne fût misérablement grillé. L'effet en étoit d'autant plus grand et plus prompt, que ces malheureux étoient presque tout nuds, et je puis dire que de mes jours je n'ai entendu des cris plus affreux , que ceux que poussèrent alors ces pauvres Cochinchinois.
C'est une chose digne de remarque , que , quoique la douleur fasse pousser des cris à tous les peuples du monde, cependant ces cris sont tout aussi différens que leurs différens langages. Je ne saurois mieux nommer le son qui frappa pour lors nos oreilles, qu'un hurlement , et je n'ai jamais rien entendu qui en appi ochat davantage , que le bruit affreux que firent ces loups qui vinrent m'attaquer autrefois dans le Languedoc.
Jamais victoire ne me fit plus de plaisir , nonseulement parce qu'elle nous délivra d'un danger qui , sans cet expédient , auroit été trèsgrand , mais surtout parce qu'elle fut remporté© sans répandre de sang et sans tuer personne ,
excepté celui à qui noire Anglais avoit cassé la lête conlre le bord de la chaloupe. J'aurois été au désespoir de faire périr ces malheureux , quoiqu'en défendant ma propre vie, parce que je savois qu'ils n'avoient pas la moindre notion de l'injustice qu'ils commettoient en nous attaquant. Je sais que la chose, étant nécessaire, auroit été juste , parce qu'il ne peut pas y avoir de crime à se défendre; mais je crois que la vie a bien de l'amertume, quand on s'est vengé en tuant son prochain, et j'aimerois mieux soufiFrir d'assez grandes insultes, que de faire périr mon agresseur. Je pense même que tous ceux qui réfléchissent et qui connoissent le prix de Thumanité, sont de mon sentiment. J'en reviens à mon histoire.
Pendant cette bataille comique nous avions, mon associé et moi , si bien employé les gens que nous avions à bord, que le vaisseau fut enfin redressé. Les canons éloient déjà remis dans leurs places, et le canonnier me pria d'ordonner à ceux de nos chaloupes de se retirer, parce qu'il vouloit faire feu sur les ennemis.
Je lui dis de n'en rien faire, et que le charpentier nous en délivreroit bien sans le secours du canon; j'ordonnai seulement au cuisinier de faire chauffer une autre chaudronnce de poix. Mais heureusement nous n'en eûmes que faire; les pauvres diables étoient si mécontens de leur premier assaut, qu'ils n'avoient garde d'en tenter un second. D'ailleurs , ceux qui étoient le plus éloignés de nous voyant le vaisseau redressé et à flot, commençoient apparemment à sentir leur méprise, et par conséquent ils ne trouvoient pas à propos de pousser plus loin leur dessein.
C'est ainsi que nous nous tirâmes d'affaire
d'une manière divertissante, et ayant porté à bord quelques jours auparavant seize bons cochons gras, du riz, des racines et du pain , nous résolûmes de remettre en mer à quelque prix que ce fût, persuadés que, le jour d'après, nous nous trouverions environnés d'un si grand nombre de Cochinchinois , que nos chaudrons auroient de la peine à fournir à tous leurs besoins.
Le même soir donc nous reportâmes toutes nos affaires dans le vaisseau , et le lendemain matin nous fûmes en état de faire voile. Nous trouvâmesbon néanmoins de nous tenir à l'ancre à quelque distance , ne craignant pas les ennemis, parce que nous étions en bonne posture pour les attendre. Le jour suivant , ayant achevé tout ce que nous avions à faire à bord, et voyant que nos voies d'eau étoient parfaitement bouchées, nous mîmes à la voile. Nous aurions fort souhaité d'entrer dans labaie de Tu/iqwm,pour «avoir cequ'étoient devenus les vaisseaux hollandais qui y avoi^nt été ; Imais nous y avionr, vu entrer plusieurs autres bâtimens depuis peu , et par conséquent nous n'osâmes pas nous y hasarder. Nous fîmes donc cours du côlé du nord-est , vers l'île Formosa, ayant aussi grand'peur de rencontrer quelque vaisseau anglais ou hollandais, qu'un vaisseau marchand européen voguant dans la Méditerranée a peur de reucontrer un vaisseau de guerre îM Alger,
Nous fîmes d'abord cours nord-est , comme si nous voulions aller aux îles Manilles ou aux îles Philippines, afin d'être hors de route des vaisseaux européens , et ensuite nous tournâmes vers le nord jusqu'à ce que nous vinssions au vingt -deuxième degré trois minute?? de latitude, et de cette manière nous arrivâmes à l'île Formosa. Nous y mîmes à l'ancre pour
prendre de l'eau fraîche et d'autres provisions; nous en fûmes fournis abondamment par le peuple, qui nous fit voir beaucoup d^intégrité dans tout le commerce que nous fîmes avec lui. Peut-être ces bonnes manières et celte probité sont-elles dues au christianisme qui a été autrefois planté dans cette île par des missionnaires hollandais. Ce qui confirme une remarque que j'ai toujours faite , touchant la religion chrétienne, par-tout où elle est reçue ; qu'elle y produise des effets sanctifîans ou non, elle civilise les nations, et du moins elle réforme leurs manières.
De-,lànous continuâmes à faire cours du côté du nord , en nous tenant toujours à une distance égale des côtes de la Chine, et de cette manière nous passâmes par-devant tous les ports ovi les vaisseaux européens sont accoutumés de relâcher, bien résolus de faire tous nos efforts pour ne pas tomber entre leurs mains. Il est sûr, si ce malheur nous étoit arrivé, sur-tout dans ce pays-là , nous étions perdus, et j'en avois tellement peur en mon particulier , que j'aurois mieux aimé me trouver entre les griffes de l'inquisition.
Etant parvenus alors à la latitude de trentetrois degrés, nous résolûmes d'entrer dans le premier port que nous trouverions , et pour cet effet nous avançâmes du côté du rivage. Nous n'en étions qu'à deux lieues, quand une barque vint à notre rencontre , avec un vieux pilote portugais, qui voyant que notre vaisseau étoit européen , venoit pour nous offrir ses services. Cette offre nous fit plaisir , et nous le prîmes à bord. Sur quoi, sans nous demander où nous avions envie d'aller, il renvoya sa barque.
Nous étions alors les maîtres de nous faire
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mener où nous le trouvions bon , et. je proposai au bon vieillard de nous conduire au golfe de JSaJiquin , qui est dans la partie la plus septentrionale de la côte delà Chine. Il nous répondit qu'il connoissoit fort bien ce golfe; mais qu'il étoit fort curieux de savoir ce que nous y voulions faire.
Je lui dis que nous avions envie d'y vendre noire cargaison , et d'acheter à la place des porcelaines , des toiles peintes , des soies crues et des soies travaillées , &c. Il nous répondit, qu'à ce compte le meilleur port pour nous auroit été celui de Macao , où nous aurions pu nous défaire de notre opium très-avantageusement, et acheter des denrées de la Chine à aussi bon marché qu'à Nanquin.
Pour mettre fin au^iscours de notre pilote , qui étoit fort circonstancié , nous lui dîmes que nous n'étions pas seulement marchands, mais encore voyageurs, et que notre but étoit d'aller voir la grande ville de Pékin, et la cour du fameux monarque de la Chine. — « Vous feriez » donc fort bien , répondit - il , d'aller vers » Ningpo, d'où, par la rivière qui se jette là dans » la mer, vous pouvez gagner en peu d'heure» )) le grand canal». Ce canal qui est par -tout navigable, passe par le cœur de tout le vaste empire chinois, croise toutes les rivières, et traverse plusieurs collines par le moyen de portes et d'échelles , et s'avance jusqu'à Pékin , parcourant une étendue de deux cent soixantedouze lieues.
(( Voilà qui est fort bien , seigneur portugais , )) lui répondis - je ; mais ce n'est pas cela dont )) il s'agit , nous vous demandons seulement si » vous pouvez nous conduire à Nanquin, d'où. >î nous puissions ensuite aller facilement à là
» cour du roi de la Chine». Il me dit qu'il lo pourroit faire fort aisément, et que depuis peu un vaisseau hollandais avoit pris précisément la même route. Cette circonstance n'étoit guère propre à me plaire, et j'aurois autant aimé rencontrer le diable , pourvu qu'il ne fût pas venu dans une figure trop effrayante, que des vaisseaux hollandais, qui, négociant dans ces pays, sont beaucoup plus gros et mieux équipés que n'étoit le nôtre.
Le vieillard me trouvant consterné au seul nom d'un vaisseau hollandais, me dit que nous ne devions pas être alarmés de ce qu'il venoit de nous dire , puisque les Hollandais n'étoient point en guerre avec noire nation. — «Il est î) vrai , lui répondis- je , mais on ne sait pas de » quelle manière ces gens-là nous traiteroient , » dans un pays où ils sont hors de la justice. M — Il n'y a rien à craindre , repartit-il ; vous » n'êtes point pirates , et ils n'attaqueront point » des marchands qui ne cherchent qu'à faire D paisiblement leurs affaires».
Si à ce discours tout mon sang ne me monta pas au visage , c'est apparemment parce que la nature avoit ménagé quelque obstruction dans quelque vaisseau pour en arrêter le cours. J'étois dans un si grand désordre , qu'il n'étoit pas possible que notre Portugais ne s'en apperçût.
«Monsieur, me dit-il , il semble que mon )) discours vous fasse de la peine ; vous irez où j) vous le trouverez à propos, et soyez sûr que » je vous rendrai tous les services dont je suis » capable. — Il est vrai, seigneur portugais, lui » répondis- je ; je suis dans une assez grande }) irrésolution touchant la route qu'il faudra )) prendre, parce que vous venez de parler de » pirates j je souhaite qu'il n'y en ait point dans
n ces mers-ci. Nous ne sommes guère en état de )) leur faire tcte ; vous voyez que notre navire » n'est pas des plus gros, et que l'équipage en n est assez foible ».
— (( Vous pouvez dormir en repos là- dessus , )) me dit-il ; aucun pirate n'a paru dans ces mers » depuis quinze ans, excepté un seul qu'on a vu )> il y a environ un mois , dans la baie de Siam , » mais il est sûr qu'il a tiré du côté du sud j » d'ailleurs ce n'est point un vaisseau fort con- » sidérable et propre à ce métier. C'est un vais- » seau marchand avec lequel l'équipage s'en est » fui après la mort du capitaine, qui a été tué « dansl'ile de Sumatra ».
— «Comment, dis- je, faisant semblant de ne » rien savoir de cette affaire , ces coquins ontit ils tué leur propre capitaiue? — Je ne peux » pas dire , répondit-il , qu'ils l'ont massacré )) eux-mêmes; mais comme dans la suite ils se Asont rendus maîtres du vaisseau , il y a beau- » coup d'apparence qu'ils l'ont trahi, et qu'ils » l'ont livré à la cruauté des Indiens. — A ce » compte- là, dis -je, ils ont autant mérité la » mort que s'ils l'avoient massacré de leurs pro- » près mains. — Sans doute, repartit le bon «vieillard*, aussi seront -ils punis selon leur » mérite , s'ils sont rencontrés par les Anglais n ou par les Hollandais ; car ils sont tous con» » venus ensemble de ne leur point donner de » quartier s'ils tombent entre leurs mains »,
Je lui demandai là-dessus comment ils pouvoient espérer de rencontrer ce pirate, puisqu'il n'étoit plus dans ces mers. « On l'assure , » reprit -il-, mais ce qu'il y a de certain, c'est » qu'il a été dans la rivière de Camhodiaj et n qu'il y a été découvert par quelques Holi) landais qu'il ayoit laissés à terre en se rendant
« maître du vaisseau. Il est certain encore que » quelques marchands anglais et hollandais qui î) se trou voient alors dans la même rivière , ont » été sur le point de le prendre. Si leurs pre- 3) micres chaloupes, continua-t-il , avoient été » secondées comme il faut par les autres, il au- 3) roit été pris indubitablement ; mais ne voyant » que deux chaloupes à portée , il fit feu dessus , » et les mit hors d'état avant que les autres 3) fussent à portée ; il gagna ensuite la haute )) mer , et il ne fut pas possible aux chaloupes » de continuer à le poursuivre. Mais on a une » description si exacte de ce bâtiment, qu'on le » reconnoîtra sans peine par-tout où on letrou- » vera, et l'on a résolu unanimement de faire )) pendre à la grande vergue le capitaine , et 3) l'équipage , si jamais on peut s'en rendre » maître».
— « Comment , dis-je , ils les exécuteront 3) sans aucune formalité? Ils commenceront par 3) les faire pendre , et ensuite ils leur feront leur 3) procès ? — Bon ! Monsieur , me répondit-il ; 3) de quelle formalité voulez - vous qu'on se 3) serve avec de pareils scélérats ? Il suffit de » les jeter dans la mer pour s'épargner la peine 3) de la pendaison : ces coquins-là n'auront que 3) ce qu'ils méritent w.
Voyant que le vieux Portugais ne pouvoit pas quitter notre bord et nous faire le moindre mal, je lui dis vivement : « Voilà justement la 3) raison pourquoi je veux que vous nous meniez 3) à Nanquirif et non pas à Macao, ou à quelque 3) autre port fréquenté par les Anglais et par 3) les Hollandais. Sachez que ces capitaines dont 3) vous venez de parler sont des insolens et des 3) étourdis qui ne savent pas ce que c'est que )> la justice , et qui ne se conduisent ni selon la
K loi divine, ni selon la loi naturelle. Ils sont » assez inconsidérés pour se hasardera devenir » meurtriers , sous prétexte de punir des vo- )) leurs , puisqu'ils veulent faire exécuter des î) gens faussement accusés, et pour les traiter 3) en criminels sans se donner la peine de les » examiner et d'entendre leur défense. Dieu >) me fera la grâce peut-être de vivre assez )) long-temps pour en rencontrer quelques-uns )) dans des endroits où l'on pourra leur appren- » dre de quelle manière il faut administrer la «justice ».
Là-dessus je lui déclarai Naturellement , que le vaisseau où il se trouvoit étoit justement celui qu'ils avoient attaqué avec cinq chaloupes , d'une manière aussi lâche que mal conduite. Je lui contai en détail comment nous avions acheté notre navire de certains Hollandais , et comment nous avons avions appris dans la suite que c'étoient des coquins qui s'en étoient fuis avec le vaisseau , après que leur capitaine avoit été assassiné par les Indiens de Sumatra; mais je l'assurai que de dire que cet équipage s'étoit mis à pirater, c'éfoit débiter une fable inventée à plaisir • que nos ennemis auroient sagement fait de creuser cette affaire avant que de nous attaquer , et qu'ils répondroient devant Dieu du sang qu'ils nous avoient forcés de répandre.
Le bon vieillard fut extrêmement surpris de ce récit, et nous dit que nous avions raison de ne pas vouloir aller du côté du nord. Il nous conseilla de vendre notre navire dans la Chine, et d'eu acheter ou d'en bâtir un autre. « Vous h n'en trouverez pas un si bon que le vôtre, )) ajouta t-il-, mais il vous sera aisé d'en avoir » un capable de vous ramener à Bengale
SjG LES AVENTURES
» avec vos gens, et avec vos marcliandises)>. Je lui dis que je profiterois de son conseil do tout mon cœur , dès que je pourrois trouver un bâtiment à ma fantaisie, et un marchand pour le mien. Il m'assura qu'il y auroit à Nanquin des gens de reste , qui seroient ravis d'acheter notre vaisseau*, qu'une jonque chinoise suffiroit pour m'en retourner , et qu'il me trouveroit sans peine des gens qui m'achèteroient l'un , et qui me vendroient l'autre.
<( Mais, lui dis-je, vous dites que notre vai^- » seau sera indubitablement reconnu , et par » conséquent si je prends les mesures que vous » me conseillez, je puis jeter par-là d'iionnêles » gens dans un terrible péril, et être la cause » de leur mort. 11 suffira à ces capitaines d© )) trouver le vaisseau , pour qu'ils se mettent » dans l'esprit qu'ils ont trouvé aussi les crirni- » nels, et qu'ils massacrent de sang-froid des » gens qui n'ont jamais songé à les offenser ». « Je sais le moyen de prévenir cet inconvé- » nient, me répondit le bon vieillard; je cou- » nois les commandans de tous ces vaisseaux , h et je les verrai quand ils passeront par ici ; î) je ne manquerai pas de leur faire connoître » leur erreur, et de leur dire que, quoiqu'il soit )) vrai que le premier équipage s'en est allé » avec le navire, il est faux pourtant qu'il s'en » soit jamais servi pour exercer la piraterie. Je » leur apprendrai sur-tout , que ceux qu'ils ont » attaqués dans la baie de Siam , ne sont pas » les mêmes gens ; mais ,que ce sont d'honnêtes » marchands qui ont acheté le vaisseau de quel- » ques scélérats , qu'ils en croyoient les proprié- » laires. Je suis persuadé que du moins ils s'en » fieront assez à moi, pour agir avec plus de » précaution qu'ils n'ayoient d'a.bord projeté ^ *
— - « Eh bien ! lui dis-je , si vous les rencontrez , » voulez-vous bien vous acquitter d'une cprn- » mission que je vous donnerai pour eux » ?
^ « Oui -dà , me répondit-il , pourvu que vous » me la donniez par écrit , afin qu'ils voient )> clairement qu'elle vient de vous , et que je ne » l'ai pas forgée de mon chef ». Là- dessus je me mis à leur écrire, et après avoir détaillé toute ^histoire de l'attaque des chaloupes que j'avois été obligé de soutenir, et développé la fausseté des raisons qui les avoient poussés à me faire cette insulte, dans le dessein de me traiter avec toute l'inhumanité possible , je finis en les assurant que , si j'avois le bonheur de les reconnoître jamais en Angleterre , je les. en paierois avec usure , à moins que les loix de la patrie n'eussent perdu toute autorité pendant mon absence.
Le vieux pilote lut et relut cet écrit à dififérentes reprises, et me demanda si j'étois prêt à soutenir tout ce que j'y avançois. Je lui dis que je le soutiendrois tant qu'il me resteroit un sou de bien, et que j'élois très-sûr de trouver une occasion de faire repentir ces messieurs de la précipitation de leur cruel dessein. Mais je n'eus point occasion d'envoyer le Portugais avec cette lettre; car il ne nous quitta point, comme on le verra dans la suite.
Pendant ces conversations, nous avancions toujours du côté de Nanquin , et après treize jours de navigation , nous mîmes à l'ancre au sud-ouest du grand golfe, où par hasard nous apprîmes que deux vaisseaux hollandais venoient de passer, et nous en conclûmes qu'en continuant notre route, nous tomberions infailliblement entre leurs mains.
Après avoir consulté sur ce terrible façon»
vénient avec mon associé qui étoit aussi embarrassé que moi , et aussi résolu sur le parti qu'il falioit prendre , je m'adressai au vieux pilote pour lui demander s'il n'y avoit pas près de -là quelque baie ou quelque rade où nous pussions entrer, pour faire notre commerce particulier avec les Chinois , sans être en danger. Il me dit si je voulois aller du côté du sud, l'espace d'environ quarante-deux lieues, j'y trouverois un petit port nommé Quinchang , où les missionnaires débarquoient d'ordinaire en venant de Macao , pour aller prêcher dans la Chine la religion chrétienne , et où jamais les vaisseaux européens n'entroient. Qu'étant là je pourrois prendre des mesures pour le reste du voyage : que, dans le fond, ce n'éloit pas un endroit fréquenté parles marchands, excepté dans certains temps de l'année qu'il y avoit une foire où les marchands japonnois venoient se pourvoir de denrées de la Chine.
Nous convînmes tous de faire cours vers ce port, dont peut-être j'orthographie mal le nom. Je l'a^ois écrit avec ceux de plusieurs autres endroits dans un petit mémoire que l'eau a gâté malheureusement par un accident ; je me souviens fort bien que les CJiinois et les Japonnois donnoient à ce petit port un nom tout différent de celui que lui donnoit notre pilote portugais, et qu'il le prononçoit Quinchang.
Le jour après que nous nous fûmes fixés â cette résolution , nous levâmes l'ancre , n'ayant été que deux fois à terre pour prendre de l'eau fraîche et des provisions , comme racines, thé, riz, quelques oiseaux, &c. Les gens du pays nous en avoient apporté en abondance , pour notre argent, d'une manière fort civile et fort intègre.
Les vents étant contraires , nous voguâmes cinq jours entiers avant que de surgir à ce port : nous y entrâmes avec toute la satisfaction imaginable. Pour moi , quand je me sentis sur terre , j'étois plein de joie et de reconnoissance envers le ciel , et je résolus , aussi bien que mon associé , de ne jamais remettre le pied dans ce malheureux navire, s'il nous étoit possible de nous défaire de nos marchandises , quand ce seroit d'une manière peu avantageuse.
Je ne saurois ni'empêcher de remarquer ici , que de toutes les conditions de la vie il n'y en a aucune qui rende un homme si parfaitement misérable qu'une crainte continuelle. L'écriture sainte nous dit avec beaucoup de raison que , (( la peur sert de piège à l'homme ». C'est une mort perpétuelle, et elle accable tellement l'esprit, qu'il est inaccessible au moindre soulagement -, elle étouffe nos esprits animaux, et abat tovite cette vigueur naturelle qui nous soutient dans des afflictions d'une autre nature.
Mon imagination, qui en étoit saisie d'une manière aflFreuse, ne manquoit pas de me représenter le danger bien plus grand qu'il n'étoit réellement; elle me dépeignoit les capitaines anglais et hollandais comme des gens absolument incapables d'entendre raison , et de distinguer entre des scélérats et d'honnêtes gens, entre une fable inventée pour les tromper, et entre l'histoire véritable et suivie de nos voyages et de nos projets. Rien n'étoit plus facile pour nous , dans le fond, que de faire voir clairement à toute personne un peu sensée que nous n'étions rien moins que des pirates. L'opium et les autres marchandises que nous avions à bord prouvoient clairement que nous avions
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été à Bengale , et les Hollandais qui, à ce qu'on disoit , avoientles noms de tous ceux de l'autre équipage, dévoient remarquer du premier coupd'œiî que nous étions un mélange d'Anglais, de Portugais et d'Indiens , parmi lesquels il ne se trouvoit que deux Hollandais. En voilà plus qu'il ne me falloit pour convaincre le premier capitaine qui nous auroit rencontrés, de notre innocence et de son erreur.
Mais la peur , cette passion aussi aveugle qu'inutile , nous remplit le cerveau de trop de vapeurs pour y laisser une place à la plus grande vraisemblance. Nous regardions toute cette affaire du mauvais côté -, nous savions que les gens de mer Anglais et Hollandais, et particulièrement les derniers , étoient si animés au seul nom de pirates qui s'étoient échappés de leurs mains, en ruinant une partie des chaloupes qu'on avoit envoyées pour les prendre, que nous étions persuadés qu'ils ne voudroient pas seulement nous entendre parler, et qu'ils prendroient pour une preuve convaincante de notre crime prétendu , la figure du vaisseau qu'ils connoissoient parfaitement bien, et notre fuite de la rivière de Cambodia. Pour moi, j'étois assez ma propre dupe pour m'imaginer que, si j'étois dans leur cas , j'agirois tout de même, et que je taillerois tout l'équipage en pièces , sans daigner écouter sa défense.
Pendant que nous avions été dans ces inquiétudes , mon associé et moi , nous n'avions pas pu fermer l'oeil sans rêver à des cordes et à des grandes vergues : une nuit entr'autres , songeant qu'un vaisseau hollandais nous avoit abordés, je fus dans une telle fureur que , croyant assommer un matelot ennemi, je donnai un coup de poing contre un pilier de mon
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lit d'une telle force que je m'écrasai les jointures ; ce qui me fît courir risque de perdre deux de mes doigts. Une chose qui me confirma encore davantage dans l'idée que nous serions maltraités par les Hollandais , si nous étions dans leur pouvoir, c'est ce que j'avois entenda dire des cruautés qu'ils avoient fait essuyer à mes compatriotes à Amboine, en leur donnant la torture avec toute l'inhumanité possible : je craignois qu'en faisant souffrir les douleurs les plus cruelles à quelques-uns de nos gens , ils ne leur fissent confesser des crimes dont ils n'étoient pas coupables , et ne nous punissent comme pirates avec quelque apparence de justice. La charge de notre vaisseau pouvoit leur fournir un puissant motif pour prendre des mesures si inhumaines, puisqu'elle valoit cinq mille livres sterling.
Pendant tout le temps que durèrent nos frayeurs, nous fûmes agités sans relâche par de pareilles réflexions , sans considérer seulement que les capitaines de vaisseaux n'ont pas l'autorité de faire de telles exécutions. Il est certain que , si nous nous étions rendus à quelqu'un d'entr'eux, et s'il avoit été assez hardi pour nous donner la torture, ou pour nous mettre à mort , il en auroit été puni rigoureusement en sa patrie. Mais cette vérité n'étoit pas fort consolante pour nous : un homme qu'on massacre ne tire pas de grands avantages du supplice qu'on fera souffrir à son meurtrier.
Ces frayeurs ne pouvoient que me faire faire de mortifiantes réflexions sur les différentes particularités de ma vie passée. Après avoir consumé quarante ans clans des travaux et des dangers continuels , je m'étois vu dans le port vers lequel tous les hommes tendent , une opi*-
lente tranquillité ; et j'avois été assez maTIieiireux pour me plonger de nouveau par mon propre choix dans des inquiétudes plus grandes que celles dont je m'étois tiré d'une manière si peu attendue. Quel chagrin pour moi, qui pendant ma jeunesse m'étois échappé de tant de périls, de me voir dans ma vieillesse exposé , par mon génie aventurier, à perdre la vie sur une potence pour un crime pour lequel je n'avois jamais eu le moindre penchant, bien loin d'en être coupable !
Quelquefois des pensées pieuses succédoient à ces considérations chagrinantes j je me mettois dans l'esprit que si je tombois dans ce malheur que je craignois si fort, je devois considérer ce désastre comme un effet de la Providence , qui , malgré mon innocence par rapport au cas présent, pouvoit me punir pour d'autres crimes , et que j'étois obligé de m'y soumettre avec humilité de la même manière que si elle avoit trouvé à propos de me châtier par un naufrage , ou par quelqu'autre malheur qui eût du rapport av.ec ma vie errante.
Il m'arrivoit encore assez souvent d'être excité par ma crainte à prendre des résolutions vigoureuses ; je ne songeois alors qu'à combattre jusqu'à la dernière goutte de mon sang, plutôt que de me laisser prendre par des gens capables de me massacrer de sang-froid.
Il vaudroit encore mieux pour moi , disois-je en moi-même , d'être pris par des sauvages et de leur servir de nourriture , que de tomber entre les mains de ces gens, qui peut-être seront ingénieux dans leur cruauté , et qui ne me feront mourir qu'après m'avoir déchiré par la torture la plus violente. Quand j'ai été aux mains avec les anthropophages, c'étoit toujours
dans le dessein de me battre jusqu'à mon dernier soupir; par quelle raison serois-je plus lâche quand il s'agit d'éviter un malheur plus terrible ?
Quand ces sortes de pensées avoient le dessus dans mon imagination , j'étois dans une espèce de fièvre, et dans une agitation comme si j'étois réellement engagé dans un combat opiniâtre; mes yeux brilloient , et le sang me boiiillonnoit dans les veines ; je résolvois alors fermement , si j'étois obligé d'en venir là , de ne jamais demander quartier , et de faire sauter le vaisseau en l'air quand je ne pourrois plus résister , afin de laisser à mes persécuteurs si peu de butin.qu'ils n'auroient garde de s'en vanter.
Pins nos inquiétudes avoient été grandes pendant que nous étions encore en mer , et plus nous fûmes charmés quand nous nous vîmes à terre. A cette occasion mon associé me raconta que la nuit auparavant il avoit rêvé qu'il avoit un grand fardeau sur les épaules , et qu'il le de voit porter au haut d'une colline ; mais que le pilote portugais l'avoit levé de dessus son dos , et qu'en même temps , au lieu d'une colline , il n'avoit trouvé qu'un terrein uni et agréable. Ce songe-là étoit plus significatif que les rêves ne le sont d'ordinaire ; nous étions véritablement comme des gens qu'on venoit de décharger d'un pesant fardeau.
Dès que nous fûmes à terre , notre vieux; pilote , qui avoit conçu beaucoup d'amitié pour nous , nous trouva un logement et un magasin , qui dans le fond ne faisoient ensemble que le même bâtiment. C'étoit une petite cabane jointe à une hutte spacieuse , le tout fait de cannes et environné d'une palissade de ces graii-
284 LES AVENTURES des cannes appelées bambous dans les Indes. Cette palissade nous servoit beaucoup pour mettre nos marchandises à l'abri de la subtilité des voleurs , dont il y a une assez grande quantité dans ce pays-là. D'ailleurs, le magistrat du lieu nous accorda, pour pins grande sûreté , une sentinelle qui faisoit la garde devant notre magasin,avec une espèce de demi-pique à la main. Nous en étions quittes, en donnant à cette sentinelle un peu de riz, et une petite pièce d'argent j ce qui ne montoit tout ensemble qu'à la valeur de trois sous par jour.
Il y avoit déjà du temps que la foire dont j'ai parlé étoit finie : cependant il y avoit encore dans la rivière trois ou quatre JQuques chinoises , avec deux bâtimens japonnois , chargés de denrées , qu'ils avoient achetées dans la Chine ', et ils n'avoient pas fait voile jusqu'alors, parce que les marchands étoient encore à terre.
Le premier service que nous rendit notre pilote , c'est de nous faire faire connoissance avec trois missionnaires , qui s'étoient arrêtés là quelque temps pour convertir les habitans du lieu. Il est vrai qu'ils avoient fait de leurs prosélytes une assez plaisante sorte de chrétiens ; mais c'étoit-là leur affaire , et non pas la nôtre. Parmi ces messieurs , il y avoit un prêtre français , fort joli homme , de bonne humeur , d'une conversation fort aisée. Il s'appeloit le Père Simon , et ses manières étoient bien éloignées de la gravité de ses deux compagnons , qui étoient l'un Portugais, et l'autre Génois. Ils étoient d'une grande austérité , et sembloient prendre extrêmement à cœur l'ouvrage pour lequel on les avoit envoyés, occupés continuellement à «'insinuer dans l'esprit des habitans , et à trouver moyen de lier conversation avec eux.
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Nous avions le plaisir de manger souvent avec ces religieux , et d'apprendre par-là leur manière de prêcher l'évangile aux païens. Il est certain que ce qu'ils appeloient la conversion des Chinois , étoit fort éloigné de mériter un titre si magnifique •, tout le christianisme de ces pauvres gens ne consiste guères qu'à savoir prononcer le nom de Jésus-Christ , à dire quelques prières adressées à la Vierge et à son Fils , dans un langage qui leur est inconnu , et à faire le signe de la croix. Cette crasse ignorance de ces prétendus convertis n'empêche pas les missionnaires de croire fermement que ces gens iront tout droit en paradis , et qu'ils sont eux-mêmes les glorieux instrumens du salut de leurs prosélytes ; c'est dans l'espérance d'un succès si merveilleux , qu'ils hasardent de grands voyages , qu'ils subissent le triste sort de faire un long séjour parmi ces barbares , et qu'ils s'exposent à une mort accompagnée des tourmens les plus cruels. Pour moi, quelque mauvaise opinion que J'aie de leur manière de convertir les païens , je croirois pourtant manquer de charité , si je n'avois pas une haute idée du zèle qui les porte à entreprendre un pareil ouvrage, au milieu de mille dangers et sans la moindre vue d'un intérêt temporel.
liC religieux français nommé le P. Simon, avoit ordre de s'en aller à Pékin , où réside le grand empereur de la Chine , et il n'étoit dans cette petite ville que pour attendre un compagnon , qui devoit venir de Macao pour faire ce voyage avec lui. Je ne le rencontrois jamais qu'il ne me pressât d'aller avec lui , en m'assurant qu'il me montreroit tout ce qu'il y a de grand et de beau dans tout ce fameux empire, et sur-tout la plus grande ville de l'univers,
une ville , selon lui , que Londres et Paris mis ensemble ne pourroient égaler.
Celte ville est effectivement grande , extrêmement peuplée ; mais comme je regarde ces sortes de choses d'un autre œil que ces gens qui se jettent d'abord à corps perdu dans l'admiration , je dirai dans la suite quelle est mon opinion de ce célèbre Pékin. Je reviens au F ère Simon.
Un jour que nous dînions ensemble , et que nous étions tous de fort bonne humeur , je lui fis voir quelque penchant à l'accompagner dans son voyage , et il nous pressa fort , mon associé et moi; de prendre cette résolution. « D'où )) vient donc , Père Simon , lui répondit mon ï) associé , que vous souhaitez si fort notre com- » pagnie? Vous savez que nous sommes héréti- )) ques , et par conséquent vous ne sauriez nous » fréquenter ni trouver le moindre plaisir dans » notre commerce. — Bon ! répondit-il , vous » pouvez devenir catholiques avec le temps; » mon occupation ici est de convertir les païens ; )) que sait- on si je ne réussirai pas à vous conî) vertir aussi? — Oui-dà , mon Père , lui dis- je ! » ainsi donc garre les sermons pendant tout le )) chemin. — N'ayez pas peur , répliqua- t-il , je » ne vous fatiguerai pas par mes sermons ; notre 3) religion n'est pas incompatible avec la poli- )) tesse : d'ailleurs, nous nous regardons dans un }).pays si éloigné comme compatriotes, quoique )) vous soyez anglais et moi français ; pourquoi j) ne pourrions- nous pas nous considérer m u- » tuellement comme chrétiens , quoique vous )) soyez huguenots et moi catholique ? Quoi » qu'il en soit, ajouta-t-il, nous sommes tous )) honnêtes gens, et sur ce pied- là nous pou- « vous parler ensemble , sans embarrasser nos
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:» conversations de disputes sur la religion».
La fin de son discours me parut fort sensée , et me rappela dans l'esprit ce bon religieux duquel je m'étois séparé dans le Brésil.
Il est certain pourtant que le caractère du Père Simon n'approclioit pas de celui de mon jeune prêtre. Il est vrai que dans ses manières il n'avoit rien qui déshonorât sa profession ; mais on ne luiremarquoit pas ce fond de zèle , cette piété exacte, ni celte affection pour le christianisme , qui éclatoient si fort dans la conduite de l'autre.
Quelque pressantes que fussent ses sollicitations, il ne nous ctoit pas possible de nous y laisser aller si-tôt ; il falloit preifiièrement disposer de notre vaisseau et de nos marchandises; ce qui étoit assez difficile dans un endroit où il y avoit si peu de commerce : un jour même jo fus tenté de faire voile pour la rivière de Kilam , et de monter jusqu'à la ville de Nanquin ; mais j'en fus détourné par un coup inattendu de la providence, qui sembloit commencer à s'intéresser en nos aifaires. J'en conclus que je pouvois espérer de revenir un jour dans ma patrie, quoique je n'eusse pas la moindre idée des moyens dont je pouvois me servir pour l'entreprendre. Il me suffisoit , pour me promettre cette satisfaction , de remarquer que quelque lueur de la bonté divine se répandit sur nos entreprises. Voici ce que c'étoit.
Un jour notre vieux pilote nous amena un marchand japonnois , pour voir quelles sortes de marchandises nous avions. Il nous acheta d'abord notre opium , et le paya fort bien et sur le champ , partie en or , que nous prenions selon le poids , partie en petites pièces moniioyées du coin de spn pays , et partie en lingots
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d'argent de dix onces à-peu-près. Pendant que nous faisions ce négoce avec lui , il me vint dans l'esprit que ce même marchand pourroit bien encore nous acheter notre vaisseau , et j'ordonnai à notre interprète de lui en faire la proposition. Il ne la reçut qu'en haussant les épaules ; mais il nous revint voir quelques jours après amenant avec lui un des missionnaires , pour lui servir d'interprète, et pour nous communiquer la proposition qu'il avoit à nous faire. Il nous dit qu'il nous avoit payé une grande quantité de marchandises , avant que d'avoir la moindre pensée de nous acheter notre vaisseau , et qu'il ne lui restoit pas assez d'argent pour nous en donnefleprixjquesi je vouloisylaisser les matelots , il le loueroit pour un voyage du Japon ; que là il le chargeroit de nouveau pour l'envoyer aux îles Philippines après en avoir payé le fret , et qu'après le retour il l'acheteroit. Non-seulement je prêtai l'oreille à cette proposition , mais mon humeur aventurière me mit encore dans l'esprit d'être moi - même de la partie , de m'en aller aux îles Philippines , et delà vers la mer du Sud. Là-dessus je demandai au marchand s'il avoit envie de louer le vaisseau jusqu'aux îles Philippines , et de le décharger là. Il me dit que la chose n'étoit pas possible , mais qu'il le déchargeroit dans le Japon , quand il seroit de retour avec sa cargaison. J'y aurois topé, si mon associé, plus sage que moi , ne m'en avoit pas détourné , en me représentant les dangers de la mer , l'humeur perfide et traîtresse des Japonnois, et celle des Espaguols des îles Philippines, plus perfide et plus traîtresse encore.
La première chose qu'il falloit faire avant que de conclure notre marché avec le Japon-
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«ois , c'étoit de demander au capitaine et à l'équipage , s'ils avoient envie d'entreprendie cette course. Dans le temps que nous y étions occupés, je reçus une visite clu jeune homme , que mon neveu m'avoit donné pour compagnon de voyage. Il me dit que cette course promettoit des avantages très- considérables , et mxs conseilloit fort de ^entreprendre ; mais que , si je n'en avois pas envie, il me prioit de le placer dans le vaisseau comme marchand , ou. en telle autre qualité que je le trouverois à propos ; que s'il me trouvoit encore en vie à son retour en Angleterre , il me rendroit un compte exact de son gain , et que je ne lui donnerois que la part que je voudrois.
Je n'avois pas grande envie de me séparer do lui , mais prévoyant le grand avantage où ce parti devoit conduire naturellement , et le connoissant pour un jeune homme aussi propre à y réussir , que qui que ce fût , j 'avois du penchant à lui accorder sa demande. Je lui dis pourtant que je voulois consulter mon associé sur sa proposition , et que je lui donnerois une répons© positive le lendemain.
Mon associé , à qui j'en parlai d'abord , s'y accorda très- généreusement ; il me dit que je savois bien que nous regardions tous deux notre navire comme acheté sous de mauvais auspices , et que nous n'avions pas envie de nous y rembarquer ; que nous ferions bien de le céder au jeune homme , à condition que, si nous le revoyions en Angleterre , il nous donneroit la moitié des profils de ses voyages, et qu'il garderoit l'autre moitié pour lui.
Je n'avois garde d'être moins généreux que mon associé, qui n'étant pas , comme moi, intéressé dans la fortune de mon compagnon