‹ La vie et les aventures surprenantes de Robinson CrusoéChapitre 3 sur 12 · II. , D · texte numérisé non relu

II. , D

lion , à peine avoient-ils clé en terre pendant trois ou quatre ans, qu'étant fort près l'un de l'autre , ils firent une haie impénétrable à la vue même. A Tégard de ceux que j'avois plantés, et dont le tronc étoit de la grosseur d'une cuisse d'homme, ils en mirent un si grand nombre de jeunes, et les placèrent si serrés, que pour pénétrer par force dans le château, il auroit fallu une armée entière pour s'y faire une entrée à coups de hache; car à peine un petit chien auroit-il pu passer au travers.

Ils firent la même chose des deux côtés de mon habitation et par-derrière , et couvrirent d'arbres toute la colline , ne se laissant pas à eux-mêmes la moindre sortie , sinon par le moyen de mon échelle qu'ils tiroient après eux pour monter sur le second étage de cette hauteur, précisément comme je m'y étois pris autrefois moi-même. Ainsi , quand l'échelle n'y étoit pas, il falloit des ailes ou du sortilège pour rendre quelqu'un capable de venir à eux.

Il n'y avoit rien là qui ne fût parfaitement bien imaginé -, et ils virent ensuite que toutes ces précautions n'avoient pas été inutiles. Je fus convaincu par là que, comme la prudence humaine est autorisée par la Providence divine, ainsi c'est la direction de la Providence qui la met à travailler ; et si nous voulions bien en écouter la voix^ je suis sûr que ce seroit le moyen d'éviter un grand nombre de désastres , auxquels notre négligence est accoutumée d'assujettir notre vie.

Ils vécurent de cette manière deux années de suite dans une parfaite tranquillité , sans recevoir la moindre visite de leurs incommodes voisins. Il est vrai qu'un matin ils eurent une alarme bien chaude. Elle leur fut donnée par

quelques Espagnols, qui ayant été de fort bonne heure du côté occidental de l'île , où je n'a-» vois jamais mis le pied de peur d'être découvert, avoient été surpris par la vue d'une vingtaine de canots qui paroissoient sur le point d'aborder le rivage : ils étoient revenus au logis à toutes jambes dans une grande consternation, et ils avoient averti leurs camarades du danger qui paroissoit les menacer.

Là- dessus ils se tinrent clos et couverts pendant tout ce jour et le jour suivant, ne sortant que la nuit pour aller à la découverte; mais heureusement pour eux l'alarme éloit fausse , les sauvages n'étoient pas débarqués, ils avoient apparemment poussé plus loin pour exécuter quelqu'autre entreprise.

Peu de temps après , ces Espagnols eurent avec les trois Anglais une nouvelle querelle , dont voici la cause. Un d'entr'eux, le plus violent de tous les hommes, enragé contre un esclave de ce qu'il n'avoit pas bien fait quelque ouvrage qu'il lui avoit donné , et qu'il avoit marqué quelque dépit lorsqu'il avoit voulu le redresser , saisit une hache , non pas pour le punir , mais pour le tuer.

Il avoit envie de lui fendre la tête; mais sa rage ne lui permettant pas de bien diriger son coup , il tomba sur l'épaule du pauvre homme : sur quoi un des Espagnols , croyant qu'il lui avoit coupé un bras, accourut pour le prier de ne pas massacrer ce malheureux , et pour l'en empêcher par force , s'il étoit nécessaire. Ce furieux là-dessus se jeta sur l'Espagnol lui-même, en jurant qu'il le tueroit en Li place du sauvage ; mais l'autre évita le coup , et avec une pelle qu'il avoit à la main ( car ils étoient tous occupés au labourage ) , il le terrassa. Un autre

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Anglais voyant son compagnon à terre, se' nia sur l'Espagnol, et le terrassa à son tour. Deux autres Espagnols vinrent au secours de celuici, et le troisième Anglais se rangea du côté des deux autres. Ils n'avoient point d'armes à feu ni les uns ni les autres, mais assez de haches et d'autres outils propres à s'assommer. 11 est vrai qu'un des Anglais avoit un sabre caché sous ses habits , avec lequel il blessa les deux Espagnols qui étoient venus pour seconder leurs compagnons. Là-dessus toute la colonie fut eu confusion, et les Anglais furent faits prisonniers toxis trois. On délibéra d'abord sur ce qu'on en feroit. Ils avoient déjà excité tant do troubles, ils éloient si furieux, et de plus de si grands fainéans, qu'ils étoient pernicieux à cette petite société , sans lui être en aucune manière utiles-, d'ailleurs c'étoient des traîtres et des perfides à qui le crime ne coûtoit rien.

Le gouverneur leur déclara ouvertement que, s' ils étoient dans son pays, il les feroit tous pendre sans quartier , puisque les loix de tous les gouvcrnemens tendent à la conservation de la société , et qu'il est juste d'en ôter tous ceux qui tâchent de la détruire -, mais qu'étant an^ glais , il vouloit les traiter avec la plus grande douceur, en considération d'un homme de leur nation à qui ils dévoient tous la vie , et qu'il les abandon neroit au jugement de leurs deux compatriotes.

Là-dessus un de ces derniers se leva, et pria qu'on le dispensât de cette commission, puisqu'ils seroient obligés en conscience à les conelamner à être pendus. Ensuite il conta comment Guillaume Atkins leur avoit fait la proposition de se joindre tous cinq pour assassiner les Espagnols pendant leur sommeil.

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Le gouverneur entendant une entreprise si horrible , se tourna vers le scélérat qu'on vejioit d'accuser : « Comment donc ! seigneur At- » kins , lui dit-il , vous nous avez voulu assassi- » ner tous tant que nous sommes ? Qu'avez- )) vous à répondre à cela »? Ce malheureux étoît si éloigné de le nier , qu'il en convint effrontément, en jurant qu'il étoit encore dans le même dessein.

((Miiis, seigneur Alkins, reprit l'Espagnol, )) qu'est-ce que nous vous avons fait pour mériter » un pareil traitement, et que gagneriez-vous » en nous massacrant ? Que faut-il que nous )) fassions pour vous en empêcher ? Pourquoi » faut-il que vous nous mettiez dans la néces- » site , ou de vous tuer ou d'être tués par vous ? » Vous avez grand tort de nous mettre dans » cette cruelle situation».

La manière calme et douce dont l'Espagnol prononça ces paroles , fit croire à Alkins qu'il se moquoit de lui ; sur quoi il se mit dans une telle fureur, que, s'il avoit eu des armes, et s'il n'avoit pas été retenu par trois hommes , il est à croire qu'il auroit tué le gouverneur au milieu de toute la compagnie.

Cette rage inconcevable les obligea à considérer sérieusement quel parti ilprendroi t à l'égard de ces furienx. Les deux Anglais, et l'Espagnol qui avoit empêché la mort de resclave,opinèrent qu'il en falloit pendre un pour servir d'exemple aux autres ; et que ce devoit être celui qui dans le moment avoit voulu faire deux meurtres avec sa hache. Il est effectivement apparent qu'il avoit eu ce dessein-là; car il avoit si cruellement blessé le pauvre sauvage, qu'on croyoit impossible qu'il en réchappât.

Le gouverneur néanmoins ne fut pas de cet

avis là ; il répéta encore que c'étoit un Anglais il qui ils étoient tous redevables de la vie, et qu'il ne consentiroit pas à la mort d'un seul , quand ils auroient massacré la moitié de ses gens. Il ajouta que, s'il étoit assassiné lui-même par un Anglais , il emploieroit ses dernières paroles à les prier de lui faire grâce.

Il insista là-dessus avec tant de force, qu'il fut inutile de l'en dissuader ; et comme d'ordinaire l'opinion qui tend le plus vers la clémence prévavit dans un conseil, quand elle est soutenue avec vigueur, ils entrèrent tous dans 3e sentiment de cet honnête homme. Il falloit pourtant songer aux moyens d'empêcher l'exécution de la barbare entreprise des criminels , et de délivrer une fois pour toutes cette petite société de ses appréhensions si bien fondées. On délibéra là-dessus avec beaucoup d'attention, et l'on convint à la fin unanimement de ces articles.

« Qu'ils seroient désarmés, et qu'on ne leur )) permettroit pas d'avoir ni fusil, ni poudre , 3) ni plomb, ni sabre, ni aucune chose capable » de nuire.

» Qu'il seroit défendu, tant aux Espagnols » qu'aux Anglais , de leur parler , ou d'avoir le i) moindre commerce avec eux.

)) Qu'ils seroient chassés pour toujours de la )) société -, permis à eux de vivre oii et de î) quelle manière ils le Irouveroient à propos,

i) Qu'ils se tiendroient toujours à une cerj) tainc distance du château , et que, s'ib com- )) mettoient le moindre désordre dans la plan-» » tation , le blé ou le bétail appartenant à la so- )) ciété, il seroit permis de les tuer comme des » chiens par-tout oii on les Irouveroit » .

Le gouverucur; dont l'humanité étoit au-

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dessus de tout éloge , ayant réfléchi sur le contenu de cette sentence, se tourna du côté des deux Anglais, et les pria de considérer que ces malheureux ne pouv oient pas avoir d'abord du grain et du bétail -, que par conséquent il falloit leur donner quelques provisions pour ne les pas réduire à mourir de faim. On en convint , et ou résolut de leur donner suffisamment du blé pour subsister pendant huit mois, et pour avoir de quoi semer, afin qu'ils en eussent après ce tcrnps-là de leur propre crû. On y ajouta six chèvres , qui donnoient du lait , quatre boucs , et six chevreaux destinés en partie à leur nourriture , et en partie à servir de commencement à un troupeau. On y ajouta encore tous les outils nécessaires, six haches , un maillet et une scie ; mais à corldition qu'ils s'engageroient par un serment solennel à ne les employer jamais contre leurs compatriotes ou contre les Espagnols, et qu'ils ne songeroient de leur vie à leur causer le moindre dommage.

C'est ainsi qu'ils furent chassés de la société pour aller s'établir à part. Ils s'en allèrent d'un air très-mécontent , sans vouloir prêter le serment qu'on exigeoit d'eux avec tant de justice. Ils dirent qu'ils alloient chercher un endroit pour s'établir et pour y faire une plantation ; et on leur donna quelque peu de vivres , mais point d'armes ni d'outils.

Quatre ou cinq jours après ils revinrent de nouveau pour chercher des provisions , et ils indiquèrent au gouverneur l'endroit qu'ils avoient marqué pour y demeurer et pour y planter. C'étoit un lieu fort convenable , dans i'endioit le plus éloigné de l'île, du côté du nord- est, peu éloigné de la côte où j'élois abordé dans mon premier voyage, après avoir

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été emporté par les courans en pleine mer.

C'est-là qu'ils se bâtirent deux jolies cabanes sur le modèle de mon château , au pied d'une colline déjà environnée de quelques arbres de plusieurs côtés; de manière qu'en y plantant un petit nombre d'autres, ils se mettoient entièrement à couvert, à moins qu'on ne les cliercliât avec beaucoup de soin. Ils demandèrent quelques peaux de chèvres pour leur servir de îits et de couvertures , et elles leur furent données. Etant alors d'une humeur plus pacifique , ils s'engagèrent solennellement à ne rien entreprendre contre la colonie ; et à cette condition , on leur donna tous les outils dont on pouvoit 5e passer. On y ajouta des pois , du millet et du riz, pour semer; en un mot tout ce dont ils pouvoient avoir besoin, excepté seulement des armes et des munitions.

Ils vécurent dans cet état environ six mois, et ils firent leur moisson, qui étoit peu considérable , parce qu'ayant tant d'autres choses à faire , ils n'avoient eu le loisir que de défricher un fort petit terrein.

Quand ils se mirent à faire des planches et des pots, ils furent terriblement embarrassés, et ils ne firent rien qui vaille. Ce fut une nouvelle peine pour eux quand la saison pluvieuse vint , n'ayant point de cave pour mettre leur grain à couvert et pour le tenir sec ; ce qui faillit à le gâter absolument. Cet inconvénient les humilia assez pour leur faire demander le secours des Espagnols, qui le leur accordèrent très- volontiers. Dans l'espace de quatre jours ils en creusèrent une dans un des côtés de la colline, suffisamment grande pour mettre leur grain et leurs autres provisions à l'abri ; mais c'étoit peu de chose comparée à la mienne ,

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sur-tout dans l'état où elle fut lorsque les Espagnols l'eurent élargie considérablement , et qu'ils y eurent ajouté plusieurs appartemens.

Environ neuf mois après cette séparation , il prit un nouveau rat à ces coquins, dont les suites , jointes à celles de leurs crimes passés , les mirent dans un grand danger aussi bien que toute la colonie. Fatigués de leur vie laborieuse, sans voir le moindre jour d'uue plus heureuse situation pour l'avenir , ils se mirent en tête de faire un voyage dans le continent d'où les sauvages étoient venus : et cola pour essayer de faire quelques prisonniers propres à les décharger du travail le plus rude.

Ce projet n'étoit pas si mauvais , s'ils s'y étoient pris avec modération; mais ces malheureux ne faisoient rien sans qu'il y eût quelque crime, ou dans le projet ou dans l'exécution. A mon avis, ils étoient sous une espèce de malédiction du ciel qui , pour les punir de leurs crimes, leur en laissoit faire de nouveaux, dont il les châtioit par de nouvelles catastrophes. Du moins mon sentiment est que, si l'on ne veut pas admettre que des crimes visibles s'attirent dans le monde des châtimens visibles, il est difficile d'accorder ce qui arrive dans le monde avec la justice divine. Dans l'occasion dont il s'agit ici , la chose parut évidemment ; leur criminelle mutinerie les engagea dans leurs autres forfaits, et les réduisit dans le triste état où ils se trouvèrent dans la suite. Au lieu d'avoir quelques remords du premier crime ils y en ajoutèrent d'autres comme , par exemple , la monstrueuse cruauté de blesser un pauvre esclave, qui peut-être n'avoit pas fait ce qu'on lui avoit ordonné parce que la chose lui éloit impossible , et de le blesser d'unue ma-

nière à l'estropier pour toute sa vie. Je laisselà l'intention de le tuer , dont il est difficile de douter quand on considère leur affreux projet de tuer de sang-froid tous les Espagnols pendant qu'ils seroient endormis.

Pour reprendre le fil de mon histoire, ces trois compagnons en scélératesse vinrent un matin à mon cliâteau,en demandant, avec beaucoup d'humilité , qu'il leur fût permis de parler aux Espagnols. Ceux-ci le voulant bien , les trois Anglais leur dirent qu'ils étoient fatigués de leur manière de vivre , qu'ils n'étoient pas assez adroits pour faire les choses qui leur éloient nécessaires, et que n'ayant aucun secours pour en venir à bout , ils mourroient de faim indubitablement ; que si les Espagnols leur vouloient permettre de prendre un des canots qui avoient servi à les transporter , et leur donner des armes et des munitions pour pouvoir se défendre , ils iroient chercher fortune dans le continent , et qu'ainsi ils les délivrcroient de l'embarras de leur fournir des provisions.

Les Espagnols n'aurôient pas été fâchés d'en être défaits; mais ils ne laissèrent pas de leur représenter charitablement qu'ils alloient se perdre de propos délibéré , et qu'ils savoient par leur propre expérience, sans avoir besoin d'un esprit de prophétie , qu'ils dévoient s'attendre à mourir de pure misère dans le continent.

Ils répondirent, d'une manière déterminée, qu'ils périroient tous dans l'île , car ils ne pouvoient ni ne vouloient travailler ; et que s'ils avoient le malheur d'être massacrés , ils mettroient par-là fin à toutes leurs misères ; que dans le fond ils n'avoient ni femmes ni enfans qui perdissent quelque chose par leur mort 5 en

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un mot , qu'ils étoient résolus de partir, quand on leur refiiseroit des armes.

Les Espagnols leur répliquèrent avec beaucoup d'honnêteté que , s'ils vouloient suivre ce dessein absolument, ils ne permdtti oient pas qu'ils le fissent sans avoir de quoi se défendre, et que , malgré la disette d'armes à feu où ils étoient eux-mêmes , ils leur donneroient deux mousquets, un pistolet, un Sabre et trois haches ; ce qui étoit tout ce qui leur faîloit.

Les trois aventuriers acceptèrent l'offre. On leur donna du pain pour plus d'un mois; autant de chevreau frais qu'ils en pouvoient manger pendant qu'il seroit bon ; un grand panier rempli de raisins secs , un pot rempli d'eau fraîche et un jeune chevreau en vie. Avec ces provisions ils se mirent hardiment dans un canot , quoique le passage fût du moins large de quarante milles d'Angleterre.

Il est vrai que la barque étoit assez grande pour porter une vingtaine d'hommes; et , par conséquent , elle étoit plutôt embarrassante dans cette occasion , que trop petite ; mais comme ils avoient un vent frais et la marée favorable, ils la manièrent assez bien. Ils avoient mis en guise de mât, une grande perche avec une voile de quatre peaux de chèvres séchées et cousues ensemble. De cette sorte ils quittèrent le rivage de fort bonne grâce , et les Espagnols leur souhaitèrent un bon voyage sans s'attendre à les revoir jamais.

Ceux qui étoient restés dans l'île, Anglais et Espagnols, ne pouvoient s'empêcher de se féliciter de temps en temps de là manière paisible dont ils vivoient ensemble depuis que ces gens intraitables s'en étoient allés;et leur retour étoit la chose du monde à laquelle ils s'attendoient

le moins,quand,après une absence de vingt-denx jours un des Anglais, s'occupant dans sa plantation , apperçut tout d'un coup trois étrangers avançant de leur côté avec des armes à feu.

D'abord l'Anglais se mit à fuir comme le vent, et tout efiPrayé il fut dire au gouverneur espagnol que c'en étoit fait d'eux , et qu'il y avoit des étrangers qui étoient débarqués dans l'île , sans qu'il pût dire quelles gens c'étoient. L'Espagnol , après avoir réfléchi pendant quelques momens , lui demanda ce qu'il vouloit dire par-là, qu'il ne savait pas quelles gens c^ étoient, et que ce dévoient être assurément des sauvages, ({ Non , non , répondit l'Anglais , ce sont des )) gens habillés, avec des armes à feu. — Eh )) bien! dit l'Espagnol, de quoi vous troublez- 3) vous donc , si ce ne sont pas des sauvages? Ils 3) sont donc nos amis ; car il n'y a point de na- » tion chrétienne au monde qui ne soit plutôt » portée à nous faire du bien que du mal)}.

Pendant qu'ils étoient dans cette conversation, voilà les Anglais qui, se tenant derrière les arbres nouvellement plantés, se mettent à crier de toutes leurs forces. On reconnut d'abord leur voix , et la première surprise fît aussi-tôt place à une autre.

On commença à s'étonner d'un si prompt retour,dont il étoit impossible de deviner la cause.

Avant de les faire entrer , on trouva bon de les questionner sur l'endroit où. ils avoient été et ce qu'ils y avoient fait. Ils répondirent en peu de mots qu'ils avoient fait le passage en deux jours de temps; qu'ils avoient vu sur le rivage oii ils avoient dessein d'aborder, une prodigieuse quantité d'hommes qui paroissoient alarmés de les voir , et qui se préparoient à les recevoir à coups de flèches et de javelots s'ils

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avoient osé mettre le pied à terre ; qu'ils avoient rasé les côtes du côté du nord l'espace de six ou sept lieues, et qu'ils s'étoient apperçus que ce que nous prenions pour le continent, ctoit une île ; que bientôt après ils avoient découvert une autre île à main droite , du côté du nord , et beaucoup d'autres du'côté de l'ouest ; et qu'étant résolus d'aller à terre à quelque prix que ce fût , ils étoient passés du côté d'une de ces îles occidentales , et y avoient débarqué hardiment ; qu'ils avoient trouvé le peuple fort honnête et fort sociable, et qu'ils en avoient reçu plusieurs racines et quelques poissons secs ; les femmes paroissant disputer aux hommes le plaisir de leur fournir des vivres , qu'elles étoient obligées de porter sur leur tête pendant un assez long chemin.

Ils restèrent-là quatre jours, et demandèrent par signes , du mieux qu'ils purent , quelles nations il y avoit là aux environs. On leur fit entendre que c' étoient des peuples cruels , habitués à manger les hommes ; mais que pour eux ils ne mangeoient ni hommes ni femmes , excepté les prisonniers de guerre , dont la chair leur fournissoit un festin de triomphe.

Les Anglais leur demandèrent de la même manière quand ils avoient eu un pareil festin. Ils firent comprendre qu'il y avoit deux mois , en étendant la main du côté de la lune et montrant deux de leurs doigts. Ils y ajoutèrent que leur grand roi avoit deux cents prisonniers qu'il avoit faits dans une bataille , et qu'on les engraissoit pour le festin prochain. Les Anglais parurent là-dessus fort curieux de voir ces prisonniers ; mais les sauvages les entendant mal , s'imaginèrent qu'ils souhaitoient d'en avoir quelques-uns pour les manger jet mon-

trant du doigt le couchant et ensuite l'orient, ils leur firent entendre qu'ils leur en apporteroient le lendemain.

Ils tinrent leur parole , et leur amenèrent cinq femmes et onze hommes , dont ils leur firent présent ; de la même manière que nous amenons, vers quelque port de mer , des boeufs et des vaches pour avitailler un vaisseau.

Quoique mes scélérats eussent donné dans notre île les plus grandes marques de barbarie, l'idée seule de manger ces prisonniers leur fit horreur. Le grand nombre de ces pauvres gens étoit embarrassant : cependant ils n'osèrent refuser un présent de cette valeur ; ç'auroit été faire un cruel affront à cette nation sauvage. Ils se déterminèrent enfin à l'accepter , et donnèrent en récompense à ceux qui les enavoient gracieuses , une de leurs haches, une vieille clef, un couteau et cinq ou six balles de fusil , qui leur plaisoient fort, quoiqu'ils en ignorassent l'usage. Ensuite les sauvages liant les pauvres captifs les mains au dos , les portèrent euxmêmes dans le canot.

Les Anglais furent obligés de quitter le rivage dans le moment, de peur que, s'ils étoient restés à terre , la bienséance ne les eût forcés à tuer quelques-uns de ces pauvres gens , à les mettre à la broche , et à prier à dîner ceux qui avoient eu la générosité de les pourvoir de cette belle provision.

Ayant donc pris congé deS gens de l'île , avec toutes les marques de reconnaissance qu'il est possible de faire par signes, ils rêrnirent en mer, et s'en retournèrent vers la première île , où ils donnèrent la liberté à huit de leurs prisonniers, trouvant le nombre qu'ils enavoient trop grand pour ne leur être pas à charge.

Pendant le voyage , ils firent de leur mieux pour lier quelque commerce avec leurs sauvages; mais il fut impossible de leur faire comprendre quelque chose. Ces gens s'étoient si fortement mis dans l'esprit qu'ils alloient bientôt servir de pâture à leurs possesseurs , qu'ils croyoient que tout ce qu'on leur donnoit , tendoit uniquement à ce triste but.

On commença d'abord par les délier; ce qui leur fit pousser des cris terribles , sur-tout aux femmes, comme si elles avoient déjà le couteau sous la gorge. Car, à s'en rapporter aux coutumes de leur pays , ils ne pouvoient qu'en conclure qu'on les alloit égorger dans le moment.

Leurs appréhensions n'étoient guère moindres, quand on leur donnoit à manger. Ils s'imaginoient que c'étoit dans le dessein de conserver leur embonpoint pour les manger avec plus de volupté. Si les Anglais fixoient les yeux particulièrement sur quelqu'une de ces misérables créatures , celui sur qui ces regards tomboient s'imaginoit tout aussi-tôt qu'on le trouvoit le plus gras et le plus propre à être mis en pièces le premier. Lors mémo qu'ils furent arrivés à notre île , et qu'on les traitoit avec beaucoup de douceur , ils s'attendoient tous les jours , pendant quelque temps , à servir de dîner ou de souper à leurs maîtres.

Lorsque les trois aventuriers eurent fini le merveilleux journal de leur voyage , le gouverneur leur demanda où étoicnt leurs nouveaux domestiques. Et ayant appris qu'ils les avoient amenés dans une de leurs cabanes , et qu'ils venoient exprès pour demander des vivres pour eux , il résolut de s'y transporter avec tous les Espagnols, et les deux Anglais honnêtes, en un

mot avec toute la colonie, sans oublier le père de Vendredi.

Ils les trouvèrent dans la liutte, tous liés ; car leurs maîtres avoient jugé nécessaire de se servir de cette précaution , de peur que , pendant leur absence , ils ne prissent le parti de se sauver avec le canot. Ils étoient assis à terre , tout nus comme la main. Il y avoit trois liommes âgés d'environ trente à trente-cinq ans , tous bien tournés , et ayant la mine d'être adroits et robustes. Le reste consistoit en cinq femmes, parmi lesquelles il y en avoit deux de trente ou quarante ans , deux de vingt-cinq ou vingt- six, et une grande fille bien faite de seize ou dixsept ans : elles étoient toutes fort bien proportionnées pour la taille et pour les traits, mais d'une couleur un peu tannée :il y en avoit deux, qui, si elles avoient été parfaitement blanches, auroient pu passer pour de belles femmes à Londres même j elles avoient quelque chose d'extrêmement gracieux dans l'air du visage , et toute leur contenance étoit fort modeste : ce qui fut sur-tout remarquable après qu'on les eut habillées , quoique dans le fond leurs habits ne fussent guère propres à relever les agrémens du beau sexe.

La vue de toutes ces nudités parut pécher extrêmement contre la bienséance , particulièrement aux Espagnols, qui , outre leur modération j leur intégrité et la douceur de leur naturel, se distinguoient encore par leur modestie ; d'ailleurs ils avoient toute la pitié possible de ces pauvres gens , les voyant dans la plus triste situation , et dans la plus mortelle inquiétude qu'on puisse s'imaginer , puisqu'ils s'attendoient à chaque moment à être traînés hors de la cabane pour être assommés, et

ponr servir d'un mets délicat à leurs maîtres.

Pour tâcher de les tranquilliser , ils ordonnèrent au vieux sauvage , père de Vendredi f d'aller voir s'il en connoissoit quelqu'un , et s'il entendoit quelque chose de leur langage. Le bonhomme le lit, les regarda fort attentivement, mais n'en reconnut pas un seul. Il avoit beau parler , personne ne comprit rien à ses paroles et à ses signes , excepté une des femmes.

C'en étoit assez pour répondre au but des Espagnols, et pour les assurer que leurs maîtres étoient chrétiens; qu'ils avoient en horreur les festins de chair humaine , et qu'ils pouvoient être sûrs qu'on ne les égorgeroit pas.

Dès qu'ils en furent instruits, ils marquèrent une joie extraorrlinaire par mille postures comiques toutes différentes; ce qui faisoit voir qu'ils étoient de différentes nations.

La femme qui faisoit l'office de l'interprète eut ordre de leur demander s'ils vouloient bien être esclaves , et travailler pour les hommes qui les avoient amenés pour leur sauver la vie : sur quoi ils se mirent tous à danser , et à prendre l'un une chose , l'autre une autre , et à les porter vers, la cabane, pour marquer qu'ils étoient prêts à rendre à leurs maîtres toutes sortes de services.

Le gouverneur , craignant que ces femmes ne donnassent occasion à de nouvelles querelles, et peut-être à quelque effusion de sang, demanda aux trois Anglais ce qu'ils avoient résolu de faire de ces personnes, et s'ils avoient intention de les employer comme servantes, ou comme femmes : « L'un et— l'autre » , répondit un d'eux. « Je ne prétends pas vous en empê- » cher , repartit l'Espagnol j vous en êtes les

>) maîtres ; mais je crois qii^il est juste , pour )) éviter des désordres, que vous n'en preniez )) chacun qu'une seule , et que vous vous y te- )) niez sans avoir aucun commerce avec les au- » très. Je sais bien que je ne suis pas qualifié » pour vous marier légitimement ; mais il me » paroît raisonnable que , pendant que vous se- )) rez ici , vous viviez avec la femme qui vous » sera tombée en partage, et comme si elle étoit » réellement votre épouse, et que vous la main- )) teniez comme telle , en l'empêchant de son » côté d'avoir aucun commerce scandaleux avec » tout autre homme». Cette proposition leur parut à tous si juste et si équitable, qii'ils Tacccptèrent sans la moindre diiiiculté.

Les trois Anglais se trouvèrent même d'une humeur assez douce alors ; ils demandèrent aux Espagnols s'ils n'a voient pas envie d'en prendre quelques-unes pour eux. Ils répondirent tous que non. Les uns dirent qu'ils avoient des femmes en Espagne-, et les autres, qu'ils n'avoient pas envie de se joindre à des femmes qui n'étoient pas chrétiennes ; en un mot, ils déclarèient tous qu'ils avoient la conscience trop délicate pour avoir le moindre commerce avec elles ; ce qui est un exemple'd'une vertu si rigide, que je n'en ai pas rencontré un pareil dans tous mes voyages.

Enfin , les cinq Anglais convinrent d'en prendre chacun une , et ainsi ils vécurent d'une manière toute nouvelle. Les Espagnols et le père de Vendredi continuèrent à deineurer dans ma vieille habitation, qu'ils avoient élargie considérablement en dedans. Ils avoient avec eux les trois esclaves , qui avoient été pris lorsque les sauvages s'étoient donné bataille : c'étoit là, pour ainsi dire , la capitale de la colonie , dont

les autres tiroient des vivres , et toutes sortes de secours, selon que la nécessité l'exigeoit.

Peut-être n'y a t-il rien de plus merveilleux dans toute cette histoire , que la facilité avec laquelle se lit le choix des femnres dont j'ai parlé, parmi ces cinq compagnons presque tous également insolens , et difficiles à gouverner. Il est étonnant sur-tout qu'il n'arrivât pas que deux s'attachassent à la même personne , puisqu'il y en avoit deux beaucoup plus aimables que les autres. Il est vrai qu'ils trouvèrent un assez bon biais pour éviter les querelles ; car ayant mis les cinq femmes ensemble dans une des huttes , ils s'en furent tous dans l'autre , et tirèrent au sort à qui choisiroit le premier.

Ce qu'il y a encore de plus particulier , c'est que celui à qui il échut de choisir avant tous les autres , étant entré dans la cabane oii se trouvoient ces femmes toutes nues , il prit celle qui passoit avec raison pour la moins agréable de toutes, puisqu'elle étoit la plus laide et la plus vieille; ce qui excita de grands éclats de rire parmi les quatre autres , aussi bien que parmi les Espagnols. Mais il raisonnoit mieux qu'eux tous, et comprit que dans oe choix il ne falloit pas seulement avoir égard à l'agrément , mais encore au secours qu'ils pouvoient tirer de leurs femmes dans l'économie de leurs affaires; et effectivement le succès le justifia, et sa femme fit voir qu'elle étoit la meilleure et la plus utile de toute la troupe.

L'affaire n'étoit pas tout-à-fait aussi divertissante pour les pauvres prisonnières ; car lorsqu'elles se virent de cette manière toutes ensemble, et qu'on les venoit chercher une à une, leurs anciennes frayeurs se renouvelèrent avec plus de force, et elles crurent fermement que

le moment d'être dévorées étoit venu alors. Conformément à cette terrible prévention , lorsque le premier matelot entra pour emmener la plus vieille , les autres poussèrent les cris les plus lamentables, et environnèrent leur pauvre compagne pour l'embrasser , et prendre congé d'elle. Elles le firent avec de si grands transports de douleur, qu'elles auroienttouclié le cœur le plus dur ; et il fut impossible aux Anglais de les tirer de l'opinion qu'on les alloit tuer sans délai , jusqu'à ce qu'on eût fait venir le père de Vendredi^ qui leur apprit que les cinq hommes avoient volonté d'en pi^endre chacun une pour en faire sa femme.

Lorsque cette cérémonie fut faite, et que la frayeur des nouvelles mariées fut un peu appaisée , les Anglais se mirent à travailler ; et aidés par les Espagnols , ils bâtirent en peu d'heures cinq nouvelles cabanes pour y loger , les autres étant , pour ainsi dire , toutes remplies de leurs meubles, de leurs outils et de leurs provisions. Les trois vauriens avoient choisi l'endroit le plus éloigné , et les deux autres le plus voisin de mon château , mais les uns et les autres vers le nord de l'île; de manière qu'ils continuèrent à faire bande à part, et qu'il y avoit dans mon île le commencement de trois villes différentes.

Pour remarquer ici combien il est difficile aux hommes de pénétrer les secrets de la Providence divine, il arriva justement que les deux honnêtes gens eurent en partage les femmes qui avoient le moins de mérite : aulieuque les trois scélérats , qui n'étoient bons à rien , incapables de faire du bien aux autres et à eux-mêmes, en un mot, qui ne valoient presque pas la peine d'être pendus , échurent à des femmes adroites ,

DE ROBINSON CRUSOÉ. gS

âiligentes , industrieuses , et parfaitement bonnes ménagères ;ie ne veux pas dire par-là que les autres fussent d'un mauvais naturel; elles étoient toutes cinq également douces, patientes, tranquilles et soumises , plutôt comme esclaves que comme femmes. Je veux seulement faire entendre que les deux dont il s'agit ici , étoient moins habiles que les autres, moins laborieuses et moins propres.

Je dois faire ici encore une remarque à l'honneur d'un esprit appliqué , et à la honte d'un naturel paresseux et négligent. Lorsque j'allai voir les différentes plantations , et la manière dont chaque petite colonie les ménageoit, je trouvai que celle des Anglais honnêtes gens surpassoit tellement celle des trois vauriens , qu'il n'y avoit pas la moindre comparaison à faire. Il est vrai que les uns et les autres avoient cultivé autant de terre qu'il étoit nécessaire pour y semer du blé suffisamment ; mais d'ailleurs rien n'étoit plus aisé que de remarquer une très-grande différence dans la manière dont chaque petite colonie s'y étoit prise pour rendre les terres fertiles , et pour les enfermer dans des enclos.'

Les deux honnêtes gens avoient planté antour de leur cabane une quantité prodigieuse d'arbres, qui la rendoient inaccessible , et qui en cachoient la vue ; et quoique leur plantation eût été deux fois ruinée, la première fois par leurs propres compatriotes , et la seconde parles sauvages , comme on va le voir , tout étoit rétabli déjà et aussi florissant que jamais. Leurs vignes étoient arrangées comme si elles étoient nées dans le pays où elles sont d'ordinaires, et les raisins en étoient aussi bons que ceux de l'île, quoique leurs vignes fussent beaucoup plus

jeunes que celles des autres , jiour les raisons que je viens d'alléguer. De plus ils s'éloient fait une retraite dans le plus épais du bois, oii par un travail assidu ils s'étoient creusé une cave, qui leur servit extrêmement dans la suite pour y caclier leur famille , quand ils furent attaqués par les barbares. Ils avoient planté tout autour un si grand nombre d'arbres, qu'elle étoit inaccessible , sinon par de petits chemins, qu'ils étoient seuls capables de -trouver.

Pour les trois vauriens, quoique leur nouvel établissement les eût fort civilisés, en comparaison de leur brutalité passée , et qu'ils ne donnassent plus de si fortes marques de leur humeur mutine et querelleuse, il leur restoit toujours un des caractères d'un cœur vicieux , je veux dire la paresse. Il est vrai qu'ils avoient semé du blé, et qu'ils avoient fait des enclos; mais ils avoient parfaitement vérifié ces paroles de Salomon : u J^ai passé dans la vigne du jja- » resseux , et elle étoit toute couverte d'épines » . Quand les Espagnols vinrent pour voir la moisson de ces trois Anglais, ils ne la purent découvrir qu'à peine à travers les mauvaises herbes. Il y avoit dans leur haie plusieurs trous , que les boucs sauvages y avoient faits pour manger les épis , et quoiqu'ils les eussent bouchés tellement quellement , cela s'appeloit « fermer Vécurie )) après que le cheval a été volén.

La plantation des deux autres, au contraire, avoit par-tout un air d'application et de succès. On ne découvroit pas une mauvaise herbe entre leurs épis, ni la moindre ouverture dans leur haie. Ils vérifîoient cet autre passage de Salomon : Il La main diligente enrichit» : tout germoit , tout croissoit chez eux ; ils jouissoient d'une pleine abondance j ils avoient plus de

bétail que les autres , plus de meubles , plus d'uslensiles, et en même temps plus de moyens de se divertir.

Il est vrai que les femmes des trois premiers éloient très - propres , très - adroites , qu'elles ménageoient parfaitement tout ce quiregardoit l'économie intérieure , et qu'ayant appris la manière anglaise de faire la cuisine , d'un des deux autres Anglais qui avoit été second cuisinier du vaisseau, elles donnoient fort proprement à manger à leurs maris ; au lieu qu'il avoit été impossible d'y dresser les deux autres femmes; mais en récompense le second cuisinier s'en acquittoit très-bien lui-même, sans négliger aucune de ses autres occupations. Celle des trois autres n'étoit que d'aller rôder par toute l'île , de chercher des œufs de tourterelles, de pêcher et de chasser; en un mot ils s'occupoient à tout, excepté à ce qui étoit nécessaire. En récompense ils vi voient comme des gueux; au lieu que la manière de vivre de» autres étoit agréable et aisée. •

J'en viens à présent à une scène tragique différente de tout ce qui étoit arrivé auparavant à la colonie et à moi-même ; ^n voici le récit fidèle et circonstancié.

Il arriva un jour , de fort bon matin , que cinq ou six canots pleins de sauvages abordèrent , sans doute dans la vue ordinaire de faire quelque festin. Cet accident étoit devenu si familier à la colonie , qu'elle ne s'en mettoit plus en peine, et qu'elle ne songeoit qu'à se tenir cachée, persuadée que , si elle n'étoit pas découverte par les sauvages, ils se rembarqueroient dès qu'ils auroient mangé leurs provisions , puisqu'ils n'avoient pas la moindre idée des habitans de l'ile. Celui qui avoit fait une pareille

fjÇ LES AVENTURES

découverte se contentoit d'en donner avis à toutes les dififérentes plantations , afin qu'on se tînt clos et couvert , en plaçant seulement une ^Ecnlinelle pour les avertir du rembarçiuement des sauvages.

Ces mesures étoient justes , sans doute : mais un désastre imprévu les rendit inutiles, et faillit être la ruine de toute la colonie en la découvrant aux barbares. Dès que les canots des sauvages eurent remis en mer, les Espagnols sortirent de leurs niches, et quelques-uns d'entr'eux eurent la curiosité d'aller examiner le lieux du festin. A leur grand étonnement ils y trouvèrent trois sauvages étendus à terre , et ensevelis dans un profond sommeil ; apparemment ils s'étoient tellement remplis de leurs mets horribles , qu'ils s'étoient mis à dormir comme des bêtes , sans vouloir se lever lorsque leurs compagnons avoient été prêts à partir : ou bien ils s'étoient peut-être égarés dans les bois, et ils n'étoient pas venus assez à temps pour se rembarquer avec les autres.

Quoi qu'il en soit, les Espagnols étoient fort embarrassés, et le gouverneur, consulté sur cet accident, étoit tout aussi embarrassé que les autres. Ils avoient des esclaves autant qu'il leur en falloit , et ils n^étoient pas d'humeur à tuer ceux-ci de sang-froid. Les pauvres gens ne leur avoient pas fait le moindre tort, et ils n' avoient aucun sujet de guerre légitime contre eux qui pût les autoriser à les traiter en ennemis.

Je dois rendre ici cette justice à ces Espagnols, que, malgré tout ce qu'on raconte des cruautés que cette nation a exercées dans le Mexique et dans le Pérou , je n'ai de ma vie vu^ dans aucun pays , dix-sept hommes , de quelque nation que ce fût , si modestes , si modérés , si vertueux ,

*î civils et d'un si bon naturel. Ils n^éloicnt pas susceptibles de la moindre inhumanité, ni d'aucune passion violente -, et cependant ils avoient tous une valeur extraordinaire, et une noble fierté.

La douceur de leur tempérament , et l'empire qu'ils avoient sur leurs passions , avoient suffisamment paru dans la manière dont ils s'étoient conduits avec les trois Anglais ; et dans ce cas-ci , ils donnèrent la plus belle preuve imaginable de leur humanité et de leur justice.

Le parti le plus naturel qu'il y avoit à prendre, c'étoit de se retirer , et de donner par-là le temps à ces Indiens de s'éveiller et de sortir de l'île ; mais une circonstance rendoit ce parti inutile. Ces pauvres gens n'avoient point de barque , et s'ils se mettoient à rôder par l'île , ils pouvoient découvrir les plantations, et parlà causer la ruine de la colonie.

Là-dessus, voyant que ces malheureux sauvages continuoient toujours à dormir , ils résolurent de les éveiller et de les faire prisonniers. Ces pauvres gens furent extrêmement surpris quand ils se virent saisis et liés, et ils furent agités d'abord parles mêmes craintesqu'on avoit remarquées dans les femmes de nos Anglais ; car il semble que ces peuples s'imaginent que leur coutume de manger les hommes est généralement répandue par toutes les nations. Mais on les délivra bientôt de ces frayeurs , et on les mena, dans le moment même , à une des plantations.

Par bonheur, on ne les conduisit pas à mon château ; ils furent d'abord menés à ma maison de campagne, qui étoit la ferme principale , et ensuite on les transporta à l'habitation des deux Anglais.

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