‹ La vie et les aventures surprenantes de Robinson CrusoéChapitre 4 sur 12 · L E S A V E N T IT R E S · texte numérisé non relu

L E S A V E N T IT R E S

Là , on les fit travailler , quoiqu'ils n'eussent pas grand'chose à faire pour eux : et n'y prenant pas garde de si près , parce qu'ils n'en avoient guère besoin , ou qu'ils les trouvoient incapables de bien apprendre le labourage , ils apperçurent un jour qu'un des trois s'étoit échappé; et quelque recherche qu'on en fit, on n'en entendit plus parler dans la suite.

Tout ce qu'ils purent croire quelque temps après, c'est qu'il avoit trouvé le moyen de revenir chez lui avec les canots de quelques sauvages, qui, par les motifs ordinaires, avoient fait deux mois après quelque séjour dan^ l'île.

Cette pensée les effraya extrêmement ; ils en conclurent , avec beaucoup de raison , que si ce drôle revenoit parmi ses compatriotes , il ne manqueroit pas de les informer que l'île étoit habitée. Par bonheur il n' avoit jamais été instruit du nombre des habitans , et de leurs différentes plantations. Il n'avoit jamais vu ni entendu l'effet de leurs armes à feu , et ils n'avoient eu garde de lui découvrir aucune de leurs retraites , telle que ma grotte dans la vallée , et la cave que les Anglais s'étoient crusée eux-mêmes.

lia première certitude qu'ils eurent de n'avoir que trop bien conjecturé , c'est que deux mois après six canots remplis chacun de sept, huit, ou dix sauvages , vinrent raser la côte septentrionale de l'île, où ils n'étoient jamais venus auparavant ; et qu'ils y débarquèrent une heure après le lev^er du soleil, à un mille de distance de l'habitation des deux Anglais, où, avoit demeuré l'esclave en question.

Si toute la colonie s'étoit trouvée de ce côtélà ,1e mal n'auroit pas été grand • et , selon toutes îôs apparences , aucun des ennemis n'auroit

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échappé. Mais il n'étoit pas possible à deux hommes d'en repousser une cinquantaine , et de les combattre avec succès.

Les deux Anglais les avoient découverts en mer à une lieue de distance, et par conséquent il se passa une grosse heure avant qu'ils fussent à terre ; et comme ils avoient débarque à un mille de leur habitation , il leur falloit du temps pour revenir jusques-là. Nos pauvres Anglais, ayant toute la raison imaginable de se croire traliis, prirent d'abord le parti de garrotter les deux qui leur restoient, et d'ordonner à deux des trois autres qui avoient été emmenés avep les femmes , et qui avoient donné à leurs maîtres des marques de leur fidélité, de conduire dans la cave susdite les deux nouveaux venus avec les femmes , et tous les meubles dont ils pouvoient se charger. Ils leur commandèrent encore de tenir là ces deux sauvages pieds et poingjS liés jusqu'à nouvel ordre.

Ensuite voyant tous les sauvages débarqués Tenir droit du côté de leurs huttes, ils ouvrirent leur enclos, oi\ leurs chèvres apprivoisées étoient gardées : ils les chassèrent toutes dans les bois aussi-bien que les chevreaux , afin que les ennemis s^imaginassent qu'ils avoient été toujours sauvages. Mais l'esclave qui étoit leur guide les avoit trop bien instruits pour en être les dupes : car ils continuèrent leur marche directement vers la demeure des deux Anglais.

Après que ceux-ci eurent mis de cette manière en sûreté leurs femmes et leurs ustensiles, ilsenvoyèrentle troisième esclave qui étoit venu dans l'île avec les femmes, vers les Espagnols, pour les aller avertir au plus vite du danger qui les menaçoit , et pour leur demander un prompt secours. Eu mêmç temps ils prirent leurs

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armes et leurs munitions, et se retirèrent dans le même bois où étoit la cave qui servoit d'asyle à leurs femmes. lis s'arrêtèrent à quelque dis*lance de-Ià , pour voir , s'il étoit possible , le chemin que prendroient les sauvages.

Au milieu de leur retraite, ils virent d'une colline un peu élevée toute la petite armée de leurs ennemis approcher de leurs cabanes , et un moment après ils les virent dévorées des flammes de tous côtés ; ce qui leur donna la plus cruelle mortification. C'étoit pour eux une perte irréparable , du moins pour fort longtemps.

Ils s'arrêtèrent pendant quelque temps suf cette petite colline, jusqu'à ce qu'ils virent les sauvages se répandre par-tout comme une troupe de bêtes féroces , et rôdant pour trouver quelque butin; sur-tout pour déterrer les habitans, dont il étoit aisé de voir qu'ils avoient connoissance.

Cette découverte fit sentir aux Anglais qu'ils n'étoient pas en sûreté dans le lieu où ils se trouvoient, parce qu'il étoit fort naturel que quelques-uns des ennemis enfileroient cette route ; et dans ce cas, ils auroient pu y venir en trop grand nombre pour pouvoir leur résister.

Pour cette raison, il strouvèrent à propos de pousser leur retraite une demi-lieue plus loin, s'imaginant que plus les sauvages se répandroient au long et au large , et plus leurs pelotons seroient petits.

Ils firent leur première halte à l'entrée d'une partie du bois fort épais , où se trouvoit le tronc d'un vieux arbre fort touffu et entièrement • ereux. Ils s'y mirent l'un et l'autre , résolus d'attendre là l'événement de toute cette triste aventure.

Jls ne s'y éloient pas tenus long- temps , quand

DE ROBIN S ON CRUSOÉ. loi ils apperçurent deux sauvages s'avancer tout droit de ce côté-là, comme s'ils les avoient découverts, et les alloient attaquer j et à quelque distance ils en virent trois autres, suivis de cinq autres encore , et tenant tous la même route. Outre ceux-là , ils virent à une plus grande distance sept autres sauvages, qui prenoient un chemin différent : car toute la troupe s'étoit répandue dans l'île , comme des chasseurs qui battent le bois pour faire lever le gibier.

Les pauvres Anglais se trouvèrent alors dans un grand embarras, ne sachant pas s'il valoit mieux s'enfuir , ou garder leur poste ; mais après une courte délibération, ils considérèrent que, si les ennemis continuoient à rôder par-tout de cette manière , avant l'arrivée du secours, ils pourroien t bien découvrir.la cave, ce qu'ils regardoient comme le dernier des malheurs. Ils résolurent donc de les attendre , et s'ils étoient attaqués par une troupe trop forte, démonter jusqu'au haut de l'arbre , d'oiî ils pouvoient se défendre tant que leurs munitions dureroient , quand même ils se trouveroient environnés de tous les sauvages qui étoient débarqués , à moins qu'ils ne s'avisassent de mettre le feu à l'arbre.

Ayant pris ce parti, ils considérèrent encore s'il seroit bon de faire d'abord feu sur les deux premiers, ou s'ils attendroient la venue des trois, pour séparer ainsi les premiers d'avec les cinq qui suivoient les trois du milieu. Ce parli leur parut le meilleur, et ils résolurent de laisser passer les deux premiers, à moins qu'ils ne vinssent les attaquer. Ils furent confirmés dans cette résolution par le procédé de ces deux sauvages, qui prirent un peu du côté de l'arbre , en avançant vers une autre partie du bois; mais les trois et les cinq qui les suivoient continuèrent

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leur chemin directement vers eux, commç s^ils avoient été instruits du lieu de leur retraite.

Com m e ils se suivoient tous T un après l'autre > les Anglais qui trouvoient bon de ne tirer qu'un à un , crurent qu'il n'étoit pas impossible d'abattre les trois premiers d'un seul coup. Làdessus celui qui devoit tirer le premier , mit trois ou quatre balles dans son mousquet , et le plaçant dans un trou de l'arbre très - propre à assurer le coup, il attendit qu'ils fussent venus à trente verges de distance, pour ne les pas manquer.

Pendant que l'ennemi avançoit , ils virent distinctement, parmi les trois premiers, leur esclave fugitif, et ils résolurent qu'il n'écbapperoit pas, quand ils devroient tirer l'un immédiatement après l'autre. Ainsi l'un se tint prêt pour ne le pas manquer , si par hasard il ne tomboit pas du premier coup.

, Mais le premier sa voit viser trop juste pour perdre sa poudre; il fit feu, et en toucha deux de la bonne manière. Le premier tomba roide mort , la balle lui ayant passé tout au travers de la tête. Le second , qui étoit l'esclave fugitif, avoit la poitrine percée d'outre en outre , et tomba par terre , quoiqu'il ne fût pas tout-à fait mort -, pour le troisième , il n'avoit qu'une légère blessure à l'épaule , causée apparemment par la même balle qui étoit passée par le corps du second. Cependant effrayé mortellement, il s'étoit jeté à terre, en poussant des cris et des hurlemens épouvantables.

Les cinq qui les suivoient , plus étonnés du bruit qu'instruits du danger,s' arrêtèrent au com» mencement. Les bois avoient rendu le bruit mille fois plus terrible par les échos qui le rendoient de toutes parts, et les oiseaux se levant de tous

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côtés, y mêloient toutes sortes de cris , chacun selon sa diflFérente espèce. En un mot , c'étoit précisément la même chose que lorsque la première fois de ma vie j'avois tiré un coup de fusil dans l'île.

Cependant , voyant que tout étoit rentré dans le silence, et ne sachant pas de quoi il s*agissoit , ils s'avancèrent sans doute sans donner la moindre marque de crainte; mais quand ils furent venus à l'endroit où leurs pauvres compagnons avoient été si maltraités, ils se pressèrent tous autour du sauvage blessé, et lui parloient apparemment, en le questionnant touchant la cause de son malheur , sans savoir qu'ils étoient exposés au même danger. '

Il leur répondit sans doute, qu'un éclat d© feu, suivi d'un affreux coup de tonnerre, descendu du ciel, avoit tué deux de ses camarades , et Tavoit blessé lui-même. Cette réponse du moins étoit fort naturelle : car, comme il n'avoit vu aucun homme près de lui, et qu'il n'avoit jamais entendu un coup de fusil, bien loin d'en connoîlre les terribles efifets, il lui étoit difficile de faire quelqu'autre conjecture là-dessus. Ceux qui le questionnoient étoienl certainement aussi ignorans que lui-, sans cela ils ne se seroieut pas amusés à examiner, d^une manière si tranquille, la destinée de leurs compagnons, sans s'attendre à un sort pareil.

Nos deux Anglais étoient bien fâchés , comme ils m'ont dit , de se voir obliges de tuer tant de pauvrescréaturcshumaines, qui n'avoient pas la moindre idée du péril qui les menaçoit de si près -, cependant , y étant forcés par le soin d© leur propre conservation, et les voyant tous, pour ainsi dire, sous leur pouvoir, ils résolurent de leur lâcher une décharge générale ; car

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Je premier avoit eu tout le temps nécessaire pouF recharger son fusil. Ils convinrent ensemble des clifFérens côtés où ils viseroient pour rendre l'exécution plus terrible, et. faisant feu en même temps, ils tuèrent et blessèrent quatre de leur troupe , et le cinquième , quoiqu'il ne fut touché en aucune manière , tomba à terre , avec le reste , comme mort de peur ; de manière que nos gens s'imaginèrent les avoir tous tués.

Cette opinion les fit sortir hardiment de l'arbre sans avoir rechargé ; ce qui étoil une démarche fort imprudente ; et ils furent bien étonnes en approchant de l'endioit d'en voir quatre en vie, parmi lesquels il y en avoit deux blessés assez légèrement, et un autre sain et sauf. Celte découverte les obligea à donner dessus avec la crosse du fusil. Ils dépêchèrent d'abord l'esclave qui étoit la cause de tout ce désastre , et un autre qui étoit blessé au genou. Ensuite le sauvage qui n'avoit pas reçu la moindre blessure, se mit à genoux devant eux, tendant ses mains vers le ciel, et par un murmure lamentable , et d'autres signes aisés à comprendre , il demanda la vie : pour les paroles qu'il prononçoit, elles leur étoicnt absolument inintelligibles.

Ils lui répondirent par signes, de s'asseoir au pied d'un arbre , et un des Anglais ayant par hasard sur lui une corde, lui lia les pieds et les anains , et le laissant là dans cette situation , ils se mirent l'un et l'autre aux trousses des deux premiers avec toute la vivacité possible , craignant qu'ils ne découvrissent la cave quicachoit leurs femmes, et tout le bien qui leur restoit. Ils les eurent en vue une fois , mais à une grande distance. Ce qui leur plaisoil fort pourtant , c'étoit de les voir traverser une vallée du

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côté de la mer, par un chemin qui étoit tout-àfait à l'opposile de la cachette pour laquelle ils craignoient si fort. Satisfaits de cette déconverte, ils s'en retournèrent vers l'arbre où ils avoient laissé leur prisonnier; mais ils ne l'y trouvèrent point. Les cordes dont il avoit été lié , étoient à terre au pied du même arbre, et ils crurent qu'il avoit été trouvé et délié par les autres sauvages.

Ils étoient alors dans un aussi grand embarras qu'auparavant, ne sachant quelle route prendre, ni où étoit l'ennemi, ni en quel nombre, lià'dessus ils prirent le parti de s'en aller vers la cave , et pour voir si tout y étoit en bon état , et pour calmer la frayeur de leurs femmes , qui , quoique sauvages elles-mêmes , craignoient mortellement leurs compatriotes, parce qu'elles connoissoient parfaitement leur naturel.

Y étant arrivés , ils virent que les Indiens avoient été dans le bois, et fort près de l'endroit en question , mais qu'ils ne l'avoient pas déterré. Il ne faut pas s'en étonner ; les arbres y étoient si touffus et si serrés, qu'il n'^toit pas possible d'y pénétrer sans un guide qui connût les chemins ; et, comme nous avons vu , celui qui coiiduisoit les Indiens étoit là-dessus aussi ignorant qu'eux.

Nos Anglais trouvèrent donc toutes choses comme ils^le soubaitoient ; mais leurs femmes étoient dans une terrible frayeur : dans le même temps ils virent arriver à leur secours sept Espagnols : les dix autres avec leurs esclaves et le père de Vendredi, avoit fait un petit corps pour défendre la ferme , que j'appelle ma maison de campagne , et où ils avoient leur blé et leur bétail ; mais les sauvages ne s'étoient pas étendus jusques- là. Ces sept Espagnols étoient ac-

compagnes de l'esclave que les Anglais leur avoient envoyé , et du sauvage qu'ils avoient laissé lié au pied de l'arbre. Ils virent alors qu'il n'avoit pas été délié par ses compagnons, mais bien par les Espagnols , qui avoient été dans cet endroit, oii ils avoient vu sept cadavres, et ce pauvre malheureux , qu'ils avoient trouvé bon d'emmener avec eux. Il fut pourtant nécessaire de le lier de nouveau , et de lui faire tenir compagnie aux deux qui étoient restés , lorsque le troisième, auteur de tout le mal , avoit fait son escapade.

Les prisonniers commencèrent alors à leur être à charge, et ils craignoient si fort qu'ils n'échappassent , qu'ils résolurent une fois de les tuer tous, persuadés qu'ils y étoient contraints par l'amour qu'il se dévoient à eux-mêmes. Le gouverneur espagnol ne voulut pourtant pas y consentir, et ordonna, en attendant mieux , qu'on les envoyât à ma vieille grotte , dans la vallée , avec deux Espagnols pour les garder et pour leur donner la nourriture nécessaire. On le fit , et ils restèrent-là toute la nuit suivante , liés et garrottés.

Les deux Anglais voyant les troupes auxiliaires des Espagnols , en furent si fort encouragés , qu'ils ne voulurent pas en rester là; ils prirent avec eux cinq Espagnols , et ayant à eux tous cinq mousquets , un pistolet , et deux bâtons à deux bouts, ils partirent aussi-tôt pour aller à la chasse des sauvages. Ils s'en furent du côté de l'arbre, où ils avoient d'abord fait tête aux «auvages, et ils virent sans peine qu'il en étoit venu d'autres depuis ce temps -là, et qu'ils avoient fait quelques efforts pour emporter leurs compagnons qui y avoient perdu la vie, puis-qu'en ayant traîné deux assez loin de -là; ils

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jivoient été obligés de se désister de leur entreprise. De-là ils avancèrent vers la colline, qui avoit été leur premier poste, et d'où ils avoient eu la mortification de voir leurs maisons en feu. Ils eurent le déplaisir de les voir encore toutes fumantes , mais ils ne découvrirent aucun de leurs ennemis.

Ils résolurent alors d'aller, avec toute la précaution possible , vers leurs plantations ruinées ; mais en chemin faisant , étant à portée de voir le rivage de la mer, ils virent distinctement les sauvages empressés à se jeter dans leurs canots , pour se retirer de cette île qui leur avoit été si fatale.

Us furent d'abord fâchés de les laisser partir sans les saluer encore d'une bonne décharge -, mais en examinant la chose avec plus de sangr froid, ils furent ravis d'en être quittes. ,

Ces pauvres Anglais étant ruinés alors pour la seconde fois , et privés de tout le fruit de leur travail , les autres s'accordèrent tous à les aider à relever leurs habitations , et à leur donner tous les secours possibles. Leurs trois compatriotes même, qui jusques-là n' avoient pas marqué la moindre inclination pour eux, et qui n' avoient rien su de toute cette affaire, parce qu'ils s'étoient établis du côté de l'est , vinrent offrir leur assistance , et travaillèrent pour eux pendant plusieurs jours avec beaucoup de zèle. De cette manière , en fort peu de temps , ces pauvres Anglais furent de nouveau en état de subsister par eux-mêmes.

Deux jours après , la colonie eut la satisfaction de voir trois canots des Indiens portés sur le rivage , et près de-là deux hommes noyés; ce qui fit croire, avec beaucoup de fondement^ que les ennemis avoient eu une tempête eu

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mer, et que quelques-unes de leurs barques avoient été renversées j cela étoit confirmé par un vent violent qu'on avoit senti dans l'île la nuit même après le départ des ennemis.

Cependant si quelques-uns étoient péris par la tempête, il en restoit assez pour informer leurs compatriotes de ce qu'ils avoient fait , et de ce qui leur étoit arrivé , et pour les porter à une seconde entreprise , oii ils pourroient employer assez de forces pour n'en avoir pas le démenti.

Il est vrai qu'ils n'étoient pas en état d'ajouter des particularités fort essentielles au récit que leur guide avoit fait des habitans. Ils n'avoient vu eux-mêmes aucun homme ; et leur guide étant mort, il n'étoit pas impossible qu'ils ne commençassent à révoquer en doute la fidélité de son rapport. Du moins rien ne s'étoit offert à eux , capable d'en confirmer la vérité.

Cinq ou six mois se passèrent avant qu'on entendît parler dans l'île de quelque nouvelle entreprise des sauvages; et mes gens commençoient à espérer que les Indiens avoient oublié leurs malheureux succès , ou bien qu'ils désespéroient de les réparer , quand tout - à - coup ils furent attaqués par une flotte formidable de tout au moins vingt-huit canots remplis de saurages armés d'arcs et de flèches, de massues, de sabres de bois, et d'autres pareilles armes. Leur nombre étoit si grand, qu'il jeta toute la colonie dans la plus terrible consternation. Comme ils débarquèrent vers le soir dans la partie orientale de l'île, nos gens eurent toute cette nuit pour consulter sur ce qu'ils avoient à faire. Sachant que leur sûreté avoit consisté entièrement à n'être pas découverts, ils crurent qu'ils y étoient portés alors par des molifs d'autant plus f^rU,

que le nombre de leurs ennemis étoit plus grand.

Conform'ément à cette opinion , ils résolurent d'abord d'abattre les cabanes des deux Anglais , et de renfermer le bétail dans la vieille grotte j car ils supposoient que les sauvages tireroient tout droit de ce côté-là , pour jouer encore le même jeu, quoiqu'ils fussent abordés à plus de deux lieues de l'habitation de ces deux Anglais infortunés.

Ensuite ils emmenèrent tout le bétail qui étoit dans ma vieille maison de campagne , et qui appartenoit aux Espagnols ; en un mot ils ôtèrent, autant qu'il fut possible, tout ce qui étoit capable de faire croire l'île habitée. Le jour après , ils se postèrent de bon matin, avec toutes leurs forces, devant la plantation des deux Anglais, pour y attendre l'ennemi de pied ferme.

La chose arriva précisément comme ils l'avoient conjecturé. Les sauvages laissant leurs canots près de la côte orientale de l'île , s'avancèrent sur le rivage , directement vers le lieu en question , au nombre d'environ deux cents ci nqu ante,selon qu e nos gens en pou voient j u ger.

Notre armée étoit fort petite en comparaison ; et, ce qui étoit le plus fâcheux , il n'y avoit pas de quoi lui fournir suffisamment d'armes.

Voici le compte des hommes.

17 Espagnols.

5 Anglais.

1 Le père de Vendredi.

3 Esclaves venus dan=! l'île avec les femmes sauvages, et qui s'étoient montras fort fidèles.

3 Autres esclaves qui servoient les Espagnols.

29 Nombre total.

no LES AVENTURES Pour armer ces combattans^ il avoit , »

1 1 mousquets.

5 pistolets.

5 fusils de chasse.

5 fusils que j'avois ôtés aux matelots mulins en les désarmant.

2 sabres.

3 vieilles hallebardes.

29 Nombre total.

Pour en tirer tout l'usage possible, ils ne donnèrent point d'armes à feu aux esclaves ; mais ils les armèrent chacun d'une hallebarde , ou d'un bâton à deux bouts, avec une hache. Chaque combattant européen en prit une aussi. Il y avoit encore deux femmes , qu'il ne fut pas possible de détourner d'accompagner leurs maris au combat. On leur donna les arcs et les flèches que les Espagnols avoient prises des sauvages à la bataille qui s'étoit donnée dans l'île , il y avoit quelque temps, entre deux différentes troupes d'Indiens. On donna encore une hache à chacune de ces Amazones.

Le gouverneur espagnol , dont j'ai déjà parlé si souvent, étoit généralissime; et Guillaume Atkins, qui, quoiqu'un terrible homme quand il s'agissoit de commettre quelque crime , étoit cependant plein de valeur , commandoit sous lui. Les sauvages avancèrent sur les nôtres comme des lions j et ce qu'il y avoit de fâcheux , c'est que nos gens ne pouvoient pas tirer le moindre secours du lieu où ils étoient postés , excepté que Guillaume Atkins , qui dans cette occasion rendit de grands services, étoit caché

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aveo^x hommes derrière quelques broussailles , en guise d'une garde avancée, ayant ordre de laisser passer les premiers des ennemis, de faire feu ensuite au beau milieu de la troupe , et de se retirer après avec toute la promptitude possible, en faisant un détour dans les bois pour se placer derrière les Espagnols, qui avoient une rangée d'arbres devant eux.

Les sauvages s' avançant par petits pelotons «ans aucun ordre, Atkins en laissa passer une cinquantaine , et voyant que le reste faisoit une troupe aussi épaisse que dérangée , il fit faire feu à trois de ses gens, qui avoient chargé tous leurs fusils de six ou sept balles, à-peu-près du calibre d'un pistolet. Il n'est pas possible de dire combien ils en tuèrent et blessèrent ; mais leur surprise et leur consternation n'est pas exprimable. Ils étoient dans un étonnement et dans une frayeur terrible d'entendre un bruit si inoui , et de voir les gens tués et blessés sans en pouvoir découvrir la cause , quand Atkins lui-même et les trois autres firent une nouvelle décharge dans le plus épais de leur bataillon; et en moins d'une minute, les trois premiers ayant eu le temps de charger de nouveau leurs fusils, leur donnèrent une troisième décharge.

Si alors Atkins et ses gens s'étoient retirés immédiatement, comme on lui avoit ordonné, ou si les autres avoient été à portée de continuer le feu, les sauvages étoient défaits indubitablement j car la consternation dans laquelle ils étoient, venoit principalement de ce qu'ils s'imaginoient que c'étoient les dieux qui les tuoient par le tonnerre et par la foudre. Mais Guillaume s'arrêtant là pour recharger de nouveau; les lira d'erreui'. Quelques-uns des enne-

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mis les plus éloignés, le découvrirent et l^rlrtrent prendre par-derrière , et quoiqu'Alkins fit encore feu sur ceux-là deux ou trois fois , et qu'il en tuât une vingtaine, il fut cependant blessé lui-même ; un de ses gens anglais fut tué à coups de flèches , et le même malheur arriva quelque temps après à un Espagnol et à un des esclaves qui étoient venus dans File avec les épouses des Anglais. C'étoit un garçon d'une bravoure étonnante ; il s'étoit battu en désespéré , et il avoit dépêché lui seul cinq ennemis , quoiqu'il n'eût d'autres armes qu'un bâton à deux bouts et une hache.

Nos gens étant pressés de cette manière-là , et ayant souffert une perte si considérable , se retirèrent vers une colline dans le bois , et les Espagnols, après avoir fait trois décharges, firent la retraite aussi.

Le nombre des ennemis étoit terrible, et ils se battoient tellement en désespérés, que, quoiqu'il y en eût une cinquantaine de tués et autant de blessés , au moins , ils ne laissoient pas d'enfoncer nos gens sans se mettre en peine du danger , et leur envoyoient continuellement des nuées de flèches. On observa même que leurs blessés , qui étoient encore en état de combattre , en devenoient plus furieux , et qu'ils étoient plus à craindre que les autres.

Xiorsque nos gens commencèrent leur retraite , ils laissèrent leurs morts sur le champ de bataille , et les sauvages maltraitèrent ces cadavres de la manière du monde la plus cruelle, leur cassant les bras , les jambes et la tête avec leurs massues et leurs sabres de bois , comme de vrais barbares qu'ils étoient.

Voyant que nos gens s'étoient retirés , ils ne songèrent pas à les suivre j mais s'étant ran-

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gcs cn.-cercle, selon leur coutume, ils poussèrent deux grands cris en signe de victoire. Leur joie fut pourtant modérée peu après par plusieurs de leurs blessés, qui tombèrent à terre , et qui perdirent la vie à force de perdre du sang.

Le gouverneur ayant retiré sa petite armée sur un tertre un peu élevé , Atkins , fout blessé qu'il étoit , fut d'avis qu^on marchât et qu'on donnât de nouveau avec toutes les forces unies. Mais le gouverneur lui répliqua : « Seigneur j) Atkins, vous voyez de quelle manière déses- » pérée leurs blessés combattent; laissons- les )) en repos jusqu'à demain ; tous ces malheureux » seront tousroides de leurs blessures, ils seront » trop affoiblis par la perte de leur sang pour » en venir aux mains de nouveau, et nous au- » rons meilleur marché du reste ». U

— « C'est fort bien dit à vous, seigneur, réj) pliqua Atkins avec une gaîté brusque; mais » parbleu il en sera de moi précisément comme )) des sauvages , je ne serai bon à rien demain ; » et c'est pour cela que je voudrois recommen- )) cer la danse pendant que je suis encore )) échauffé. — Vous parlez en brave homme , ^ » seigneur Atkins, repartit l'Espagnol, et vous î) avez agi de même ; vous avez fait votre de- » voir, et nous nous battrons pour vous demain )) si vous n'êtes pas en état d'être de la partie. )) Attendons jusqu'à demain , je crois que ce )) sera le parti le plus sage » .

Néanmoins comme il faisoit un fort beau clair de lune , et que nos gens savoient que les sauvages étoient dans un grand désordre , courant confusément de côté et d'autre près de l'endroit où étoient leurs morts et leurs blessés , ils résolurent ensuite de tomber sur eux

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pendant la nuit, persuadés que s'ils pouvoient donner une seule décharge avant que d'être découverts , leurs afiPaires iroient bien. L'occasion étoit merveilleuse pour le faire; car un des Anglais, près l'habitation duquel le combat avoit commencé , savoit un moyen sûr pour le» surprendre. 11 fit faire à nos gens un détour dans le bois, du côté de l'ouest , et puis tournant du côté du sud, il les mena si près du lieu où étoit le plus grand nombre des sauvages, qu'avant d'avoir été vus ou entendus , huit d'entr'eux firent une décharge sur les ennemis avec un succès terrible. Une demi- minute après , huit autres les saluèrent de la même manière , et répandirent parmi eux une si grande quantité de grosse dragée , qu'il y en eût un grand nombre de tués et de blessés ; et pendant tout ce temps-là il ne leur fut pas possible de découvrir d'oii venoit ce carnage, et de quel côté ils dévoient fuir.

Les nôtres ayant chargé leurs armes de nouveau avec toute la promptitude possible , se partagèrent en trois troupes , résolus de tomber sur les ennemis tous à-la-fois. Dans chaque petite troupe il y avoit huit personnes; car ils étoient en tout vingt-quatre , si l'on compte les deux femmes , qui, pour le dire en passant , combattirent avec toute la fureur imaginable.

Ils partagèrent les armes à feu également à toutes les troupes , comme aussi les hallebardes et les bâtons à deux bouts. Ils vouloient laisser les femmes derrière ; mais elles dirent qu'elles étoient résolues de mourir avec leurs maris. S'étant mis ainsi en bataille , ils sortirent du bois en poussant un cri de toutes leurs forces. Les sauvages tinrent tous ferme ; mais ila

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étoient dans la dernière consternation en entendant nos gens pousser leurs cris de trois différens côtés. Ils étoient assez courageux pour nous combattre, s'ils nous avoient vus, et efiPectivement dès que nous approchâmes ils tirèrent plusieurs flèches , dont l'une blessa le pauvre père de Vendredi f mais pas dangereusement. Nos gens ne leur donnèrent guère de temps ; et se ruant sur eux , après avoir fait feu de trois côtés difiPérens, ils se mêlèrent avec eux, et à coups de crosses, de sabres, de haches et de bâtons à deux bouts , ils remuèrent si bien les mains, que les ennemis se mirent à hurler affreusement et à s'enfuir l'un d'un côté et l'autre de l'autre, ne songeant plus qu'à se dérober à des ennemis si terribles.

Nos gens étoient fatigués de les assommer, et il ne faut pas en être surpris , puisque dans les deux actions ils en avoient tué ou blessé mortellement cent quatre vingt, tout au moins. Les autres, saisis d'une frayeur inexprimable, couroient par les collines et les vallées avec toute la rapidité que la peur pouvoit ajouter à leur vitesse naturelle.

Comme nous ne nous mettions guère en peine de les poursuivre , ils gagnèrent tous le rivage sur lequel ils s'étoient débarqués. Mais ce n'étoit pas-là encore la fin de leur malheur ; car il faisoit cette nuit un terrible vent qui , venant du côté de la mer , les empêchoit de quitter le rivage. La tempête continua pendant toute la nuit, et quand la marée monta, leurs canots furent poussés si avant sur le rivage, qu'il auroit fallu une peine infinie pour les remettre à flot , et quelques-uns en heurtant contre le sable , ou les uns contre les autres , avoient été mis en pièces.

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Nos gens, quoique charmés de leur victoire , curent peu de repos tout le reste de la nuit ; mais s'étant rafraîchis du mieux qu'il leur étoit possible , ils prirent le parti de marcher vers cette partie de l'île où les sauvages s'étoient retirés. Ce dessein les força de passer au travers du champ de bataille , où ils virent plusieurs de leurs malheureux ennemis encore en vie , mais hors d'espérance d'en revenir : spectacle désagréable pour des cœurs bien placés ; car une ame véritablement grande , quoique forcée par les loix naturelles à détruire ses ennemis , est fort éloignée de se réjouir de leurs malheurs.

Il ne leur fut pas nécessaire de s'inquiéter à l'égard de ces pauvres sauvages ; car leurs esclaves eurent soin d'en finir les misères à grands coups de haches..

Ils parvinrent enfin à un endroit où ils virent les restes de l'armée des sauvages , qui consistoit encore dans une centaine d'hommes. Us étoient assis à terre , le menton appuyé sur les genoux , et la tête soutenue par les deux mains. .

Dès que nos gens furent éloignés d'eux de la distance de deux portées de mousquet , le gouverneur ordonna qu'on tirât deux mousquets sans balles, pour leur donner l'alarme et pour voir leur contenance. Il avoit envie de découvrir par-là s'ils étoient d'humeur à se Vattre encore , ou s'ils étoient entièrement découragés par leur défaite. C'est selon ce qu'il découvriroit, qu'il vouloit prendre ses mesures.

Ce stratagème réussit j car dès que les sauyages eurent entendu le premier coup, et qu'ils virent le feu du second , ils se levèrent sur leurs pieds avec toute la frayeur imaginable et ils

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s'enfuirent vers le bois , en faisant une sorte de hurlement que nos gens n'avoient pas encore entendu jusques-là, et dont ils ne purent pas deviner le sens. D'abord nos gens auroient mieux aimé que le temps eût été tranquille , et que leurs ennemis eussent pu se rembarquer; mais ils ne considéroient pas alors que leur retraite auroit pu être la cause d'une nouvelle expédition , et qu'ils seroient peut-être revenus avec des forces auxquelles il n'auroit pas été possible de résister; ou bien qu'ils auroient pu revenir si souvent , que la colonie, uniquement occupée à les repousser, auroit été obligée de périr de faim.

Guillaume Atkins, qui, malgré sa blessure, n'avoit pas voulu quitter la partie , donna le meilleur conseil de tous^ j il étoit d'avis de se servir de la frayeur des ennemis pour les couper d'avec leurs barques, et pour les empêcher de regagner jamais leur patrie.

Ils consultèrent long- temps là-dessus; quelques-uns s'opposoient à cette opinion , craignant que l'exécution de ce projet ne poussât les barbares désespérés à se cacher dans le bois; ce qui forceroit les nôtres à leur donner la chasse comme à des bêtes féroces , les empêcheroit do travailler, pour ne s'occuper qu'à garder leur bétail et leurs plantations , et les feroit vivre dans des inquiétudes continuelles.

Atkins répondit, qu'il valoit mieux avoir affaire à cent hommes qu'à cent nations; et qu'il falloit absolument détruire , et les canots et les ennemis, s'ils vouloicnt n'être pas détruits eux-mêmes ; en un mot , il leur montra si bien l'utilité de son sentiment, qu'ils y entrèrent tous. Ils mirent aussi- tôt la main à l'œuvre, et ayant ramassé du bois sec, ils essayèrent d»

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mettre quelques-uns des canots en feu; mai? ils étoient trop mouillés. Néanmoins le feu en gâta tellement les parties supérieures , qu'il n'étoit plus possible de s'en servir.

Qnaud les Indiens eurent remarqué le dessein de nos gens, quelques-uns d'entr'eux sortirent du bois, et s'approcliant , ils se mirent à genoux, en criant : Oa,Oa, Waramoka ^ et en prononçant quelques autres paroles, dont les nôtres ne purent rien entendre ; mais comme ils étoient dans une posture suppliante , les cris qu'ils poussoient étoient destinés, sans doute, à prier que l'on épargnât leurs canots et de leur permettre de s'en retourner.

Mais nos gens étoient alors absolument persuadés que l'unique moyen de conserver la colonie, étoit d'empêcher qu'aucun des sauvages ne retournât chez lui; persuadés que s'il en échappoit un seul, pour aller raconter la triste aventure de ses camarades, c'étoit fait d'eux. Ainsi , faisant signe aux barbares qu'il n'y avoit point de quartier pour eux, ils poussèrent leur pointe, en détruisant toutes les barques que les tempêtes avoient épargnées. A la vue de ce spectacle , les sauvages qui étoient dans le bois firent deshurlemens épouvantables, que les nôtres entendirent distinctement; et ensuite ils se mirent à courir dans l'île comme des hommes qui auroient perdu l'esprit ; ce qui troubla beaucoup nos gens , indéterminés sur ce qu^ils dévoient faire pour se délivrer de ces mia^able»^

Les Espagnols même , malgré toute leur prudence, ne considéroient pas, qu'en portant ces sauvages au désespoir, ils dévoient placer des gardes auprès de leurs plantations. Il est vrai qu'ils avoient mis leurs troupeaux en sûreté, et qu'il étoit impossible aux Indiens de trouver

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la capitale de l'île , je veux dire , mon vieux château, non plus que ma grotte dans la vallée ; mais malheureusement ils déterrèrent /agrandi ferme j la mirent toute en pièces, ruinèrent l'enclos, et la plantation qui étoit à l'entour , foulèrent le hlé aux pieds, arrachèrent les vignes, et gâtèrent les raisins qui étoient déjà en maturité ; en un mot , ils firent des dommages inestimables', quoiqu'ils n'en profitassent pas eux-mêmes.

Nos gens étoient, à la vérité, en état de les combattre par -tout où ils les Irouveroient ; mais ils étoient fort embarrassés sur la manière de leur donner la chasse. Quand ils les trouvoient un à un, ils les poursuivoient en vain ; ils trouvoient aisément leur sûreté dans la vitesse extraordinaire de leurs pieds; et d'un autre côté nos gens n'osoient pas aller un à un pour les surprendre , de peur d'être environné» et accablés par le nombre.

Ce qu'il y avoit de meilleur, c'est que les sauvages n'avoient point d'armes ; leurs arcs leur étoient inutiles, faute de flèches et de matériaJBfic pour en faire de nouvelles , yt ils n'ai-voient aucune armejtrancliante,^«llirmi toute leuivtmupe. '--^^^ - :^

li^eîSrémité à laquelle ils **ètoié1it réduita étdfit certainement déplorable -, mais la situation dans laquelle ils avoient mis la colonie , n'étoit guère meilleure. Car quoique nos retraites fussent conservées , nos provisions étoient ruinées pour la plupart, notre moisson étoit détruite , et la seule ressource qui restoit étoit le bétail qui étôit dans la vallée , près de la grotte, un petit champ de blé qui étoit aussi de ce côtélà , et les plantations de Guillaume Atkins et de son camarade j car l'autre avoit perdu la vio

dans la première action par une flèche qui lui avoit percé la tête sous la tempe. Il est à remarquer que c'étoit le même scélérat inhumain qui avoit donné cet affreux coup de flèche au pauvre esclave , et qui avoit proieté ensuite de faire main basse sur tous les Espagnols.

A mon avis, ces gens furent alors dans un cas plus triste que je n'avois été jamais depuis le moment que j'avois trouvé le moyen de semer du millet et du riz , et que je commençois à réussir à apprivoiser des chèvres. Ils avoient dans les Indiens une centaine de loups dans l'île, qui devoroient tout ce qu'ils pouvoient trouver, et qu'il étoit impossible d'atteindre.

La première chose dont ils purent convenir dans cet embarras , c'étoit de pousser les ennemis vers le sud-ouest, dans l'endroit le plus reculé de l'île , afin que si d'autres sauvages abordoienl dans ces entrefaites, ils ne pussent pas découvrir ceux-ci. Ils résolurent encore de les harassercontinuellementjd'entuer autant qu'ils pourroient pour en diminuer le nombre , et s'ils pouvoient ij^ussir à la fin , de les apprivoiser, de leur enseigner à semer, et de les faire vivre de leur propre travail.

Conformément à ces résolutions , ils les poursuivirent avec tant de cbaleur, et les effrayèrent tellement par leurs armes à feu, dont le seul bruit faisoit tomber les Indiens à terre , qu'ils s'éloignoient de plus en plus ; leur nombre diminuoit de jour en jour , et enûn ils furent réduits à se cacher dans les bois et dans les cavernes , oii plusieurs périrent misérablement de ■faim , comme il parut dans la suite , par leurs cadavres qu'on trouva.

. La misère de ces pauvres gens remplit les

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nôtres d'une généreuse compassion , sur-lout le gouverneur espagnol, qui étoit l'iiomme du monde qui avoit Je coeur le mieux placé et le plus digne d'un homme de naissance. Il proposa aux autres de tâcher de prendre un des sauvages pour lui faire entendre l'intention de la colonie, et pour l'envoyer parmi les siens, afin de les faire venir à une capitulation qui assurât les sauvages de la vie , et la colonie du repos qu'ils avoient perdu depuis la dernière invasion.

Ils furent assez long-temps avant de pouvoir parvenir à leur but ; mais enfin la disette les ayant aJGfoiblis, on en saisit un. Il étoit au commencement tellement accablé de son malheur, qu'il ne voulut ni manger ni boire ; mais voyant qu'on le traitoit avec douceur , et qu'on avoit l'humanité de lui donner ce qu'il falloit pour sa subsistance , sans lui faire le moindre chagrin , il revint de ses frayeurs et se tranquillisa peu à peu.

On lui amena le père de Vendredi , qui entroit souvent en conversation a^vec lui, et qui l'assuroit de l'intention qu'on avoit , non-seulement de sauver la vie à lui et à tous ses compagnons , mais encore de leur donner une partie do l'île , à condition qu'ils se tiendroient dans leurs propres limites, sans en sortir jamais pour causer le moindre dommage à la colonie. Il lui promit aussi qu'on leur donneroit du grain pour ensemencer des terres, et qu'on leur fourniroit du pain en attendant qu'ils fussent en état d'en faire pour eux-mêmes. Do plus , il lui ordonna d'aller parler à ses compatriotes , et de leur déclarer que , s'ils ne vouloient pas accepter des conditions si avantageuses , ils seroient tous détruits.

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