II. F
Les mallieureux sauvages, extrêmement Immiliés par leur misère, et réduits au nombre d'environ trente-sept, reçurent cette proposition sans balancer, et demandèrent qu'on leur donnât quelques alimens. Là-dessus douze Espagnols et deux Anglais bien armés, marchèrent vers l'endroit où les Indiens se trouvoient alors , avec trois esclaves et le père de Vendredi. Ces derniers leur portoient une bonne quantité de pain, quelques gâteaux de riz séché au soleil, et trois chevreaux en vie. On leur ordonna de se placer au pied d'une colline pour manger ensemble; ce qu'ils firent avec toutes les marques possibles de reconnoissance , et dans la suite ils se montrèrent les observateurs les plus religieux de leur parole qu'il est possible de trouver parmi les hommes. Ils ne sortoient jamais de leur territoire que quand ils étoient obligés de venir demander des vivres et des conseils pour diriger leur plantation.
C'est encore dans ce même endroit qu'ils vivoient quand Je suis rentré dans l'île, et que je leur ai rendu une visite.
On leur avoit enseigné à semer du blé, à faire du pain, à traire des chèvres, &c. et rien ne leur manquoit que des femmes pour faire bientôt un peuple dans les formes. On leur avoit assigné une partie de l'île bordée de rochers par-derrière , et de la mer par-devant. Elle étoit située du côté du sud-est , et ils avoient autant de terres fertiles qu'il leur en falloit ; elles étoient étendues d'un mille et demi eu largeur , et d'environ quatre en longueur.
Nos gens leur enseignèrent ensuite à faire des pelles de bois , comme j'en faisois autrefois pour moi-même , et firent présent à toute la troupe de douze haches et de trois
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couteaux; avec ces outils ils facilitoient leur travail et vivoient avec toute la tranquillité et avec toute riiinocence qu'on pouvoit désirer. Après la fin de cette guerre , la colonie jouit d'une tranquillité parfaite , par rapport aux sauvages, jusqu'à ce que je revins la voir deux années après. Les canots des sauvages ne laissoient pas d'y aborder de temps en temps pour faire leurs repas inhumains ; mais comme ils étoient de différentes nations , et qu'ils n'avoient apparemment jamais entendu parler de ce qui étoit arrivé aux autres , ils ne firent aucune recherche dans l'île pour trouver nos sauvages; et quand ils l'auroient fait, ç'auroit été un grand hasard s'ils les avoient trouvés.
C'est ainsi que j'ai donné un récit fidèle et complet de tout ce qui étoit arrivé de considérable à ma colonie pendant mon absence. Elle avoit extrêmement civilisé les Indiens , et leur rendoit de fréquentes visites ; mais elle leur défendoit , sous peine de la vie , de la venir voir à leur tour , de peur d'en être trahie.
Ce qu'il y a de remarquable encore , c'est que nos gens avoient enseigné aux sauvages à faire des paniers et d'autres ouvrages d'osier : mais bientôt ils avoient surpassé leurs maîtres. Ils sa voient faire en ce genre les choses du monde les plus curieuses , des tamis , des cages , des tables, des garde -mangers , des chaises , des lits,&c. étant extrêmement ingénieux dès qu'on leur avoit une fois donné l'idée de quelque chose.
Mon arrivée fut d'un grand secours à ces pauvres gens , puisque je les pourvus abondamment de couteaux , de ciseaux , de pelles , de bêches , de pioches , en un mot de tous les outils dont ils pouvoient avoir besoin. Ils s'en ser-
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virent bientôt avec beaucoup d'adresse , et ils eurent assez d'industrie pour se faire des maisons entières d'un tissu d'osier ) ce qui , malgré son air comique , étoit d'une grande utilité contre }a. chaleur et contre toutes sortes do vermines.
Cette invention plut tant à mes gens , qu'ils firent venir les sauvages pour faire la même chose pour eux ; et quand je fus voir la colonie des deux Anglais , leurs huttes parurent de loin à mes yeux être de grandes ruches. Pour Guillaume Atkins, qui commençoit à devenir sobre , industrieux , appliqué, il s'étoit fait une tente d'ouvrage de vaniér, qui passoit l'imagination. Elle avoit cent vingt pas de circuit ; les murailles en étoient aussi serrées que le meilleur panier; elles consistoient en trentedeux compartimens fort épais, et de la hauteur de sept pieds. Il y avoit au milieu wne autre hutte qui n' avoit pas au-delà de vingtdeux pas de contour. Elle étoit beaucoup plus forte et plus épaisse que la tente extérieure ; la figure en étoit octogone , et chacun des huit coins étoit soutenu d'un bon poteau. Sur le haut de ces poteaux , il avoit posé de grandes pièces de même ouvrage , jointes ensemble par des chevilles de bois ; ces pièces servoient de bases à huit solives qui faisaient le dôme de tout le bâtiment, et qui étoient parfaitement bien unies, quoiqu'ati lieu de clous, il n'eut que quelques chevilles de fer qu'il avoit trouvé moyen de faire de la vieille ferraille que j'avois laissée dans l'île.
Certainement ce drôle faisoit voir une grande industrie dans plusieurs choses où il n'avoit jamais eu occasion de s'appliquer. Il se fit non- . /seulement une forge , avec deux soujOlets de
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Ibois et de fort bon charbon , mais encore une enclume de médiocre grandeur, dont il avoit trouvé la matière dans un levier de fer -, ce qui lai donna le moyen de forger des crochets, des gâches de serrures , des chevilles de fer , des verroux et des gonds.
J'en reviens à son bâtiment : après avoir dressé le dôme de sa tente intérieure , il remplit les vides entre les solives , d'ouvrages de vanier aussi bien tissus qu'il fut possible. Il le couvrit d'un second tissu de paille de riz , et sur le tout il mit encore des feuilles d'un certain arbre, fort larges; ce qui rendoit tout le toit aussi impénétrable à la pluie , que s'il avoit été couvert de tuiles ou d'ardoises : il lit tout cela lui-même , hormis l'ouvrage de vanier , que les sauvages avoient tissu pour lui,
La tente extérieure formoit comme une espèce de galerie couverte , et de ses trente-deux: angles de solives s'étendoient les poteaux qui soutenoient le dôme , et qui étoient éloignés du circuit, de l'espace de vingt pieds; de manière qu'il y avoit entre les murailles extérieures et intérieures une promenade large de vingt pieds à-peu-près.
Il partagea tout l'intérieur en six appartemens , par le moyen de ce même ouvrage de vanier, mais plus proprement tissu et plus fin que le reste. Dans chacune de ces six chambres de plain-pied, il y avoit une porte par laquelle on entroit parla tente du milieu, et une autre qui donnoit dans la galerie extérieure , qui étoit aussi partagée en six pièces égales , non-seulement propres à servir de retraite , mais encore de décharge. Ces six espaces n'emportoient pas toute la circonférence , et les autres apparteinens qu'il y avoit dans la tente extérieure
étoient arrangés de la manière que voici. Dès qu'on étoit entré par la porte de dehors , on avoit tout droit devant soi un petit passage qui menoit à la porte de la maison intérieure; à chaque côté du passage il y avoit une muraille d'ouvrage de vanier , avec une porte par où l'on eutroit dans une espèce de magasin large de vingt pieds et long de quarante, et de-là dans un autre un peu moins long. De manière que dans la tente extérieure il y avoit dix belles chambres, dans six desquelles on ne pouvoit entrer que par les appartemens de la tente intérieure , dont elles étoient , pour ainsi dire , les cabinets. Les autres quatre , comme je viens dédire, étoient de grands magasins, deux d'un côté, et deux de l'autre, du passage qui menoit de la porte de dehors à celle de la maison intérieure.
Je crois qu'on n'a jamais entendu parler d'un pareil ouvrage de vanier, ni d'une hutte faite avec tant de propreté et d'arrangement. Cette grande ruche servoit de demeure à trois familles-, savoir, à celle d'Atkins , de son compagnon et de la femme du troisième Anglais qui avoit perdu la vie dans la dernière guerre , et qui avoit laissé sa veuve avec trois enfans sur les bras.
Les autres en usèrent parfaitement bien avec cette famille, et lui fournirent avec une charité libérale tout ce dont elle avoit besoin , du grain , du lait , des raisins secs , &c. S'ils tuoient un chevreau , ou s'ils trouvoient une tortue , elle en avoit toujours sa part ; de manière que tous ensemble ils vivoient assez bien , quoique , comme j'ai déjà dit, il s'en fallût beaucoup qu'ils n'eussent la même application que les Anglais qui faisoient une colonie à par,t.
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Il y avoit «ne particularité dans la conduite de tous les. Anglais que je ne dois pas passer sous silence. La religion étoit une chose absolument inconnue parmi. eux. Il est vrai qu'ils se faisoient souvenir assez souvent les uns les autres qu'il y avoit un Dieu , en jurant à la manière des gens de mer -, mais cette espèce d'hommage qu'ils rendoient à la Divinité étoit fort éloigné d'être un acte de dévotion , et leurs femmes, pour être mariées à des chrétiens, n'en étoient pas plus éclairées. Ils étoient fort ignorans dans la religion eux-mêmes ,5^t par conséquent fort incapables d'en donner quelque idée à leurs femmes. Toutes les lumières qu'elles avoient acquises par le mariage, c'est que leurs maris leur avoient enreigné à parler l'anglais passablement , comme aussi à leurs enfans, qui étoient environ au nombre de vingt , et qui apprenoient à s'énoncer en anglais dès qu'ils étoient en état de former des sons articulés, quoiqu'ils s'en acquittassent d'abord d'une manière assez burlesque , aussi bien que leurs mères.
Parmi tous ces enfans , il n'y en avoit pas un qui passât l'âge de six ans quand j'arrivai. A peine y en avoit -il sept que les Anglais avoient mené ces dames sauvages dans l'île. Elles étoient toutes fécondes, l'une plus , l'autre moins , celle qui étoit tombée en partage au second cuisinier du vaisseau , étoit grosse alors pour la sixième fois ; il n'y en avoit pas une qui ne fût douce , modérée , laborieuse , modeste et prompte à secourir ses compagnes; elles étoient sur-tout extrêmement soumises à leurs maîtres , que je ne puis appelei' leurs maris que très-improprement. Il ne leur manquoit plus rien que d'être instruites dans le christianisme ,
cl mariées légitimement : elles y parviuFent bientôt par mes soins , ou du moins par une conséquence de mon arrivée dans l'île.
Ayant donné ainsi l'histoire générale de la colonie , et pareillement des cinq rebelles Anglais, il me reste d'entrer en quelque détail touchant les Espagnols , qui constituoient le corps le plus puissant de mes sujets , et dont l'histoire est remarquable par des particularités dignes d'attention.
Ils m'informèrent dans plusieurs de nos conversations de la situation où ils s'étoient trouvés parmi les sauvages. Ils me dirent naturellement qu'ils n'avoient pas songé seulement à chercher dans l'industrie quelque secours contre la misère, et que, quand même ils auroient été en état de se mettre à l'aise, ils avoient été si fort accablés par le fardeau de leurs infortunes , si abîmés dans le désespoir , qu'ils s'étoient abandonnés nonchalamment à la résolution de se laisser mourir de faim.
Un homme fort grave et fort sensé d'entr'eux me dit qu'il sentoit bien qu'ils avoient eu tort , puisqu'un homme sage, au lieu de se laisser entraîner à sa misère, doit tirer du secours de tous les moyens que lui offre la raison pour adoucir le malheur présent , et pour «e préparer une délivrance entière pour l'avenir. « La douleur, continua- t-il , est la passion 3) du monde la plus insensée et la plus inutile j n elle ne roule que sur des choses passées, qu'on ?) ne peut rappeler , et qui , d'ordinaire , sont f) sans remède ; elle ne se tourne presque jamais n du côté de l'avenir ; et bien loin de nous faire *) réfléchir sur les moyens de finir nos malheurs, n elle y met le comble, au lieu de les rendre n supportables)). Là-dessus il m'allégua un pro»
Verbe espagnol qu'il m'est impossible de citer mot à mot j mais dont j'ai fait le proverbe que voici :
Être troublé dans le trouble , C'est rendre le trouble double.
Il porta ensuite ses réflexions sur toutes les commodités que je m'étois autrefois procurées dans ma solitude , et sur les soins infatigables , par lesquels , d'un état plus triste que le leur n'avoit jamais été , j'en avois su faire un plus heureux que n'étoit le leur dans le temps même qu'ils se trouvoient tous ensemble dans l'île.
Il me dit encore qu'il avoit remarqué avec étonnement , que les Anglais avoient plus de présence d'esprit dans l'infortune que tout autre peuple qu'il eût jamais rencontré , et que sa nation et la portugaise étoient les gens du monde les plus malheureux quand il s'agissoit de lutter contre l'adversité , puisqu'après avoir fait inutilement leurs efiForts ordinaires pour se tirer du malheur, leur premier pas étoit toujours le désespoir , sous lequel ils restoient affaissés sans avoir la force d'esprit de former le moindre dessein propre à mettre fin à leurs calamités.
Je lui répondis qu'il y avoît une grande différence entre leur cas et le mien , puisqu'ils avoient été jetés à terre sans aucune chose nécessaire pour subsister. Qu'en effet mon malheur avoit été accompagné de ce désavantage , que j'étois seul ; mais qu'en récompense le» secours que la providence m'avoit mis entre les mains en poussant les débris du vaisseau si près àa rivage, auroient été capables de ranimer le courage de rhomme du monde le plus foible.
iZo LES AVENTURES
« Seigneur , repartit l'Espagnol , si nous avions « été dans votre situation , nous n'aurions ja- }) mais tiré du vaisseau la moitié des choses » utiles que vous sûtes en tirer ; nous n'aurions » jamais eu l'esprit de faire un radeau pour les » porter à terre , ou de le faire aborder à l'île )) sans voiles et sans rames. Nous ne nous en V serions pas avisés tous ensemble , bien loin » qu'un seul d'entre nous eût été capable de )) l'entreprendre et de l'exécuter ». Je le conjurai là-dessus de mettre des bornes à ses complimens, et de continuer le récit de leur embarquement dans l'endroit où ils avoient si mal passé leur temps. Il me dit que malheureusement ils étoient abordés dans une île où il y avoit du peuple sans provisions ; et que s'ils avoient été assez sensés pour remettre en mer, et aller vers une île peu éloignée de«là , ils auroient trouvé des provisions sans habitans. Que les Espagnols de l'île de la Trinité y ayant été fréquemment , n' avoient rien négligé pour la remplir de boucs et de cochons ; que d'ailleurs les tourterelles et les oiseaux de mer y étoient dans une si grande abondance , que s'ils n'y avoient pas trouvé du pain , du moins ils n'auroient jamais pu manquer de viande. Dans l'endroit où ils avoient abordé , au contraire , ils n'avoient eu que quelques herbes et quelques racines sans goût et sans suc , dont la charité des sauvages les avoit pourvus , encore fort sobrement , parce que ces bonnes gens n'étoient pas en état de les nourrir mieux , à moins qulls n'eussent voulu avoir part à leurs festins de chair humaine.
Les Espagnols me firent encore le récit de tous les moyens qu'ils avoient employés pour «iviliser les sauvages , leurs ti^nfaileurs ; et
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pour leur donner des sentimens et des coutumes plus raisonnables que ceux qu'ils avoient hérités de leurs ancêtres ; mais tous leurs soins atvoient été inutiles. Les sauvages avoient trouvé fort étrange que des gens qui étoient venus là pour trouver de quoi vivre , voulussent se donner les airs d'instruire ceux qui leur donnoient de quoi subsister ; selon eux, il ne falloit se mêler de donner ses idées aux gens que quand on pouvoit se passer d^eux.
Les Espagnols avoient été exposés souvent à de terribles extrémités, étant quelquefois absolument sans vivres. L'île où le malheur les avoit portés , étoit habitée par des sauvages indolens, et par conséquent plus pauvres et plus misérables que d'autres peuples de cette même partie da monde. En récompense ceuxci étoient moins barbares et moins cruels que ceux qui étoient plus à leur aise.
Mes Espagnols trouvoient pourtant dans la triste situation où ils avoient été une démonstration évidente de la sagesse , de la bonté de la Providence qui dirige les événemens ; car si , animés par la misère et par la disette qui les accabloient , ils avoient cherché un pays plus abondant , cette précaution même les auroit détournés de la route de se délivrer par mou moyen.
Les sauvages, à ce qu'ils me racontèrent encore , avoient voulu , pour prix de leur hospitalité , les conduire avec eux à la guerre. Il est vrai qu'ils avoient des armes à feu , et s'ils n'avoient pas eu le malheur de perdre leurs munitions , non-seulement ils auroient été en état de rendre de» services considérables à leurs hôtes, mais encore de se faire respecter par leurs amis et par leurs ennemis. Mais n'ayant
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ni poudre ni plomb , obligés pourtant de suivre leurs bienfaiteurs dans les combats, ils y étoient plus exposés que les sauvages eux-mêmes. Ils n'avoient ni arcs ni flèches , et ils ne savoient pas faire usage de ces sortes d'armes , que leurs amis auroient pu leur fournir. Ainsi ils étoient forcés à rester dans Tinaction , en butte aux dards des ennemis jusqu'à ce que les deux armées se serrassent de près. Alors efiPectivement ils étoient d'un grand service. Avec trois hallebardes qu'ils avoient , et avec leurs mousquets, dans le canon desquels ils mettoient des mor- f ceaux de bois pointus , au lieu de bayonnettes, ils rompoient quelquefois des bataillons entiers. Il ne laissoit pas d'arriver fort souvent qu'environnés par une grande multitude d'ennemis, ils ne se sauvoient d'une grêle de flèches que par une espèce de miracle. Mais enfin ils avoient su se garantir de ce danger , en se couvrant tout le corps de larges boucliers de bois , couverts de peaux de certains animaux sauvages , dont ils ne savoient pas le nom. Un jour cependant le malheur avoit voulu que cinq d'entr'eux avoient été jetés à terre par les massues des sauvages , ce qui avoit donné occasion à l'ennemi d'en faire un prisonnier ; c'étoit précisément l'Espagnol que j'avois eu la satisfaction d'arracher à la cruauté de ses vainqueurs. Ses compagnons l'avoient cru mort dans le commencement ; mais en apprenant qu'il avoit été pris , ils auroient hasardé volontiers leur vie tous tant qu'ils étoient pour le délivrer.
Dans le temps que ces Espagnols avoient été terrassés , les avilres les avoient renfermés au milieu d'eux, sans les abandonner, jusqu'à ce qu'ils fussent reyeûus à eux-mêmes. Alors fai-
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sant tous ensemble un petit bataillon , ils s'étoient fait jour au travers de plus de mille sauvages , renversant tout ce qui s'opposoit à eux , et procurant à leurs amis une victoire entière , mais peu satisfaisante pour eux-mêmes par la perte de leur compagnon.
On peut juger par-là quelle avoit été leur joie en revoyant leur ami qu'ils avoient cru dévoré par les sauvages , la plus mauvaise espèce d'animaux féroces. Cette joie étoit parvenue au plus haut degré, par la nouvelle qu'il y avoit près de -là un chrétien assez humain pour former le dessein de finir leur malheur , et capable de l'exécuter.
Ils me firent encore la description la plus pathétique de la surprise que leur avoit donnée le secours que je leur avois envoyé ; le pain , sur toute chose , qu'ils n'avoient pas vu depuis tant d'années. Ils l'avoient béni mille et mille fois comme un aliment descendu du ciel, et en le goûtant ils y avoient trouvé le plus restaurant de tous les cordiaux. Plusieurs autres choses que je leur avois envoyées pour leur subsistance, leur avoient causé à-peu- près le même ravissement.
Mes Espagnols, en me faisant ce récit , trouvoient des termes pour exprimer leurs sentimens ; mais ils n'en avoient point pour donner une idée de la joie qu'avoit excitée dans leur ame la vue d'une barque et de pilotes tout prêts à les tirer de cette île malheureuse , et à leur faire voir le lieu et la personne desquels ce secours leur étoit venu. Ils me dirent seulement que les extravagances où les avoit portés une délivrance si peu attendue , n'avoient été guère éloignées d'une véritable frénésie \ que leur passion, qui étoufFoit presque toutes les
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facultés de leur ame, s'éloit frayé plusieurs routes différentes , pour éclater dans l'un d'une telle manière , dans l'autre d'une manière tout opposée ; que les uns s'étoient évanouis, que les autres avoient pleuré , et que quelques-uns étoieut devenus pour un temps absolument fous.
Ce portrait me toucha beaucoup, et me rappela les transports de Vendredi en rencontrant son père ; ceux des Français qui s'étoient sauvés à bord de leur navire embrasé ; ceux de cet équipage que mon secours avoit empêclié de mourir de faim , et sur- tout la manière dont j'avois été saisi moi-même en quittant le désert dans lequel j'avois vécu pendant vingthuit ans. C'est ainsi que d'ordinaire nous nous intéressons dans les senti mens d' autrui à proportion que nous y reconnoissons nos propres sentimens.
Ayant donné ainsi une idée de l'état ou je trouvai ma colonie, il est temps que j'entre dans le détail que je fis pour elle , et de la situation où je la laissai en sortant de l'île. Ces gens étoient du sentiment , aussi bien que moi, qu'ils ne seroient plus importunés par les visites des sauvages, et que s'ils revenoient,ils étoient en état de les repousser quand ils seroient deux fois plus nombreux qu'auparavant. Ainsi il n'y avoit rien à craindre de ce côté-là. Un point plus important que je traitai avec l'Espagnol , que j'appelle gouverneur, c'étoit leur demeure dans l'île. Mon intention n'étoit pas d'en emmener un seul avec moi : aussi n'étoit-il pas juste de faire cette grâce à quelques-uns , et de laisser là les autres , qui auroîent été au désespoir d'y rester , si je diminuois leur nombre.
Je leur dis donc à' tous que j'étois venu pour
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les établir dans l'île , et non pour les en faire sortir; que dans ce dessein j'avois fait des dépenses considérables , afin de les pourvoir de tout ce qui étoit nécessaire pour leur subsistance et pour leur sûreté : que de plus je leur amenois des personnes non-seulement propres à augmenter avantageusement leur nombre , mais encore à leur rendre de grands services , étant artisans, et capables de faire pour la colonie mille choses nécessaires , qui lui avoient manqué jusqu'ici.
Avant que de leur livrer tout ce que j'avois apporté pour eux , je leur demandai à cbacun , l'un après l'autre , s'ils avoient absolument banni de leur cœur leurs anciennes animosités , et s'ils vouloient bien se toucher dans la main les uns aux autres pour se promettre une amitié étroite , et un attachement sincère pour l'intérêt commun de toute la société.
Guillaume Atkins répondit d'une manière gaie et cordiale , qu'ils avoient eu assez de malheurs pour devenir modérés , et assez de discordes pour devenir amis ; que pour sa part il promettoit de vivre et de mourir avec les autres ; que , bien loin de nourrir quelque haine contre les Espagnols , il avouoit qu'il avoit mérité de reste tout ce qu'ils avoient fait à son égard , et que s'il avoit été à leur place , et eux dans la sienne, ils n'en auroient pas été quittes à si bon marché ; qu'il étoit prêt à leur demander pardon , s'ils le vouloient , de ses folies et de ses brutalités -, qu'il souhaitoit leur amitié de tout son cœur , et qu'il ne négligeroit aucune occasion de les en convaincre ; qu'au reste il étoit content de ne pas revoir encore sa patrie de vingt ans.
Pour les Espagnols , ils dirent qu'ci^ effet iU
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avoient dans le commencement désarmé et exilé Atkins et ses compagnons, à cause de leur mauvaise conduite , et qu'ils s'en rapportoient à moi s'ils l'avoient fait sans raison : mais qu' Atkins avoit marqué tant de bravoure dans la grande bataille contre les sauvages , et qu'ensuite il avoit donné tant de marques de l'intérêt qu'il prenoit dans toute la société , qu'ils avoient oublié tout le passé , et qu'ils le croyoient aussi digne d'être fourni d'armes et de tout ce qui lui étoit nécessaire que tout autre ; qu'ils avoient déjà fait voir jusqu'à quel point ils étoient satisfaits de lui en lui confiant le commandement sous leur gouverneur j qu'ils avoient parfaitement , lui et ses compagnons , mérité leur confiance par tout ce qui peut porter les hommes à se fier les uns aux autres j enfin , qu'ils embrassoient avec plaisir l'occasion de m'assurer qu'ils n'auroient jamais d'autre intérêt que celui de toute la colonie.
Sur ces déclarations qui paroissent pleines de franchise et d'amitié , je les priai tous à dîner pour le lendemain ; et véritablement je leur donnai un repas magnifique. Pour le faire préparer , je fis venir à terre le cuisinier du vaisseau et son compagnon ; et je leur donnai pour aide le second cuisinier qui étoit dans l'île. On apporta du vaisseau six pièces de bœuf-^ et quatre de porc , une grande jatte de porcelaine pour y faire du punch, avec les ingrédiens nécessaires ; dix bouteilles de vin rouge de Bordeaux, et dix bouteilles de bière d'Angleterre. Tout Cela fut d'autant plus agréable à mes convives , qu'ils n'avoient tâté rien de pareil depuis bien des années.
Les Espagnols ajoutèrent à nos mets cinq chevreaux entiers , que les cuisiniers firent
rôtir, et dont on en envoya trois bien couverts dans le vaisseau, afin que l'équipage se régalât de viande fraîche , dans le temps que mes insulaires f croient bonne chère des provisions salées du vaisseau.
Après avoir goûté avec eux tous les plaisirs innocens de la table, je fis porter à terre toute la cargaison que j'avois destinée à mes gens ; et pour empêcher qu'il n'y eût des disputes sur le partage , j'ordonnai que chacun prît une portion égale de tout ce qui devoit servir à les vêtir pour lors. Je commençai par leur distribuer autant de toile qu'il leur en falloit pour avoir quatre chemises, et j'augmentai ensuite le nombre jusqu'à six, à l'instante prière des 3Sspagnols. Rien au monde n'étoit capable de leur faire plus de plaisir ; il y avoit si longtemps qu'ils n'en avoient porté , que l'idée même leur en étoit presque sortie de la mémoire.
Je destinai les étoffes minces d'iVngleterre , dont j'ai parlé ci-dessus, à leur en faire faire à chacun un habit en forme de fourreau , croyant cet habillement libre et peu serré,le plus propre pour la chaleur du climat. J'ordonnai en même temps qu'on leur en fît de nouveaux dès que ceux-ci seroient usés. Je donnai à- peu-près les mêmes ordres pour ce qui regardoit les escax'pins, les souliers, les bas et les chapeaux.
Il m'est impossible d'exprimer la joie et la satisfaction qui éclatoient dans l'air de tous ces pauvres gens, en voyant le soin que j'avois pris de leur fournir tant de choses utiles et commodes. Ils me dirent que j'étois leur véritable père , et que , tandis que dans un endroit si éloigné de leur patrie ils auroient un correspondant comme moi, ils oublieroient qu'ils
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étoient dans un désert. Là-dessus ils déclarèrent tous qu'ils s'engageoient à ne jamais abandonner l'île sans mon consentement.
Je leur présentai ensuite les gens que j'avois amenés avec moi , sur-^out le tailleur , le serrurier, les deux charpentiers, et mon artisan universel , qui leur étoit d'une plus grande utilité qu'aucune chose au monde. Le tailleur , pour leur marquer le zèle qu'il a voit pour eux, se mit d'abord à travailler , et avec ma permission , il commença par leur faire à chacun une chemise. En même temps il enseigna aux femmes la manière de manier l'aiguille , de coudre et de piquer, et les employa même sous lui à faire les chemises de leurs maris et de tous les autres.
Pour les charpentiers , il n'est pas nécessaire de dire de quelle utilité ils furent à ma colonie. Ils mirent d'abord en pièces tous mes meubles grossiers, et firent en leur place , en moins de rien , des tables fort propres, des chaises, des châlits , des buffets , &c.
Pour leur faire voir de quelle manière la nature avoit produit mes artisans, je menai mes charpentiers voir la maison d'Atkins. Ils m'avouèrent tous deux qu'ils n'avoient jamais vu un pareil exemple de l'industrie humaine ; l'un des deux même , après avoir rêvé pendant quelques momens , se tournant de mon côté ; « En vérité, dit-il, cet hdtoime n'a pas besoin » de nous j il ne lui manqilp rien que des ou- )) lils». ;, i
Ce mot me fît souvenir de produire ceux que j'avois apportés ; je distribuai à chaque homme une bêche , une pelle et un râteau , afin de suppléer par-là à la charrue et à la herse. Je donnai f ttcore à chaque petite colonie à part , une pio»
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ehe , un levier, une grande hache , et une scie , en leur permettant d'en prendre de nouveaux du magasin général , dès qu'ils seroient usés ou rompus.
J'avois mené avec moi à terre le jeune homme dont la mère étoit morte de faim , et la servante aussi. C'étoit une jeune fille douce , bien élevée , et pieuse ; et sa conduite charmoit tout le monde. Elle avoit vécu sans beaucoup d'agrément dans le vaisseau, où il n'y avoit point d'autre femme qu'elle : mais elle s'étoit soumise à son sort avec beaucoup de résignation. Quand elle vit l'ordre qui régnoit dans mon île , et l'air florissant qui y éclatoit par-tout, considérant qu'elle n'avoit aucune aflPaire dans les Indes orientales , elle me pria de la laisser dans l'île, et de Tagréger comme un membre de ma famille. Le jeune homme me fit la même prière, et j'y consentis avec plaisir. Je leur donnai un petit terrein , où on leur fit trois tentes , entourées d'ouvrages de vanier , construites à la manière de la maison d'Atkins.
Ces tentes étoient liées ensemble d'une telle manière, que chacun avoit son appartement, et que celle du milieu pouvoit servir de magasin et de salle à manger pour l'usage de l'un et de l'autre. Les deux Anglais trouvèrent à propos de changer de demeure , et d'approcher davantage de ces nouveaux venus. C'est ainsi que l'île resta toujours partagée en trois colonies.
Les Espagnols, avec le père de Vendredi, et les premiers esclaves , étoient toujours dans mon vieux château sous la colline , lequel devoi t passer pour la capitale de mon empire , à fort juste titre. Ilsl'avoient tellement étendu , qu'ils y pou voient vivre fort au large, quoiqu'entiè*
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rament cachés ; et je suis sûr qu'il n'y eut jamais au monde une petite ville dans un bois si parfaitement à l'abri de toute insulte. Mille hommes auroient parcouru toute l'ile pendant un mois entier sans la trouver, à moins que d'être avertis qu'elle y étoit réellement. Les arbres quil'entouroient étoient si serrés, et leurs branches étoient tellement entrelacées les unes dans les autres, qu'il auroit fallu les abattre pour voirie château: d'ailleurs, il étoit presqu'im* possible de découvrir les deux petits chemins par lesquels les habitans eux-mêmes entroient et sortoient. L'un étoit tout au haut de la petite baie , à plus de deux cents verges derrière l'habitation; l'autre, encore plus caché, menoit pardessus la colline , parle moyen d'une échelle , comme je l'ai déjà dit plus d'une fois. Ils avoient planté encore au-dessus de la colline un bois fort épais , d'un acre d'étendue , où il n'y avoit pas la moindre ouverture , excepté une fort petite entre deux arbres, par laquelle on entroit de ce côté-là.
La seconde colonie étoit celle de Guillaume Atkins, de son compagnon, et de la famille de leur camarade défunt , du jeune homme et de la servante. Dans celle-là demeuroient encore les deux charpentiers , et le serrurier , qui étoit d'autant plus utile à tous les habitans, qu'il étoit encore bon armurier, et capable par conséquent de tenir toujours qn bon état les armes à feu. Ils avoient avec eux mon artisan universel , qui valoit vingt autres ouvriers lui seul. Ce n'étoit pas seulement un garçon fort industrieux , mais encore fort gai et divertissant; en sorte qu'on trouvoit chez lui l'agréable et l'utile. Avant que de sortir de mon royaume, j'eus la satisfaction de le marier avec la servante , qui
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étoit une fille de mérite. Enfin, la troisième colonie étoit celle des deux Anglais honnêtes gens.
A propos de mariage, je ne dois pas négliger de rapporter ici les conversations que j'eus dans l'ile avec mon religieux français sur les mariages des Anglais.
Il est certain que c'étoit un catholique romain, et il est à craindre que je ne choque les protestans en parlant avantageusement de son caractère et de sa piété. Non-seulement c'étoit un papiste, mais un prêtre , et un prêtre français. Ces qualités pourtant ne doivent pas m'empêclier de lui rendre justice ; c'étoit un homme sobre, grave, et, du côté de la morale, véritablement chrétien. Sa charité étoit exemplaire , et toute sa conduite propre à servir de modèle aux gens de bien. Personne ne doit trouver à redire, je crois, aux éloges que je lui donne malgré sa profession et ses principes , sur lesquels il se trompoit à mon avis, et peut-être encore au sentiment de plusieurs de mes lecteurs.
La première conversation que j'eus avec lui, après qu'il eut consenti à me suivre dans 1rs Indes, me plut extraordinairement. La religion en étoit le suj.et , et il m'en parla avec toute la modération et la politesse imaginables.
« Monsieur, me dit-il, en faisant le signe de » la croix, vous ne m'avez pas seulement sauvé )) la vie par la bénédiction du ciel ; mais vous 3) m'avez permis encore de faire ce voyage avec j) vous. Vous avez été assez obligeant pour me )) considérer comme votre ami, et pour me per- )) mettre de vous parler avec franchise. Vous )) voyez par mon habit de quelle religion je suis, » et je puis deviner la vôtre par votre patrie.
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)) Mon devoir est sans doute de faire en toute î) occasion tous les efforts possibles pour porter » les hommes dans le sein de l'église catholique , )) et de leur donner la connoissance de la reli- » gion que je crois la seule véritable. Mais comme » je me considère ici comme un de vos domes- )) tiques , vos bienfaits , les règles de la civilité » et de la justice même me forcent à ne rien » faire sans votre permission. Ainsi, monsieur, )) je ne prendrai jamais la liberté d'entrer en » dispute sur quelque point de religion , touj) chant lequel nous n'avons pas les mêmes sen- » timens, à moins que vous ne le trouviez à )) propos » .
Je lui répondis que je trouvois dans sa conduite autant de prudence que de modération*, qu'il étoit vrai que j'étois de ceux qu'on traite d'hérétiques dans son église; mais qu'il n'étoit pas le premier catholique romain avec lequel j'avois lié conversation , sans m'emportera ces transports de zèle , qui ne peuvent que rendre ces sortes d'entretiens grossiers et inutiles j qu'il pouvoit être persuadé que ses sentimens n'altéreroient jamais rien dans l'estime que ses bonnes qualités m'avoient donnée pour lui, et que, s'il arrivoit que nos conversations sur ces sortes de matières produisissent quelque mécontentement , j'aurois soin que ce ne fût pas ma faute.
Il me repartit que, selon lui, il étoit aisé de bannir la dispute de toutes nos conversations ; que ce n'étoit pas son affaire de vouloir convertir ceux avec qui il parloit , et qu'il me prioit de le considérer dans nos entretiens plutôt comme un honnête homme, que comme un religieux; que si je voulois lui permettre quelquefois de parler avec moi sur des matières de religion , il le feroit très- volontiers, et qu'alors
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il éloit persuadé que je souffrirois avec plaisir qu'il défendit ses opinions le mieux qu'il lui seroit possible; mais que sans mon consentement il ne tourneroit jam^ la conversation de ce côté-là.
11 me dit encore , qu'il étoit résolu de ne rien négliger , et en qualité de prêtre , et en qualité de simple chrétien , de tout ce en quoi il pourroi t contribuer à l'utilité de l'équipage , et à l'intérêt général du vaisseau , et que s'il ne pouvoit pas prier peut- être avec nous , ni nous avec lui , il auroit du moins la consolation de prier pour nous dans toutes sortes d'occasions.
C'étoit-là le tour de nos entretiens ordinaires; et je trouvois dans ce religieux non- seulement un homme bien élevé, mais encore un cœur bien placé , et , si j'ose le dire , du bon sens, et une grande érudition.
Il me fît un récit très- divertissant de sa vie, et des événemens extraordinaires dont elle avoit été comme tissue. Parmi les aventures nombreuses qu'il avoit eues pendant les deux années qu'il avoit employées à voyager, la plus remarquable , à mon avis , étoit sa dernière course , dans laquelle il avoit été forcé cinq fois de changer de vaisseau , sans que jamais aucun des cinq fût parvenu à l'endroit pour lequel il avoit été destiné.
Son premier dessein avoit été d'aller à Saint- Malo , dans un vaisseau prêt à faire ce voyage : mais forcé par les mauvais temps d'entrer dans le Tage , le navire avoit donné contre un banc , et l'on avoit été obligé d'en ôter toute la cargaison. Dans cet embarras il avoit trouvé un vaisseau prêt à faire voile pour les îles Madères. Il s'y étoit embarqué ; mais le maître n'étant pas un fort excellent marinier, ets'étant trompé
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dans son estime, avoit laissé dériver son navire jusqu'à Fiai, où, par un heureux hasard, il avoit trouvé une bonne occasion de se défaire de sa marchandise, qui consistoit en grains. Ce bonheur l'avoit fait résoudre à ne point aller aux Madères , mais à charger du sel dans l'ile de Mai, et à s'en aller de là vers Terre-Neuve.
Dans cette conjoncture , mon religieux n'avoit pu que suivre la destinée du vaisseau , et le voyage avoit été heureux jusqu'aux bancs, où l'on prend le poisson. Rencontrant là un vaisseau français, destiné pour Québec, dans la rivière du Canada, et de-là pour la Martinique , pour y apporter des vivres, il avoit cru trouver l'occasion d'exécuter son premier dessein. Mais après être arrivé à Québec, le maître du vaisseau étoit mort, et le vaisseau n'étoit pas allé plus loin. Se voyant traversé de cette manière , il s'étoit mis dans le vaisseau destiné pour la France , qui avoit été consumé en pleine mer, et nous l'avions reçu à bord d'un vaisseau destiné pour les Indes orientales. C'est ainsi qu'il avoit échoué tout de suite en cinq voyages , qui étoient, pour ainsi dire, les parties d'une seule course, sans parler de ce qui lui arriva dans la suite.
Pour ne pas faire de trop longues digressions sur les aventures d' autrui, qui n'ont point de relation avec les miennes , je reviens à ce qui se passa dans mon île, par le moyen de mon religieux. Comme il étoit logé avec nous pendant tout le temps que je fus dans l'île , il me vint voir un matin que j'avois résolu d'aller visiter la colonie des Anglais , qui étoit dans l'endroit le plus éloigné de l'île. Il me dit avec beaucoup de gravité, que depuis quelques jours il avoit attendu avec impatience l'occasion de m'en-
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tretenir , espérant que ce qu'il avoit à me dire ne me déplairoit pas, parce qu'il tendoit à mou dessein général , la prospérité de ma colonie , et pour y attirer les bénédictions du ciel , dont jusqu'ici elle ne jouissoit pas autant qu'il l'auroit souhaité.
Surpris de la fin de son discours, je lui répondis d'une manière assez précipitée: « Com- )) ment pouvez- vous avancer , monsieur, que » nous ne jouissons pas des bénédictions du w ciel , nous A qui il a accordé des secours si » merveilleux et une délivrance si peu atten- « due , comme vous avez pu voir par le récit » que je vous en ai fait »?
« S'il vous avoit plu, me répliqua-t-il d'une )) manière aussi prompte que modeste , d'alten- )) dre la fin de mon discours, vous n'auriez point » eu lieu de vous fâcher contre moi , et de me » croire assez dépourvu de sens pour douter de » l'assistance miraculeuse dont Dieu vous a )) favorisé. J'espère ,. par rapport à vous , que » vous êtes en état de jouir des faveurs du ciel , I) parce qu'effectivement votre dessein est ex» » trêmement bon ; mais quand il seroit cncorr )) meilleur , il peut y en avoir parmi vos gens )) dont les actions n'ont pas la même pureté. » Vous savez que dans Thistoire des enfans d'Is- )) raël, un seul Achan éloigna la bénédiction )) de Dieu de tout le peuple , et l'irrita telle- » ment , que trente - six Israélites , quoiqu'ils » n'eussent point de part dans le crime , furent i> l'objet de sa colère et de sa vengeance ».
Son discours me toucha fort, et je lui dis que son raisonnement étoit juste, et que son dessein me paroissoit si sincère et si plein de piété que, mortifié de l'avoir interrompu, je ne pouvois que le prier de vouloir bien continuer.