‹ La vie et les aventures surprenantes de Robinson CrusoéChapitre 6 sur 12 · II. G · texte numérisé non relu

II. G

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Persuadé que ce qu'il avoit à me dire demandoit quelque temps, je Tavertis de mon intention d^aller voir les plantations des Anglais, et je lui proposai de m'y accompagner , et de m' expliquer ses vues en chemin faisant. Il me répondit qu'il y consentoit avec d'autant plus de plaisir, que ce qu'il avoit à me dire regardoit ces mêmes Anglais. Là- dessus nous nous mîmes en chemin , et je le conjurai de me parler avec toute la franchise possible.

«Avant que d'en venir à mon sujet, me » dit-il, vous me permettrez bien, monsieur , j) de poser ici quelques principes , comme la » base de tout mon discours. Quoique nous dif- )) ferions dans quelques sentimens particuliers , )) tout ce que j'ai à vous dire seroit sans fruit si )) nous ne nous accordions point dans les prin* » cipes généraux. Je sais bien que malheureui) sèment nous n'admettons pas tous les mêmes )) dogmes, dans le cas même dont il s'agit ; mais 3) il est certain que nous ne pouvons que tom- » ber d'accord de certaines vérités primitives. » Nous croyons l'un et l'autre qu'il y a un i) Dieu, et que ce Dieu nous ayant donné des )) règles pour y conformer notre culte et notre j) conduite , nous ne devons pas nous hasarder 3) de propos délibéré à l'offenser en négligeant 3) ce qu'il nous commande , ou en faisant ce qu'il 3) nous défend. D'ailleurs, quels que soient les 3) points particuliers de nos religions , nous ad- 3) mettons tous , comme une vérité incontes- 3) table, que d'ordinaire la bénédiction du ciel 3) ne suit point la transgression volontaire et au- 3) dacieuse de ses loix. Tout bon chrétien , par 3) conséquent , est obligé de faire tous ses efforts 3) pour tirer de leur léthargie criminelle tous )) ceux qui vivent sans se mettre en peine de

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h connoître Dieu et ses loix. Vos Anglais sont » protestans; nïais quoique je sois catholique , )) leurs opinions différentes des miennes ne me » déchargent pas du soin que je dois avoir de » leurs âmes , et je suis obligé eu conscience de » ne rien épargner pour les faire vivre aussi » éloignés qu'il est possible d'une inimitié ou- » verte avec leur Créateur, sur-tout si vous me » permettez de me mêler d'une affaire qui vous » regarde directement ».

Il me fut impossible jusques-là de deviner son but; je ne la'ssai pas pourtant de lui accorder ses principes, de le remercier de l'intérêt qu'il vouloit bien prendre à ce qui nous regardoit , et de le prier d'entrer dans un plus grand détail , afin que je pusse , comme un autre Josué , éloigner de nous la chose maudite.

« Eh bien ! monsieur, dit-il , je prendrai donc )) la liberté que vous voulez bien me donner. )) Il y a ici trois choses , ce me semble, qui doi- )) vent mettre une barrière entre vos efforts et » les bénédictions du ciel, et que je voudrois » voir éloignées pour Tamour de vous et de vos )) sujets. Je suis sûr, monsieur, que vous serez )) de mon sentiment dès que je les aurai nomi) mées , sur - tout quand je vous aurai con- )) vaincu qu'il est aisé de venir à bout de tous )) ces obstacles , à votre grande satisfaction. » Premièrement , monsieur, continua- t-il , vous )) avez ici quatre Anglais qui se sont cherché )) des femmes parmi les sauvages, et qui en ont » eu plusieurs enfans, sans s'être mariés selon « les loix de Dieu et des hommes : par consé- )) quent ils doivent être considérés comme vi- » vant jusqu'ici dans l'impureté. Vous me ré- » pondrez, monsieur, que dans 'cette occasion » il n'y avoit aucun ecclésiastique pour prési-

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)) der à la cérémonie requise pour un mariage )) légitime , et qu'il n'y avoit pas même de l'en- )) cre, du papier et des plumes pour dresser un » contrat de mariage et pour le signer ; je suis 5) instruit même de ce que le gouverneur espaî) gnol vous a raconté des conditions sous les- « quelles il a permis que cette liaison se fît. )) Mais la précaution qu'il a prise de les faire » choisir et de les obliger à s'en tenir chacun à 3) une seule et même femme, n'établit point un » mariage légitime , puisque le consentement )) des femmes n'y est point entré , et que les » hommes se sont accordés seulement pour évi- » ter les inimitiés et les querelles.

ï) D'ailleurs, l'essence du mariage , poursui- « vit-il , ne consiste pas seulement dans le con- >) sentement mutuel de Tliomme et de la fem- » me , mais encore dans une obligation formelle )) et légal« , qui force l'une et l'autre des par- » ties contractantes à se reconnoître toujours )) dans la qualité d'époux et d'épouse. Elle en- M gage l'homme à s'abstenir de toute autre )) femme tandis que le premier contrat sub- » siste, et de pourvoir la sieime, aussi bien que » ses enfans de tout ce qui est nécessaire , au- » tant que ses facultés peuvent le permettre. » Ce contrat oblige la femme à remplir de son j) côté les mêmes ou de semblables conditions.

» Pour les hommes en question, rien ne les » empêche de se servir de la première occasion )) pour abandonner leurs femmes et leurs en- >) fans , pour les laisser dans la misère , et pour » en épouser d'autres. Peut-on dire, monsieur, » continua-t-il, avec une grande chaleur , que )) la gloire de Dieu ne soufiFre pas d'une liberté V si peu légitime? Croyez-vous que tant que a cette licence subsiste , la bénédiction du ciel

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» accompagnera vos efforts, quelque bons qu'ils )) puissent être en eux-mêmes, et dans votre j) intention? N'est-il pas toujours certain que » ces gens qui sont vos sujets , et entièrement » soumis à votre volonté , vivent par votre per- » mission dans une fornication ouverte»?

J'avoue que je fus frappé de la chose dès que les argumens de mon religieux m'eurent ouvert les yeux sur son énormité j je compris d'abord qu'il auroit été aisé de la prévenir , malgré l'absence dq toute personne ecclésiastique. Il ne s'agissoit que de faire de vive voix un contrat, devant des témoins, de le confirmer par quelque signe , dont on auroit pu convenir unanimement, et d'engager et les hommes et les femmes à ne s'abandonner jamais, et à veiller conjointement sur leurs enfans communs : et aux yeux de Dieu ç'auroit été sans doute un mariage légitime ; par conséquent il y a voit eu une négligence impardonnable à ne pas songer à un expédient si facile.

Je crus fermer la bouche à mon prêtre en lui disant que tout cela s'étoit passé pendant mon absence, et que ces gens avoient déjà vécu si long-temps ensemble ,que si leur liaison mutuelle ne méritoit que le nom de fornication, la chose étoit sans remède.

« Je vous demande pardon de ma franchise , » me répliqua- 1- il; je vois bien que vous avez )) raison de soutenir que vous ne sauriez êlre » coupable de tout ce qui s'est fait ici pendant i) votre absence; mais ne vous flattez pas, je )) vous prie, de ne point être danâ une obliga- » tion absolue de réformer tout ce qu'il y a )) d'indécent et illégitime. Que le passé soit im- )) puté à qui il vous plaira ; tout ce qu'il y aura )) de défectueux pour le futur sera à votre

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» charge, parce que vous êtes le maître vous j) seul de mettre fin à tout ce qu'il y a de crimi- » nel dans cette afiFaire ».

J'avoue à ma honte que je fus assez stupide pour ne pas encore comprendre mon religieux , et pour m'imaginer que son dessein étoit de m'obliger à les séparer ; et je lui répondis que si je prenois de pareilles mesures , ce seroit le vrai moyen de bouleverser toute la colonie.

« Non, non, monsieur, me repartit-il , étonné » de ma méprise ) mon dessein n'est pas que )> vous sépariez ces couples, mais que vous les )) fassiez épouser légitimement ; et puisqu'il se- » roit diflâcile de leur faire goûter ma manière » de les marier , quoique valable selon les loix » de votre patrie , je vous crois qualifié devant » Dieu et devant les hommes pour vous en » acquitter vous-même par un contrat écrit , )) signé par les hommes et par les femmes, de- » vant tous les témoins qui peuvent se trouver » dans l'ile. Je ne doute pas qu'un pareil ma- )) riage ne passât pour légitime chez tous les >) peuples de l'Europe )>.

J'étois surpris de trouver dans son discours tant de véritable piété , un zèle si sincère et une impartialité si généreuse pour les intérêts de son église , enfin une si grande ai-deur pour le salut de ces personnes qu'il ne connoissoit pas seulement , bien loin d'avoir la moindre relation avec elles. Je puis dire que je n'ai jamais vu une charité plus grande et plus délicate. Prêtant sur- tout attention à ce qu'il avoit dit touchant l'expédient de les marier moimême , dont je connoissois toute la validité , je lui dis que je tombois d^accord de tout ce qu'il venoit de dire, que je le remerciois de sa charité généreuse, et que je ferois la proposi-

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tion de cette affaire à mes Anglais : mais que )e ne voyois pas qu'ils dussent trouver le moindre scrupule à se faire marier par luimême, sachant que la cliose seroit aussi valable en Angleterre que s'ils étoient mariés par un prêtre anglican. On verra dans la suite comment se passa toute cet le affaire.

Je le pressai ensuite de m'expliquer son second grief, en le remerciant de mou mieux sur les lumières qu'il m'avoit données sur le premier article.

Il me dit qu'il le feroit avec la même candeur , persuadé que je ne le trouverois pas mauvais.

Cette seconde censure avoit pour objet la négligence inexcusable des Anglais, qui aya'nr vécu avec leurs femmes l'espace de sept années, leur ayant enseigné à parler et à lire l'anglais , et leur voyant de la pénétration et du jugement , n'avoient pas songé à leur toucher un mot de la religion chrétienne , de l'existence d'un seul Dieu , et de la manière de le servir, bien loin de les en instruire à fond , et de les désabuser de la grossière absurdité de leur idolâtrie.

Il traita cette négligence de crime atroce , dont non-seulement ils auroient à rendre compte devant le tribunal de Dieu, mais que peut-être par une juste punition ils ne trouveroient plus occasion de réparer j Dieu leur pouvant arracher ces femmes, dont , pour ainsi dire, il leur avoit commis le salut.

«Je suis persuadé, continua-t-il avec beau- » coup de ferveur , que s'ils avoient été obli- )) gés de vivre parmi les sauvages, d'entre les- » quels ils ont tiré leurs femmes, ces idolâtres )) auroient pris plus de peines pour les engager

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» clans le culte du diable , qu'ils n'en ont pris « pour donner à leurs prisonnières la connois- )) sance de Dieu. Quoique nous ne soyons pas .^> de la même religion, monsieur, poursuivit-il, )) cependant en qualité de chrétien, nous de- » yons être ravis de voir les esclaves du démon » instruits des principes généraux du christia- » nisme , de les voir admettre un Dieu , un ré- )j dempteur, une résurrection et une vie à ve- » me ; dogme où nous souscrivons tous. Ils se- )) roient du moins alors plus près de la vérita- » Lie église qu'à présent, qu'ils font une pro- » feSsion ouverte de l'idolâtrie et du culte du 7^ diable».

Ne pouvant plus résister à la tendresse que *a vertu éclairée de cet honnête homme m'inspiroit pour lui , je le serrai entre mes bras avec passion. « Combien n'ai- je pas été éloigné , lui i) dis je, de bien connoître ce qu'il y a de plus » essentiel dans les vertus chrétiennes, qui con- » sislc à aimer l'église de Jésus- Christ et le salut 5) du prochain ! En vérité j'ai ignoré jusqu'ici le » caractère d'un vrai chrétien. — Ne parlez pas )) ainsi, mon cher monsieur, me répondit- il,vous » n'êtes point coupable de toutes ces négligences. )) — Il est vrai , répliquai je , mais je n'ai pas » pris ces sortes de choses à cœur comme vous, î) — Il est temps encore de remédier à tous ces » inconvéniens , repartit-il ; ne soyez pas si i) prompt à vous condamner vous-même. — Mais 3) que ferai-je, lui dis-je ? vous savez que mon » départ ne sauroit être différé. — Eh bien ! )) me réjîbndit-il, voulez- vous me permettre de » parler à ces pauvres gens ? — De tout mon » cœur , lui dis-je , et je ne négligerai rien pour )) appuyer de mon autorité tout ce que vous » leur direz. — Par rapport à cela , répliqua-

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î> t-il j nous devons les abandonner à la grâce )) de Jésus-Christ. Noire devoir se borne à les » instruire , à les exhorter , à les encourager ; » si vous vovilez bien me laisser faire , et si le )) ciel daigne bénir mes foibles efforts , je ne )) désespère pas de porter ces âmes ignorantes » dans le sein du christianisme , et de leur faire )) embrasser les articles fondamentaux dont )) nous convenons tous-, j'espère même d'y réus- )) sir pendant que vous serez encore dans l'ilc » .

Je le priai alors de passer au troisième article, sur lequel il s'étoit offert de m'éclaircir. « Cet article est dé la même nature , me dit-il. 1) Il s'agit de vos pauvres sauvages, qui sont » devenus vos sujets , pour ainsi dire, par le » droit de la guerre. C'est une maxime qui de- )) Vroit être reçue de tous les chrétiens , do » quelque secte qu'ils puissent être, que la con- » noissance de notre sainte religion doit être » étendue par tous les moyens possibles , et )) dans toutes les occasions imaginables.

» C'est sur ce principe que notre église en- » voie des missionnaires dans la Perse , les In- )) des , la Chine , et que nos prélats même s'en- )) gagent à des voyages dangereux , et à demeu- » rer parmi des barbares et des meurtriers pour )) leur donner la connoissance de Dieu , et pour » les porter dans le sein de l'église chrétienne. )) Vous avez ici toute prête l'occasion d'une » pareille charité ; vous pouvez détourner de » l'idolâtrie trente-six ou trente sept pauvres )) sauvages, et les conduire à la connoissance » de Dieu , leur créateur et leur rédempteur. )) Pourriez - vous négliger un pareil moyen )) d'exercer votre piété, et de faire Une bonne )) œuvre, qui vaut la peine qu'un chrétien y » emploie tout le temps de sa vie »?

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Ces paroles me rendoient muet d'étonné-^ ment , et j'étois charmé dé voir devant mes yeux un véritable modèle du zèle chrétien , quels que pussent être les sentimens particuliers de cet homme de bien. J'avoue que jamais pareille pensée ne m'étoit venue dans l'esprit, et sans lui j'aurois été peut être incapable toute ma vie d'en avoir de semblables. Je regardois ces sauvages comme de vils esclaves, dont nous aurions pu nous servir en cette qualité si nous avions eu de quoi les employer, et dont, faute de cela , nous ne devions songer qu'à nous défaire en les transportant ailleurs , quand ils n'auroient jamais revu leur patrie.

La confusion de mes pensées dura long-temps sans que je fusse en état de répondre un mot à son discours; il remarqua mon désordre ; et me regardant d'un air sérieux : « Je serois au dé- » sespoir , me dit-il, d'avoir lâché la moindre )) expression qui pût vous offenser. — Effecti- » vementjlui répondis-je, je suis en colère, )) mais c'est contre moi-même. Je suis confus )i de n'avoir jamais formé quelque idée là-des- )) sus , et de ne savoir pas à quoi pourra servir )) la notion que vous m'en donnez à présent.

)» Vous savez, continuai-je , dans quelles cir- » constances je me trouve. Le vaisseau dans )) lequel je suis est destiné pour les Indes : il est » équipé par des marchands particuliers, et ce )) seroit une injustice criante de l'arrêter plus )) long-temps ici, sachant que les provisions que » consume l'équipage , et les gages qu'il tire , )) jettent les marchands dans des dépenses inui) tiles. 11 est vrai que j'ai accordé de pouvoir )) demeurer douze jours ici, et si j'y demeure i) plus long-temps , de payer trois livres ster- » ling par jour* Il ne m'est permis même d'alon-

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» ger de cette manière -là mon séjour dans » l'île , que de huit jours. Il m'est impossible )) par conséquent d'entreprendre un dessein si » louable , à moins que de souffrir qu'on me )) laisse de nouveau dans l'île, et de m'exposer, » si le vaisseau réussit mal dans le voyage , à » rester ici toute ma vie à-peu-près dans le » même état dont la Providence m'a tiré d'une » manière si miraculeuse».

Il m'avoua qu'il m'en coiiteroit beaucoup si jevoulois exécuter cette entreprise; mais il s'en rapportoit à ma conscience , si le salut d'un si grand nombre d'ames ne valoit pas la peine que j'y hasardasse tout ce que j'avois dans le inonde. N'ayant pas le coeur aussi touché de cette vérité que lui : « Je conviens, monsieur , » lui dis-je,que c'est quelque chose de très- » glorieux d'être un instrument dans la main )) de Dieu pour convertir trente-sept païens à » la connoissance de Jésus- Christ. Mais vous » êtes un ecclé iastique , votre vocation parî) ticulière vous porte naturellement de ce » côté-là, et je m'étonne qu'au lieu de m'y » exhorter, vous ne songiez pas vous-même à )) l'entreprendre ».

A ce discours âl s'arrêta tout court, se plaça devant moi , et me faisant une profonde révérence : « Je rends grâces à Dieu et à vous, mon- » sieur, me dit il, de me donner pour une » œuvre si excellente, une vocatiou si mani- » feste. Si vous croyez être dispensé d'y mettre » la main par la situation où vous vous ti:ouvez, )) et si vous voulez bien vous en fier à moi, je m'y » mettrai avec la plus grande satisfaction , et M je me croirai dédommagé de tous les malheurs » de mon triste voyage en me voyant employé » dans un dessein si glorieux ».

Pendant qu'il disoit ces choses je découvrois dans l'air de son visage une espèce d'extase *, ses yeux brilloient d'un feu nouveau , ses joues étoient rouges , et cette couleur alloit et venoit, comme on le voit arriver à un homme agité par difiFérentes passions. Je me tus pendant quelque temps, faute de trouver des termes propres à exprimer mes sentimens; j'étois extraordinairement surpris de voir dans un homme tant de zèle et tant de candeur, et un zèle qui s'élevoit si fort au-dessus de la sphère du zèle ordinaire des gens de sa profession, et même de tous les autres chrétiens.

Après avoir rêvé quelque temps, je lui de- /nandai sérieusement s'il parloit tout de bon , 1 1 s'il étoit réellement résolu de s'enfermer dans ce désert pour le reste de sa vie, peut-être uniquement pour entreprendre la conversion de ces gens , et s'il étoit capable de s'y hasarder , sans aucune espérance certaine de réussir dans cette entreprise.

« Qu'appelez-vous se hasarder , me répliqua- » t-il vivement ? dites-moi , je vous prie , dans » quelle vue croyez-vous que j'aie pris la résoi) lution de vous sviivre dans les Indes ? — Je » n'en sais rien, lui dis-je, à moins que *ce ne j) soit pour aller prêcher l'évangile aux Indiens. ji — Vous devinez juste, me répondit-il, et si )) je puis convertir ces trente-sept hommes à )) la foi de Jésus-Christ, pensez-vous que je )* n'aurois pas bien employé mon temps , quand » je devrois être enterré ici ? Le salut de tant )) d'ames ne vaut pas seulement toute ma vie , » mais encore celle de vingt autres de ma pro- )) fession. Oui, oui, monsieur, je bénirois touj) jours Jésus-Christ et la sainte Vierge si je )) pouvois être le moindre instrument du salut

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)) de tant d'ames, quand je ne devrois jamais )) revoir ma patrie. Mais puisque vous voulez )) me faire l'honneur de m'employer dans ce )) saint ouvrage, ce qui me portera à prier pour )) vous tous les jours de ma vie, j'espère que )) vous ne me refuserez pas une seule grâce que » je vous demanderai; c'est de me laisser Feii- )) dredi , afin de me seconder , et de me servir )) d'interprète ; car vous savez que sans un pa- » reil secours il m'est impossible d'entrer en )) conversation avec ces pauvres gens » .

Je fus fort troublé à cette demande , ne pouvant pas me résoudre à me séparer de ce fidèle domestique, pour plusieurs raisons. Il avoit été mon compagnon dans tous mes voyages , nonseulement il étoit plein de franchise, mais il m'aimoit avec toute la tendresse possible, et j'avois résolu de faire quelque chose de considérable pour sa fortune, s'il me survivoit, ce qui étoit fort apparent. D'ailleurs, comme je lui avois fait embrasser la religion protestante, il auroit couru risque de ne savoir plus à quoi s'en tenir, si l'on avoit tâché de lui donner d'autres idées ; bien persuadé que, quelque chose qu'on pût lui dire , il ne se mettroit jamais dans l'esprit que son bon maître étoit un hérétique , et devoit être damné. De nouvelles instructions auroient pu être le vrai moyen de le faire renoncer à ses principes, et de le rejeter dans l'idolâtrie.

Une pensée , qui me vint tout d'un coup , me tranquillisai je déclarai à mon religieux que je ne pouvois pas dire avec sincérité que j'étois prêt à me défaire de Vendredi j par quelque motif que ce pût être, quoique naturellement je ne dusse pas me faire une affaire de sacrifier un domestique à cette charité à laquelle il sacri-

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fioitsa vie même; que ce qui m'en détournoitle plus étoit la persuasion que Vendredi ne consentiroit jamais à me quitter, et que je ne pouvois pas l'y forcer sans une injustice criante , puisqu'il y auroit une dureté affreuse à éloigner de moi un homme qui avoit bien voulu s'engager solennellement à ne m'abandonner jamais.

Cette réponse l'embarrassa fort ; il lui étoit impossible de communiquer ses pensées à ces pauvres sauvages , pour qui son langage étoit aussi barbare que le leur l' étoit pour lui. Pour remédier à cet inconvénient, je lui dis que le père de Vendredi avoit appris l'espagnol , qu'il entendoit aussi lui-même , et que par conséquent ce vieillard pouvoit lui servir d'interprète.

Il fut fort satisfait de cette ouverture, et rien n'étoit désormais capable de le détourner de ce dessein; mais la Providence donna un autre tour à cette affaire , et la fit réussir par un autre moyen.

Quand nous fûmes venus à l'habitation des Anglais , je les fis tous assembler ; et après leur avoir mis devant les yeux tout ce qvie j'avois fait pour leur rendre la vie agréable , dont ils témoignèrent une grande reconnoissance , je commençai à leur parler de la vie scandaleuse qu'ils menoient ; je leur dis qu'un ecclésiastique de mes amis y avoit déjà fait réflexion , et qu'il traitoit leur conduite de criminelle et d'impie. Je leur demandai ensuite si, en contractant ces infâmes liaisons, ils étoientdéjà mariés ou non? Ils me répondirent que deux d'entr'eux étoient veufs , et que les trois autres étoient encore garçons. Je continuai à leur demander s'ils avoient pu en conscience avoir un commerce avec ces femmes , les appeler leurs

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épouses, et procréer des enfans d'elles sans êlre mariés légitimement ?

Ils me répondirent, comme je m'y étoisbien attendu, qu'il n'y avoit eu personne pour les marier ; mais qu'ils s'étoient engagés devant le gouverneur à les prendre en qualité d'épouses légitimes, et que , selon eux, dans les circonstances où ils se trou voient alors, ce mariage étoit aussi légitime que s'il avoit été contracté devant un prêtre, et avec toutes les formalités requises.

Je leur répliquai que , sans doute, ils étoient mariés réellement par rapport à Dieu , et qu'ils étoient obligés en conscience de regarder leurs prisonnières comme leurs légitimes épouses : mais que n'étant pas mariés selon les loix humaines , ils pouvoient , s'ils vouloient , se moquer d'un pareil mariage , et abandonner leurs femmes et leurs enfans; ce qui mettroit leurs malheureuses familles dans vmétat déplorable, destituées de bien et d'amis. Que pour cette raison je ne pouvois rien faire pour eux , à moins que d'être convaincu de la bonté de leurs intentions ; que je serois obligé de tourner toute ma charité du côté de leurs enfans. Je leur dis encore que s'ils ne m'assuroient pas qu'ils étoient prêts à épouser ces femmes , je ne pouvois pas les laisser ensemble dans une liaison criminelle et scandaleuse , qui devoit indubitablement éloigner d'eux la bénédiction de Dieu.

Atkins , prenant alors la parole pour tous les autres , me répondit qu'ils avoient autant d'amour pour leurs femmes que si elles étoient nées dans leur patrie , et que rien ne les porteroit Jamais à les abandonner-, que pour lui en particulier , si on lui ofifroit de le i^amener

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en Angleterre, et de lui donner le commandement du plus Beau vaisseau de guerre de l'armée navale, il le refuseroit, à moins qu'on ne lui permît de prendre sa famille avec lui ; et que s'il y avoit un ecclésiastique dans le vaisseau, il se marieroit dans le moment de tout son cœnr.

C'étoit-là justement où je l'attendois ; le prêtre n'étoit pas avec moi alors , mais il n'étoit pas loin. Je répondis à Atkins qu'efiPectivement j'avois un homme d'église avec moi, et que je les voulois faire marier le lendemain , et qu'il n'avoitqu'à délibérer là-dessus avec ses camarades. <( Four moi , je n'ai que faire de délibé- )) ration- je suis prêt, si le ministre est prêt de » son côté , et je suis silr que tous mes compas )) gnons sont de mon sentiment». Je lui dis que mon ami , le ministre, étoit français, et qu'il ne savoit pas nn mot de la langue anglaise ; mais que je m'offrois à servir d'interprète. Il ne songea pas seulement à me demander s'il étoit papiste ou protestant; ce que j'avois extrêmement craint. Là-dessus nous nous séparâmes, je fus rejoindre mon prêtre , et Atkins alla délibérer sur cette affaire avec ses camarades.

Je communiquai au religieux la réponse que mes gens m'avoient donnée, et je le priai de ïie leur en parler que quand l'affaire seroit en état d'être conclue.

Avant que je pusse encore m'éloigner de leur plantation , ils vinrent me trouver tous en corps, et me dirent qu'ils avoient mûrement considéré ma proposition ; qu'ils étoient ravis que j'eusse un homme d'église avec moi , et qu'ils étoient prêts, dès que je le trouverois bon , à me donner la satisfaction de se marier

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ibrmellement ; car ils étoient fort éloignés d^avoir la moindre envie de quitter leurs femmes, et ils n'avoient eu que des intentions droites en les choisissant. Là-dessus je leur ordonnai de me venir trouver tous le lendemain , et d'instruire leurs femmes, en attendant, de la nature d'un mariage légitime, qui devoit les assurer de leurs maris , et leur ôler la crainte d'en être abandonnées , quelque chose qui pût arriver.

Il ne fut pas difficile de faire comprendre cette afiPaire aux femmes, et de la leur faire gonter. Ils ne manquèrent pas de venir le lendemain à mon appartement ; et je trouvai à propos alors de produire mon homme d'église. Il n'avoit ni l'habit d'un ministre anglican, ni celui d'un prêtre français. Il étoit habillé d'une soutane noire, liée d'une espèce d'écharpe, ce qui lui donnoit assez l'air d'un ministre habillé à la légère.

D'ailleurs ils n'en doutèrent point dès qu'ils virent sa gravité , et le scrupule qu'il se faisoit de marier ces femmes avant qu'elles fussent baptisées et qu'elles eussent embrassé la religion chrétienne. Cette délicatesse de conscience leur donna un respect extraordinaire pour lui.

Pour moi je commençai à craindre qu'il ne poussât ses scrupules assez loin pour ne les pas marier du tout ; j'avois beau l'en vouloir détourner , il me résista avec fermeté , quoiqu'avec modestie ; et enfin il refusa absolument d'aller plus loin, avant d'avoir pressé là- dessus les hommes et les femmes. J'avois peine d'abord à y consentir ; mais enfin j'en tombai d'accord, parce que je voyois la sincérité de son intention.

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11 leur dit d'abord que je l'avois instruit dû leur situation et de leur dessein ; qu'il desiroit fort de l'accomplir, et de les marier comme ils le souliaitoient ; mais qu'avant que de le faire , il devoit absolument avoir une sérieuse conversation avec eux. « Selon les loix formel- » les de la société , leur dit-il , vous avez vécu » jusqu'ici dans un commerce illicite, et il n'y » a qu'un mariage légitime , ou une séparation » qui puisse mettre fin à votre conduite cri- » minelle. Mais il y a encore une autre diffi- » culte qui regarde les loix du christianisme j » et il ne m'est pas permis de marier des chré- )) tiens à des sauvages, à des idolâtres , à des >) païennes , qui n'ont point reçu le baptême : >) je ne vois pas que vous ayez le temps de persua- )) der vos femmes de se faire baptiser, et d'eni- » brasser le christianisme , dont elles n'ont ja- )) mais peut-être entendu parler j ce qui rend » leur baptême impossible.

» Je crois, continua- t-il , que vous êtes d'as- » sez mauvais chrétiens vous-mêmes , que vous » avez peu de connoissance de Dieu et de ses «voies : par conséquent , je crains fort que » vous n'ayez pas dit grand'cbosc là-dessus à » vos pauvres femmes. Il m'est impossible, cela )) étant , de vous marier , si vous ne me promet- » tez que vous ferez tous vos eiforts pour per- » suader vos femmes d'embrasser notre sainte » religion, et de les instruire selon voire pou- )) voir ; car il est absolument contraire aux )) principes de l'évangile de lier des chrétiens à » des sauvages ; et je serois au désespoir de me )) charger la conscience d'une pareille affaire ». «Bon Dieu! dit Guillaume Atkins, com- » ment enseignerions-nous la religion à nos )) femmes? nous n'y entendons rien nous-mê-

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)> mes. D'ailleurs si nous leur allions parler de )) Dieu , de Jésus-Christ , du ciel et de l'enfer , » nous les ferions rire seulement , et elles nous » demanderoient si nous croyons tout cela nous- » mêmes? Si nous leur répondions que nous » sommes persuadés que le ciel est pour les gens )) de bien , et que l'enfer doit être le partage )) des médians , elles nous demanderoient quel » seroit notre sort, de nous qui croyons toutes )} ces choses , et qui sommes de si grands vau- )) riens. Eh ! monsieur , en voilà plus qu'il n'en » faut pour les dégoûter de notre religion , )) aussi-tôt qu'elles en entendront parler. Il » faut avoir de la religion , si l'on veut instruire )) là- dessus les autres. — Alkins , lui répon- » dis-je , je crains bien que tout ce que vous » venez de dire ne soit que trop vrai ; mais » cela n'empêche pas que vous ne puissiez don- » ner quelques idées de religion à votre femme; )) vous pouvez lui dire qu'il y a un Dieu et une » religion meilleure que la sienne ; qu'il y a un » Etre souverain y qui a. fait tout et qui peut dé- )) truire tout; qu'il récompense les bons, qu'il )) punit les méchans , et qu'il nous jugera tous i) selon notre conduite. Quelque ignorant que » vous soyez , la nature elle-même doit vous )) avoir enseigné ces vérités, et je suis sûr que j) vous en êtes pleinement convaincu ».

«Vous avez raison , dit Atkins; mais de quel )) front dirai-je tout cela à ma femme ? Elle me » dira d'abord qu'il n'y a pas un mot de vérité » en tout cela ».

« Pas un mot de vérité ! lui répliquai-je brus- » que ment ; que prétendez-vous dire par-là ? )) — Oui , monsieur, répliqua-t-il, elle me dira )) que tout cela ne sauroit être, et qu'il est im- )) possible que Dieu soit juste dans ses récom-

l64 LES AVENTURES

» penses et dans ses punitions , puisque ]e ne » suis pas puni et livré au diable depuis long- )) temps, moi qui ai donné tant de marques de » méchanceté à ma femme même , et à toutes )) les personnes avec qui j'ai eu quelque com- )) merce. Elle ne comprendra jamais comment M Dieu peut me laisser ^^vre encore , après j) avoir toujours agi d'une manière directement )) opposée à ce que je lui dois représenter, i> comme la vertu et comme la règle de mes î) actions».

« Cerlai ncmcnt , Atkins , lui dis-je , je crains )) bien que vous n'ayez raison )>. Et en me tournant alors du côté de mon ecclésiastique, fort impatient de savoir le résultat de notre entretien, je lui communiquai les réponses de Guillaume.

u Ecoutez donc , monsieur, me dit- il, dites ») à Atkins que je sais un moyen sûr de le renx) dre un excellent prédicateur pour sa femme , TD c'est de se convertir lui-même ; car il faut » être véritablement repentant pour prêcher )) arec fruit la repentance. S'il peut regarder )) ses péchés passés avec une véritable contriï) tion, il sera mieux qualifié pour convertir sa 3) femme que qui que ce puisse être. Il sera pro- D pre alors à lui persuader , que Dieu est un )) juste juge par rapport au bien et au mal ; mais )) que c'est un être miséricordieux , dont la )) bonté et la patience infinie diffère la punition « du coupable, pour lui donner le temps d'avoir )/ recours à sa grâce -, qu'il ne veut pas la mort )) du pécheur, mais qu'il se repente et qu'il )) vive -, qu'il souffre même que les scélérats les » plus abominables prospèrent long- temps dans » leurs mauvais desseins, et qu'il en réserve le w châtiment jusqu'à la vie à venir ; que c'est

DE ROBINSON CRUSOÉ. i65

)) une preuTe évidente d'une vie future ; que )) souvent les gens vertueux ne reçoivent leur )) récompense , ni les méchans leur punition , )) que dans l'autre monde. Cette réflexion lui )) donnera une occasion naturelle d^enseiguer à )) sa femme le dogme de la résurrection et du )) dernier jugement. Encore un coup, qu'il se î) repente lui-même , et je lui suis garant de la w conversion de sa femme ».

J'expliquai tout ce discours à Atkins , qui l'écouta d'un air fort sérieux, et qui eu parut extrêmement touché, ne pouvant souffrir qu'avec peine que j'allasse jusqu'à la fin. (c Je sais )) tout cela, monsieur, me dit- il, et je sais plus » encore ; mais je n'ai pas l'effronterie de parler » là-dessus à ma femme , sachant que Dieu , )) ma conscience , et ma femme même, témoi- )) gneront que j'ai vécu jusqu'ici comme si je j) n'avois jamais entendu parler de Dieu , d'une )) vie future , ou de quelqu'autre matière sem- )) blable. Pour ce que vous dites touchant ma i) conversion , hélas !...». Là- dessus il poussa de profonds soupirs, et je voyois ses yeux se remplir de larmes.

« Ah ! monsieur , reprit-il , c'est une affaire D faite , il n'en faut plus parler. — Une affaire » faite , Atkins , lui dis-je ! Qu'entendez-vous î) par- là? — Je sab bien ce que j'entends par là, j) me répondit-il ; je veux dire qu'il n'en est » plus temps , et cela n'est que trop \*rai )>.

Je traduisis au prêtre mot à mot ce qu'Attins renoit de dii-e , et ce religieux zélé , qui , malgré les opinions particulières de sou église, avoit tant de soin du salut d' autrui , qu'il seroit absurde de croire qu'il fut indifférent sur le sien propre , ne put s'empêcher de verser quelques larmes. Mais s'étant remis , il me pria de de-

l66 LES AVENTURES

mander à Alkins, s'il étoit bien aise que îe temps de sa conversion fût passé , ou bien s'il en étoit touché , et s'il souhaitoit sincèrement de se tromper là- dessus. « Quelle demande, dit » Atkins avec beaucoup de passion ! Comment )) est-il possible qu'un homme soit content de )) se trouver dans un état qui ne peut finir que )) par des peines éternelles? Je suis si éloigné » d'en avoir de la joie, que je crains bien que )j le désespoir ne me porte un jour à me couper )) la gorge pour mettre fin à la crainte qui me )) donne de si mortelles inquiétudes ».

Le religieux, à qui je rapportai les tristes paroles du pauvre Atkins, demeura pensif pendant quelques momens ; mais revenant bientôt de sa méditation : v S'il se trouve véritablement » dans cette situation , me dit-il , assurez-le )) qu'il a encore le temps de se convertir , et » que Jésus-Christ répandra la repentance dans )) son ame. Dites-lui, en même temps, que per- )) sonne n'est sauvé que par le mérite et par » la mort de Jesus-Christ , qui lui donne accès » au trône de la grâce , et que par conséquent » il n'est jamais trop tard pour ceux qui y re- )) courent sincèrement. Pense-t-il qu'un pé- » cheur soit jamais capable de se mettre , par » ses crimes, hors de la portée de la miséricorde » divine ? Dites-lui encore, je vous prie , que )) quand il seroit vrai , que la grâce de Dieu )) lassée , pour ainsi dire , de s'offrir si souvent )) en vain , se retire quelquefois entièrement )) d'un pécheur obstiné , il n'est jamais tard )) pourtant pour l'implorer, et que les ministres )) de l'évangile ont un ordre général de prêcher )j la grâce au nom de Jésus- Christ, à tous ceux » qui se repentent sincèrement )).

Atkins m'ayant écouté avec attention , et

d'une manière très-sérieuse , ne répondit rien 3 mais il me dit qu'il alloit parler à sa femme , et il se retira dans le moment même. J'adressai cependant les mêmes discours aux autres, et je remarquai qu'ils étoient tous ignorans jusqu'à la stupidité dans les matières de la religion , comme je l'étois lorsque je quittai mon père pour aller courir le monde. Cependant ils m'écoutèrent tous d'un air très-attentif, et ils me promirent fortement de parler à leurs femmes, et de ne négliger rien pour leur faire embrasser le christianisme.

Quand je rapportai leur réponse au prêtre, il me regarda en souriant , et en secouant la tête : « Nous qui sommes les serviteurs de Jé- » sus-Christ , dit-il , nous ne pouvons qu'ins- » truire et exhorter ; et quand les gens reçoi- » vent mes instructions et promettent de les 1) suivre, nous avons fait tout ce que nous som- )) mes capables de faire , et nous sommes obligés » de nous contenter de leurs promesses. Mais )) croyez moi , monsieur, continua-t-il, quels » que puissent être les crimes passés de cet j> Âtkins, je pense que c'est le seul de la troupe M qui se repent sincèrement. Je ne désespère » pas des autres j mais je crois cet homme-là )) véritablement touché des égaremens de sa vie )) passée. Je suis sûr que quand il parlera de » religion à sa femme , il commencera par se )) convertir lui-même : car on n'apprend ja- » mais mieux, que quand on s'efforce d'ensei- )) gner aux autres ; et j'ai connu un homme )> d'une très-mauvaise conduite , et qui n'avoit )) qu'une notion très-superficielle de la religion , » qui devint un parfaitement bon chrétien, en )) s'attachant à la conversion d'un juif. Si ce » pauvre Atkins commence une fois à parler à

l68 LES A V E NTU R ES

)) sa femme de Jésus-Christ, je parierois ma » vie qu'il sera sensiblement touché de ses pro- )) près discours , et se repentira réellement -, ce j) qui pourroit avoir de parfaitement bonnes >) suites».

Cependant snr la promesse que les autres Anglais lui firent , de travailler à la conversion de leurs femmes, il les maria, en attendant qu'Atkins vînt avec la sienne. Il étoit fort curieux de savoir où ce dernier s'en étoit allé ; et se tournant vers moi : « Je vous conjure, me ditî) il , sortons de votre labyrinthe pour nous pro- » mener ; je suis persuadé que nous trouverons » quelque part ce pauvre Atkins en conversa- » tion avee sa femme , et occupé à lui enseigner )) quelques dogmes de la religion » . Je le voulus bien, et je le menai par un chemin qui n'étoit connu qu'à moi , où les arbres étoient tellement épais , qu'il étoit difficile de voir de dehors ce qui se passoit où nous étions. Quand nous fûmes venus au coin du bois , nous vîmes Atkins et sa femme assis à l'ombre, et engagés dans la conversation la plus sérieuse. J'en avertis mon religieux , et nous les considérâmes pendant quelque temps avec attention, pour juger de leurs discours par leurs attitudes.

Nous vîmes qu'il lui montfoit du doigt successivement le soleil, tous leè côtés du ciel , la terre, la mer, les bois, lui-même et sa femme. « Vaus le voyez, me dit le prêtre, il lui fait yy un sermon; il lui dit, selon toutes les appa- » renccs, que notre Dieu a fait le ciel,.la terre, » la mer , &c.

Immédiatement après, nous le vîmes se lever , se jeter à genoux , et tendre ses deux mains vers le ciel; nous supposâmes qu'il parlait tout haut ; mais nous étions trop loin pour en

DE ROBINSON CRUSOE. 169

rien entendre. Après avoir reste clans cette posture une demi-rninute, il se remit auprès de sa femme et recommença à l'entretenir. Nous la vîmes fort attentive , sans savoir si elle parloit à son tour ou non. Pendant que son mari avoit été à genoux , j'avois vu de grosses larmes couler sur les joues du prêtre, et moi même j'avois eu toutes les peines du monde à m'empêclier de pleurer. Ce qui nous chagrina beaucoup , c'étoit l'impossibilité d'entendre quelques expressions de sa prière.

Néanmoins nous ne voulûmes pas approcher davantage, de peur de l'interrompre, et nous nous contentâmes de certains gestes, qui nous faisoient assez comprendre le sens de la conversation. S'étant assis de nouveau auprès d'elle , comme j'ai déjà dit , il continua à Ini parler d'une manière très-pathétique j il l'embrassoit de temps en temps avec passion. D'autres fois nous le voyions tirer son mouchoir , essuyer les yeux de sa femme , et la baiser de nouveau avec un transport extraordinaire. Nous le vîmes ensuite se lever tout d'un coup, lui donner la main pour se lever aussi ; et l'ayant menée à quelques pas de là , se mettre à genoux avec elle, et y demeurer pendant quelques minutes.

A ce spectacle , mon ami ne fut plus le maître de son zèle. Il s'écria à haute voix : « O saint » Paul, saint Paul, les voilà qu'ils prient Dieu » ensemble » ! J'eus peur qu' Atkins ne l'enlenflît , et je le conjurai de se modérer pendant quelques momens, afin que nous pussions voir la fin d'une scène si touchante. Jamais je n'en avois vu de plus propre à émouvoir le cœur , et en même temps de plus agréable. Mon prêtre se retint en effet ; mais il marqua par son air, une extase de joie, de voir cette pauvre n. H

païenne prête à entrer àanr, notre sainte religion. Tantôt il pleuroit , tantôt il levoit les mains vers le ciel , tantôt il faisoit le signe de la croix , tantôt il faisoit des prières jaculatoires, pour rendre grâces à Dieu d'une preuve si manifeste du succès merveilleux de nos desseins ; quelquefois il parloit tout doucement et quelquefois haut , et ses actions de grâces étoient tantôt en latin et tantôt en français , et souvent les pleurs étouffoient sa voix, de manière que ce qu'il disoit ne ressembloit pas à des sons articulés.

Je le conjurai de nouveau de se tranquilliser, afin que nous pussions examiner ensemble avec attention tout ce qui se passoit à nos yeux. La scène n'étoit pas encore finie , et après qu'ils se furent relevés, nous vîmes encore Atkins adresser la pai-ole à sa femme avec toutes les marques d'une très-grande ferveur.

Nous conjecturâmes par ses gestes qu'elle étoit fort touchée de ses discours ; elle levoit les mains , les croisoit sur sa poitrine , et se niettoit dans plusieurs autres attitudes convenables à un cœur touché et à un esprit attentif. Tout cela continua pendant un demi-quart d'heure , et ensuite ils s'en allèrent , de sorte qu'il fallut mettre-là des bornes à notre curiosité.

Je me servis de cet intervalle pour parler à mon religieux, et pour lui dire que j'étois charmé de ce que nous venions de voir ; que bien que je ne fusse pas fort crédule sur ces conversions subites, je croyois pourtant qu'il ïï'y avoit ici que de la sincérité , quelle que pût être l'ignorance et de l'homme et de la femme , et que j'attendois une heureuse fin d'un si heureux commencement. « Que sait-

UE ROEINSON CRUSOÉ. 171

» on , dis- je , si ces deux sauvages, par la voie » de rinstriiction et de l'exemple, n'influeront « pas sur la conversion de quelques autres » ?

« De quelques autres, me répondit-il préci- » pitamment ; oui , de tout autant qu'il y en a. » Fiez-vous-en à moi , si ces deux sauvages ( car )) le mari ne Tétoit guère moins que la femme ) » se rendent à Jésus-Christ , ils ne cesseront )) jamais de s'attacher à la conversion des au- )) très. Car la véritable religion est communi- )) cative , et celui qui est devenu réellement » chrétien , ne laissera pas un seul païen dans » l'erreur , s'il espère l'en pouvoir tirer». Je lui avouai que son sentiment étoit fondé sur un principe très - chrétien , et que c'étoit une preuve d'un grand zèle et d'un coeur fort généreux. « Mais, mon cher ami, lui dis -je, )) voulez-vous bien me permettre de vous faire )) ici une seule difficulté ? Je ne trouve rien à )) dire contre la ferveur que vous marquez , )) pour transporter ces gens du sein du paga- )) nisme dans celui de la religion chrétienne ; )) mais quelle consolation en pouvez-vous tirer, )> puisque , selon vous , ils seront toujours hors )) des limites de l'église catholique, sans laquelle )) vous croyez qu'il n'y a point de salut ? Con- » vertis à la religion protestante , ils passeront )) chez vous pour hérétiques aussi damnables )) que les païens eux-mêmes ».

Il me répondit ainsi avec beaucoup de candeur et de charité chrétienne : « Monsieur , je » suis catholique, prêtre de l'ordre de Saintj) Benoît , et j'admets tous les dogmes de l'é- )) glise romaine ; mais je vous dis sans la moin- 3) dre envie de vous complimenter, et sans con- » sidérer la situation dans laquelle je me trouve w ici, que je ne vous regcirde pas comme un y II 2

)) liomme absolument exclu de la grâce de )) Dieu. Je ne dirai jamais, quoique je sache )) qu'on le croit généralement parmi nous, que )) vous ne sauriez être sauvé; je n'ai garde de » borner assez la miséricorde de Jésus-Christ , )) pour m^imaginer que vous ne sauriez être )) portédans le sein de l'église par des voies qui )) nous sont inconnues, et je suis sûr que vous » avez la même charité pour nous : je prie con- » tinuellement que vous puissiez rentrer dans )) régljse par des chemins dont je laisse le choix » à l'Etre infiniment sage. En attendant, vous j) confesserez, je crois, qu'en qualité de callioj)lique,je puis faire une différence considé- » rable entre un protestant et un païen ; entre )) quelqu'un qui invoque le nom de Jésus , quoi- )) que d\ine manière que je ne juge pas con- 3) forme à la véritable foi, et un sauvage , un )) barbare , qui ne connoît ni Dieu, ni Christ, )) ni rédempteur. Si vous n^êtes pas dans les » limites de l'église , vous en êtes plus près , du )) moins, que ceux qui n'en ont jamais entendu » parler. C'est par cetle raison que je me ré- )) jouis en voyant cet homme qui s'étoit livré )» à toules sortes de crimes, adresser ses prières )) au sauveur, quoique je ne le croie pas parfai- )) tement éclairé ; persuadé que Dieu , dont » toute bonne œuvre procède , achèvera celle-ci )) en le menant un jour à la connoissance cn- 3) tière de la vérité ; et s'il réussit à inspirer la ')) religion chrétienne à sa pauvre femme, je ne )) saurois jamais croire qu'il périra lui-même. )) Ma joie est donc fondée quand je vois quel- )) qu'un approcher de la véritable église , quoi- )) qu'il n'y entre pas aussi-tôt que je le souhai- )) terois. Il faut s'en fier de la perfection de cet » ouvrage, à Dieu qui Fachèvera lorsqu'il le

DE ROBINSON CRUSOÉ. ïj^

» trouvera à propos. Je serois charmé, je vous » proteste , si tous les sauvages ressembloient à » cette bonne femme, dussent-ils être d'abord » tous protestans; et je croirois fermement que » Dieu, ayant commencé à illuminer leur es- )) prit , leur accorderoit de plus en plus les » lumières d'en-haut, et les feroit entrer à la ); fin dans le sein de son église )> .

J'étois surpris de la sincérité de ce pieux papiste à mesure que j'étois convaincu par la force de sou raisonnement , et je me mis d'abord dans l'esprit que si une pareille modération étoit générale parmi les hommes, nous pourrions être tous chrétiens catholiques,quelle que pût être la différence de nos sentimens particuliers , et que cet esprit de charité nous conduiroit bientôt tous aux mêmes principes. Comme il croj'^oit qu'une pareille tolérance nous rendroit tous catholiques , je lui dis que je m'imaginois que si tous les membres de son église étoient capables d'une charité pareille, ils seroient bientôt tons protestans ; nous brisâmes là , car nous n'entrions jamais dans la controverse.

Je. voulus pourtant l'embarrasser un peu sur sa tolérance ; et le prenant par la main : « Mon )) cher ami, lui dis-je , j'approuve fort ce que » vous venez de dire ; mais certainement si vous )> prêchiez une pareille doctrine en Espagne ou » en Italie , vous n'éviterie;5 jamais les griSTes » de l'inquisition».

« Cela pourroit bien être , me dit-il ; mais Je ï) ne crois pas qu'une pareille sévérité rende » ces peuples meilleurs chrétiens : un excès do » charité ne passera jamais chez moi pour hé- » résie».

Comme Atkins et sa femme n'étoient plus

dans cet endroit , nous n'avions aucune raison pour nous y arrêter. Nous revînmes donc sur nos pas, et nous les trouvâmes déjà qui nous attendoient. Quand je les vis, je demandai au prêtre s'il trouvoit à propos que nous leur découvrissions que nous les avions vus dans le bosquet? Ce n'étoit pas là son avis, il v oui oit lier conversation avec Atkins , pour voir ce qu'il nous diroit de son propre mouvement. Làdessus nous les fîmes entrer, sans permettre que personne y fût que nous trois , et voici quel fut notre entrelien :

RoBiNSON Crusoé. Je vous prie , Atkins , dites-moi quelle éducation avez-vous eue ? de quelle profession étoit votre père ?

Guillaume Atkins. Un plus honnête homme que je ne serai de ma vie ; c'étoit un ecclésiastique , monsieur.

R. Cr. Quelle éducation vous a-t-il donnée ?

G. At. Il n'a rien négligé pour me porter à la vertu ; mais j'ai méprisé ses préceptes et ses réprimandes , comme une véritable bêle féroce que j'étois.

R. Cr. Salomon dit effectivement que celui qui méprise la correction est semblable aux bêtes.

G. At. Hélas ! monsieur , je n'ai été que trop .semblable aux bêtes les plus cruelles , puisque j'ai assassiné mon propre père. Ah ! mon Dieu ! monsieur, ne parlons plus de cela , j'ai tué mon propre père.

Le prêtre , à qui j'interprétois tout mot à mot , recula à ces dernières paroles ; et devenant pâle comme la mort , s'écria tout haut : 0 ciel ! un parricide !

R. Cr. J'espère, Alkins, qu'il ne faut pas

DE ROBINSON CRUSOÉ. lj5

prendre à la lettre ce que vous venez de dire: auriez- vous tué votre père réellement?

G. At. Il est bien vrai que je ne lui ai pas plongé un poignard dans le sein ; mais j'ai abrégé ses jours en lui ôtant toute sa consolation , et en empoisonnant tous ses plaisirs. Je l'ai tué , monsieur, par la plus noire ingratitude par laquelle j'ai répondu à la tendresse la plus forte que jamais père eut pour son fils.

R. Cr. Tranquillisez-vous , Atkins , je ne vous ai pas fait cette question pour vous arracher l'aveu que vous venez de faire, je prie Dieu de vous en donner un sincère repentir , comme aussi de tous vos autres péchés. Je vous l'ai faite seulement parce que je m'apperçois que , quoique vous ne soyez pas extrêmement éclairé , vous ne laissez pas d'avoir une idée de la religion et de la morale , et que vous en savez davantage que vous n'en avez pratiqué.

G. At. Ce n'est pas vous qui m'avez arraché cet aveu , monsieur, c'est ma conscience. Quand nous commençons à jeter la vue sur nos péchés passés , il n'y en a point qui nous touchent plus sensiblement que ceux que nous avons commis contre des parens pleins d'indulgence pour nous. Il n'y en a point qui fassent des impressions si profondes et qui nous accablent davantage.

R. Cr. Il y a dans votre discours quelque chose de si pathétique , Atkins , que je ne saurois l'entendre sans me troubler.

G. At. Et pourquoi vous troubleriez-vous , monsieur ? des sentimens comme les miens vous doivent être absolument étrangers.

R. Cr. Non , non , Atkins , tout ce rivage, chaque arbre , chaque colline de toute celte île^ est un témoin des inquiétudes affreuses

que m'a causées le souvenir de l'ingratitude que j'ai eue dans ma première jeunesse , pour les soins d'un père aussi tendre que paroît avoir été le vôtre. J'ai tué mon père, aussi bien que vous, mon pauvre Atkinsj mais je crains fort que votre repen tir ne surpasse beaucoup le mien.

J'en aurois dit davantage si j'avois été maître de ma douleur ; le repentir d'Atkins me paroissoit si fort l'emporter sur le mien, que je n'étois plus en état de soutenir cette conversation. Je voyois que cet homme, que j'avois appelé pour lui donner des leçons, m'en donnoit à moi de fort touchantes, où naturellement je ne devois pas m'attendre.

Le jeune prêtre, à qui je communiquai tout ce discours, en fut fort ému. a Eh bien ! me » dit-il , ne vous ai-je pas averti d'avance , que » dès que cet homme-là seroit converti , il de- J) viendroit notre prédicateur ? Je vous assure , » monsieur, que s'il persévère dans sa repenj) tance, je serai inutile ici , et qu'il fera des » chrétiens de tous les habitans de l'île ».

Me tournant alors de nouveau du coté d'Atkins : « Mais, Guillaume, lui dis je, d'oii vient » que , précisément dans ce moment-ci, vos >> péchés vous touchent d'une si grande force »?

G. At. Hélas ! monsieur, vous m'avez mis à nn ouvrage qui m'a percé le cœur. Je viens de parler avec ma femme , de Dieu et de la religion , afin de lui faire goûter le christianisme *, elle m'a fait un sermon , elle-même , qui ne me sortira jamais de l'esprit tant que je vivrai.

R. Cr. Ce n'est pas votre femme qui vous a prêché, mon cher Atkins^mais votre conscience vous a inspiré à vous-même les argumens dont vous vous êles servi.

G. At. 11 est vrai, monsieur, ma conscience

me les a inspirés avec une force à laquelle il m'a été impossible de résister.

R. Cr. Informez-nous, Guillaume , de ce qui vient de se passer entre vous et votre femme j j'en sais déjà quelque chose.

G. At. Ah î monsieur , il ne m'est pas possible de vous en donner un compte exact ; quoique j'en sois pénétré, je ne saurois pourtant trouver des termes pour m'expliquer comme il faut ; mais qu'importe dans le fond? il suffit que j'en sois touché, et que j'aie pris une ferme résolution de réformer ma vie.

R. Cr. Mais encore , Atkins , dites-nous-en quelque chose ; par où avez-vous entamé la conversation ? Le cas est tout- à-fait extraordinaire certainement ; si votre femme vous a porté à une résolution si louable, elle vous a fait effectivement un excellent sermon.

G. Ax.J'ai débuté par la nature de nos loix sur le mariage , qui tendent à lier l'homme et la femme par des noeuds indissolubles. Je lui ai fait entendre que sans de pareilles loix , l'ordre ne pouvoit pas être maintenu dans la société; que les hommes abandonneroient leurs familles, et qu'ils se mêleroient confusément avec d'autres femmes ; ce qui embrouilleroit toutes les successions , et rendroit tous les héritages incertains.

R. Cr. Comment ! Guillaume , vous parles; comme un docteur en droit. Mais avez-vous pu lui faire comprendre ce que c'est qu'ftmtages et familles ? Les sauvages n'en ont pas seulement une idée, à ce qu'on dit , et se maiient sans aucun égard pour l'alliance. On m'a assuré même que parmi eux les frères se marient avec leurs soeurs, les pères avec leurs filles, et les fils avec leurs mères.

G. At. Je crois , monsieur , que vous êtes mal informé ; ma femme m'a dit au moins que sa nation abhorre de pareils mariages , et que dans les degrés de parenté dont vous venez de faire mention, ils ne se marient jamais, quoiqu'ils ne soient pas si scrupuleux que nous , peut-être par rapport aux degrés plus éloignés.

R. Cr. Eh bien ! que vous répondit-elle ? ' G. At. Elle me dit qu'elle trouvoit ces loix fort bonnes , qu'elles étoient meilleures que celles de son pays.

R. Cr. Mais lui avez-vous expliqué ce que c'étoit proprement que le mariage ?

G. At. Oui , et c'est par-là qu'a commencé •notre dialogue. Je lui demandai si elle vouloit être mariée avec moi à notre manière ? Quelle manière, me dit-elle? Je veux dire , répliquai) e, la manière que Dieu a établie pour le mariage. Cette réplique donna lieu à la conversation la plus particulière que jamais mari eut avec sa femme.

(1) Voici le dialogue d'Àthins et de sa femme , précisément de la manière que je l'ai écrit sur le champ , à mesure qu'il me le communiquait.

La Femme. Etablie par Dieu ? Comment ? , vous avez donc aussi un Dieu dans votre pays ?

Guillaume Atkins. Sans doute , ma chère , Dieu est dans tous les pays.

(1) Tout ce que dit la femme dans ce dialogue est de fort mauvais anglais ; j'aurois pu l'imiter en français , comme j'ai fait dans le premier volume , en pareil cas ; mais je ne l'ai pas trouvé à propos , parce tjue la matière est sérieuse, et que ce mauvais langage y ï-épandroit quelque chose de trop badin.

DE PxOBINSON CRUSOE. 179

La F. Point du tout , votre Dieu n'est pas dans mon pays j nous n'avons que le grand dieu Benamuchée.

G. At. Héliis ! ma pauvre enfant, je ne suis pas assez habile pour vous expliquer ce que c'est que Dieu. Il est dans le ciel , il a fait le ciel et la terre , et tout ce qui s'y trouve.

La F. Comment ! vous avez le grand Dieu dans votre pays , et vous ne le coniioissez pas , vous ne l'adorez pas? cela n'est pas possible.

G. At. Cela est pourtant certain, quoique nous vivions souvent comme s'il n'y avoit point de Dieu dans le ciel , et que son pouvoir ne s'étendit point jusqu'à la terre.

La F. Mais pourquoi Dieu le permet-il? pourquoi ne vous fait- il pas vivre mieux ?

G. At. C'est notre propre faute.

La F. Mais vous dites qu'il est grand, qu'il a nn grand pouvoir , qu'il peut vous tuer s'il veut ; pourquoi ne vous tue-t-il pas quand vous ne le servez pas et que vous faites du mal?

G. At. Il est vrai qu'il auroit pu me tuer il y a long-temps , et que je devrois m'y attendre ; car j'ai été un homme indigne de vivre ; mais il est miséricordieux, et il ne nous punit pas toujours quand nous le méritons.

La F. Eh bien ! n'avez-vous pas remercié voire Dieu de sa bonté pour vous ?

G. At. Hélas , je l'ai remercié aussi peu de sa miséricorde , que je l'ai craint pour son pouvoir.

La F. Si cela est , votre Dieu n'est pas Dieu ; je ne saurois le croire. Il est grand , il a du pouvoir , et il ne vous tue pas quand vous le fâchez ?

G. At. Faut-il donc, ma chère , que ma mauvaise conduite vous empêche de croire en Dieu?

ïSô LES AVENTURES

Que je sais melbeureux ! Je suis clirétien , et mes crimes empêchent les païens de le devenir !

La F. Mais comment puis-je croire que vous ayez là-haut un Dieu grand et fort, et que cependant vous ne faites point de bien II faut donc qu'il ne sache pas ce que vous faites.

G. At. Vous vous trompez: il sait tout, il nous entend, il voit ce que nous faisons, il connoît nos pensées, quoique nous ne parlions pas.

La F. Cela ne se peut pas, il ne vous entend pas jurer et dire à tout moment , Dieu me damne.

G. At. Il entend tout cela assurément.

La F. Mais où est donc son grand pouvoir?

G. At. Il est miséricordieux; c'est tout ce que j e puis vous dire,et c'est cela qui prouve qu'il est le véritable Dieu. Il n'a point de passions comme les hommes , et c'est pour cette seule raison que sa colère ne nous consume pas , dès que nous péchons contre lui.

Atkins nous dit qu'il étoit rempli d'horreur en disant à sa femme que Dieu voit et entend tout , et qu'il connoît nos pensées les plus secrètes ; en songeant que , malgré cette vérité , jl avoit osé faire un si grand nombre de mauvaises actions.

La F. Miséricordieux ! que voulez- vous dire par-là ?

G. At. Il est notre créateur et notre père. Il a pitié de nous , et nous épargne.

La F. Quoi ! il n'est pas en colère contre vous ', il ne vous tue pas quand vous faites du mal? Il n'est donc pas bon lui-même , ou il n'a pas beaucoup de force.

G. At. Il est infiniment bon; ma chère fem-

DE R'OBINSON CRUSOE. i8l

me , infiniment grand , et capable de nous punir. Fort souvent même il donne des exemp'es de sa justice et de sa vengeance, en faisant périr les pécheurs au milieu de leurs crimes,

La F. Il ne vous a pas tué pourtant ; il faut donc qu'il vous ait averti qu'il ne vous tueroit pas, et que vous ayez fait un accord avec lui de pouvoir faire le mal , sans qu'il soit en colère contre vous , comine contre les autres hommes.

G. At. Bien loin de-là , mon cœur , j'ai péché hardiment par une fausse confiance en sa bonté , et il auroit été infiniment juste , en me détruisant , comme il a souvent détruit d'autres pécheurs.

La F. Il est donc bien bon à votre égard ; qu'est-ce que vous lui avez dit pour l'en remercier ?

G. At. Rien , ma pauvre femme ; je suis un indigne scélérat , rempli de la plus noire ingratitude.

La F. Mais vous dites qu'il vous a fait : que ne vous a-t-il fait meilleur ?

G. At. Il m'a fait comme il a fait tous les autres hommes ; mais je me suis corrompu moi-même, j'ai abusé de sa bonté, et je suis parvenu à ce comble de scélératesse par ma propre faute.

La F. Je voudrois que vous fissiez en sorte que Dieu me connût ; je ne le fâcherois pas , je ne ferois point de mauvaises choses.

G. At. Vous voulez dire , ma chère , que vous souhaiteriez que je vous fisse connoître Dieu ; car Dieu vous connoît déjà , et il n'y a pas une seule pensée qui lui soit inconnue

La F. Il sait donc aussi ce que je vous dis

î82 LES AVENTURES

à présent? Il sait que je souhaite de le connoître ? Hélas ! qui pourra faire en sorte que je connoisse celui qui m'a faite?

G. At. Ma chère , je suis au désespoir d© n'être pas en état de vous éclairer là-dessus j c'est lui seul qui doit se faire connoître à vous ; je m'en vais le prier de vous enseigner luimême , et de me pardonner de m' être renda indigne et incapable de vous instruire.

C'est là-dessus qu'Atkins , pénétré de douleur de ne pouvoir pas satisfaire au désir ardent qu'avoit sa femme de connoître Dieu , s'étoit jeté à genoux pour prier l'esprit saint d'illuminer cet esprit ténébreux par la connoissance salutaire de l'évangile,de lui pardonner ses péchés à lui-même, et de vouloir bien se servir d'un aussi indigne instrument pour la conversion de cette malheureuse païenne. Après avoir été prosterné en terre pendant quelques momens , il s'étoit remis auprès de sa femme , et la conversation recommença de la manière suivante.

La F. Pourquoi vous êtes- vous mis à genoux? pourquoi avez-vous parlé ? que signifie tout cela ?

G. At. Je me suis mis à genoux , ma chère femme , pour m'humilier devant celui qui m'a fait ; je lui ai dit: Oh , comme vos vieillards font au faux dieu Benamuchée ; je veux dire que je Ini ai adressé mes prières.

liA F. Et pourquoi lui avez-vous dit Oh ?

G. At. Je l'ai prié d'ouvrir les yeux de votre entendement , afin que vous puissiez le connoître et lui être agréable.

La F. Peut-il faire cela encore ?

G. At. Sans doute , il peut faire tout j rien ne lui est impossible.

J)E ROBINSON CRUSOÉ. lB3

La F. Et il entend tout ce que vous lui dites?

G. At. Certainement. Il nous a ordonné de le prier , avec promesse de nous écouter , et d© nous accorder ce que nous lui demanderions.

La F. Il vous a ordonné de le prier. Quand vous l'a- 1- il ordonné ? où vous l'a-t-il ordonné? Il vous a donc parlé lui-même?

G. At. Non , ma chère , il ne nous a point parlé lui-même ; mais il s'est révélé à nous de différentes manières. Il a parlé autrefois à quelques saints hommes en termes fort clairs , et il les a dirigés par son esprit pour rassembler toutes ses loix dans un livre.

La F. Je ne vous comprends pas. Où est ce livre ?

G. At. Hélas ! ma pauvre femme, je n'ai pas ce livre -, mais j'espère que je le trouverai un jour et que je vous enseignerai à le lire.

( C'est dans cette occasion que nous l'avions vu embrasser sa femme avec beaucoup de tendresse , mais en même temps avec beaucoup d© chagrin de se voir sans bible. )

La F. Mais comment me ferez- vous comprendre que Dieu lui-même a enseigné à ces hommes à faire ce livre ?

G. At. Par la même règle par laquelle nous savons qu'il est Dieu.

La F. Eh bien ! par quelle règle , par quel moyen savez-vous qu'il est Dieu?

G. At. Parce qu'il ne nous ordonne et ne nous commande rien qui ne soit bon et juste, rien qui ne tende à nous rendre parfaitement bons et parfaitement heureux , et parce qu'il nous défend tout ce qui est mauvais en soi-même , ou mauvais dans ses conséquences.

La F. Ah ! je voudrois bien comprendre tout cela j je voudrois bien voir tout ce que vous

l84 LES AVENTURES

venez de dire. Il enseigne tout ce qui est bon , il défend tout ce qui est mauvais , il récompense le bien et il punit le mal , il a fait tout , il donne tout , il m'entend quand je lui dis: Oh! il ne me tuera pas si je souhaite d'être bonne ; si je veux faire du mal il peut me tuer , mais il peut m'épargner aussi , et il est pourtant le grand Dieu. Eh bien ! je crois qu'il est le grand X)ieu ; je veux lui dire : Oh! avec vous , mon cher.

C'est ce discours qui sur-tout avoit touché le cœur d'Atkins. Il s'étoit mis à genoux avec sa femme pour prier Dieu tout haut de l'illuminer de son saint esprit , et de faire en sorte , par sa Providence , qu'il pût trouver une bible , afin de la lire avec sa femme , et de la faire parvenir par- là à la connoissance de la véritable religion.

Parmi les autres discours qu'ils eurent ensuite de cette prière , sa femme lui fit promettre , puisque , de son propre aveu , toute sa vie n'avoit été qu'une suite de péchés propres à proi^oquer la colère de Dieu , de la réformer, et de ne plus irriter Dieu de peur qu'il ne fût ôté du monde, et qu'elle ne perdît par-là le moyen de connoître mieux la Divinité; enfin de peur qu'il ne fût éternellement misérable lui-même , comme il lui avoit dit que les méchans seroient «près leur mort.

Ce récit nous toucha beaucoup l'un et l'autre , mais sur-tout le jeune religieux. D'un côté il étoit extasié de joie; mais de l'autre il étoit cruellement mortifié de n'entendre pas l'anglais , pour pouvoir parler lui-même à cette femme , qui avoit de si excellentes dispositions. Revenu de ses réflexions; il se tourna vers

DE ROBIN SON CRUSOÉ. i85

moi en me disant qu'il y avoit plus à faire avec cette femme que de la marier. Je ne le compris pas d'abord ; mais il s'expliqua, en me disant qu'il croyoit qu'il falloit la baptiser.

J'y consentis; et lui, voyant que je me hâtois d'en ordonner les préparatifs : a Patience, mon- » sieur, me dit-il, mon sentiment est qu'il faut » la baptiser absolument ; son mari l'a fait ré- » soudre à embrasser le christianisme , il lui a » donné des idées justes de l'existence d'un )) Dieu , de son pouvoir, de sa iustice et de sa )) clémence; mais il faut que ]e sache, avant » que d'aller plus loin , s'il lui a dit quelque )) chose de Jésus-Christ , du salut qu'il nous a )) procuré par sa mort, de la foi, du saint-es- )) prit , de la résurrection, du dernier jugement )) et de la vie à venir ».

J^appelai là-dessus Atkins, et je le lui demandai. Il se mit à pleurer en disant qu'il en avoit dit quelque chose, mais fort superficiellement ; qu'il étoit un homme si criminel, et que sa conscience lui reprochoit avec tant de force sa conduite impie , qu'il trenibloit à la seule idée que la connoissance que sa femme avoit de sa mauvaise vie ne lui donnât du mépris pour tous ces dogmes sacrés et importons: mais qu'il étoit sûr que son esprit étoit tellement disposé à recevoir les impressions de toutes ces vérités , que si je voulois bien lui en parler je viendrois facilement à bout de l'en persuader, et que je n'y perdroispas mon temps ni mes peines.

Là-dessus je la fis venir , et m'étant placé entre elle et le prêtre , pour servir de truchement , je le priai d'entrer en matière. Il le fît, et je suis persuadé que dans ces derniers siècles jamais prêtre papiste ne fit un pareil scr-

l86 LES AVENTURES

mon ; aussi lui dis-je que je lui trouvois toutes les lumières , toal le zèle et toute la sincérité d'un vrai chrétien , sans aucun mélange des erreurs de son église, et qu'il me paroissoit semblable aux évéques de Rome, avant que l'église romaine eût usurpé la souveraineté sur les consciences.

Pour abréger, il réussit à porter cette pauvre femme à embrasser la connoissance du sauveur et de la rédemption, non-seulement avec surprise et avec étonnement , comme elle avoit reçu d'abord les notions de Dieu et de ses attributs , mais encore avec joie , avec foi et avec un degré de lumière qu'on auroit de la peine à s'imaginer, bien loin de pouvoir en donner une idée juste.

Quand il se prépara à la baptiser, je le priai de s'acquitter de cette cérémonie avec quelques précautions, afin qu'on ne remarquât pas qu'il lût catholique; ce qui auroit pu avoir de mauvaises conséquences , et causer des divisions parmi tous ces gens qui n'avoient encore que de foibles idées de ces sortes de matières. Il me répondit que , comme il n'avoit point là de chapelle consacrée , ni les autres choses nécessaires aux formalités de son église, il s'y prendroit d'une telle manière que je ne reraarquerois pas moi-même qu'il étoit catholique , si je n'en avois pas été instruit auparavant. Il tint sa parole, et après avoir prononcé à moitié bas quelques paroles latines , il jeta tout un plat d'eau sur la tête de la femme , en disant tout haut en français : (( Marie ( car en qualité de >) son parrein je lui donnai ce nom -là, à la » prière de son mari); je te baptise au nom » du Père , du Fils et du Saint-Esprit ».

Il u'étoit pas possible de deviner par-là de

quelle religion il étoit. Il est vrai qu'il lui donna ensuite la bénédiction en latin ; mais Atkins s'imagina que c'étoit du français, ou bien il n'y prit pas garde du tout.

Cette cérémonie étant achevée, il la maria, et se tournant ensuite du côté d' Atkins , il l'exhorta d'une manière très-pathétique , nonseulement à persévérer dans ces bonnes dispositions , mais encore à répondre par une sainte vie aux lumières qui venoient d'être répandues dans sa conscience. Il lui dit qu'il feroit en vain profession de se repentir, si actuellement il ne renonçoit à tous ses crimes. Il lui représenta que , puisque Dieu lui avoit fait la grâce de se servir de lui comme d'un instrument à la conversion de sa femme, il devoit bien prendre garde de ne pas déshonorer cette faveur du ciel; et que s'il se négligeçit là- dessus, il pourroit voir une païenne se sauver, et l'instrument de son salut rejeté.

Il y ajouta un grand nombre d'autres excellentes leçons , et les recommandant l'un et l'autre à la bonté divine , il leur donna sa bénédiction de nouveau; se servant toujours de moi comme de son interprète : c'est ainsi que finit toute la cérémonie. Je puis dire que ce jour-là a été le plus agréable que j'aie passé de ma vie.

Pour mon religieux , il n'étoit pas encore à bout de tous ses pieux desseins ; ses pensées continuoient toujours à rouler sur la conversion des trente-sept sauvages , et il seroit resté de tout son cœur dans l'île pour y travailler ; mais je lui fis voir que son entreprise étoit impraticable, et que je trouverois peut-être un moyen de la faire réussir sans (ju'il fut besoin qu'il s'en mêlât.

i88 LES AVENTURES

Ayant ainsi réglé les affaires de mon île, je me préparois à retourner à bord du vaisseau, quand le jeune Anglais que j'avois tiré du bâtiment affamé vint me dire qu'il avoit appris que j'avois un ecclésiastique avec moi ; qne , par son moyen , j'avois marié les Anglais formellement avec les femmes sauvages; il ajouta qu'il savoit un autre mariage à faire entre deux chrétiens, qui pourroit bien ne m'être pas désagréable.

Je vis d'abord qu'il s'agissoit de la servante de sa défunte mère , qui étoit la seule femme chrétienne qui fût dans l'île. Là -dessus je l'exhortai à ne pas faire une chose de cette importanco précipitamment , et seulement pour adoucir la solitude où il se de voit trouver dans l'île. Je lui dis que j'avois su délai-même, et de la servante, qu'il avoit du bien considérablement , et des amis capables de le pousser dans le monde; que d'ailleurs cette lillc ii'étoit pas seulement une pauvre servante; mais que son âge n'étoit pas proportionné au sien, puisqu'elle pouvoit bien avoir vingt-sept à vingthuit ans , au lieu qu'il en avoit à peine dixhuit ; que par mes soins il pouvoit bientôt sortir de ce désert et revenir dans sa patrie, oi\ certainement il se repentiroit de son choix précipité; ce qui les rendroil dans la suite malheureux l'un et l'autre.

J'allois en dire davantage quand il m'interrompit en souriant , pour me dire avec modestie que je me trompois dans ma conjecture, et qu'il n'avoit rien de tel dans l'esprit , se trouvant dans des circonstances assez tristes pour n'y pas mettre encore le comble par uu mariage mal assorti ; qu'il étoit charmé de mon dessein de le faire retourner dans sa pa-

DE ROBINSON CRUSOÉ. iSg

trie ; mais que mon voyage devant être de longue haleine, selon toutes les apparences, et très-hasardeux, il ne me demandoit pour toute^ grâce , par rapport à lui , que de lui donner quelques esclaves et tout ce qui étoit nécessaire pour établir une plantation; que de cette manière-là il attendroit avec patience l'occasion de retourner en Angleterre , persuadé que , quand j'y serois revenu , ]e ne l'oublierois pas. Enfin il me dit qu'il avoit envie de me doniier des lettres pour ses parens , afin de les informer des bontés que j'avois eues pour lui et do l'endroit oii je l'avois laissé, et il me promit que , dès que je le ferois sortir de File , il me céderoit sa plantation, de quelque valeur qu'elle pût être.

Ce petit discours étoit fort bien arrangé pour un garçon de cet âge, et il m'étoit d'autant pins agréable , qu'il m'assuroit positivement que le mariage en question ne le regardoit pas lui-même. Je lui donnai toutes les assurances possibles de rendre ses lettres, si je revenois sain et sauf en Angleterre , de n'oublier jamais la fâcheuse situation dans laquelle je le laissois , et d'employer tous les moyens possibles pour l'en tirer.

J'étois fort impatient cependant de savoir de quel mariage il avoit voulu parler, et il m'apprit qu'il s'agissoit de Susanne ( c'étoit le nom de la servante ) et de mon artisan universel.

J'en fus charmé au pied de la lettre , parce que le parti me paroissoit très-bon de côté et d'autre. J'ai déjà donné le caractère du jeune homme. Pour la fille,elle étoit modeste, douce et pieuse ) elle avoit du bon sens et assez d'agrément j elle parloit bien et à propos , d'une ma-

igo LES AVENTURES

iiière décente et polie , toujours prête à répondre quand il falloit , et jamais elle n'étoit précipitée à se mêler de ce qui ne la regardoit pas ; elle avoit beaucoup d'adresse pour faire toutes sortes d'ouvrages, et elle étoit si bonne ménagère , qu'elle auroit pu être la femme de charge de toute la colonie. Elle savoit parfaitement bien se conduire avec des personnes d'un certain rang, et par conséquent il ne lui étoit pas mal-aisé de plaire à tous les habita ns de l'ile.

Nous les mariâmes ce même jour, et comme je lui tenois lieu de père dans cette cérémonie, je lui donnai aussi sa dot; car j e lui assignai à ellemême et à son époux un espace de terre assez considérable pour en faire une plantation. Ce mariage , et la proposition que le jeune liomme m'avoit faite de lui donner en propre une petite étendue de terrein , me firent penser à partager toute l'île aux habitans, afin de leur ôter toute occasion de querelles.

J'en donnai la commission à Atkins,qui étoit devenu grave , modéré , bon ménager ; en un mot, qui étoit alors un parfait honnête homme, très-pieux, fort attaché à la religion, et,' si j'ose décider d'une affaire de cette nature , véritablement converti.

Il s'acquitta de cette commission avec tant de prudence , que tout le monde en fut satisfait , et qu'ils me prièrent tous de ratifier le partage par un écrit de ma main. Je le fis dresser tout aussi-tôt, et en spécifiant les limites de chaque plantation, je leur donnai à chacun un droit de possession pour eux et pour leurs héritiers , ne me réservant que le haut domaine de toute l'île et une redevance pour chaque plantation , payable en onze ans , à moi ou à

celui de mes héritiers qui , venant la demander, produiroit une copie authentique du présent écrit.

A l'égard de la forme du gouvernement et des loix, je leur dis qu'ils étoient aussi capables que moi de prendre des mesures utiles làdessus , et que je souhaitois seulement qu'ils me promissent de nouveau de vivre ensemble comme bons amis et bons voisins.

Il y a encore une particulai'ité que j'aurois tort de passer sous silence. Comme tous les habitans de mon île vivoient comme dans une espèce de république, et qu'ils avoient beaucoup à faire , il paroissoit ridicule qu'il y eût trente-sept sauvages relégués dans un coin de l'île , à peine capables de gagner leur vie , bien loin de contribuer à l'utilité générale. 'Celte considération me fit proposer au gouverneur espagnol d'y aller avec le père de Vendredi , et de leur offrir de se joindre aux autres habitans, afin de planter pour eux-mêmes, ou bien de servir les autres, pour la nourriture et l'entrelien , en qualité de domestiques , et non pas en qualité d'esclaves. Car je ne voulois pas absolument permettre qu'on les réduisît à l'esclavage y ce qui auroit été contraire à la capitulation qu'ils avoient faite en se rendant.

Ils acceptèrent la proposition de grand cœur, et quittèrent leurs habitations dans le moment même. Il n'y en eut que trois ou quatre qui prirent le parti de cultiver leurs propres terres ; tous les autres aimèrent mieux être distribués dans les différentes familles que nous avions établies.

Toutes les colonies se réduisoient alors à deux. Il y avoit celle des Espagnols qui demeuroient dans mon château , et qui étendoient

leur plantation du côté de l'est , tout le long de la petite baie jusqu'à ma maison de campagne. Les Anglais vivoient dans le nord-est de l'île , où Atkins et ses camarades s'étoient établis dès le commencement , et ils s'étendoient du côté du sud et sud-ouest derrière la plantation des Espagnols. Chaque colonie avoit encore à sa disposition une assez grande étendue de terres en friche , qu'elle pouvoit cultiver en cas de besoin ; en sorte que de ce côté il n'y avoit aucun sujet de jalousie et de discorde.

On avoit laissé déserte la partie orientale de l'île , afin que les sauvages pussent y aller et venir à leur ordinaire , et on avoit résolu de ne se point mêler de leurs affaires , s'ils ne se mêloient pas de celles des habitans. Il ne faut pas douter qu'ils n'y vinssent souvent, comme ils avoient fait autrefois ; mais je n'ai jamais entendu dire qu'ils aient entrepris la moindre chose contre mes colonies.

11 me vint alors dans l'esprit , que j'avois fait espérer à mon religieux que la conversion des trente-sept sauvages pouvoit se faire sans lui , d'une manière dont il seroit satisfait. Je lui fis sentir que cette affaire étoit en bon train , et que ces gens étant ainsi distribués parmi les chrétiens, il seroit facile de leur faire goûter les principes de notre religion, pourvu que chacun de leurs maîtres voulût bien faire tous ses efforts pour y réussir.

Il en convint ; a mais, dit-il, comment les porterons- nous à y travailler avec application»? Je lui répondis qu'il falloit les y engager, en les assemblant tous , ou bien en leur allant parler à chacun en particulier. Ce second parti lui parut le plus convenable , et là-dessus nous partageâmes l'ouvrage entre nous. 11 entrcpri|;

DE ROBINSON C R U S O É. iç^3

d'aller voir les Espagnols , qui étoieiit tous papistes , dans le temps que j'irois adresser mes exhortations aux Anglais, qui étoient tous protestans ZSous leur recommandâmes aux u,ns et aux autres, très-fort, de ne point faire entrer dans les instructions qu'ils donneroient aux sauvages , aucune distinction entre les catholiques et les protestans , et de se contenter de leur apprendre les principes généraux de la religion chrétienne, comme l'existence de Dieu, le mérite de Jésus-Christ, &c. Ils nous le promirent, et ils s'engagèrent même à ne parler jamais ensemble de controverse.

En venant à la maison ou à la ruche d'Atkins, je vis, avec plaisir, que la jeune femme de mon machiniste et l'épouse d'Atkins étoient devenues amies intimes , et que cette personne jneuse avoit perfectionné l'ouvrage que l'époux avoit commencé. Quoiqu'il n'y eût que quatre jours jécoulés depuis le baptême de la femme d'Atkins , elle étoit devenue si bonne chrétienne , que je n'ai de ma vie entendu parler d'une conversion si subite, et poussée si loin en si peu de temps.

II ni'étoit venu justement dans l'esprit , le même matin que je méditois cette visite, qu'en leur laissant tout ce qui leur étoit nécessaire , j'avois oublié de leur donner une bible j en quoi je confesse que j'avois moins de soin pour eux que ma bonne çeiive n^avoit eu autrefois pour moi, en m'envoyant trois bibles et un livre de communes prières , avec la cargaison de cent livres sterling , qu'elle eut le soin de me faire tenir dans le Brésil.

La charité de cette pauvre femme eut un effet plus étendu qu'elle n'avoit prévu ; car ces bibles servirent alors d'instruction et de con- II. I

>y4 LES AVENTURES

solation à des gens qui en faisoient un meilleur usage que je n'en avois fait alors moimême.

J'avois une de ces bibles dans ma poche en arrivant à la maison d'Alkins, où je remarquai que les deux femmes venoicnt de parler ensemble sur des matières de religion. « Ab ! mou- » sieur , dit Atkins dès qu'il me vit , quand » Dieu veut se léconcilier avec des pécheurs , )) il en sait bien trouver les moyens. Voilà ma V femme qui a trouvé un prédicateur nouveau; )) je sais que j'étois aussi indigne qu'incapable )) de mettre la main à un pareil ouvrage, et » voilà cette jeune femme qui paroît nous être )) envoyée du ciel. Elle est en état de convertir î> toute une île pleine de sauvages >*.

La jeune femme rougit à ces mots , et se leva pour s'en aller ; mais en la priant de demeurer , je lui dis qu'elle avoit entrepris un dessein excellent , et que je souhaitois de tout mon cœur que le ciel voulût bénir ses soins.

Nous continuâmes sur ce sujet pendant quelque temps , et ne voyant pas qu'ils eussent aucun livre, je tirai ma bible de ma poche. « Voici du secours que je vous apporte, At- 7) kins , dis-je, et je ne doute point que vous \) ne le receviez avec plaisir ». Le pauvre homme étoit si surpris de ce présent, que pendant quelques minutes il fut incapable de prononcer tm seul mot. Mais s'étant remis de son trouble , il prit le livre avec respect , et se tournant du côté de sa femme : « Ne vous ai-je )) pas dit , ma chère , lui dit-il , que quoique )) Dieu soit là^haut dans le ciel, il peut enten-^ )i drç nos prières ? Voici le livre que je Iqi ai » demandé quand nous nous sommes mis à ge- }) uoux ensemble dans le bosquet. Dieu nous a

» entendus, il nous l'a envoyé)). Après avoir fini -ce discours il tomba dans de si grands transports de joie , qu'au milieu des actions de grâces qu'il adressoit au ciel, il versoit un ruisseau de larmes.

Sa femme étoit dans une surprise extraordinaire, et elle étoit prête à tomber dans une erreur , où personne de nous ne s'étoit attendu. Elle croyoit fermement que Dieu avoit envoyé ce livre directement du ciel ,.à la prière de son mari, et elle prenoit pour un présent immédiat, ce qui n'étoit qu'un effet équivalent de la Providence. Il ne tenoit qu'à nous de la confirmer dans cette pensée ; mais la matière nie parut trop sérieuse pour permettre que la bonne personne tombât dans une illusion semblable. Je m'adressai donc à la jeune femme , en lui disant qu'il n'en falloit point imposer làdessus à notre nouvelle convertie , et je la priai de faire sentir à son amie qu'on peut dire -avec vérité que Dieu répond à nos prières quand nous recevons de sa Providence , d'une manière naturelle , ce que nous lui avons demandé, et que nos prières ne tendent jamais à exiger de Dieu des miracles.

La jeune femme s'acquitta parfaitement bien , et avec un heureux succès , de cette commission ; par conséquent il n'y eut aucune fraude pieuse dans toute cette affaire; et dans le fond, en employer dans une telle occasion , me paroîtroit la chose du monde la plus inexcusable.

J'en reviens à la joie d'Atkins , qui étoit inexprimable; certainement jamais homme ne fut plus reconnoissant de quelque pi ésent que ce puisse être, qu'il l'étoit du don que je lui fis de cette bible, et jamais homme ne se réjouit

d'un don pareil par un meilleur principe. Après avoir été un des plus grands scélérats de l'univers , il établit par son changement cette maxime certaine ; que les pères ne doivent jamais désespérer du succès des instructions qu'ils donnent à leurs enfans, quelqu'insensibles qu'ils y paroissent être. Si jamais Dieu trouve bon dans la suite de toucher le coeur de ces sortes de gens, la force de l'éducation se saisit de nouveau de leur ame , et les instructions qu'ils ont reçues dans leur première jeunesse , opèrent sur eux avec tout le succès imaginable. Les préceptes qui ont été endormis, pour ainsi dire, pendant long- temps , se réveillent alors , et produisent des effets merveilleux.

11 en étoit ainsi du pauvre Atkins. Il n'étoit pas des plus éclairés; mais voyant qu'il étoit appelé à- instruire une personne plus ignorante que lui , il ramassoit toutes les leçons de son père qu'il pouvoit se rappeler , et il s'en servoit avec beaucoup de fruit.

Il se ressouvenoit sur-tout avec force de ce que son père lui avoit dit sur l'excellence de la bible , qui répandoit sur des familles et sur des nations entières les bénédictions du ciel j vérité dont il n' avoit jamais compris l'év^idénce que dans cette occasion , où voulant instruire des païens et des sauvages , il ne pouvoit se passer du secours des oracles divins.

lia jeune femme étoit bien aise aussi de voir cette bible, pour le grand besoin qu'elle en avoit alors. Elle en avoit une , comme aussi son jeune maître , à bord du vaisseau , parmi les autres liardes , qu'on n'avoit pas encore portées à terre ; mais il lui en falloit une pour s'en servir d'abord.

3 'ai déjà tant dit de choses touchant cette

jeune femme . que je ne saurois m'cmpêcher d'en rapporter encore une particularité fort remarquable et fort instructive.

J'ai raconté ci-dessus à quelle extrémité elle avoit été réduite quand sa maîtresse mourut de faim dans le malheureux vaisseau que nous avions rencontré en pleine mer.

Causant un jour avec elle sur la fâcheuse situation où elle s'étoit trouvée alors , je lui demandai si elle pouvoit me donner une idée de ce qu'elle avoit senti dans cette occasion , et me faire comprendre ce que c'est que mourir de faim. Elle me dit qu'elle croyoit qu'oui; et voici comme elle me détailla toute celite description.

« Après avoir souffert beaucoup pendant n presque tout le voyage, par la disette de vi- » vres, il ne nous resta rien à la fin qu'un peu » de sucre , un peu de vin et urn peu d'eau. Le » premier jour que je n'avoispris aucune nour- » riture , je me trouvai vers le soir un grand » vide dans l'estomac, avec de grandes dou- » leurs, et à l'approche de la nuit je me senti? )) fort endormie , et je ne cessai de bâiller ; » ayant pris un verre de vin , je me mis sur un » lit, et ayant dormi environ trois heures, je » me trouvai un peu rafraîchie. Après avoir » veillé trois autres heures, environ les cinq » heures du matin, je sentis les mêmes dou> » leurs d'estomac, et je voulus dormir de nou- » veau ; mais il me fut impossible de fermer )) les yeux , étant fort foible et ayant de grands )) maux de cœur : ce qui continua pendant le )) second jour avec beaucoup de variété; tantôt » j'avois faim, et tantôt j'avois mal au coeur , » avec des nausées, comme une personne quia » pris un vomitif. Je me remis sur le lit vers le

i) soir , {lyant pris un verre d'eau pour loulè J) nourriture; m'élant eudormie, je revois que » j'élois dans les Barbades, que j'y trouvois le » marché rempli de toutes sortes de vivres , » que j'en achetois copieusement, et que je dî- » nois avec ma maîtresse avec un grand appé- 3) tit. A la fin de ce rêve, je crus mon estomac î> aussi rempli que si j'avois dîné réellement ; 3) mais quand je fus réveillée , je me trouvai 3) dans une extrême inanition, et comme sur 3) le point de rendre l'ame. Je pris alors notre 3) dernier verre de vin , j'y mis du sucre, parce 3) qu'il y a quelque chose de nourrissant ; mais 3) n'ayant rien dans mon estomac sur quoi le 3) vin pût opérer, tout l'effet que j'en tirois 3) consistoit dans quelques désagréables fumées )) qu'il m'cnvoyoit au cerveau ; et l'on m'a dit 3) qu'après avoir vidé ce verre, j'avois été pen- 3) dant long-temps comme une personne qui ne » sent rien par un excès d'ivresse.

3) Le troisième jour , après avoir passé toute 3) la nuit dans des songes sans liaison, en som- 3) mcillant , plutôt qu'en dormant , je m'éveil- 3) lai en sentant une faim enragée, et je ne sais 3) pas, si j'avois été mère , et que j'eusse eu un 3) de mes enfans avec moi, si j'aurois eu assez 3) de force d'esprit pour n'y pas mettre les » dents.

3) Cette rage dura environ trois heures, pen- 3) dant lesquelles j'étois aussi furieuse, à ce que » m'a dit ensuite mon jeune maître , que ceux » qui le sont le plus dans l'iiôpital des fous.

3) Dans un des accès de frénésie , soit par un 3) mouvement extraordinaire du vaisseau , ou y» que le pied me glissât , je tombai à terre , et 3) je me heurtai le visage contre le lit de ma 3) maîtresse, ce qui me fit sortir le sang abou-

DE ROBINSON CRUSOE. 199

« damment du nez; à mesure que le sang coii- »loit,ma rage diminuoit , aussi bien que la )) faim qui en éloit la cause.

)) Mes maux de coeur et mes nausées revin- » rent ensuite ; mais il me fut impossible de i> rendre , puisque je n'avois rien du tout dans » l'estomac. Afî'oiblie par la perte du sang , je » m'évanouis, et l'on me crut morte; mais je «revins bientôt à moi , souffrant des douleurs » d'estomac , dont il m'est impossible de vous » donner une idée. A l'approche de la nuit je » ne sentis qu'une faim terrible , avec des dcsirs )) de manger , que je m'imagine avoir été sem- » blablcs aux envies d'une femme grosse.

)> Je pris encore un verre d'eau avec du su- » crej mais mon estomac, incapable de retenir )) cette douceur, rendit le tout dans le moment » même ; ce qui me fit prendre de l'eau pure » qui me resta dans le corps. Là dessus je me )) mis au lit , en priant Dieu de toute mon » ame qu'il lui plût de me délivrer d'une vie )j si malheureuse -, et me tranquillisant par l'es- » pérance d'être bientôt exaucée, je parvins » à sommeiller pendant quebjue temps. M'ét an t «réveillée , je me crus mourante, ayant la )) tête tout accablée par les vapeurs qui s'élc- )) voient de mon estomac vide. Je recomman- » dai alors mon ame à Dieu , en souhaitant fort » que quelqu'un abrégeât mes souffrances et » me jetât dans la mer.

)) Pendant tout ce temps ma maîtresse éloit » couchée auprès de moi comme une personne » expirante -, mais elle soutint sa misère avec » plus de courage et de patience que moi , et )) dans cet étal elle donna sa dernière bouchée y, de pain à son fils , qui ne voulut la prendre j) qu'après des ordres redoublés de sa mère , et

« je sais persuadée que ce peu de nourrilure lui » a sauvé la vie.

» Vers le matin je nie rendormis, et mon » sommeil étant dissipé de nouveau, je sentis » une envie exlraordiuaire de pleurer, qui fut » suivie par un autre violent accès de faim. Je » me levai toute furieuse , et dans le plus dé- 3) plorablcï état qu'on puisse s'imaginer : si j'a- » vois trouvé ma maîtresse morte, je crois fort )) que j'aurois mangé un morceau de sa diair » avec autant d'appétit que la viande de quel- » que animal destiné à nous servir de nourri- » ture. Deux ou trois fois je voulus arracher j) un morceau de mon bras; et voyant le bassin )) dans lequel j'avois saigné le jour auparavant , )>jfeme jetai dessus, et j'avalai le sang avec j> précipitation, comme si j'avois craint qu'on » ne me l'arrachât des mains.

» Cependant dès que je l'eus dans l'estomac, i) la seule pensée m'en remplit d'horreur, et j) elle bannit ma faim pour quelques momens. « Je pris alors un autre verre d'eau , qui me » rafraîchit et me tranquillisa pendant quel- , » ques heures. C'étoit-là le quatrième jour , et » je restai dans cet état jusqu'à la nuit ; alors » dans l'espace de quatre heures, je fus sujette » successivement à tous les différens accès que » la faim m'avoit déjà causés -, j'étois tantôt )) foible , tantôt accablée d'envie de dormir , » tantôt tourmentée de violens maux d'esto- » mac , tantôt pleurant , tantôt enragée , et » mes forces diminuèrent cependant d'une ma- M iiière extraordinaire. Je me couchai de nou- » veau, n'ayant d'autre espérance que de mou- » rir avant la fin de la nuit.

» Je ne fermai pas l'œil pendant toute cette j> nuit; et ma faim étoit changée en une ma-

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î) ladie continuelle ; e'étoit une affreuse colique )) causée par les vents , qui s'étoient fait un ;) passage dans mes boyaux vides , et qui ma )) donnoient des tranchées insupportables. Je » demeurai dans ce triste état jusqu'au lande- )) main matin, que je- fus surprise et troublée » par les cris et les lamentations de mon jeune 1) maître qui m'apprit que sa mère étoit morte. » N'ayant pas la force de sortir du lit , je levai )) un peu la tête , et je m'apperçus que madame 3) respiroit encore, quoiqu'elle donnât fort peu » de signes de vie.

)) J'avois alors des convulsions d'estomac » épouvantables, avec un appétit furieux, et » des douleurs que celles de la mort seule peu- » vent égaler. Dans cette affreuse situation )) j'entendis les matelots crier de toutes leurs » forces , une voile , une voile. Ils sautoienl , et )) couroient par tout le vaisseau comme des )) gens qui auroient perdu l'esprit.

» J'étois incapable de me lever du lit ; ma » patuvre maîtresse l'étoit encore plus, et mon V jeune maître étoit si malade , que je m'atten- » dois à le voir expirer dans le moment. Ainsi » il nous fut impossible d'ouvrir la porte de )» notre chambre , et de nous informer au juste )> ce que vouloit dire tout ce vacarme. Il y n avoit deux jours que nous n'avions parlé à » qui que ce fût de l'équipage. La dernière fois » qu'on nous étoit venu voir, on nous avoit M dit qu'il n'y avoit plus un morceau de pain >) dans tout le vaisseau , et les matelots nous « ont avoué dans la suite qu'ils nous avoicnt » cru tous morts.

» Nous étions dans cet état affreux quand ') vous nous envoyâtes des gens pour nous sauver la vie j et vous savez mieux que moi

)) quelle éloit notre situation quand vous vîntes )) nous voir n .

C'étoient-là à-peu-près les propres paroles de cette femme , et il me semble qu'il n'est pas possible de donner une description plus exacte de toutes les circonstances où se trouve une personne prête à mourir de faim. J'en suis d'avitant plus persuadé, que le jeune homme me rapporta à-peu-près les mêmes particularités de l'état où il s'étoit trouvé. Il est vrai que son récit étoit moins détaillé et moins touchant ; aussi y a-t-il de l'apparence qu'il avoit moins souffert , puisque sa bonne mère avoit prolongé sa vie aux dépens de la sienne , et que tout ce que la servante avoit eu de plus que sa dame pour soutenir une misère si affreuse , avoit été la force de son âge et de sa constitution.

De la manière que ce fait me fut rapporté , il est certain que si ces pauvres gens n'avoient pas rencontré notre vaisseau , ou quelqu'autre, ils auroient tous péri en peu de jours, à moins que de s'êlre mangés les uns les autres. Ce triste expédient même n'auroit pas servi de grand'chose , puisqu'ils étoient éloignés de terre de plus de cinq cents lieues. Il est temps de finir cette digression, et d'en revenir à la manière dont je réglois toutes les affaires dans mon île.

Il faut observer ici que, pour plusieurs raisons , je ne jugeai point à propos de parler à mes gens de la chaloupe que j'avois eu soiii d'embarquer par pièces détachées , dans l'intention de les faire joindre ensemble dans l'île.

J'en fus détourné d'abord en y arrivant, par les semences de discorde qui étoient répandues

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parmi les difiFérentes colonies, persuadé qu'au moindre mécontentement on se serviroit de la chaloupe pour se séparer les uns des autres j peut-être aussi en auroient-ils fajt usage pour pirater, et de cette manière mon île seroit devenue un nid de brigands, au lieu que j'en voulais faire une colonie de gens modérée et pieux. Je ne voulus pas leur laisser non plus les deux pièces de canon de bronze, ni les deux petites pièces de tillac, dont mon neveo avoit chargé le vaisseau , outre le nombre ordinaire. Je les crus sans cela assez forts et assez bien armés pour soutenir une guerre défensive, et mon but n'étoit nullement de les mettre en état d'entreprendre des conquêtes -, ce qui ne pouvoit que les précipiter à la fin dans les derniers malheurs. Pour toutes ces raisons, je laissai dans le vaisseau et la chaloupe et l'artillerie , dans le dessein de les leur rendre utiles d'une autre manière.

Voilà tout ce que j'avois à dire de mes colonies, que je quittai dans un état florissant , et je revins à bord le. . . . de. . . . après avoir été vingtcinq jours dans l'île, et promis à mes gens , qui avoient pris la résolution d'y rester jusqu'à ce que je les en tirasse, de leur envoyer du Brésil de nouveaux secours, si j'en trouvois quelque occasion. Je m'étois engagé sur-tout à leur faire avoir quelque bétail , vaches , moulons , cor chons, &c. car pour les deux vaches et le veau que j'avois fait embarquer en Angleterre , la longueur de notre voyage nous avoit obligés de les tuer au milieu de la mer, n'ayant plus de quoi les nourrir.

Le jour suivant nous finies voile, après avoir salué les colonies de cinq coups de canon, et nous vînmes dans la baie de Tous -les -Saints,

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dans le Brésil, en vingt -deux jours de temps^ sans rencontrer rien qui soit digne de remarque^, excepté une seule particularité.

Le troisième jour, après avoir mis à la voile , la mer étant calme , et le courant allant avec force vers l'est -nord -est, nous fûmes quelque peu entraînés hors de notre cours , et nos gens crièrent jusqu'à trois fois : « Terre du côté de l'est », sans qu'il nous fût possible de savoir si c'étoit le continent ou des îles. Vers le soir nous vîmes la mer , du côté de la terre , toute couverte de quelque chose de noir, que nous ne pûmes pas distinguer; mais notre contre -maître étant monté dans le grand mât, avec une lunette d'approche, se mil à crier que c'étoit toute une armée. Je ne savois pas ce qu'il vouloit dire avec son armée, et je le traitai d'extravagant. « Ne » vous fâchez pas , monsieur , dit - il , c'est une 3) armée navale, je vous en réponds II y a plus » de mille canots , et je les vois distinctement » venir tout droit à nous ».

Je fus un peu surpris de cette nouvelle, aussi hien que mon neveu le capitaine, qui avoit entendu raconter dans l'île de si terribles choses de ces sauvages, et qui n'ayant jama's été dans ces mers, ne savoit qu'en penser. Il s'écria deux ou trois fois, que nous devions nous attendre à être dévorés. J'avoue que voyant la mer calme , et le courant qui nous portoit vers le rivage , je Ti'étois pas sans frayeur. Je l'encourageai pourtant, en lui conseillant de laisser tomber l'ancre aussi-tôt qu'il verroit inévitable d'en venir aux mains avec ces barbares.

Le calme continuant , et cette flotte étant fort proche de nous, je commandai qu'on jetât l'ancre et qu'on ferlât les voiles ; j'assurai en même temps l'équipage qu'on ne devoit riea

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craindre, sinon qu'ils ne missent le fen au vaisseau ; et que pour les en empêcher , il falloit remplir les deux chaloupes d'hommes bien armés , et les attacher de bien près , Tune à la poupe et l'autre à la proue. Cet expédient ayant été approuvé, je fis prendre à ceux des chaloupes un bon nombre de seaux , pour éteindre lo feu que les barbares pourroient s'efforcer de mettre au -dehors du navire.

Nous attendîmes les ennemis dans cette posture , et bientôt nous les vîmes de près : je ne crois pas que jamais un plus terrible spectacle se soit offert aux yeux d'un chrétien. Il est vrai que le contre -maître s'étoit fort trompé dans son calcul; au lieu de mille canots, il n'y en avoit à-peu-près que cent vingt- six; mais ils et oient tellement chargés, que quelques-uns contenoient jusqu'à dix-sept personnes ,. et que les plus petits étoient montés de sept hommes tout au moins.

Ils s'avançoient hardiment , et paroissoient avoir le dessein d'environner le vaisseau de tous côtés : mais nous ordonnâmes à nos chaloupes de ne pas permettre qu'ils appi'ochassent trop.

Cet ordre même nous engagea, contre notre intention , dans un combat avec ces sauvages. Cinq ou six de leurs plus grands canots approchèrent tellement de la plus grande de nos chaloupes , que nos gens leur firent signe de la main de se retirer. Ils le comprirent fort bien , et ils le firent -, mais, tout en se retirant , ils lan* cèrent une cinquantaine de javelots contre nous , et blessèrent dangereusement un de nos hommes.

Je criai pourtant à ceux des chaloupes de ne point faire feu, et je letjr fis jeter un bon nombre de planches pour se couvrijt coutye les Uè-

SoS LES AVENTURES

ches des sauvages , en cas qu'ils vinssent à en tirer de nouveau.

Environ une demi -heure après, ils avancèrent sur nous en corps , du côté de la poupe , salis que nous pussions d'abord deviner leur dessein. ils approchèrent assez pour que je visse sans peiné que c'étoient de mes vieux amisj je veux dire de ces sauvages avec lesquels j'avois été souvent aux mains.

Un moment après ils s'éloignèrent de nouveau , jusqu'à ce qu'ils fussent tous ensemble directement opposés à un des côtés de notre navire , et alors ils firent force de rames pour venir à nous. Ils approchèrent si fort effectivement, qu'ils pouvoient nous entendre parler; et là-dessus je commandai à tout l'équipage de se tenir en repos , jusqu'à ce qu'ils tirassent leurs flèches une seconde fois , mais qu'on tînt le canon tout prêt.

En même temps j'ordonnai à Vendredi de se mettre jrur le lillac , pour les arraisonner, et pour demander quel étoit leur dessein. Je ne sais pas s'ils l'entendirent; mais je sais bien que cinq ou six de ceux qui étoient dans les canots les plus avancés, nous montrèrent leur derrière tout nu, comme s'ils nous vouloient prier gracieusement de le leur baiser. Si c'étoit seulement une marque de mépris, ou si par- là ils nous déficient et donnoient le signal aux autres, c'est ce que j'ignore : mais immédiatement après. Vendredi s'écria qu'ils alloient tirer; et malheureusement pour le pauvre garçon , ils firent voler dans le vaisseau plus de trois cents flèches , dont personne ne fut blessé que mon fidèle valet lui-même, qui , à mes yeux, eut le corps percé de trois flèches, ayant été le seul qui fut exposé à leur vue.

La douleur que me causoit la perte de ce vieux compagnon de tous mes travaux , me porta à un violent désir de vengeance. J'ordonnai d'abord qu'on chargeât cinq canons à cartouche et quatre à boulets; et nous leur donnâmes une telle bordée , que le souvenir leur en est resté certainement pendant toute leur vie.

Ils n'étoient éloignés de nous que de la moitié de la longueur d'un câble , et nos canonniers visèrent si juste, que quatre de leurs canots furent renversés , selon toutes les apparences , d'un seul et même coup de canon.

Ce n'étoit pas le sot compliment qu'ils nous avoient fait, qui avoit excité ma colère et mon ressentiment , nous n'en comprenions pas le sens; et tout ce que j'avois résolu de faire, pour les punir de leur impolitesse , c'étoit de les effrayer , en tirant quatre ou cinq canons chargés seulement de poudre. Mais voyant la décharge furieuse qu'ils nous faisoient sans raison , et la mort du pauvre Vendredi , qui méritoit si bien toute mon estime et toute ma tendresse , je crus être en droit , devant Dieu et devant les hommes, de repousser la force par la force , et i'aurois été charmé même d'abîmer tous leurs canots.

Quoi qu'il en soit, notre bordée fit une exécution terrible : je ne saurois dire précisément combien nous en tuâmes ; mais il est certain que jamais il n'y eut dans une multitude de gens une pareille frayeur et une consternation semblable. Il y avoit treize ou quatorze de leurs canots, tant brisés que renversés et coulés à fond , et ceux qui les avoient montés étoient tués en partie , et en partie ils tâchoienl de se sauver à la nage.

Les autres étoient hors de sens à force d'être

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effrayés, et ne songeoient qu'à s'éloigner, sans se mettre en peine de leurs camarades, dont les canots avoient été coulés à fond ou ruinés par notre canon. Leur perte, par conséquent, doit avoir été considérable. Nous n'en prîmes qu'un seul, qui nageoit encore dans la mer une heure après le combat.

Leur fuite fut si précipitée , que dans trois heures ils furent absolument hors de la portée de nos yeux , excepté trois ou quatre canots qui faisoient eau, selon toute apparence, et qui ne pouvoient pas suivre le gros avec la même rapidi(é.

Notre prisonnier étoit tellement étourdi de son malheur , qu'il ne vouloit ni parler ni manger , et nous crûmes tous qu'il se vouloit laisser mourir de faim. Je trouvai pourtant un moyen de lui faire revenir la parole, en faisant semblant de le faire rejeter dans la mer, et de le remettre dans Pétat où on l'avoit trouvé , s'il vouloit s'obstinera garder le silence. On fit plus, on le jeta effectivement dans la mer, et l'on s'éloigna de lui. Il suivit la chaloupe en nageant , et y étant rentré à la fin, il devint plus traitahle et commença à parler, mais dans un langage dont personne de nous ne pouvoit pas entendre un seul mot.

Un vent frais s'étant levé, nous remîmes à la voile , tout le monde étant charmé de s'être tiré de cette affaire, hormis moi , qui étois au désespoir de la perte de Vendredi, et qui aurois souhaité de retourner à l'île pour en tirer quelqu'autre propre à me servir ; mais c' étoit une chose impossible, et il falloit suivre notre route. Notre prisonnier , cependant , commençoit à comprendre quelques mots anglais et à s'apprivoiser avec nous. Nous lui demandâmes alors de

quel pays il étoit venu avec ses compagnons , mais il nous fut impossible d'entendre un mot de sa réponse : il parloit du gosier d'une manière si creuse et si étrange, qvi'il ne paroissoit pas seulement former des sons articulés , et nous crûmes tous qu'on pouvoit parfaiiement bien parler cette langue-là avec un bâillon dans la bouche. Nous ne pûmes pas remarquer qu'il se servît des dents, des lèvres, de la langue ni du palais : ses paroles rcssembloient aux différens Ions qui sortent d'un cor-de-chasse. II ne laissa pas, à quelque temps de-là, d'apprendre un peu d'anglais , et alors il nous fit entendre que la flotte qui nous avoit attaqués, avoit été destinée par leurs rois pour donner une grande bataille. Nous lui demandâmes combien de rois il» avoient donc? il dit qu'ils étoient cinq nations, et qu'ils avoient cinq rois, et que leur dessein avoit été d'aller combattre deux nations ennemies. Nous lui demandâmes encore par quelle raison ils s'étoient approchés de nous? Et nous sûmes de lui que leur intention n'avoit été d'abord que de contempler une chose aussi merveilleuse que notre vaisseau le leur avoit paru. Tout cela fut exprimé dans un langage plus mauvais encore que ne l'avoit été celui de Vendredi , quand il commença à s'énoncer en anglais.

Il faut que je dise encore un mot ici du pauvre garçon, du fidèle Vendredi. Nous lui rendîmes les derniers honneurs avec toute la solennité possible : nous le mîmes dans un cercueil , et après l'avoir jeté en mer, nous prîmes congé de lui par onze coups de canon. C'est ainsi que finit la vie du meilleur et du plus estimable de tous les domestiques.

Continuant notre voyage avec un bon vent, nous découvrîmes la terre , le douzième jour

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