‹ La vie et les aventures surprenantes de Robinson CrusoéChapitre 7 sur 12 · LE S A V E N T L^ R E S · texte numérisé non relu

LE S A V E N T L^ R E S

après cette aventure , au cinquième degré de latitude méridionale : c'étoit la partie de toute l'Amérique qui s'avance le plus vers le nordest. Nous fîmes cours vers le sud-quart à l'est , en ne perdant point le rivage de vue pendant quatre iours, à la fin desquels nous doublâmes le Cap Saint- Augustin, et trois iours après nous laissâmes tomber l'ancre dans la baie de Tousles-Saints, l'endroit d'où étoit venue toute ma bonne et ma mauvaise fortune.

Jamais vaisseau n'y étoit venu qui y eût moins d'affaires, et cependant nous n'obtînmes qu'avec beaucoup de peine d'avoir la moindre correspondance avec les habitans du pays : ni mon associé, qui faisoit dans ce pays une trèsbelle figure, ni mes deux facteurs, ni le bruit de la manière miraculeuse dont j'avois été tiré de mon désert, ne me purent obtenir cette faveur. Mon associé, à la fin, se souvenant que j'avois donné autrefois cinq cents moidores au prieur du monastère des Augustins , et deux cents aux pauvres, obligea ce religieux d'aller parler au gouverneur , et de lui demander la permission d'aller à terre , pour moi , le capitaine, et huit autres hommes. On nous l'accorda, mais à condition que nous ne débarquerions aucune denrée, et que nous n'emmènerions personne de-là sans une permission expresse.

Ils nous firent observer ces conditions avec tant de sévérité, que j'eus toutes les peines du monde à faire venir à terre trois balles de draps fins, d'étoffes et de toiles, que j'avois apportées exprès pour en faire présent à mon associé.

C'étoit un homme très -généreux , et qui avoit de fort beaux sentimens , quoique , tout comme moi , il eût d'abord peu de chose. Sans savoir que j'eusse le moindre dessein de lui faire

wii présent, il m'envoya à bord du vin et des confitures pour plus de trente moidores , et il y ajouta du tabac et quelques belles médailles d'or. Mon présent n'étoit pas de moindre valeur que le sien , et lui devoit être très-agréable : j'y joignis la valeur de cent livres sterling en mêmes marchandises, mais dans une autre vue , et je le priai de faire dresser ma chaloupe , afin de l'employer pour envoyer à ma colonie ce que je lui avois promis.

L'affaire fut faite en fort peu de jours, et quand ma barque fut tout équipée, je donnai au pilote de telles instructions p^ur trouver mou île , qu'il éloit absolument impossible qu'il la, manquât; aussi la trouva -t- il, comme j'ai appris dans la suite , par les lettres de mon associé.

En moins de rien , elle fut chargée de la cargaison que je destinois à mes gens , et un de nos matelots , qui avoit été à terre avec moi dans l'île , s'ofiPi it d'aller avec la chaloupe , et de s'établir dans ma colonie, pourvu que j'ordonnasse, par une lettre, au gouverneur espagnol, de lui donner des habits, du terrein , et des outils nécessaires pour commencer une plantation : ce qu'il entendoit fort bien , ayant été planteur autrefois à Mariland, et aussi boucanier.

Je l'encourageai dans ce dessein , en lui accordant tout ce qu'il me demandoit, et en lui faisant présent de l'esclave que nous avions pris dans la dernière rencontre ; et je donnai ordre au gouverneur espagnol, de lui donner une portion de tout ce qui lui étoit nécessaire , égale à celle qui avoit été distribuée aux autres.

Quand la chaloupe fut prête à mettre en mer , mon associé me dit qu'il y avoit là un planteur de sa connoissance, fort brave homme , mais qui SL\mi eu le malheur de s'attirer la disgrâce do

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l'église. « Je ne sais pas trop bien la raison, me » dit-il, mais je le crois hérétique dans le fond ï) du cœur, et il a été obligé de se cacher, pour )) ne pas tomber entre les mains de l'inquisition. » Ilseroit charmé de trouver cette occasion d'é- » chapper avec sa femme et avec ses deux filles , » et si vous voulez lui donner le moyen de se » faire une plantation dans votre île, je lui don- )) nerai quelque argent pour la commencer, car » les officiers de l'inquisition ont saisi tous ses- » effets, et il ne lui reste rien que quelques meu- » blos et deux esclaves. Quoique je haïsse ses » principes, ajouta- 1 -il, je serois fâché qu'il » tombât entre leurs mains , car il est certain » qu'il seroit brûlé tout vif ».

J'y consentis dans le moment, et nous cachâmes ce pauvre homme avec toute sa famille dans notre vaisseau , jusqu'à ce que la chaloupe fût prête à partir , et alors nous y mîmes toutes ses hardes, et nous l'y menâmes lui-même dès qu'elle fut sortie de la baie.

Le matelot qui avoît pris le même parti, fut charmé de se voir un pareil compagnon. Ils étoient à-peu-près également riches, ils avoient les principaux outils nécessaires pour commencer une plantation , et voilà tout. Néanmoins ils avoient avec eux quelques plantes de cannes de sucre, avec les matériaux pour en tirer de l'utilité, et Von m'assuroit que le planteur portugais, prétendu hérétique, entendoit parfaitement tout ce qui concerne cette sorte de plantation.

Ce que j'envoyois de plus considérable à mes sujets , consistoit en trois vaches à lait , cinq veaux, vingt -deux porcs, trois truies pleines, deux cavales et un cheval entier.

Outre cela, pour faire plaisir à mes Espa-

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gnols , je leur envoyois trois femmes portugaises , eu les priant Je leur donner des époux , et de les traiter kvec douceur. J'aurois pu leur en faire avoir un plus ^grand nombre , mais je savois que mon Portugais persécuté avoit avec lui deux filles en état de se ïnarier , puisque les autres avoient des femmes dans leur patrie.

Toute cette cargaison arriva en bon état dans l'île, et l'on croira sans peine qu'elle y fut reçue avec plaisir par mes sujets, qui, avec cette addition , se trouvoient alors au nombre de soixante ou soixante - dix , sans les petits cnfans , -qui étoient en grande quantité, comme j'appris ensuite au retour d^fties voyages, par des lettrés ^ que je reçus à Londres par la voie du JPortugaJU içv

Il ne me reste pas,un^ot k-^ïitk présent -cfë' mon île , et quiconque lira le reste de mes Mémoires, fera fort bien de n'y songer plus , et de s'attacher entièrement aux folies d'un vieillarçl qui ne devient pas plus sage , ni par ses propres malheurs , ni par les malheurs même d'autrui ; d'un vieux imbécille, dont les passions ne sont pas amorties par quarante ans de misère et de disgrâces , ni satisfaites par une prospérité qui surpasse ses espérances mêmes.

Je n'étois non plus obligé d'aller aux Indes, qu'un homme qui est en liberté , et qui n'est pas coupable d'un crime , n'est obligéd'aller au geôlier de Neuwgate , pour le prier de l'enfermer parmi les autres prisonniers , et de le laisser mourir de faim.

Puisque j'avois une si grande tendresse pour mon île, j'aurois pu prendre un petit vaisseau pour m'y en aller directement ; j'aurois pu encore le charger de tout ce que j 'a voi* embarqué dans le vaisseau de mon neveu le capitaine, et j'aurois pu prendre avec moi une patente du

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gouvernement, pour m'assurer la propriété de mon île, en la soumettant au haut- domaine de la Grande-Bretagne. J'anrois pu y transporter du canon , des munitions , des esclaves , des planteurs; j'aurois pu y faire une citadelle au nom de l'Angleterre, et y établir une colonie stable et florissante. Ensuite , pour agir par principe et en homme sage, je devois m'y fixer moi-même, renvoyer mon petit navire bien chargé de bon liz , comme il m'étoit aisé de le faire en six mois de temps, et prier mes correspondansde le charger de nouveau de tout ce qui pourroit être utile et agréable à mes sujets. Malheureusement je n'avois pas des vues si raisonnables, je n'étois pas touché des avantages considérables que j'aurois pu trouver dans un pareil établissement ; j'étois possédé seulement par un démon aventurier, qui me forçoit à courir le monde , simplement pour courir. Il est vrai que je me plaisois fort à être le bienfaiteur de mes sujets, à leur faire du bien par ma propre autorité , sans dépendre d'aucun souverain ; enfin , à représenter ces anciens patriarches, qui étoient les rois de leurs familles. Je n'avois pas des desseins plus étendus; je ne songeois pas même à donner un nom à l'Ile ; mais je l'abandonnai comme je l'avois trouvée , n'appartenant proprement à personne, et sans établir aucune forme de gouvernement parmi mes gens. Quoique en qualité de père et de bienfaiteur , j'eusse quelque influence sur leur conduite, je n'avois pourtant sur eux qu'une autorité précaire ^ et ils n'étoient obligés de m'obéir que par les règles de la bienséance. Passe encore si j'étois resté avec eux, les affaires a ur oient pu prendre un bon train; mais comme je les plantois-là pour reverdir, sans remettre jamais le pied dans l'ile, tout devoit tomber né-

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eeèsairement dans le désordre. C'est ce qui arriva précisément , à ce que j'appris dans la suite , par une lettre de mon associé, qui y avoit envoyé de nouveau une chaloupe. Je ne reçus cette lettre que cinq ans après qu'elle avoit été écrite , et je vis que les affaires de ma colonie ne faisoient que des progrès très - chétifs ; que mes gens étoient fort las de rester dans cet endroit*, qu'Alkins étoit mort ; que cinq Espagnols s'en étoient allés; que quoiqu'ils n'eussent pas reçu de grandes insultes de la part des sauvages , ils ne laissoient pas d'avoir eu quelques petits combats avec eux : enfin, qu'ils l'avoient conjuré de m'écrire que je me souvinsse de ma promesse de les tirer de-là , et de leur procurer le plaisir d'aller mourir dans leur patrie.

Mes courses et mes nouvelles disgrâces ne me laissèrent pas le loisir de me souvenir de cet engagement , ni de toute autre cliose qui concernât l'ile; et ceux qui veulent savoir le reste de mes aveiijtures , n'ont qu'à me suivre dans une nouvelle carrière de folies et de malheurs: ils pourront du moins apprendre par-là, que bien souvent le ciel nous punit en exauçant nos désirs , et qu'il nous fait trouver les plus grandes afflictions en satisfaisant nos voeux les plus ardens.

Que par conséquent aucun homme sage ne se flatte de la force de sa raison, quand il s'agit de choisir un genre de vie. L'homme est un animal qui a la vue bien courte : les passions ne sont pas ses meilleurs amis, et ses penchans les plus vifs sont d'ordinaire ses plus mauvais conseillers.

Je dis tout ceci en réfléchissant sur le désir impétueux que je m'étois senti , dès ma plus tendre jeunesse, de courir tout le monde, et sur les malheurs oà m'a précipité ce penchant si naturel qui paroissoit être né avec moi. Il m'est

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aisé de vous rapporter d'une manière historique, et de vous faire comprendre les efiTets de ce penchant avec les circonstances qui l'ont , pour ainsi dire, animé et fait agir; mais les vues secrètes de la Providence , en permettant de suivre aveuglément des penchans si bizarres , ne sauroient être comprises que par ceux qui ont .pris l'habitude de considérer avec attention les voies de cette Providence, et de tirer des conséquences pieuses de la justice de I3ieu et de nos propres ég^aremens.

Mais je me suis assez étendu sur le ridicule de ma conduite ; il est temps d'en revenir à mon histoire. Je m'étois embarqué pour les Indes, et j'y fus. Il faut pourtant que j'avertisse ici, qu'avant de continuer ma course je fus obligé de me séparer démon jeune ecclésiastique , qui m'avoit donné de si fortes preuves de sa piété. Trouvant là nn navire prêt à faire voile pour Lisbonne , il me demanda permission de s'y embarquer : c'est Ainsi qu'il paroissoit prédestiné à n'achever jamais ses voyages. J'y consentis , et j'auroi» fait sagement de prendre le même parti.

Mais j'en avois pris un autre, et le ciel fait tout pour le mieux. Si j'avois suivi ce prêtre , je n'aurois pas eu un si grand nombre de sujets d'être reconnoissant envers Dieu, et l'on n'auroit jamais entendu parler de la seconde partie des Voyages et Aventures de Robinson CrusoÉ. •

Du Brésil, nous allâmes tout droit, par la mer Atlantique, au Cap de Bonne-Espérance: notre voyage, jusques-là, fut passablement heureux, quoique de temps en temps nous eussions les vents contraires et quelques tempêtes : mais mes grands malheurs sur mer étaient finis; mes disgrâces futures dévoient m'arriver par I erre , afin qu'il parût qu'elle peut nous servir de châtiment

uiissi bien que la mer , quand il pîaU ainsi au ciel , qui dirige à ses fins les circonstances de toutes les choses.

Comme notre vaisseau étoit uniquement destiné au commerce, nous avionsàbord un inspecteur y ou saper- car go y qui en devoit régler tous les mouvemens, après que nous serions arrivés au Cap de Bonne -Espérance. Tout avoit été confié à ses soins et à sa prudence, et il n'étoit limité que dans le nombre de jours qu'il falloit rester dans cliaquc port. Ainsi je n'avois que faire de m'en mêler : ce super-cargo et mon nev«u le capitaine , délibéroient entr'eux sur les diflérens partis qu'il y avoit à prendre.

Nous ne nous arrêlâmes pas plus long -temps au Cap qu'il le falloit pour prendre de l'eau fraîche et les autres choses qui nous étoient nécessaires, et nous nous bâtâmes, autant qu'il fut po->sible, pour arriver à la côte de Coromandel , parce que nous étions informés qu'un vaisseau de guerre français de cinquante pièces , avec deux grands vaisseaux marchands, avoient pris la route des Indes. Je savois que nous étions eu guerre avec les Français, et par conséquent je n'étois pas sans appréhension: heureusement ils allèrent leur chemin , sans que nous en ayons entendu parler dans la suite.

Je n^embarrasserai pas ma narration de la description des lieux , du journal du voyage , des variations de la boussole, des latitudes, des moussons, delà situation des ports, et d'autres particularités qui rendent si ennuyeuses les relations des voyages de long cours, et qui sont si inutiles à ceux qui n'ont pas dessein de faire les mêmes courses.

Il suffira de nommer le pays et les ports où nous nous sommes arrêtés , et de dire ce qui n. £

nous y est arrivé de remarquable. Nous louchâmes d'abord à l'île de Madagascar; le peuple y étoit féroce et traître , très-bien armé d'arcs et de lances, dont il se sert avec beaucoup de dextérité. Cependant nous y fûmes fort bien; pendant quelque temps les habitans nous traitèrent avec civilité, et pour des babioles que nous leur donnâmes, comme des couteaux, de» ciseaux , &.c. ils nous apportèrent onze jeunes boeufs, assez petits, mais gras et bons : nous en destinâmes une partie pour notre nourriture , pendant le temps que nous devions nous arrêter là , et nous fîmes saler le reste pour la provision du vaisseau.

Nous fûmes obligés de demeurer là quelque temps , après nous être fournis de vivres -, et moi, qui ctois curieux de voir de mes propres yeux ce qui se passoit dans tous les coins de l'univers où la Providence me menoit , je vins à lerre aussi-tôt qu'il me fut possible. Un soir nous débarquâmes dans la partie orientale de l'île, et les habitans, qui y sont en grand nombre , se pressèrent autour de nous, et d'une certaine distance ils nous considérèrent avec attention. Toutefois., étant Iraités d'eux jusqueslà fort honnêtement, nous ne nous crûmes pas en danger : nous coupâmes seulement trois branches d arbres , que nous plantâmes en terre à quelques pas de nous; ce qui non -seulement dans ce pays- là est une marque de paix et d'amitié , mais qui porte encore les insulaires à faire la même chose de leur côté , pour indiquer qu'ils acceptent la paix. Dès que cette cérémonie est faite, il ne leur est pas permis de passer vos branches, et vous ne sauriez passer les leurs sans leur déclarer la guerre. ,De cette manière, chacun est en sûrçté derrière ses limites, et

la place qui est entre deux sert de marcha, et de côté et d'autre on y trafique librement. En y allant il n'est pas permis de porter des armes , el les gens du pays même, avant que d'avancer jusques-là, fichent leurs lances en terre; mais si on rompt la convention , en leur faisant quelque violence , ils sautent d'abord sur leurs armes , et tâchent de repousser la force par la force.

Il arriva un soir que nous étions venus à terre, que les insulaires s'assemblèrent en plus grand nombre que de coutume ; mais tout se passa avec la civilité ordinaire. Ils nous apportèrent plusieurs provisions qu'ils troquèrent contre quelques bagatelles, et leurs femmes mêmes nous fournirent du lait et quelques racines^ que nous reçûmes avec plaisir; en un mot tout éloit paisible , et nous résolûmes même de passer la nuit à terre dans une hutte que nous nous étions faite de quelques rameaux;.

Je ne sais par quel pressentiment je n^'étois" pas si content que les autres de rester toute la nuit à terre ; et sachant que notre chaloupe étoit à l'ancre à un jet de pierre du rivage, avec deux hommes pour la gai'der , j'en fis venir un à terre pour couper quelques branches pour nous en couvrir dans la chaloupe ; et ayant étendu la voile, je me couchai dessus à l'abri de cette verdure.

Environ à deux heures après minuit, nous entendîmes des cris terribles d'un des mariniers, qui nous prioit au nom de Dieu de faire approcher la chaloupe , si nous ne vouhons pas que tous nos gens fussent massacrés ; en même temps j'entendis cinq coups de fusil qui furent répétés deux fois immédiatement après; je dis cinq coups, car c'é toit-là le nombre de

toutes les armes à feu qu'ils avoicnt. On voit assez, par la nécessité où ils furent de tirer si souvent, que ces barbares ne son l pas si effrayés de ce bruit que ceux avec qui j'avois affaiie dans mon île.

M'étant réveillé en sursaut partout ce tumulte , je fis avancer la chaloupe, et voyant trois fusils devant moi, je pris la résolution d'aller à terre avec mes deux matelots, et d'assister nos gens attaqués.

Nous fûmes près du rivage en moins de rien, mais il nous fut impossible d'exécuter notre dessein ; car nos matelots , poursuivis par trois ou quatre cents de ces barbares, se jetèrent dans la mer avec précipitation pour venir à nous. Ils n'étoient que neuf en tout, n'ayant que cinq fusils; il est vrai que les autres él oient armés de pistolets et de sabres; mais ces armes leur avoient été d'un fort petit usage.

Nous en sauvâmes sept avec bien de la peine, parmi lesquels il y en avoit trois bien blessés. Pendant que nous étions occupés à les faire entrer, nous étions tout aussi exposés qu'eux ; car ils nous jetèrent une grêle de dards ; et nous fûmes obligés de barricader ce côté de la clialoupe avec nos bancs et quelques planclies qui s'y trouvoient par un pur hasard , ou , pour mieux dire, par un effet de la Providence divine.

Cependant, si l'affaire étoit arrivée en plein jour, ces gens visent si juste, qu'ils nous auroient percés de leurs flèches , à moins de nous tenir entièrement à couvert. La lumière de la lune nous les faisoit voir peu distinctement , pendant qu'ils faisoient voler une quantité de dards dans notre barque. Cependant , ayant tous rechargé nos fusils , nous fîmes feu des-^

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sus , et leurs cris nous firent assez comprendre que nous en avions blessé plusieurs. Cela ne les empêcha pas de rester sur le rivage en ordro de bataille jusqu'au matin , sans doute dans la vue d'avoir meilleur marché de nous dès qu'ils pourroient nous voir.

Pour nous, nous fumes forcés de rester dans cet état, sans savoir comment faire pour lever l'ancre et pour faire voile , ne pouvant pas y réussir sans nous tenir debout; ce qui leur auroit donné autant de facilité pour nous tuer que nous en avons d'abattre un oiseau qui est sur une branche.

Tout ce que nous pûmes faire, ce fut de donner au vaisseau des signaux que nous étions en danger, et quoiqu'il fût à une liéue de-là, mon neveu entendant nos coups de fusil, et voyant par sa lunette d'approche que nous faisions feu du côté du rivage, comprit d'abord toute l'affaire, et levant l'ancre au plus vite, il vint aussi près de nous qu'il fut possible. Il noua envoya de là l'autre chaloupe, avec dix hommes; mais nous leur criâmes de ne pas approcher , en leur apprenant notre situation. Alor* un de nos matelots prenant le bout d'une corde, et nageant entre les deux chaloupes, de manière qu'il étoit difficile aux sauvages de l'appercevoir , vint à bord de ceux qui étoient envoyés pour nous tirer de ce danger. Là- dessus nous coupâmes notre petit câble, et laissant l'ancre , nous fûmes tirés par l'autre chaloupe jusqu'à ce que nous fussions hors de la portée des flèches. Pendant tout ce temps ïious nous étions tenus couchés derrière notre barricade.

Dès que nous ne fûmes plus entre le vaisseau et le rivage , le capitaine donna une bordée terrible aux barbares, ayant fait charger plu-

sieurs canons à cartoache^et rcxéculion en fut affreuse.

Quand nous fûmes revenus à bord , et liors de danger , nous eûmes tout le loisir nécessaire pour examiner la cause de tout ce tintamarre, et de cette rupture subite de la part des sau» vages. Notre super-cargo, qui avoit été souvent de ce côté-là , nous assura qu'il falloit absolu* ment qu'on eût fait quelque chose pour irriter les sauvages qui , sans cela , ne nous auroient jamais attaqviés, après nous avoir reçus comme amis. La mèche fut à la fin découverte, et l'on apprit qu'une vieille femme s'étant avancée au-delà de nos branches pour nous vendre du Jait, avoit eu avec elle une jeune fille qui nous apportoit aussi des herbes et des racines; un des matelots avoit voulu faire quelque violence à la jeune fille, ce qui avoit fait faire un terrible bruit à la vieille , qui en étoit peut-être la mère ou la parente. Le matelot néanmoins n'avoit pas voulu lâcher prise -, mais il avoit tâché de mener la fille au milievi d'un bocage hors de la vue de la vieille ; celle-là s'étoit retirée là-dessus pour aller instruire de cet afiPront ses compatriotes , qui dans l'espace de trois heures avoient assemblé toute cette armée.

Un de nos gens avoit été tué d'un coup de javelot dès le commencement , dans le temps qu'il sortoit de la hutte faite de branches. Tous les autres s'étoient tirés d'affaire, excepté celui qui avoit été la cause de tout ce malheur , et qui paya bien cher le plaisir qu'il avoit goûté avec sa noire maîtresse.

Nous fûmes assez long-temps à savoir ce qu'il étoit devenu ; cependant nous voguâmes deux jours le long du rivage avec noire chaloupe, quoique le vent nous exhortât à partir,,

et nous fîmes toutes sortes de signaux pour lui faire connoitre que nous Fattendions ; mais toute cette peine fut inutile; nous le crûmes perdu; et s'il avoit souffert lui seul ^e sa sottise , le mal n'auroit pas été fort considérable.

Je ne pus cependant me satisfaire là-dessus, sans hasarder d'aller une seconde Yois à terr^ pour voir si je ne pourrois rien découvrir toucliant le sort de ce malheureux. Je résolus de le faire pendant la nuit , de peur d'essuyer une seconde attaque des noirs. Mais je fus fort imprudent en me hasardant de mener avec moi une Iroupe de mariniers féroces, sans m'en être fait donner le commandement -, ce qui m'engagea malgré moi dans une entreprise aussi malheureuse que criminelle.

Nous choisîmes, le super-cargo et moi, vingt des plus déterminés garçons de tout l'équipage , et nous débarquâmes dans le même endroit oiS les Indiens s'étoient assemblés quand ils nodîi avoient attaqués avec tant de fureur. Mon desseiil étoit de voir s'ils avoient quitté le champ de bataille , et d'en surprendre quelques-un - , s'il étoit possible , afin de les échanger contrfr le matelot en question, si par hasard il vivoit encore.

Etant venus à terre sans aucun bruit , â dix heures du soir, nous partageâmes nos gens en deux pelotons, dont je commandai l'uii, et le hosseman , l'autre. Nous ne vîmes ni n'entendîmes personne d'abord, et nous nous avançâmes, en laissant quelque distance entre nos deux petits corps. Vers l'endroit où l'action s'étoit passée, nous ne découvrîmes rien à cause des ténèbres ; mais quelques momens après notre bosseman tomba à terre , ayant donné du pied coalrg un cadavre. Là dessus il fit halte jus-

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qa'à ce que je l'eusse joint , et nous résolûmes de nous arrêter-là en attendant le lever de la lune , qui dev^oit venir sur l'horizon en moins d'une heure de temps. C'est alors que nous découvrîmes distinctement le carnage que nous avions fait parmi les Indiens ; nous en vîmes trente-deux à terre , parmi lesquels il y en avoit deux qui respiroient encore. ILes uns avoient le bras emporté, les autres la jambe, et les autres la tête , et nous supposâmes qu'on avoit emporté ceux qui avoient été blessés, et qu'on avoit espéré de pouvoir guérir.

Après avoir fait cette découverte , j'éîois d'avis de retourner à bord; mais le bosseman me fit dire qu'il étoit résolu , avec ses gens , d'aller rendre une visite à la ville où ces chiens d'Indiens demeuroient , et me fît prier de l'y accompagner, ne doutant point que nous n'y pussions faire un butin considérable, et avoir des nouvelles de Thomas Jeffery : c^êioit-lk le nom du matelot que nous avions perdu.

S'ils m'avoicnt demandé permission de tenter cette entreprise , je sais bien que je leur aurois ordonné positivement de se rembarquer; mais ils se contentèrent de me faire savoir leur 3nleution,et de me prier d'être de la partie. Quoique je susse combien un tel dessein, où l'on pouvoit perdre beaucoup de monde , étoit préjudiciable à un vaisseau dont l'unique but étoit d'aller négocier, je n'avois pas l'autorité nécessaire pour détourner le coup ; je me contentai de leur refuser de les accompagner , et j'ordonnai à ceux qui me suivoieut de rentrer dans la chaloupe. Deux ou trois de ces derniers commmencèrent d'abord à murmurer contre cet ordre , à dire qu'ils vouloient aller en dépit de moi, et que je n'avois aucun cou]-

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mandement sur eux. « Allons, Jean , s'écria l'un, » veux-lu y venir? pour moi j'y vais cerlai- » nement ». Jean répondit qu'il le vonloit bien. Il fut suivi d'un autre, et celui-là d'un autre encore ; en sorte qu'ils m'abandonnèrent tous , hormis un seul que je priai instamment de rester. Il n'ctoit demeuré dans la chaloupe qu'un seul mousse; ainsi il n'y avoit que ce matelot , le super-cargo et moi qui retournâmes vers la chaloupe , où nous avertîmes les autres que nous resterions pour la garder , et pour en sauver autant qu'il nous seroit possible. Je leur répétai encore qu'ils entreprenoient le dessein du monde le plus extravagant , et qu'ils pourroientbien avoir la même destinée qne Jeffery. Ils me répondirent en vrais mariniers qu'ils agiroient prudemment , et qu'ils me garantissoient qu'ils en viendroient à bout à leur honneur. J'avois beau leur mettre devant les yeux - les intérêts du vaisseau, et que leur conduit© étoit inexcusable devant Dieu et devant les hommes; c'étoit comme si j'avois parlé au grand mât du navire; ils me donnèrent seulement de bonnes paroles, et m'assurèrent qu'ils seroicjit de retour dans une heure au plus tard. La ville des Indiens n'étoit, à ce qu'ils me dirent, qu'à un demi-mille du rivage; mais ils trouvèrent qu'elle étoit éloignée de plus de deux grands milles.

C'est ainsi qu'ils s'en allèrent tous , et quoique leur entreprise fût extravagante au supi'ême degré , il faut avouer pourtant qu'ils s'y prirent avec toute la précaution possible. Ils étoient tous parfaitement bien armés ; car outre un fusil ou un mousquet , ils avoienl chacun un pistolet et une baïonnette: quelquesuns s' étoient munis avec cela de sabres , et le

bosse man et deux autres avoient des haches d'armes. D'ailleurs ils étoient pourvus tous ensemble de treize grenades j en un mot jamais gens plus hardis et mieux armés n'entreprirent un dessein plus abominable et plus extravagant.

Quand ils s'en allèrent, ils n'étoient animé» que par le désir du butin et par l'espérance de trouver de l'or ; mais une circonstance où ils ne s'attendoient pas, les remplit de l'esprit de vengeance , et les changea tous en autant de diables incarnés. Etant arrivés à un petit nombre de maisons indiennes, qu'ils avoient prises pour la ville même , ils se virent fort éloignés de leur compte , puisqu'il n'y avoit là que treize luittes , et qu'il leur étoit impossible de savoir la situation et la grandeur de la ville qu'ils avoient dessein de saccager.

Ils délibérèrent long-temps sans savoir quel parti prendre. S'ils attaquoient ce hameau, il falloit égorger tous ler. habitans sans qu'il en échappât un seul,, pour donner l'alarme à la ville , ce qui leur attireroit toute une armée ; et s'ils laissoient ces gens-là en repos, il étoit absolument impossible de trouver le chemin de la ville et d'exécuter leur beau projet.

Ils choisirent pourtant ce dernier parti , résolus de chercher la ville le mieux qu'il leur seroit possible. Après avoir marché quelques momens ils trouvèrent une vache attachée à un arbre, et ils résolurent d'abord de s'en faire un guide. Voici comme ils raisonnèrent ; ou la vache appartient au hameau ou à la ville. Si elle est déliée , elle cherchera son étable sans doute ; si elle retourne en arrière , nous n'avons rien à lui dire , elle nous est inutile absolument ; mais ai elle va en avant , nous n'avons qu'à la suivre \

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elle nous mènera indubitablement où nous voulons être. Là-dessus ils coupèrent la corde , et virent avec plaisir la vache marcher devant eux. Pour abréger , elle les mena tout droit vers la ville , qu'ils virent composée à-peuprès de deux cents cabanes , dont quelquesunes contenoient plusieurs familles.

Ils y trouvèrent un pirofond silence , et tout le monde endormi traiiquillement comme dans un endroit qui n'avoit jamais été exposé aux attaques de quelques ennemis. Ils tinrent alors un nouveau conseil de guerre , et ils résolurent de se partager en trois corps , de mettre le feii à trois maisons , dans les trois différentes parties du bourg , et de saisir et garrotter les gens à mesure qu'ils sortiront de leurs maisons embrasées. Si quelqu'un leur résistoit , leur parti étoit tout pris. Au reste le pillage étoit leur grand but , et ils étoient bien résolus de s'en acquitter avec toute l'ardeur imaginable. Ils trouvèrent bon cependant de commencer par visiter toute la ville sans faire le moindre bruit, afin d'en examiner l'étendue, et de juger de-là si leur dessein étoit praticable ou non.

Après cette précaution ils se déterminèrent hardiment à tenter fortune *, mais tandis qu'ils s'animoient les uns et les autres , les trois qui s'étoient le plus avancés se mirent à crier tout haut qu'ils avoient trouvé Thomas Jeffety ; ce qui fit courir tous les autres de ce côté-là. Ils trouvèrent effectivement ce malheureux à qui on avoit coupé la gorge; il étoit nu et pendu par un bras. Il y avoit près de - là une maison indienne où se trouvoient plusieurs des principaux de la ville , qui avoient été dans lé combat , et dont- quelques-uns avoient été blessés. Nos gens virent qu'ils éloieril éveillée ,

puisqu'ils pailoient. ensemble ; mais il étoit lin*' possible d'en savoir le nombre.

Le spectacle de leur camarade égorgé donna aux Anglais une telle fuieur, qu'ils jurèrent de se venger , et de ne donner quartier à aucun Indien qui tomberoit entre leurs mains : dans le moment même ils mirent la main à l'œuvre. Comme les maisons étoient basses et toutes couvertes de chaume , il ne leur fut pas difficile d'y mettre le feu, et en moins d'un quart d'heure toute la ville brûloit en quatre ou cinq diiférens endroits. Ils n'oublièrent pas sur- tout la cabane où se trou voient les Indiens éveillés, dont je viens de faire mention. Dès que le feu commença à y prendre , ces pauvres ge*is effrayés cherchèrent la porte pour se sauver ; mais ils y rencontrèrent un danger qui n'étoit pas moindre , et le bosseman en tua deux de sa propre main avec sa hache d'armes, La maison étant grande, et remplie de gens , il ne voulait pas y entrer pour en achever le masscLCre ; mais il y jeta une grenade ^ qui les effraya d'abord , mais qui en crevant ensuite leur fit pousser les cris Iqs plus lamentables.

La plupart des Indiens qui se trouvoient dans cette maison furent tués ou blessés par la grenade , excepté deux ou trois qui voulurent do nouveau sortir par la porte , où ils furent reçus par le bosseman et par deux autres la baïonnette au bout du fusil , et misérablement massacrés. Il y avoit dans la maison un autre appartement plus reculé où se trouvoit le roi , ou le capitaine général de cette ville avec quelques autres. Nos gens les forcèrent d'y rester jusqu'à ce que la maison consumée par les flammes leur tombât sur la tête et les écrasât.

D'E ROBINSON CRUSOE. 2^9

Pendant Imite cette exécution ils ne tirèrent pas un seul coup de fusil, iie voulant éveilleF Te peuple qu'à mesure qu'ils étoient en état de le dépêcher ; mais le feu fit sortir les Indiens du sommeil assez vite; ce qui força les Anglais à se tenir ensemble en petit corps : l'incendie ne trouvant que c^es matières extrêmement combustibles, se répandit en moins de rien au long et au large, et rendit les ruesentre les maisons presque impraticables. Il falloit pourtant suivre le feu, pour exécuter cet affreux dessein avec plus de sûreté , et de* que la flamme faisoit sortir les habitans hors de leurs maisons, ils étoient d'abord assommé» par ces furieux qui , pour tenir leur ra£^e er^ haleine , ne faisoient que crier les uns aux autres de se souvenir du pauvre Jeffery.

Pendant tout ce temps-là j'étois dans de fort S[randes inquiétudes ; particulièrement quand je vis l'incendie , que l'obscurité de la nuit me faisoit paroitre comme s'il n'étoitqu'à quelques pas de moi.

]3'un autre eôté, mon neVeu le Capitaine, qui avoit été éveillé par ses gens, voyant ces flammes, en fut dans une surprise extraordinaire ; il n'^en pouvoit pas deviner la cause , et il craignit fort que je ne fusse dans quelque grand danger , aussi bien que kî super-cargo. Mille pensées lui rouloient dans l'esprit, et enfin , quoiqu'il ne prit qu'à peine tirer plus de monde du vaisseau, il résolut de se jeter tlans l'autre chaloupe, et de venir à notre secours lui-même avec treize hommes.

Il fut fort étonné de me trouver avec le super-cargo dans la chaloupe, accompagnés'^seulement d'un seul matelot et du mousse. Quoiqu'il fût fort aise de nous voir sains et saufs ,

il étoit très-impatient de savoir ce qui se passoit à l'égard des autres. La flamme s'aiigmeiitoit de moment à autre , et nos gens ayant commencé à se servir de leurs armes à feu , les fréquens coups de fusil que nous entendions ne pouvoient que nous donner la plus grande curiosité pour une afl'aire où no.us étions si fort intéressés.

Le capitaine ayant pris sa résolution, me dit qu'il vouloit aller donner du secours à ses gens, quelque chose qui en pût arriver. Je tâchai de l'en détourner par les mêmes raisons que j'avois employées contre les autres ; je lui alléguai le soin qu'il devoit avoir de son vaisseau, l'intérêt des propriétaires, et la longueur du voyage , &c. et je m'piTrois d'aller reconnoître avec les deux hommes qui m'étoient restés, pour découvrir de quelque distance queldevroit être probablement l'événement de cette affaire, et pour l'en venir informer au plus vite.

C'étoit parler à un sourd ; mon neveu étoit aussi incapable d'entendre raison que tout le reste. Il vouloit y aller, me dit-il, et il étoit fâché d'avoir laissé plus de dix hommes dans le vaisseau. Il n'étoit pas homme à laisser périr ses gens faute de secours ; il étoit résolu de leur en donner , quand il dcvroit perdre le vaisseau et la vie même.

Dans ces circonstances, bien loin de, persuader le capitaine de rester-là^ je fus obligé de le suivre. Il ordonna à deux hommes de s'en retourner à bord avec la pinasse , et d'aller chercher encore douze de leurs camarades , dont six dévoient garder les chaloupes, pendant que les six autres marcheroient vers la ville. 13e cette manière il ne devoit rester que seize hommes dans le vaisseau , dont tout l'équipage

DE ROBIN S ON CRUSOE. s."îl

ne consistoit qu'en soixante - cinq liommes , desquels deux avoient été tués dans la première action.

Ces ordres étant donnés , nous nous mimes en marche ; et guidés par le feu , nous allâmes tout droit vers la ville. Si les coups de fusil nous avoient étonnés de loin , nous fumes remplis d'horreur quand nous fûmes près de là , par les cris des malheureux Iiabitans qu'on trailoit d'une manière si aifreuse.

Je n'avois jamais été présent au sac d'une ville ; i'avois bien entendu parler de Drogheda , en Irlande , où Olivier Cromwel avoit fait massacrer tout le peuple, hommes , femmes et enfans. J'avois vu la description de la prise de Magdebourg, par le comte de Tilly , et du massacre de plus de vingt- deux mille personnes de tout sexe et de tout âge ; mais je n'avois vu rien de pareil de mes propres yeux, et il m'est impossible d'en donner une idée, ni d'exprimer les terribles impressions que cette action abominable fît sur mon esprit.

Parvenus jusqu'à la ville nous ne vîmes aucun moyen d'entrer dans les rues ; nous fûmes donc obligés de la côtoyer , et les premiers objets qui s'offrirent à nos yeux étoient les ruines , ou plutôt les cendres d'une cabane , devant laquelle nous vîmes , à la lumière du feu , les cadavres de quatre hommes et de trois femmes , et nous crûmes en découvrir quelques autres au milieu des flammes. En un mot nous apperçûmes d'abord le-=i traces d'une action si barbare et si éloignée de Vbumanité , que nouscrûmes impossible que nos gens en fussent les auteurs ; nous les jugeâmes tous dignes de la mort la plus cruelle s'ils en étoient effectivement coupables»

Q.'^j LES AVENTURE»

L'incendie cependant alloit toujours eit avant , et les cris suivoient le même cliemin que le feu; ce qui nous mit dans la plus grande consternation, c].uand nous vî mes ; à notre grand étonnemeut, trois femmes nues, poussant les cris les plus aflreux, s'enfuir de notre côté, comme si elles avoient eu des ailes : seize ou dix-sept hommes du pays suivoient la même route , ayant à leurs trousses trois au quatre de nos bouchers anglais , qui ne pouvant pas les atteindre firent feu sur eux, et en renversèrent un tout près de nous. Quand les pauvres fuyards nous découvrirent , ils nous prirent pour un autre corps de leurs ennemis, et firent des hurlemens épouvantables , sur-tout les femmes , persuadées que nous allions les massacrer dans le moment.

Mon sang se glaça dans mes veines, quand je vis cet affreux spectacle, et je crois que si nos quatre matelots étoient venus jusqu'à nous, j'aurois fait tirer dessus. Cependant nous nous mîmes un peu à l'écart pour faire comprendre aux pauvres Indiens qu'ils n'avoient rien à craindre de nous.

lià-dessus ils s'approchèrent, se jetèrent à terre, et en levant les yeux au ciel, ils sembloient nous demander, par les tons les plus lamentables , de vouloir bien leur saiwer la vie.

Nous leur fîmes comprendre que c'étoit-là notre dessein; sur quoi ils se mirent tous dans un petit peloton derrière un retranchement. Dans ces entrefaites j'ordonnai à mes gens de se tenir tous ensemble et de n'attaquer personne , mais de tâcher de saisir quelqu'un des j\nglais , pour apprendre de quel diable ils étoient possédés, et quelle étoit leur intention.

DE ROfi'iNSON CRUSOÉ. z35

Je leur dis encore que s'ils renconlroient leurs camarades engagés, ils tâchassent de les faire retirer, en les assurant que s'ils restoient là jusqu'au jour, ils se verroient environnés de cent mille Indiens. Là-dessus je les quittai y et suivi seulement de deux hommes, je me mis parmi les pauvres fuyards que nous avions sauvés. C'étoit la chose du monde la plus triste à voir ; quelques - uns avoient les pieds tout grillés à fotrce de courir par le feu. Une des femmes étant tombée en passant par les fia air nies,avoit le corps à moitié rôti, et deux ou trois hommes avoient plusieurs coups de sabre sur le dos et sur les cuisses : un quatrième ^ percé de part en part d'un coup de fusil, rendit l'ame à mes yeux.

J'aurois fort souhaité d'apprendre les motifs de cet abominable massacre ; mais il me fut impossible d'entendre un mot de ce qu'ils me disoient ; tout ce que je pus comprendre par leurs signes , c'étoit qu'ils étoient aussi ignorans là-dessus que jel'étois moi-même. Cette horrible entreprise m'effraya tellement que je résolus à la fin de retourner vers mes gens, de pénétrer dans la ville au travers des flammes , et de mettre fin à cette boucherie à quelque prix: que ce fût.

Dans le temps que je communiquois ma résolution à mes gens, que je leur ordonnois de me suivre , nous vîmes quatre de nos Anglais , avec le bosseman à leur tête, courir comme des furieux par-dessus les corps de ceux qu'ils avoient tués. Ils étoient tous couverts de sang €l de poussière; nous leur criâmes de toutes nos forces de venir à nous, ce qu'ils firent dans le moment.

DèsT^ue le bosseman nous apperçut, il poussa

fî54 LES AVENTURES

un cri de triomphe , charmé de voir arriver du secours : (c Ah ! mon brave capitaine , s'écria ))t-il, je sois ravi de vous voir; nous n'avon » pas encore à moitié fait avec ces diables, avec » ces chiens d'enfer; j'en tuerai autant que le )) pauvre Jefferyav oit de cheveux à la tête. Nous )) avons juré de n'en épargner pas un seul ; nons )) voulons exterminer toute cette abominable )) nation ». Là-dessus il se remit à courir tout échauffé et tout hors d'haleine, sans nous donner le temps de lui dire un mot.

Enfin criant de toutes mes forces : Arrête , barbare, lui dis-je ; je te défends, sous peine de la vie , de toucher davantage à un seul de ces pauvres gens; si tu ne t'arrêtes, tu es mort dans le moment.

« Comment donc ! monsieur , répondit - il , h savez -vous ce qu'ils ont fait ? Si vous voulez )) voir la raison de notre conduite , vous n'avez « qu'à approcher». Là -dessus iVnous montra le malheureux Jeffery égorgé, et pendu à un ai-bre.

J'avoue que ce spectacle étoît capable de "me porter à approuver leur vengfeance , s'ils ne l'avoient pas poussée si loin , et je me remis dans l'esprits ces paroles que Jacob adressa autrefois à ses fils Siméon et Lei^i : « Maudite soit leur » colère, car elle a été féroce; et leur ven- )) geance , car elle a été cruelle ».

Le triste objet que nous venions de voir me donna dansle moment de nouvelles affaires; car mon neveu et ceux qui me suivoient , en conçurent une rage aussi difficile à modérer que celle du bosseman et de ses camarades. Mon neveu me dit qu'il craignoit seulement que ses gens ne fussent pas les plus forts , et qu'au reste il ne falloit pas faire quartier à un seul de ces

DE UOBINSON CRUSOÉ. 2*^5 Imliens , qui tous avoieiit Irenlipé dans un si abominable meurtre, et qui avoient mérité la mort, comme des assassins. Sur ce discours, Luit de ces dernier» venus volèrent sur les pas du bosseman , pour mettre la dernière main à ce cruel attentat ; et moi , voyant inutile tout ce que je faisois pour les modérer, je m'en revins triste et pensif, ne ponvant plus soutenir la vue de ce meurtre, ni des malheureux qui tomboient entre les mains de nos barbares matelots.

Je n'étois accompagné que du super- cargo , et de deux autres hommes; et j'avoue qu'il y avoit bien de l'imprudence à moi de retourner vers nos chaloupes avec si peu de monde. Le jourapprochoit, et l'alai-me qui s'étoit répandue par tout le pays, avait rassemblé près du petit hameau une quarantaine d'Indiens armés de lances , d'arcs et de flèches. Heureusement j'évitai cet endroit en allant tout droit au rivage ; quand nous arrivâmes il étoit déjà plein jour. Nous nous mîmes aussi-tôt dans là pinasse, et après être venus à bord, nous la renvoyâmes, dans la pensée que nos gens pourroient bien en avoir besoin pour se sauver.

Je vis alors que le feu commençôit à s'éteindre et que le bruit cessoit; mais une demiheure après j'entendis une salve de fusils: j'appris dans la suite que nos gens l'avoient faite sur les Indiens, qui s'étoient attroupés près du petit hameau. Ils en tuèrent seize ou dix-sept, et mirent le feu à leurs cabanes; mais ils épargnèrent les femmes et les enfans. Lorsque mes gens s'ajiprochoicnt du rivage avec la pinasse, ceux qui venoient de faire cette affreuse expédition commençoient à paroîlre sans aucun ordre, répandus çà et là; en un mot dans une lelle confusion, qu'ils auroicnt pu être défaits

facilement par un très -petit nombre de genâ déterminés.

Heureusement pour eux ils avoient jeté la terreur dans tout le pays , et les Indiens étoient si effrayés par une attaque si peu attendue, qu'une centaine de leurs braves gens n'auroient pas attendu de pied ferme six de nos matelots. Aussi dans toute l'action, il n'y en avoit pas un seul qui se défendit. Us étoient tellement étonnés du feu d'un côté , et de l'attaque de nos gens de l'autre , que dans l'obscurité de la nuit ils ne savoient de quel côté se tourner. S'ils fuyoient d'un côté , ils tomboient dans un de nos petits corps -, et s'ils retournoient sur leurs pas, ils en rencontroicnt un autre. La mort se présentoit à eux de toutes parts ; aussi dans toute cette affaire aucun de nos gens ne reçut le moindre mal , excepté deux, dont l'un s'étoit brTdé îa main , et dont l'autre s'étoit fait une entorse au pied.

J'étois fort en colère contre tout l'équipage , mais sur- tout contre mon neveu le capitaine , qui avoit non-seulement négligé son devoir , en hasardant le succès de tout le voyage , dont le soin lui avoit été commis; mais encore en animant la fureur de ces gens, plutôt que de la calmer. Il répondit à mes reproches avec beaucoup de respect, en disant que la vue de Jeffery égorgé d'une manière si cruelle, l'avoit furieusement passionné; qu'il n'auroit pas dû s'y laisser entraîner en qualité de commandant du vaisseau, mais en qualité d'homme, il avoit été incapable de raisonner en cette occasion. Pour les matelots, comme ils n'étoient pas soumis à mes ordres , ils se soucioient fort peu si leur expédition me déplaisoit ou non.

Le lendemain nous remîmes à la voile , et

DE ROBIN S ON CRUSOÉ. ^Z-f par conséquent nous ne sûmes rien de l'effet qu'avoil produit dans ce peuple l'action barbare de notre équipage. Nos gens ditFéroient dans le calcul qu'ils faisoient de ceux qu'ils avoient tués, maison pouvoit juger à peu près par leurs diffcrcns rapports , qu'ils avoient fait périr environ cinquante personnes, hommes, femmes et enfans. Pour ce qui regarde les maisons, il v^iùw étoit pas échappé une seule de l'incendie.

Ils avoient laissé-là le pauvre Jeffery, parc© qu'il étoit inutile de l'emporter avec eux; ils l'avoient seulement détaché de l'arbre, où il avoit été pendu par \\i\ bras.

Quoique nos gens crussent leur action fort juste , je n'étois rien moins que de leur sentiment , et je leur dis naturellement que Dieu lie béniroit point notre voyage , et qu'il les puniroit du sang qu'ils avoient répandu, comme d'un massacre exécrable; que véritablement les Indiens avoient tué Jeffery; maisqu'ilavoit été l'agresseur, qu'il avoit violé la paix, en abusant d'une fille qui étoit venue dans notre quartier sur la foi du traité.

Le bosseman défendit sa cause, en disant que , quoique les nôtres semblassent avoir violé la paix, il étoit pourtant certain que les Indiens avoient commencé la guerre , en tirant leurs flèches sur nous , et en tuant de nos gens sans aucune cause raisonnable ; que trouvant l'occasion d'en tirer raison, il nous avoit été permis de le faire, et que les petites libertés que Jef- • fery avoit prises avec la jeune Indienne , n'avoient pas mérité qu'on l'égorgeât d'une si cruelle manière; que par conséquent ils n'avoient rien fait que punir des meurtriers , ce quiétoit permis parlesloix divines et humaines.

2315 L E S A V E N T ir R E S

Qui ne croiroit qu'une pareille aventure nous eut détournés de nous hasarder encore à terre parmi des païens et des barbares? Malheureusement les hommes ne deviennent sages que par leurs propres disgrâces , et jamais leur expérience ne leur est d'un si grand usage, que quand elle leur coûte cher.

Nous étions destinés pour le golfe de Perse, et d^e-là pour la côte de Coromandel-, et notre but n'étoit que d'aller en passant à Surate. Le principal dessein du super-cargo regardoit la la baye du Bengale; et s'il ne trou voit pas occasion d'y faire ses affaires, il devoit aller à la Chine, et revenir à Bengale à son retour.

Le premier désastre qui nous arriva fut da ns le golfe de Perse, où cinq de nos gens étant allés à terre sur la côte qui appartient à l'Arabie , furent tués ou emmenés comme esclaves parles gens du pays.Leurscompagnonsne furent point en état de les délivrer, ayantassezà faire euxmêmes pour se sauver dans la chaloupe» Je leur dis. naturellement, que je regardois ce malheur comme une punition du ciel. Mais le bosseman me répondit avec chaleur, que j'auroisbien de la peine à justifier mes censures et mes reproches par des passages formels de l'écriture , et il m'allégua celui où il est dit , « Que ceux sur » qui ;é toit tombée la tour de Silé , n'avoieni pas >) été plus grands pécheurs que les autres Gali- )) léens ». Je confesse que je ne trouvai rien de solide à lui répliquer jj^ sur- tout à cau«e que, parmi ceux que nous venions de perdre, il n'y en avoit pas un seul qui eût trempé dans le massacre de Madagascar; je me servois toujours de cette expression, quelque choquante qu'elle fût. pour tout l'équipage.

Les sermons fréquens que je leur fâisoissur

DE ROBINSON CRUSOÉ. Sijg

ce sujet, eurxîntcleplus mauvaises conséquences pour moi que je n'avois cru. Le bosseman , qui avoit été le chef de cette ejitreprise m'étant venu joindre un jour, rtie dit d'un ton foit jésoîu, que j'avois grand tort de remettre toujours celte affaire sur le tapis , et de m'étendre en reproches mal fondés et injurieux ; que l'équipage en étoit fort mécontent, et lui surtout , sur lequel j'avois le plus tiré; qu'étant seulement un passager, sans aucun commandement dans le vaisseau , je ne devois pas m'imaginer que j'eusse le moindre droit de les insulter , comme je faisois continuellement. ((Que )) savons-nous, continua- t-il, si vous n'avez pas » quelque dessein contre nous dans l'esprit, et )) si un jour, quand nous serons de retour en 3) Angleterre , vous ne nous appellerez pas en )) justice pour cette action? Je vous prie, mon- )) sieur, plus de discours sur cette matière ; si » vous vous mêlez encore de ce qui ne vous re- » garde point, je quitte le vaisseau, plutôt que )) de soutfrir vos censures perpétuelles ». ^

Après l'avoir écouté avec patience, je lui dis , qu'à la vérité le massacre de Madagascar , que je n'appellerois jamais autrement, m'avoit toujours souverainement déplu, et que j'en avois parlé librement, sans pourtant appuyer davantage sur lui que sur un autre ; qu'il étoit vrai que je n'avois aucun commandement dans le vaisseau , mais aussi que je n'avois jamais prétendu y exercer la moindre autorité, et que je n'avois fait seulement que dire mon sentiment avec franchise sur les choses qui nous concernoient tous également; que je voulois pourtant qu'il sût que j'avois une part considérable dans la charge du navire, et qu'en cette qualité j'avois un droit incontestable de parler encore

^Ao LES AVENTURES

avec pins de liberté que je n'avois fait jusqu'alors , sans être oblige de rendre compte de ma conduite, ni à lui, ni à qui que ce fût. Je lui tins ce discours avec assez de fermeté ; et comme il n'y répliqua pasgrand' chose, je crus que c'était une affaire finie.

Nous étions alors dans le port de Bengale ; et ayant envie de voir le pays, je ni'étois fait mettre à terre , quelques jours après notre arrivée , avec le super-cargo , pour nous divertir pendant quelques heures. Vers le soir , dans le temps que je me préparois à retourner à bord, un de nos mariniers vint me dire de ne pas prendre lapeine d'aller jusqu'au rivage, puisque les gens de la chaloupe avoient ordre de ne me point ramener.

Surpris de ce compliment insolent comme d'un coup de foudre , je demandai à cet homme qui lui avoit donné ordre de me dire une pareille sottise ? Et ayant appris que c'étoit le bosseman, je dis au messager qu'il n'avoit qu'à rapportera celui qui l'avoit envoyé, qu'il s'étoit acquitté de sa commission, et que je n'y avois rien répondu.

J'allai d'abord trouver le super-cargo , et lui racontant toute l'histoire , je lui dis que je prévoyois quelque mutinerie dans le vaisseau, et •je le priai de s'y transporter dans quelque barque indienne , pour informer le capitaine de ce quivenoitde m'arriver. J'auroisbicupu m'épar- "gner cette peine-, car l'affaire étoit déjà faite à bord du navire. Le bosseman, le canonnier et le charpentier, en un mot tous les ofEciers subalternesjdès qu'ils m'avoient vu dans la chaloupe, étoient montés sur le tillac, et avoient demandé à parler au capitaine. Comme le bosseman étoit un homme qui parloit fort bien, c'étoit lui

DE ROBIN S ON CRUSOÉ. 24i

qu'on avoit chargé du soin de faire la harangue. Apres avoir répété toute la conversation que nousavionseueensemble, il dit en peu de mois ancapitaine,qu'ilsétoient bien aises que j'eusse pris , de nion propre mouvement , le parti d'aller à terre, puisque sans celails m'y auroient obligé; qu'ils s'étoient engagés à servir dans le vaisseau sous son commandement , et qu'ils étoient d ms l'intention de continuer à le faire avec la plus exacte fidélité ; mais que, si je ne voulois pas quitter le vaisseau de bon gré , et si en ce cas il ne vouloit pas m'y forcer, ils n'étoient pas d'avis d'aller plus loin avec lui, et qu'ils abandonneï-oient le vaisseau tous.

En prononçant ce dernier mot , il se tourna du côté du grand mât, où tous les matelots étoientassemblés,quise mirent aussi-tôt à crier d'une seule voix : « Oui , tous , tous » .

Mon neveu étoit un homme de courage , et d'une grande présence d'esprit; quoiqu'il fût très-surpris d'un discours si peu attendu , il répondit d'une manière calme, qu'il premlroit l'ajffaire en considération ; mais qu'il ne pou v^oit rien résoudre là-dessus avant que de m'avoir parlé.

Il se servit alors de plusieurs raisonneraens pour leur faire voir l'injustice de leur proposition, mais en vain; ils se donnèrent tous la main en sa présence, en jurant qu'ils iroient tous à terre , à moins qu'il ne leur promît positivement qu'il ne souIFriroit pasque je remisse le pied dans le Vaisseau.

C'étoit quelque chose de bien dur pour lui, qui m'avoit de si grandes obligations, et qui ignoroit de quelle manière je prendrois celte affaire-là. Il crut pouvoir détourner le coup d'une autre manière j et le prenant sur un ton

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