‹ La vie et les aventures surprenantes de Robinson CrusoéChapitre 8 sur 12 · II. L · texte numérisé non relu

II. L

fort haut, illeurdit, avec beaucoujp de fermeté, que j'étois un des principaux intéressés dans le vaisseau , et qu'il étoit ridicule de vouloir me chasser, pour ainsi dire, de ma propre maison; que s'ils quittoient le navire, ils payeroientcher cette désertion, s'ils étoient jamais assez hardis pour remettre le pied en Angleterre ; qne pour lui il aimeroit mieux risquer tout le fruit du voyage , et perdre le vaisseau , que de me faire un pareil affront , et qu'ainsi ils n'avoient qu'à prendre le parti qu'ils trouveroient à propos. Il leur proposa ensuite d'aller à terre lui -môme avec le bosseman , pour voir de quelle manière on pourroit accommoder toute cette affaire.

Ils rejetèrent unanimement cette proposition, en disant qu'ils ne vouloient plus avoir rien à faire avec moi, ni à terre, ni à bord du vaisseau , et que si j'y rentrois , ils étoient tous résolus d'abandonner le navire. « Eh bien ! ré- )) pliqua le capitaine, si vous êtes tous dans » cette intention, j'irai parler à mon oncle tout » seul j). Il le fit, et il vint justement dans le temps qu'on venoit de me faire le compliment ridicule dont j'ai parlé.

J'étois ravi de le voir ; car j'avois craint qu'ils ne l'emprisonnassent , et qu'ils ne s'en allassent avec le navire : ce qui m'auroit forcé à demeurer là seul , sans argent , sans bardes , et dans une situation plus terrible que celle où je m'étois trouvé autrefois dans mon île.

Heureusement ils n'avoient pas poussé leur insolence jusques-là , et lorsque mon neveu me raconta qu'ils avoient juré de s'en aller .tous si je rentrois dans le vaisseau , je lui dis de ne s'en point embarrasser, et que j'étois résolu de rester à terre *, qu'il eût soin seulement de me faire apporter mes liardcs et une bonne somme

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d'argent , et que je trouverois bien le moyen de revenir en Angleterre.

Quoique mon neveu fût au désespoir de me laisser là , il vit bien qu'il n'y avoit pas d'autre parti à prendre. Il retourna à bord , et dit à ces gens , que son oncle avoit cédé à leur importunité , et qu'on n'avoit qu'à m'envoyer mes bardes. Ce discours calma tout cet orage ; l'équipage se rangea à son devoir ; il n'y eut que moi d'embarrassé, ne sachant quel parti prendre.

Je me trouvois tout seul dans l'endroit le plus reculé du monde , étant plus éloigné de l'Angleterre de trois mille lieues , que quand j'étois dans mon île. Il est vrai que je pouvois revenir par terre , en passant par le pays du Grand-Mogol jusqu'à Surate ; de - là je pouvois aller par mer jusqu'à Balsora , dans le golfe Persique , d'où je pouvois venir avec les caravanes par les déserts de l'Arabie , jusqu'à Alep et à Sanderon. De-là il m'étoit facile de me transporter en France par l'Italie : toutes ces courses mises ensemble , faisoient le diamètre entier du globe ,et peut-être davantage.

Il y avoit encore un autre parti à prendre , c'étoit d'attendre quelques vaisseaux anglais qui , venant d'^c/i m dans l'île de Sumatra , dévoient passer à Bengale ; mais comme j'étois venu là sans avoir rien à démêler avec la compagnie anglaise des Indes orientales , il m'auroit été dijSicile d'en sortir sans son consentement , qu'il m'étoit impossible d'obtenir , sinon par une grande faveur des capitaines de ses vaisseaux , ou des facteurs de la compagnie , et je n'avois pas la moindre relation, ni avec les uns, ni avec les autres.

Pendant que j'étois dans. cet embarras , j'eus

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le plaisir charmant de voir partir le vaisseau «ans moi ; ce qui peut-être n'étoit jamais arrivé auparavant à un homme qui fût dans une situalion comme la mienne , à moins que l'équipage ne se fût révolté , et n'eût mis à terre ceux qui ne vouloieut pas consentir à leur mauvais dessein.

Ce qui me consoloit un peu, c'est que mon neveu m'avoit laissé deux domestiques , ou pour mieux dire , un domestique et un compagnon. Ce dernier étoit le clerc du Boursier du vaisseau , et l'autre étoit le propre valet du capitaine. Je pris un bon appartement chez une femme anglaise , où logeoient plusieurs autres marchands anglais , fran^is et juifs ilahens. J'y fus parfaitement bien accommodé ; et pour qu'on ne pût pas dire que je prenois mon parti trop précipitamment , j'y restai pendant neuf mois pour considérer mûrement par quel moyen je pourrois m'en revenir chez moi le plus commodément , et avec le plus de sûreté.

J'avois avec moi des marchandises d'Angleterre d'une assez grande valeur, outre une bonne somme d'argent : mon neveu m'avoit laissé mille pièces de huit , et une lettre de crédit d^une somme beaucoup plus considérable , que j'étois le maître de tirer si j'en avois besoin , en sorte que je ne courois pas le moindre risque de manquer d'argent.

Je me défis d'abord de mes marchandises trèsavantageusement , et , suivant l'intention que j'avois déjà eue en commençant le voyage , j'achetai une belle partie de diamans; ce qui . réduisit mon bien dans un petit volume, qui ne pou voit point m'embarrasser pendant le voyage.

Après avoir demeuré là assez long - temps ,

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sans goûter aucune des propositions qu'on m'avoit faites touchant les moyens de retourner en Angleterre , un marchand anglais , qui logeoitdansla même maison, et avec qui j'avois lié une aniitié étroite , vint un matin dans ma chambre. « Mon cher pays, me dit-il , je viens )) vous communiquer un projet qui me pjaît )) fort , et qui pourroit bien vous plaire aussi , » quand vous l'aurez considéré avec attention. » Nous sommes placés , continua-t-il , vous par n accident, et moi par mon propre choix:, dans )) un endroit du monde fort éloigné de notre » patrie ; mais c'est dans un pays oit il y a beau- )) coup à gagner pour des gens comme vous et )) moi qui entendons le commerce. Si vous vou- )) lez joindre mille livres sterling à mille autres )) que je fournirai , nous louerons ici le premier )) vaisseau qui nous accommodera : vous serez » capitaine et moi marchand, et naus ferons le )) voyage de la Chine. Pourquoi, monsieur , res* )) tcrions-nous ici les bras croisés ? Tout roule , )) tout s'agite dans le monde : tous les corps ter- )) restres et célestes sont occupés; par quelle » raison demeurerions-nous dans une lâche oisi^ )) veté? Il n'y a, pour ainsi dire, de fainéans )) que parmi les hommes , et jejie vois pas qu'il )) soit nécessaire que nous soyons de cette mé- » prisable classe » .

Je goûtai fort cet te proposition , d'autant plus -qu'elle me fut faite avec tant de marques d'amitié et de franchise; l'incertitude de ma situalion contribua beaucoup à m'engagcr dans le commerce , qui n'étoit pas naturellement l'élément qui me fût le plus propre : en récompense le projet de voyager touchoit la véritable corde de mes inclinations , et jamais une proposition d'aller voir une partie du monde qui m'étoit in-

connue , ne pouvoit m'être faite mal à propos.

Quelque temps s'écoula avant que nous pussions trouver un navire qui nous agréât , et quand nous l'eûmes trouvé , il nous fut fort difficile d'avoir des matelots anglais , autant qu'il nous en falloit pour diriger ceux du pays que nous pouvions trou ver sans peine. Bientôt pourtant nous engageâmes un confr^-maifr^, un bosseman et un canonnier , tous anglais , un charpentier hollandais, et trois matelots portugais , qui suffisoient pour avoir l'oeil sur nos mariniers indiens.

Il y a tant de relations des voyages qui ont Hé faits de ce côté-là , que ce seroit une chose fort ennuyeuse pour le lecteur, de trouver ici une description exacte des pays où nous relâchâmes , et des peuples qui les habitent. Il suffira de dire que nous allâmes d'abord à Achin , dans l'île de Sumatra , et de- là à Siam , où nous troquâmes quelques-unes de nos marchandises contre de V opium et contre de Varac ; sachant que la première de ces marchandises sur-tout est d'un grand prix dans la Chine , particulièrement dans ce temps - là , où ce royaume en jnanquoit. En un mot , dans cette première course , nous fûmes jusqu'à Juskan ; nous fîmes «n très-bon voyage, où nous employâmes neuf mois , et nous retournâmes à Bengale , fort contens de ce coup d'essai.

J'ai observé que mes compatriotes sont fort surpris des fortunes prodigieuses que font dans ces pays-là les officiers que la compagnie y envoyé , et qui y gagnent en peu de temps soixante , soixante- dix , et quelquefois jusqu'à cent mille livres sterling.

Mais la chose n'est pas surprenante pour ceux ^ni considèrent le grand nombre de porls où

nous avons un libre commerce , où les habitans cherchent , avec la plus grande ardeur, tout ce qui vient des pays étrangers , et , qui plus est , où l'on peut acheter un si grand nombre de choses qu'on peut vendre ailleurs, en y faisant un profit très-considérable.

Quoi qu'il en soit , je gagnai beaucoup dans ce pren^ier voyage ; j'y acquis des lumières pour fu4re de plus gros grains; et si j'avois eu quelque vingtaine d'années de moins, j'y serois resté avec plaisir , bien sûr d'y faire ma fortune : mais j'étois plus que sexagénaire ; j'avois des richesses suffisamment , et j'étois sorti de ma patrie moins pour acquérir des trésors , que pour satisfaire à un. désir inquiet de rôder par tout le monde. C'est avec bien d>e la justice que j'appelle ce désir inquiet; car quand j'étois chez moi , je n'avois point de repos que je ne fusse dans quelque course ; et quand je courois j'étois impatient de revoir mon pays. Ainsi le gain me touchoit fort peu , puisque j'étois riche , et que iiaturellement je n'étoispas avare ; je crus donc n'avoir guère profité par ma course , et rien ne poavoit nie déterminer à en entreprendre d'autres que le désir de voir de nouveaux pays ; mon œil étoit semblable à celui dont parle Salomon, qui n'étoit jamais rassasié de voir ; et mes voyages , bien loin de me contenter , ne faisoient qu'animer ma curiosité pour d'autres voyages. J'étois venu dans une partie du monde, dont j'avois entendu parler beaucoup, et j'étois résolu d'y voir tout ce qu'il y avpit de plus remarquable , pour pouvoir dire que j'avois vu tout; ce qui méritoit d'être vu dans le monde.

Mon compagnon de voyage avoit des idées toutes différentes des miennes. Je ne le dis paS; pour faire comprendiM3 que les siennes éloient

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les moins raisonnables; au contraire, je conviens qu'elles étoient plus justes et mieux assorties aux vues d^un marcliand , dont la sagesse consiste à s'attacher aux objets les plus lucratifs. Cet honnête homme nesongeoit qu'au solide ^ et il auroit été content d'aller et de venir toujours par lesmêmes chemins, et de loger dan» les mêmes gîtes , tout comme un cheval de

Î)Oste, pourvu qu'il y eût troui^é son compte , selon a phrase marchande ; au lieu que j'étois un vrai aventurier , à qui une chose déplaisoit dès que je la voyoispour Ja seconde fois.

D'ailleurs, j'avois une impatience extraordinaire de me voir plus près de ma patrie , et je ne savois comment faire pour me procurer cette satisfaction. Dans le temps que mes délibérations ne faisoient que me rendre plus irrésokt , mon ami, qui cherchoit toujours des occupations nouvelles , me proposa un autre voyage vers les îles d'où l'on tire les épiceries, afin d'y charger une cargaison entière de clous de girofle. Son intention étoit d'aller aux îles Manilles, où les Hollandaisfonlle principal commerce, quoiqu'elles appartiennent en partie aux Espagnols.

Nous ne trouvâmes pas à propos cependant d'aller si loin , n'ayant pas grande envie de nous hasarder dans des endroits où les Hollandais ont un pouvoir absolu , comme dans l'île de Java , dans celle de Ceylan, &:c. Tout ce qui retarda le plus notre course , c'étoit mon irrésolution; mais , dès que mon ami m'eut gagné, les préparatifs furent bientôt faits. N'ayant rien de meilleur à faire, je trou vois, dans le fond, que courir çà et là , dans l'attente d'un profit aussi grand que sûr, donnoit plus de satisfaction que de rester dans l'inaction , qui étoit , selon mon peuehantnaturel; l'élut le plUs triste et le plusmal-

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lieureiix de la vie. Je m'y résoins donc -, nous touchâmes à l'île de Bornéo, et à plusieurs autres dont j'ai oublié le nom ; et notre voyage , qui ne réussit pas moins bien que le premier, ne dura en tout que cinq mois.

Nousvendîmes nos épiceries, qui consistoicnt principalement en clous de girofle et en noix de muscade, à des marchands de Perse, qui vouloient les emporter avec eux dans le golfe Persique ; nous y gagnâmes cinq pour un , et par conséquent nous y fîmes un profit extraordinaire.

Quand nous fîmes nos comptes, mon ami me regarda avec un sourire : « Eh bien! me dit-il , » en insultant à mon indolence naturelle , ceci )) ne vaut-il pas mieux que d'aller courir de côté )) et d'autre comme un fainéant, et d'ouvrir de » grands yeux pour voir les extravagances des )) païens? — Pour dire la vérité, mon ami, lui » répondis- je, je commence à être un prosélite » du commerce ; mais permettez -moi de vous )) dire , continuai- je , que si un jour je puis me » rendre maître de mon indolence , tout vieux )) que je suis, je vous lasserai à force de vous )) faire courir le monde avec moi : vous n'au- )) rez pas un moment de repos, je vous en ré- )) ponds».

Peu de temps après notre retour, un vaisseau, hollandais de deux cents tonneaux à peu près, arriva à Bengale; il étoit destiné à aller^isiter les côtes , et non pas à passer et repasser d'Europe en Asie, et d'Asie en Europe. On nous débita que tout l'équipage étant devenu mal ide, et le capitaine n'ayant pas assez de gens poi;r tenir la mer, le navire avoit élé forcé de relâcher à Bengale-, que le capitaine ayant gî^né assez d'argent, avoit envie de retourner en Eu-

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rope , et qu'il avoit fait connoître qu'il vouïoit Vendre son vaisseau.

J'eus le vent de cette affaire plutôt que mon associé , et ayant grande envie de faire cet achat , j e courus au logis pour l'en informer. Il y songea pendant quelque temps, car il n'étoit nullement homme à précipiter ses résolutions. « Ce bâli- )) ment est un peu trop gros, me dit-il j mais ce- » pendant il faut que nous l'ayons ».

Là -dessus nous achetâmes le vaisseau, nous le payâmes, et nous en prîmes possession j nous nous résolilmes à en garder les matelots, pour les joindre à ceux que nous avions déjà : mais tout d'un coup ayant reçu chacun , non leurs gages , mais leur portion de l'argent qui avoit été donné pour le navire , ils s'en allèrent. Nous ne sûmes pas, pendant quelque temps , ce qu'ils étoient devenus, et nous apprîmes à la fin qu'ils avoient pris tous la route d'Agra, lieu de la résidence du Grand-Mogol; que de-là ils avoient dessein d'aller à Surate ^ afin de s'y embarquer pour le golfe Persique.

Rien ne m'avoit si fort chagriné depuis longtemps, que de ne les avoir pas suivis; une telle course, dans une grande compagnie, qui m'aul'oit procuré en même temps et du divertissement et de la sûreté, auroit été mon vrai ballot. D'ailleurs , j'aurois vu le monde , et en môme temps i'aurois approché de ma patrie : mais ce chagrin passa peu de jours après , quand je sus quelle sorte de messieurs c'étoient que ces Hollandais. L'homme qu'ils appeloient capitaine , n'étoit que le canonnier. Ils avoient été attaqués à terre par des Indiens qui avoient tué le véritable commandant du vaisseau avec trois matelots. Là -dessus ces drôles, au nombre de onze , avoient pris la résolution de s'en aller avec le

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vaisseau. Ils l'avoient fait , après avoir laissé en effet à terre le contre- maître et cinq hommes , dont nous aurons occasion de parler dans la suite.

Quoi qu'il en soit, nous crûmes avoir un bon droit pour la possession du vaisseau , quoique nous sentissions bien que nous ne nous étions pas informés assez exactement du titre de ce« malheureux avant que de faire le marché. Si nous les avions questionnés comme il falloit, ilsse seroient coupes, selon toutes les apparences; ils seroient tombes en contradiction les uns avec les autres , et peut-être chacun avec soi-même. Il est vrai qu'ils nous montrèrent un transport, où étoit nommé un Emmanuel Cloo&terhooven ; mais je m'imagine que tout cela étoit supposé : cependant , dans le temps que nous fîmes le marché , nous n'avions aucune raison de les soupçonner.

Nous voyant maîtres d'un si grand bâtiment , nous engageâmes un plus grand nombre de matelots anglais et hol^ndais, et nous nous déterminâmes à un second voyage du côté du sud, vers les îles Philippines et Moluques , pour chercher des clous de girolle.

Pour ne pas arrêter long- temps le lecteur suides choses peu dignes d'attention , ayant encore tant de choses remarquables à lui raconter, }e dirai en peu de mots que je passai six ans dans ce pays à négocier avec beaucoup de succès, ^t que la dernière année je pris, avec mon associé , le parti d'aller dans notre vaisseau faire un tour vers la Chine , après avoir acheté du riz dans le royaume de Siam.

Dans cette course, étant forcés par les vents d'aller et de venir pendant quelque temps dans les détroits qui séparçnt les îles Moluques, nous

ne nous en fûmes pas plutôt débarrassés, que nous apperçûmes que notre navire s'étoit fait une voie d'eau , et quelque peine que nous prissions , il nous fut impossible de découvrir où c'étoit. Cet inconvénient nous obligea de chercher quelque port, et mon associé, qui connoissoit ces pays mieux que moi , conseilla au capitaine d'entrer dans la rivière de Canibodia. Je dis Je capitaine, car ne voulant pas me charger du commandement de deux vaisseaux, j'avois établi pour mon capitaine de celui-ci, notre contre -maître M. Thompson. La rivière dont je viens de parler, est au nord du golfe qui va du côté de Siam.

Pendant que nous étions là, et que nous allions tous les jours à terre pour avoir des rafraîchissemens , il arriva un matin qu'un homme vint me parler avec empressement. C^étoit un second canonnier d'un vaisseau des Indes anglais, qui étoit à l'ancre dans la même rivière, près de la ville de Cambodia. Il me parla anglais : x( Monsieur, me dit -il, vous ne me connoisses: î) pas , et cependant j'ai quelque chose à vou» » dire qui vous touche de près ».

Le regardant attentivement, je crus d'abord le connoître; mais je me trompois. « Si cette 3) affaire me regarde de près , lui répondis- je, » sans que vous y soyez intéressé, qu'est-ce qui )) vous porte à me la communiquer? ■ — J'y suis 5) porté , repartit -il, par le grand danger qui » vous pend sur la tête , sans que vous en ayez » la moindre connoissance ».

« Tout le danger où je crois être, lui répli- 5) quai-je, c'est que mon vaisseau a fait une 3) voie d'eau ; mais j'ai dessein de le mettre sur )) le côté pour tâcher de la découvrir». — « Monsieur ; monsieur ; me dit-il , si vous êtes

« sage , vous ne songerez point à tout cela , )) quand vous saurez ce que j'ai à vous dire. » Savez vous que la ville de Cambodia n'est n pas fort loin d'ici , et qu'il y a près delà deux » gros vaisseaux anglais et trois hollandais » ? — « Hé bien ! qu'est-ce que cela me fait V lui ré- )) pondis je». — « Comment, monsieur ! re- » partit-il , est-il de la prudence d'un bomme » qui cherche des aventures , comme vous , » d'entrer dans un port sans examiner aupara- )) vant quels vaisseaux peuvent être à l'ancre, )) et s'il est en état de leur faire tête ? Vous j) savez , je m'imagine , que la partie n'est pas » égale ».

Ce discours ne m'étonna point du tout , parce que je n'y oomprenois rien, je dis à mon homme qu'il s'expliquât plus clairement, et que je ne voyois aucune raison pour moi de craindre le» vaisseauxdescompagniesanglaiseet hollandaise puisque je ne fraudois point les droits, et que je ne faisois aucun commerce défendu. « Fort )) bien , monsieur, me dit-il , en souriant d'un )) petit air aigre-doux , si vous vous croyez en )) sûreté , vous n'avez qu'à rester ici : je suis mor- )) tifié pourtant de voir que votre sécurité vous » fasse rejeter un avis salutaire. Soyez persuadé » que , si vous ne levez l'ancre dans le moment , » vous allez être attaqué par cinq chaloupes )) remplies de monde, et que si l'on vous prend, )) on commencera par vous pendre comme un » pirate , quitte à vous faire votre procès après. » J'aurois cru, monsieur, qu'un avis de cette » importance m'auroit procuré une meilleure * )) réception que celle que vous me faites ». — )) Je n'ai jamais été ingrat, lui dis-je, pour ceux » qui m'ont rendu service ; mais il est absolu- )) ment impossible de comprendre le motif du

)) dessein que , selon vous, on a pris contre moi. » Cependant je veux profiler de vos conseils, )) et puisqu'on a formé un projet si abominable )) contre moi, je m^en vais dans le moment, » et je donnerai ordre qu'on mette à la voilo j) si on a bouché la voie d'eau , ou si elle ne nou« )) empêche pas de tenir la mer. Mais , monsieur, )) faudra- 1 il que je prenne ce parti-là sans sa- » voir cette affaire à fond, et ne pourriez-vous » pas me donner quelques lumières là dessus»?

« Je n'en sais qu'une pai'tie , me dit -il, mais )) j'ai avec moi un marinier hollandais , qui » pourroit vous en instruire , si le temps le per- » mettoit. Vous ne sauriez l'ignorer entièreî) ment vous-même; car voici ce dont il s'agit. )) Vous avez été avec le vaisseau à Sumatra , )) où le capitaine a été tué avec trois de ses gens )) par les insulaires , et vous vous en êtes allé )) avec le vaisseau pour exercer la piraterie. » Voilà la base de toute cette affaire, et l'on )) vou^ exécutera en qualité de pirate , sans )) beaucoup de façon. Vous savez bien que les )) vaisseaux marchands n'en font pas beaucoup » avec les écumeurs de mer , quand ils les ont » en leur pouvoir».

« Vous parlez bon anglais à présent , lui dis- » je , et je vous remercie. Quoique nous n'ayons j) aucune part dans le crime dont vous venez de » parler, et que nous ayons acquis la propriété » du vaisseau par les voies les plus légitimes, » je veux pourtant prendre mes précautions )) pour éviter le malheur dont votre discours me )> menace». — «Prendre vos précautions, mon- » sieur ! me répondit -il brusquement-, vous » vous servez d'une expression bien foible. La )) meilleure précaution ici, est de se mettre au )) plus vî te à l'abri du danger. Si vous vous in-

» téressez à votre propre vie et à celle de tous )) vos gens , vous lèverez Pancre sans délai dès » que l'eau sera haute ; vous profilerez alors de )) toute la marée, et vous serez déjà bien loin » eu mer, avant qu'ils puissent descendre jus- » qu'ici. Ils doivent se servir de la marée tout )) comme vous ; et comme ils sont à vingt milles » d'ici, vous les devancerez de deux bonnes )) heures , et s'il fait un vent un peu gaillard , )) leurs chaloupes n'oseront pas vous donner la i) chasse en pleine mer ».

«Monsieur, lui dis-je, vous me rendez un )) service très-important ; que voulez-vous que » je fasse pour vous en témoigner ma reconnois- » sance »? — « Vous n'êtes pas peut-être assez » convaincu de la vérité de mon avis, me ré- » pondit-il , pour avoir réellement envie de » m'en récompenser. Cependant , si vous parlez » sérieusement , j'ai une proposition à vous » faire. On me doit dix-neuf mois de paye dans » le vaisseau avec lequel je suis venu d'Angle- » terre , et il en est dû sept à mon camarade le » Hollandais ; si vous voulez nous les payer , » nous suivrons votre fortune sans vous rien » demander de plus, si rien ne s'offre qui soit » capable de vous convaincre de la vérité de » mon avis ; et si le contraire arrive , nous vous » laisserons le maître de nous récompenser » comme vous le trouverez à propos».

J'y topai d'abord , et dans le moment même je me fis mener au vaisseau avec eux. A peine en ctois-je approché que mon associé, qui étoit resté à bord, monta sur le tillac, et me cria que la voie d'eau venoit d'être bouchée. « Dieu n en soit loué , lui dis-je ; mais qu'on lève l'an- » cre au plus vite ». — « Et pourquoi donc , me » répondit-il, que voulez- vous dire par-là»?

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— «Point de questions, lui répliqnai-je ; que; » tout l'équipage mette la main à l'œuvre , et » qu'on lève l'ancre dans le moment , sans per- )) dre une seule minute ».

Quoiqu'il fût extrêmement surpris de cet ordre , il ne laissa pas d'appeler le capitaine, et de le lui communiquer: et quoique la marée ne fût pas encore tout-à-fait liante , favorisés d'un vent frais qui venoit de terre , nous ne laissâmes pas de mettre à la voile. Je fis venir ensuite mon associé dans la hutte; je lui dis tout ce que je savois de cette histoire , et les deux nouveaux venus en racontèrent le reste.

Comme ce récit demandoit du temps , un des matelots vint dire de la part du capitaine , que cinq chaloupes fort chargées de monde nous donnoient la chasse ; ce qui nous fit voir évidemment que l'avis que nous avions reçu n'étoit que trop bien fondé. Là-dessus je fis assembler tout l'équipage, et jeTinstruisis du dessein qu'on avoit formé de prendre notre vaisseau, et de nous traiter comme des pirates; et je leur demandai s'ils étoient résolus à se défendre. Ils répondirenttousavecalégresse, qu'ils vouloient vivre et mourir avec nous.

Comme j'étois du sentiment qu'il falloit se battre jusqu'à notre dernier soupir, je voulus savoir du capitaine ce qu'il falloit faire pour nous défendre avec succès. Il me dit qu'il seroit bon de tenir les ennemis en respect avec notre artillerie , tant que nous pourrions : qu'ensuite il falloit leur donner de bonnes salves de mousqueterie , et si malgré tout cela , ils approchoient du vaisseau, le meilleur parti seroit de nous retirer sous le tillac, qu'il leur seroit peut-être impossible de mettre en pièces, faute d'outils nécessaires.

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Nous donnâmes en même temps ordre au canonnier de placer près du gouvernail deux pièces chargées à cartouche, pour nettoyer le tiJlac en cas de besoin; et dans cette posture nous attendîmes les chaloupes, gagnant toujours la haute mer à l'aide d'un vent favorable. Nous voyions distinctement les chaloupes à quelque distance de nous ; elles étoient extrêmement grandes, montées d'un nombre de gens, el elles faisoient force de voiles pour nous atteindre.

Il y en avoit deux , que par nos lunettes d'approche nous reconnûmes pour anglaises , qui devançoient de beaucoup les autres , et gagnoient sur nous considérablement. Quand nous les vîmes sur le point de nous atteindre, nous tirâmes un coup de canon sans boulet pour leur donner le signal que nous voulions entrer en conférence avec eux, et en même temps nous mîmes pavillon blanc. Ils continuoient toujours à nous suivre, en mettant au vent toutes les voiles qu'ils avoient ; et quand nous les vîmes à portée, nous mîmes pavillon ronge , et leur tirâmes un coup de canon à boulet.

Ils ne laissèrent pas pour cela de pousser leur pointe , et les voyant assez près de nous pour leur parler avec une trompette parlante , nous les arraisonnâmes, en les avertissant qu'il leur en prendroit mal s'ils apprachoient davantage.

C'étoit parler à des sourds ; nous remarquâmes qu'ils faisoient tous leurs efforts pour venir sous notre poupe , et pour attaquer le vaisseau par-là. Là-dessus , persuadé qu'ils se fioient sur les forces qui les suivoient , je fis pointer sur eux, et les voyant vis-à-vis de notre

bord , ]e leur fis tirer cinq coups de canon , uw desquels emporta tonte la poupe de la chaloupe la plus éloignée ; ce qui força les matelots à baisser toutes les voiles, et à se jeter tous du côté de la proue de peur d'aller à fond. Ce mauvais succès n'empêcha pas ceux de la chaloupe la plus avancée d'aller toujours leur chemin.

Dans le temps que nous nous préparions à donner à celle-là son fait à part , une des trois qui suivoient s'en fut tout droit à celle qui venoit d'être mise dans un si pitoyable état, et en tira tous les hommes. Cependant nous arraisonnâmes pour la seconde fois la chaloupé la plus avancée, en lui offrant une trêve pour parlementer, et pour être informés de la raison de leur procédé. Point de réponse encore-, elle tâcha seulement de gagner notre poupe : sur quoi notre canonnier , qui entendoit son méiier à merveille , lui tira encore deux coups de canon : ils manquèrent l'un et l'autre ; ce qui porta ceux de la chaloupe à pousser un grand cri en tournant leurs bonnets à l'entour de la tête. Le canonnier s'étant préparé de nouveau , en moins de rien fit feu sur eux avec plus de succès, et quoiqu'il manquât le corps de la chaloupe , un des coups donna au beau milieu des matelots-, et fît un effet terrible. Trois autres coups que nous leur tirâmes immédiatement après, mirent presque tout en pièces, et leur emportèrent le gouvernail avec une pièce de l'arrière; ce qui les mit dans un grand désordre. Pour les achever , notre canonnier fit encore feu sur eux de deux autres pièces,qui les accommodèrent si bien, que nous vîmes la chaloupe sur le point d'aller à fond, et plusieurs matelots déjà dans l'eau.

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Là-dessus je fis d'abord armer la pinasse que nous avions tenue jusques-là tout près du vaisseau, et je donnai ordre à nos gens d'empêcher nos ennemis de se noyer, d'en prendre autant qu'ils pourroient, de revenir avec eux à bord dans le moment ; car nous voyions déjà les autres chaloupes avancer sur nous avec toute la vitesse possible.

Nos gens suivirent ponctuellement mes ordres. Ils en prirent trois, parmi lesquels il y en avoit un sur le point de se noyer, que nous eûmes bien de la peine à faire revenir à lui. Dès que nous les eûmes à bord, nous fîmes force de voiles pour gagner la haute mer , et nous vîmes que , quand les liois dernières chaloupes avoient joint les deux autres , elles avoient trouvé à propos d'abandonner lâchasse.

Délivré d'un si grand danger , où je n'avois pas le moindre lieu de m'attendre, je résolus de changer de cours , et d'ôter par-là le moyen à qui que ce fût de deviner où nous avions dessein d'aller. Nous courûmes du côté, de l'est, hors de la route de tous lesvaisseaux européens.

N'ayant plus rien à craindre alors , nous questionnâmes nos deux nouveaux venus sur les motifs de toute cette entreprise qu'on avoit faite contre nous , et le Hollandais nous en découvrit tout le mystère. 11 nous dit que celui qui nous avoit vendu le vaisseau n'étoit qu'un scélérat, qui s'en étoit emparé après que le capitaine (dont il nous dit le nom , sans que je m'en puisse souvenir à présent ) eût été tué par les insulaires avec trois de ses gens. Il avoit été lui-même de cet équipage-là, et s'éloit échappé des mains des Barbares , s'étant jeté dans un bois avec trois autres , et il avoit été obligé de s'y cacher quelque temps. Ensuite il

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s'étoit sauvé lai seul d'une mamère mîracnleuse, en abordant à la nage , la chaloupe d'un Vaisseau hollandais qui revenoit de la Chine , et qui s'étoit mis à l'ancre sur cette côte pour faire aiguade.

Quand il eut été quelque temps à Batavia , il y arriva deux hommes de ce vaisseau , qui avoient abandonné leurs compagnons pendant le voyage : ils avoient rapporté que le canoniiier qui s'en étoit fui avec le navire , l'avoit vendu à Bengale à une troupe de pirates , qui s'étant mis à croiser, avoient déjà pris un bâtiment anglais et deux hollandais très-richement chargés.

Cette dernière partie du discours nous embarrassa fort , quoique nous en connussions toute la fausseté •, nous vîmes évidemment que , si nous étions tombés entre les mains de ceux qui venoient de nous donner la chasse si chaudement , ç'auroil été fait de nous. En vain aurions-nous défendu notre innocence contre des gens si terriblement prévenus, qui auroient été nos accusateurs et en même temps nos juges, et dont nous n'aurions dû attendre que tout ce que la rage peut inspirer et faire exécuter à des hommes qui ne sont pas maîtres de leurs passions.

Cette considération fit croire à mon associé , que le meilleur parti pour nous étoit* celui de retourner à Bengale , sans toucher à aucun port. Nous pouvions nous justifier là sans peine , en faisant voir où nous avons été quand le navire en question y étoit entré , de qui nous l'avions , et de quelle manière; et si l'affaire avoit été débattue devant les juges , nous étions sûrs de n'être pas pendus sur-le-champ , et de recevoir ensuite notre sentence.

DE ROBINSON CRUSOÉ. 261 Je fus d'abord de l'opinion de mon associé ; mais je la rejetai après y avoir songé plus mûrement ; puisque nous nous trouvions de l'autre côté du détroit de Malacca , nous ne pouvions retourner à Bengale , sans courir les plus grands dangers. Le bruit de notre crime prétendu et de la mauvaise réception que nous avions fait© i nos agresseurs, devoit avoir donné l'alarme par-tout , et nous devions être guettés en chemin par tous les vaisseaux anglais et hollandais. IJ'ailleurs , notre retour auroit eu tout l'air d'une fuite, et il n'en falloit pas davantage pour nous condamner sur l'étiquette du sac. Je communiquai ces réflexions à l'Anglais qui nous avoit découvert la conspiration contre nous , et il ne les trouva que trop solides.

Là- dessus nous résolûmes d'aller chercher la côte de Tunquin , et de-là celle de la Chine , en poursuivant notre dessein de négocier , do vendre quelque part notre vaisseau , et de nous en retourner avec quelque bâtiment du pays. Ces mesures nous parurent les meilleures pour notre sûreté , et nous fîmes cours nord-nordest , en nous mettant plus au large de cinquante lieues que n'étoit la route ordinaire.

Ce parti nous jeta dans quelques inconvéniens. A cette hauteur nous trouvâmes les vents plus constamment contraires , venant d'ordinaire de Test -nord- est , ce qui devoit faire durer très-long-temps notre voyage , et malheureusement nous étions assez mal pourvus de vivres. D'ailleurs , il y avoit à craindre que quelques-uns des vaisseaux , dont les chaloupes nous avoient attaqués , et qui étoient destinés pour les mêmes endroits, n'entrassent dans ces ports avant nous, ou que quelqu'autro ïiavire informé de tout ce qui veaoit de so

passer, ne nous poursuivît avec loule l'opiniâlrelé possible.

J'avoue que j'étois dans une très-fâcheuse situation , et que je me croyois dans les circonstances les plus désagiéables où je me fusse trouvé. Je n'avois jamais commis le moindre acte frauduleux, bien loin de mériter le' titre de voleur ou de pirate. Toute ma mauvaise conduite depuis ma jeunesse ajvoit consisté à être mon propre ennemi, et c'étoit la première fois de ma vie que j'avois couru risque d'être traité comme un criminel du plus bas ordre. J'étois parfaitement innocent ; mais il ne m'éloit pas possible de donner des preuves convaincantes de mou innocence.

Mon associé me voyant abîmé dans une profonde mélancolie, quoiqu'il eût été d'abord aussi embarrassé que moi , commença à nîB donner courage ; et me faisant une exacte description des différens ports de cette côte , il me dit qu'il étoit d'avis de cliercher un asyle dans la Cocbincbine , ou dans la baie de Tunquin , d'où nous pouvions gagner Macao , ville qui avoit autrefois appartenu aux Portugais , et où il y avoit encore un bon nombre de familles européennes , et sur» tout des missionnaires, qui y étoient venus dans l'intention de se transporter de- là dans la Chine.

Nous nous en tînmes à cette résolution ; et après un voyage fort ennuyeux , dans lequel nous avions beaucoup soufiFert par la disette des vivres , nousdécouvrîmes la côte de Cochinchinef et nous prîmes le parti d'entrer dans une petite rivière , où il y avoit pourtant assez d'eau pour notre bâtiment, résolus de nous informer ou par tcrre,ou par le moyen de notre pinasse,s'il y avoit ^^uelques vaisseaux dans les ports d'alentour.

D E Pv O B I N s O N C 11 U S O É. :iG5

La précaution que nous avions prise d'entrer dans cette petite rivière, nous tira d'affaire foi t heureusement. Quoique nous ne vissions pas d'abord des vaisseaux dans la baie de Tunquin , cependant le lendemain matin nous y vîmes entrer deux vaisseaux hollandais, et un autre sans couleurs, que nous primes pourtant pour hollandais aussi , passa à deux lieues de nous , faisaiit cours vers la côte de la Chine. L'après-dînée nous apperçûmes encore deux bâtimens anglais , qui prenoient la même route. Ainsi nous étions bien heureux d'être cachés dans cet asyle , dansle temps que nous étions environ nés de tous côtés par un si grand nombre d'ennemis.

Nous n'étions pas pourtant tout-à-fait à notre aise ; le pays où nous étions entrés , étoit habité par les gens les plus barbares , qui étoient voleurs, non seulement de naturel , mais encore de profession. Dans le fond , nous n'avions rien à faire avec eux -, excepté le soin de chercher quelques provisions : nous ne souhaitions pas d'avoir avec eux le moindre commerce. Néanmoins nous eûmes bien de la peine à nous défendre de leurs insultes.

La rivière où nous étions n'étoit distante que de quelques lieues des dernières bornes septentrionales de tout le pays , et en côtoyant avec notre chaloupe , nous découvrîmes la pointe de tout le royaume au nord-est , où s'ouvre la grande baie de Tunquin. C'est en suivant les côtes de cette manière , que nous avions découvert les vaisseaux ennemis, dont nous étions environnés de tous côtés. Les habitans de l'endroit où nous nous trouvions, étoient précisément, comme je l'ai déjcà dit , les plus barbares de toute cette côte, n'ayant aucun commerce avec aucun autre peuple et ne vivant que de, poisson, d'huile,

et des vivres les plus grossiers. Une marque évidente de leur barbarie excessive, étoit l'abominable coutume qu'ils avoient de réduire en esclavage tous ceux qui avoient le malheur de faire naufrage sur leur territoire ; et nous en vîmes bientôt un échantillon de la manière suivante.

J'ai observé ci- dessus que notre navire s'étoife fait une voie d'eau au milieu de la mer, sans qu'il nous eût été possible de la découvrir. Quoiqu'elle eiit été bouchée d'une manière aussi peu attendue qu'heureuse , dans l'instant même que nous allions être assaillis par les chaloupes anglaises et hollandaises , cependant n'ayant pas trouvé le bâtiment aussi sain que nous l'aurions bien voulu , nous résolûmes d'en tirer tout ce qu'il avoit de plus pesant , et de le mettre sur le côté pour le nettoyer , et pour trouver la voie d'eati s'il étoit possible.

Conformément à cette résolution , ayant rais d'un seul côté les canons , et tout ce qu'il y avoit de plus pesant dans le vaisseau , nous fîmes de notre mieux pour le renverser, afin de pouvoir venir jusqu'à la quille.

Les habit ans, qui n'avoient jamais remarqué rien de pareil, descendirent aussi-tôt vers le rivage , et voyant le vaisseau renversé de ce côtélà , sans apperccvoir nos gens qui travailloient dans les chaloupes , et sur d'es échafaudages du côté qui leur étoit opposé, ils s'imaginèrent d'abord que le bâtiment avoit fait naufrage , et qu'en échouantil étoit tombé sur le côté de cette manière.

Dans cette supposition , ils vinrent environ trois heures après ramer vers nous avec dix ou douze grandes barques montées chacune de huit hommes^ résolus , selon toutes les apparences ,

âe piller le vaisseau, et de mener ceux de l'équipage qu'ils trouveroient vers leur roi , ou capitaine ; car nous n'avons pu rien apprendre de la forme de leur gouvernement : ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en ce cas-là l'esclavage ctoit une chose à laquelle nous devions nous attendre.

Etant avancés du côté du vaisseau , ils se mirent à ramer tout autour , et ils nous découvrirent travaillant de toutes nos forces à la quille et au côté du navire pour le nettoyer , pour le boucher et pour lui donner le suif.

Au commencement ils ne firent que nous contempler avec attention , sans qu'il nous fût possible de deviner leur dessein. Cependant , à tout hasard , nous nous servîmes de cet intervalle pour faire entrer quelques-uns de nos gens dans le vaisseau , afin que de4à ils donnassent des armes et des munitions à ceux qui travailloieut pour se défendre en cas de besoin.

Il fut bientôt temps de s'en servir ; car après avoir consulté ensemble pendant un quartd'iieure, et conclu apparemment que le vaisseau de voit avoir échoué , et que nous ne travaillions que pour le sauver , ou pour nous sauver nous-mêmes par le moyen de nos chaloupes , dans lesquelles ils nous voyoient porter nos armes , ils avancèrent sur nous comme sur une proie certaine.

Nos gens les voyant approcher en si grand nombre , commencèrent à s'effrayer ; ils étoient dans une assez mavaise posture pour se défendre , et ils nous crièrent de leur ordonner ce qu'ils dévoient faire. Je commandai d'abord à ceux qui étoient sur l'échafaudage de tâcher de se mettre dans le vaisseau au plus vite , et à ceux qui étoient dans les chaloupes , d'en faire le tour et d'y entrer aussi. Pour nous, qui étions à bord ,

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