L^EXÉCUTION DU COMPLOT
influents. Après quoi, il remonte en fiacre et s'en vient place Vendôme où il apprend que tout est perdu. Sans doute va-t-il alors rejoindre .Guidai chez la dame Paban dont le mari, se disant ancien négociant à Marseille, est ami intime de Tallien. « Guidai et Boccheiampe, dit Savary, furent pris à huit heures du soir dans une maison où ils s'étaient cachés. »
Au moment où Doucet et Laborde ayant saisi Malet, l'ont terrassé et ont appelé à l'aide les dragons d'ordonnance, Râteau qui était venu joindre son général, se sauve, jetant le portefeuille qu'il portait, dans un coin obscur du vestibule. Arrivé place du Louvre, il monte dans le fiacre n° 678, conduit par le cocher Georges et donne ordre de le conduire cul-desac Saint-Pierre près la rue Saint-Gilles. Dans la voiture, il se déshabille, fait un paquet de ses vêtements, les renferme dans son mouchoir et entre en chemise, dit le cocher, dans la première maison en venant de la rue des Douze-Portes. Il monte en toute hâte chez Gaamano, se rhabille en caporal et part en coup de vent, laissant là son uniforme d'aide de camp, son chapeau et ses armes. Espérant qu'il aurait passé inaperçu, il rentre à la caserne ; mais il a été reconnu par des gardes de sa compagnie qui, l'ayant vu en uniforme d'aide de camp, le signalent à son capitaine qui le conduit lui-même, le 24, au ministère de la Police.
Boutreux avait été présenté par Lafon à Dubuisson et à Gaamano sous le nom de Balencie, un de ses camarades, et n'avait point eu, durant sa courte for-
tune, l'occasion de dévoiler son nom, en sorte qu'on le rechercha d'abord sous son pseudonyme. Quand, à la préfecture de Police, il avait vu arriver le commandant Laborde, il s'était dépouillé de son écharpe (ou l'avait laissé prendre) et, passant par la place de Grève, pour avoir des nouvelles, il s'en était allé d'une traite au château de Courcelles, près Pontoise, chez M. Borie, père d'un de ses élèves. Ce fut là que, dans la nuit du 26 au 27, la brigade de gendarmerie, mise en alerte par un employé de la police, vint' le trouver : on le ramena à Paris où il arriva trop tard pour être compris dans le procès.
Quant à Caamano, on n'eut qu'à l'arrêter au culde-sac Saint-Pierre dont il n'a point bougé. Pourtant suivant, en cela, les indications qu'il a reçues de Lafon, il a jeté dans un puits l'épée qu'a portée Râteau, un sabre et une épée que Malet a laissés chez lui ; il a allumé du feu dans la cheminée de la seconde pièce de son logement et il y a brûlé l'habit, les épaulettes, le chapeau et le ceinturon que Râteau a abandonnés pour reprendre ses habits de caporal. Arrêté le 24, et emmené le 25, sans qu'on eût perquisitionné chez lui, ce ne fut que le 26, sur l'avis de son logeur, que la police, dans une nouvelle descente, opéra les constatations nécessaires.
Ainsi, sauf Lafon, tous les acteurs et même les comparses étaient arrêtés. A la vérité, Lafon était l'un des meneurs de l'affaire, et, seul, il eût pu mettre sur la voie des découvertes s'il y avait eu, comme il est
l'exécution du complot 223
permis de le croire, et comme Lafon lui-même s'en est vanté, entente établie avec les cardinaux italiens, détenus 'au donjon de Vincennes, avec les royalistes du sud-est, sur lesquels le marquis de Puyvert avait gardé son action, avec les royalistes de Paris qui relevaient des Polignac, surtout avec la Congrégation dont Lafon était un des chefs et à laquelle Boutreux, Râteau, et peut-être Malet, étaient affiliés. Que Lafon ait, par la suite, cherché à se donner une importance qu'il n'avait pas, cela est possible; mais l'on a la preuve que les Polignac étaient instruits de ce que préparait Malet, et Puyvert a certifié qu'il était au courant. Comment donc Lafon échappa-t-il aux recherches ordonnées dans tout l'Empire ?
Il était resté chez Caamano, lorsque Malet en était parti, mais, durant l'expédition, il avait, à des moments, apparu pour plonger presque aussitôt. A la sortie de la Force, il est à côté de Malet. Dans la cour de la préfecture de Police, il recommande à Boutreux de ne point dire comme il s'appelle ; il monte dans l'appartement du baron Pasquier, ne passe pas l'antichambre, mais dit alors à Boutreux : « Il faut que vous fassiez signer à M. le Préfet l'ordre de mettre en liberté tous les prisonniers d'État », et comme l'autre s'excuse, il insiste : « Il faut faire mettre en liberté tout ce qui est détenu pour opinion politique. » Dans la cour, Boutreux le trouve encore. On ne voulait pas le laisser ortir, Boutreux intervient. Lafon « lui dit qu'il allait voir ce qui se passait et, dit Boutreux, je ne l'ai pas
revu. Il avait mon carrick sur le dos ; il me l'a emporté ». Les cachettes ne devaient point lui manquer et le bruit de son suicide ne nuisit pas à sa fuite. On baptisa Lafon tout noyé et tout pendu qu'on trouva en forêt ou rivière, et la police courut sur ces fausses pistes, durant que le vrai Lafon gagnait un collège où on le reçut comme régent.
- Quant aux victimes qu'avait faites Malet^ les victimes de l'obéissance passive, elles n'avaient nullement cherché à se dérober aux châtiments qui les menaçaient. C'étaient le chef de bataillon Soulier, commandant la 10* cohorte, avec deux capitaines, quatre lieutenants, deux sous-lieutenants; le colonel de la Garde de Paris, avec trois capitaines, deux lieutenants, le reste sous-lieutenants, adjudants et sergents-majors. En fait, il n'y avait qu'un auteur, qu'un exécutant et qu'un coupable — Malet. Au-dessous, loin, Lafon et Boutreux. Le reste, même Lahorie et Guidai, avait des excuses.
Malet, interrogé une première fois devant le procureur général de la Haute-Cour, puis à huit heures et demie du soir, devant les conseillers d'État et maître des requêtes, chargés des V et 3^ arrondissements de la Police générale, n'eut point du tout une attitude résolue et stoïque. Il allégua, comme font beaucoup de criminels, l'intervention d'un personnage mystérieux et inconnu qui lui aurait remis le 22, entre onze heures et midi, la minute authentique d'un sénatus-consulte dont il avait simplement fait et cer-
l'exécution du COMPt OT 225
tifié les copies. A la vérité, cette minute était perdue, mais sans doute on la lui avait volée. Tel fut le thème falot sur lequel il fonda d'abord sa défense. Il y renonça, lorsque le 28, à sept heures et demie du matin, il comparut devant la Commission militaire instituée en vertu d'une décision du conseil des ministres, par arrêté du ministre de la Guerre du 23 octobre. Cette Commission, présidée par le général comte Dejean, était composée des généraux Dériot et Henry, des colonels Genneval et Moncey et du major Thibault, le capitaine Delon étant rapporteur. Les accusés étaient au nombre de vingt-quatre ; Caamano et Boufreux n'en faisaient point partie ; leur affaire, n'ayant pu être instruite, était disjointe : sauf eux, les prisonniers de la Force, les officiers de la W cohorte et de la Garde de Paris.
La fonction de la Commission était simple : les accusés ne pouvaient nier qu'ils n'eussent, en temps de guerre, pris part « à main armée à une rébellion contre le gouvernement de l'Empereur » ; ce qui restait à évaluer était le degré de leur culpabilité. Malet renonça, devant la Commission, à son insoutenable système de défense; il reconnut comme ayant été envoyées et signées par lui les différentes pièces : sénatus-consulte, ordre du jour, proclamation, ordres aux commandants des troupes de la garnison; il reconnut les pistolets comme ayant été saisis sur lui *> il reconnut enfin un paquet de cartes timbrées de la lettre L et le cachet qui avait servi à les timbrer. Dès
lors, comme le dit le président ^ « dès que l'accusé reconnaît les pièces et constate qu'il a signé et reconnu le résultat de l'interrogatoire, je juge inutile de faire aucune nouvelle question. » Lorsque la Commission donna la parole aux accusés pour leur défense, Malet dit simplement : « Un homme qui s'est constitué le défenseur des droits de son pays n'a pas besoin de défense, il triomphe ou il meurt. y> Ainsi n'expliquet-il rien, ni de ses projets, ni de la mystification par laquelle il a amené des soldats, jusque-là irréprochables, certains héroïques comme Soulier, sur le banc des accusés. Toutefois, il s'efforça de dégager la responsabilité de certains d'entre eux, comme Soulier et surtout Râteau.
La Commission militaire tint compte, non seulement de l'attitude des accusés durant la matinée du 23, où certains avaient témoigné d'un emportement indiscutable contre les représentants de l'autorité, mais aussi de leur âge, de leur éducation, de leur grade et de l'ancienneté de leurs services militaires. Cela ressortit des peines prononcées en particulier contre les officiers de la 10^ cohorte : Soulier, Picquerel, Fessard, Lefèvre, Régnier, Steenhouwer, tous ayant passé la quarantaine, officiers ou sous - officiers retraités, qui connaissaient la valeur d'une consigne et ne devaient point se laisser intimider par un ordre supposé. Elle acquitta des hommes qui, n'ayant la plupart point servi jusque-là, avaient été intimidés ou affolés et n'avaient point su résister aux ordres d'un
l'exécution du complot 227
général (1). Dans la Garde de Paris, le lieutenant Beaumont, qui s'était signalé par son mauvais esprit, fut le seul des sous-ordres condamné. Le colonel Rabbe et le capitaine de grenadiers Borderieux payèrent pour tous. Ainsi, les généraux de brigade Malet, Lahorie, Guidai, le colonel Rabbe, le chef de bataillon Soulier, les capitaines Steenhouwer, Borderieux, Piquerel, les lieutenants Fessard, Lefebvre, Régnier et Beaumont, le caporal Râteau et le prisonnier d'État Boccheiampe furent condamnés à la peine de mort. Les dix autres furent acquittés. Rabbe obtint un sursis, à cause de ses anciens services et Râteau, pour les révélations qu'il paraissait disposé à faire.
Au moment où les condamnés quittaient la salle des séances, Malet interpellant Lahorie et Guidai leur dit: « Vous vous lamentez et vous paraissez craindre la mort, sachez donc que, dans six mois, il se portera des coups plus terribles et plus sûrs. » Personne ne releva le propos qui peut-être n'avait pas été risqué sans intention.
Le 29, à trois heures de l'après-midi, un gros d'in-
(1) J'imagine que tel fut le cas de mon grand-oncle : <f Amable-Aimé Provost, né en juillet 1789 à Clermont, département de l'Oise, fils de Toussaint-Marie-Amable et de... Rose, domiciliés à Bresle susdit département, lieutenant de la l'^^ compagnie de la 10* cohorte » sur lequel une note de police s'exprime ainsi : « Provost, suivant les renseignements donnés par le préfet de l'Oise, appartient à une famille aisée et considérée. Il jouit personnellement d'une bonne réputation, mais il paraît avoir une intelligence bornée. »
fanterie et de cavalerie encadra les fiacres qui devaient conduire les condamnés de la prison de l'Abbaye à la plaine de Grenelle. Ils y montèrent deux par deux avec deux gendarmes : « les gendarmes chargés de la sûreté des condamnés, devaient recueillir les propos qu'ils pourraient tenir en allant au supplice (1). » Les gendarmes ont rapporté que « le général Malet, se rendant au lieu de l'exécution, était en voiture avec Bocclieiampe, prisonnier d'État ; il dit à ce dernier que leur mort serait vengée par des hommes plus heureux qui, en donnant la liberté à leur patrie, triompheraient dans leur entreprise, et que, dans six mois, il y aurait un nouvel état de choses ; à quoi Boccheiampe répondit : « Je ne suis coupable que d'avoir exécuté vos ordres. »
En sortant de la barrière de Grenelle, à gauche, les fiacres et leur escorte pénétrèrent dans le carré formé, d'un côté, par le mur d'enceinte, des trois autres, par les troupes de la garnison. Ces troupes étaient au commandement de l'adjudant général Laborde, à cheval. « Deux des condamnés allèrent lâcher de l'eau avant d'être exécutés. L'un des deux nommé Borderieux, ancien capitaine de Grenadiers au 2^ régiment de la Garde de Paris, demanda à commander le feu,
(1) Il n'y a donc lieu de tenir aucun compte des discours que selon Douinlle, Marco Saint-Hilaire, etc. Malet aurait adressés sur la route à divers passants — phrases à effet dont les premiers inventeurs ont été Lafon et Nodier.
l'exécution du complot 229
radjudant-commandant Laborde ne voulut pas y consentir et fit un signe de la main. On fit un roulement et Guidai, celui qu'on voit le premier debout, ôta son schako avant la lecture du jugement et le remit après la lecture finie. On fit un second roulement et, au commandement de : En joue, il prit son schako, le jeta derrière lui et se tint ferme. Il essuya trois décharges et ne tomba qu'à la troisième, après laquelle les chasseurs tirèrent encore une trentaine de coups. Tous les condamnés demandaient la mort ; aucun n'avait les yeux bandés : on a vu Malet rire des gens qui étaient sur les arbres. Un autre a dit en montrant le cœur : c'est ici qu'il faut tirer. » (1).
Aucun incident ne se produisit, il n'y eut ni discours prononcé par Malet, ni maniement d'armes commandé par lui. « La gendarmerie me rend compte, écrit au ministre de la Guerre le maréchal duc de Conegliano, qu'avant et après l'exécution, la multitude n'a cessé de manifester son indignation contre les coupables et que, de toutes parts, des cris de vive l'Empereur I se sont fait entendre. J'avais sur le terrain des officiers de confiance qui m'ont confirmé ces particularités. »
Le général de division commandant provisoire de la l'*^ division militaire et de la place de Paris, baron N. Fririon, écrit simplement au ministre de ]a Police
(1) Note jointe au dessin de Duplessis-Bertaux, témoin oculaire, reproduit en tête du volume.
générale : « J'ai l'honneur de prévenir Votre Excellence que des quatorze coupables, douze ont été fusillés, Rabbe et Râteau ayant obtenu un sursis. » Si un incident s'était produit, Moncey et Fririon n'eussent pas manqué d'en faire mention. Le chirurgienmajor Lacroix, des dragons de la Garde de Paris, qui visita un à un les hommes exécutés, constata que Guidai était mort le dernier, ce qui met fin à une dernière légende relative à la mort de Malet.
Malet a donc emporté son secret ; en admettant qu'il eût un secret. Il eût sans doute cherché à utiliser, pour servir son ambition, aussi bien les éléments royalistes que les républicains, ce qui a permis par la suite à chacun des deux partis de le revendiquer, et à ses héritiers de jouer alternativement des uns ou des autres. Qu'il eût eu des relations en 1808 avec ceux-ci, en 1812 avec ceux-là, nul doute, mais il était bien trop ambitieux pour s'attacher à un parti. Son but, tel qu'il résulte, aussi bien des documents de 1808 que de ceux de 1812, était de se procurer une dictature qu'il eût exercée seul ou entouré de comparses qui n'avaient la plupart qu'une existence hypothétique. Il était de ceux qui, en plus grand nombre sans doute qu'on ne pense, se disposaient à remplacer Napoléon, de ceux qui, voyant l'effet sans juger la cause, se disaient : Pourquoi pas moi ? Il n'était ni républicain, ni royaliste, il était maletiste.
l'exécution du complot 231
Que son ambition eût tourné à l'idée fixe et que l'on dût reconnaître à certains symptômes qu'on avait affaire à un délirant, nul doute et ce qui en est la meilleure preuve, c'est que, tout en fondant son plan entier sur la crédulité humaine, il n'avait, en fin de compte, d'autre ressource qu'un coup de pistolet pour emporter la conviction de ceux qui résisteraient. Telle était sa certitude de réussir qu'il ne s'abaissait même pas à agir de sa personne sur tel ou tel des personnages majeurs auxquels il s'attaquait. Il leur envoyait, par une ordonnance, un chiffon de papier dépourvu de tout- caractère d'authenticité et dont le moindre examen démontrait la fausseté. Si, à Soulier, il avait pris la peine de faire lire par Boutreux les pièces politiques, rien de cela avec Rabbe, avec Lahorie, avec Guidai, avec Doucet, avec Deriot. On peut se demander pourquoi il n'avait pas destiné un de ses paquets à Savary, un second à Pasquier, un troisième à Desmarets : cela eût complété vraiment le tableau dans un sens que connaissent bien les aliénistes, mais les deux actes de violence par lesquels il termine lorsqu'il échoue, ne sont pas moins significatifs. Cet homme qui, jusque-là, a si judicieusement Combiné son plan entre ici dans l'absurde. Peut-il penser qu'il soit de taille à lutter seul contre l'armée, la police, l'administration impériales ? Dès qu'il recourt à la force, il doit être abattu par la force. La révolte ouverte d'un homme seul contre l'Empire et ses cent vingt millions d'hommes ne peut passer que pour un
acte de folie. S'il raisonne, il voit qu'Hulin tué, ses pistolets vides, il est aux mains de Laborde, des dragons de service, de n'importe qui. Ce n'est plus le calculateur qui, en combinant son projet, a fait preuve d'un remarquable esprit de suite et d'une connaissance approfondie de tous les détails. C'est un aliéné qui, ayant essayé tous les moyens de persuasion et ayant échoué, entre en accès et se rue contre son gardien. On lui passe la camisole et tout est dit.
Comptes rendus et conséquences de l'attentat
(23-30 octobre)
A trois heures et demie du matin, Malet était parti du cul-de-sac Saint-Pierre ; à cinq heures, il avait fait son entrée au quartier Popincourt ; à huit heures, il avait été arrêté place Vendôme. Paris n'était pas levé, que le drame était accompli. Si le ministre de la Police, le préfet de Police, le directeur de la Sûreté, avaient remplacé à la Force les détenus de la veille, cela s'était passé sans bruit, à des heures encore nocturnes ; l'archichancelier n'avait été avisé par l'inspecteur général de la police, Pâques, qui revenait de la place Vendôme, que lorsque tout était fini. Cambacérès lui ordonna aussitôt de se rendre chez le général Deriot, commandant la Garde impériale, « pour qu'il eût à se transporter de suite à son hôtel avec toute sa troupe, d'aller également à l'hôtel des Invalides, pour y porter le même ordre ». Lorsque le prince archichancelier se fut ainsi assuré que ses jours ne couraient plus de dangers, il pensa à délivrer le ministre de la Police et à convoquer aux Tuileries le conseil
des ministres. Ce ne fut qu'ensuite qu'il s'occupa d'aller à Saint-Cloud se présenter à l'Impératrice.
Si peU'de gens avaient pensé à elle jusque-là 1 Après toutes les courses faites de l'État-major au quai Voltaire, du quai à l'État-major et de l'État-major au quai, le maréchal des logis des dragons de la Seine, de service à la place, « a monté à cheval par ordre d'un aide de camp de M. le comte Hulin pour aller à Saint- Cloud voir s'il y avait du mouvement des troupes, ou enfin quelque chose d'extraordinaire, ce qu'a fait le sieur Roy et il n'a rien vu ».
Dès les premières investigations, il apparut clairement qu'il ne s'agissait ni d'une révolution populaire, ni d'une insurrection militaire. Le comte Real (1), chargé du premier arrondissement de la police de l'Empire, attribuant à Guidai un rôle qui le dépassait, ne jugeait pas moins l'événement avec sagacité, lorsqu'il écrivait que « le besoin de révolutionner ne se trouvait plus, le 23, ni dans le cœur, ni dans la tête des Parisiens. Cette observation, disait-il, a frappé tous les esprits ; elle décida en grande partie du succès de toute la journée. Elle n'a pas échappé à Guidai. Des trois chefs qui dirigeaient la sédition, Guidai était le seul qui fût véritablement initié aux mouvements
(1) Il ne paraît pas impossible que Real, si lié avec Barras, eût rencontré chez lui sinon Guidai, au moins M^^- Guidai. Real, si mêlé aux mouvements révolutionnaires, était en réalité, depuis la disgrâce de Fouché et de Dubois, le seul qui eût une compétence sur Paris.
COMPTES- RENDUS ET CONSÉQUENCES DE l'aTTENTAT 235
révolutionnaires. Malet ne peut être considéré que comme un idéologue qui n'a jamais su apprécier la force d'un mouvement révolutionnaire et Lahorie n'avait paru que dans la conspiration de Moreau qui, toute bourbonienne, toute vendéenne, si je puis rappeler ce mot, n'avait aucune couleur populaire. Guidai seul était bien au fait et, seul, se trouvait praticien de révolutions anarchiques. Aussi fut-il le premier qui, si je puis ainsi parler, tâtant le pouls à ce mouvement, reconnut d'abord toute sa faiblesse. Dans la première course qu'il fit de la Force au ministère et surtout dans la seconde, du ministère à la Force, il s'aperçut que les Parisiens étaient entièrement étrangers à cette représentation. La boule de neige révolutionnaire ne parut point et n'augmenta point le nombre des factieux. Pas un seul cri, pas un seul recrutement dans la populace. Guidai vit les boutiques s'ouvrir, les étalages se former, le devant des portes se balayer ; pas un seul groupe auxiliaire ne se forma, pas un seul cabaret ne se remplit. Dès lors Guidai désespéra de la sédition et, en revenant de la Force, il laissa filer un peu devant lui le détachement qu'il commandait et l'abandonna en se sauvant par une rue détournée. »
Guidai n'avait point sans doute tenu ce raisonnement tout entier : ayant, dès sa première promenade, goûté à diverses boissons qui l'avaient mis de belle humeur, il avait voulu les appuyer d'un déjeuner solide, et là se bornaient sans doute ses observations.
Mais les remarques de Real n'en étaient pas moins justifiées. On eut beau rechercher les anciens conspirateurs de 1808 : ils étaient exilés, dispersés ou emprisonnés, nul n'avait paru ; et la femme Lemare qu'on arrêta ne put donner aucune lumière. Les investigations les plus minutieuses ne menèrent à rien. On arrêta à Paris quatorze hommes et cinq femmes, tous gens obscurs, commissionnaires ou gardiens, fournisseurs des acteurs principaux. Un seul passa en jugement par la suite : Gaamano. Rien n'eût été plus aisé que de faire le procès de M'^^ Malet, qui certainement avait connu les préparatifs de la conspiration. On ne le fit pas. Cela n'eût mené à rien et eût prolongé une émotion qu'il eût été plus adroit sans doute de calmer par le silence.
De même, n'avait-on pu trouver les éléments d'une rébellion militaire : comme la lO"* cohorte dont le commandement avait été aussitôt enlevé à Soulier pour être transporté au major Querelles, la Garde de Paris avait montré un profond abattement lorsque son colonel et plusieurs de ses officiers avaient été arrêtés, mais aucun symptôme n'avait paru d'un mouvement dans la troupe. La Garde comme la Cohorte avait obéi à ses supérieurs légitimes, et ce n'était point de sa subordination qu'on pouvait lui faire un crime.
Vainement avait-on recherché ce qu'avaient fait, dans la journée du 23, les officiers généraux réformés ou disgraciés qui pouvaient se trouver à Paris, On
COMPTES RENDUS ET CONSÉQUENCES DE l'aTTENTAT 237
n'avait rien découvert, et c'est vraiment qu'il n'y avait lien ©u. Mais, pour des raisons compréhensibles, on voulait qu'il y eût quelque chose. D'abord, il y avait eu le choc en retour : la peur rétrospective, et puis, il y avait la suprême question : Que dira l'Empereur ? Comme la reine Hortense l'écrivait, le 13 novembre, au prince Eugène : « Vous devez connaître à présent notre aventure de Paris. Tout le monde est bien inquiet de savoir comment l'Empereur la prendra. Tout en riant de la police, on s'intéresse à elle et l'on croit que l'Empereur ne sacrifiera pas des gens qui lui sont dévoués. Je ne te parle pas des calembours, car ce qui jette du ridicule sur les gens est toujours nuisible et ils sont tous bien tourmentés. »
La distance de Paris où se trouvait l'armée, ne pouvait que rendre singulièrement difficile l'appréciation d'événements qui, à la première inspection, paraissaient incroyables, à moins d'une organisation puissante, et de complicités étendues. Mais ceci n'était-il pas aussi dangereux à dire que la vérité même ?
La découverte d'une conspiration ayant des affiliations profondes dans les départements, montrant qu'après douze années — huit au moins — les trames des jacobins et les complots des royalistes avaient toujours la même activité, quel échec pour l'administration départementale, policière, militaire, qui avait constamment, depuis 1804, affirmé non sans raison que la France jouissait partout de la paix impériale ? Et, d'autre part, comment dire qu'un homme sans
nom, sans relations, sans argent, avait, à lui seul et armé seulement d'une fausse nouvelle, failli renverser l'Empire ? N'était-ce pas déconcertant et un peu ridicule ? Le mieux eût été à coup sûr d'étouffer l'affaire comme on l'avait déjà fait en nombre de cas analogues et de défendre qu'on en parlât ou qu'on en écrivit. Mais le retentissement n'avait-il pas été tel déjà qu'on fût dans l'impossibilité de l'arrêter ? On prit donc le parti inverse ; on monta au Capitole, on se chargea soi-même d'ébruiter l'attentat à Paris et dans les départements, sous une form« qui se rapprochât de la vérité, et dont on ne pouvait contester la maladresse. Le duc de Rovigo rédigea de sa main, un avis qui dut être imprimé à douze ou quinze mille exemplaires pour être répandu dans Paris et, déposé aux diligences, être remis aux voyageurs ; il dut être reproduit dans les journaux et réimprimé dans tous les départements. Il était ainsi conçu :