Les Amants (1), ou de la philosophie
Dialogue du genre narratif, où Socrate raconte à ses auditeurs non nommés un entretien qu’il a eu dans l’école de Denys le Grammairien, maître de grammaire de Platon, suivant Olyrapiodore, avec deux jeunes gens dont l’un est tout entier à la gymnastique et l’autre tout à la philosophie.
Il est divisé en deux parties. Dans la première Socrate prouve que la philosophie ne consiste pas à tout apprendre : car une trop grande quantité de connaissances et d’études, sans précision et sans profondeur, est peu utile, et la philosophie est sans . doute chose utile. Dans la seconde, il s’attache à prouver que la philosophie doit être cherchée dans la justice unie avec la tempérance ou la sagesse, (Twçpocûvr,, qui nous permet de châtier et de rendre meilleurs les autres hommes; mais pour cela il faut les connaître,'et, pour connaître les hommes, il faut se connaître soi-même, puisque chacun de nous est homme. Alors seulement le philosophe réalisera l’idée entière du beau nom qu’il porte, et sera le bon roi , le général habile , l’honorable père de
(1) Le titre est ’EpauTat dans Olympiodore, et ’AvTepa<Tta{chez tons'les autres auteurs.
famille. Pin un mot la vraie philosophie est dans la morale, et sa portée et ses limites sont celles de la morale elle-même (i). On n’élève aucune critique contre la langue et le style de ce petit morceau, où brillent la pureté, la correction, la grâce de Platon ou de Xénophon. C’est dans l’imperfection de la discussion même qu’on va chercher les arguments contre raulhenticité. Les personnages n’ont pas ici de physionomie caractérisée, et de figure expressive et accentuée ; on n’aperçoit pas le sel de l’ironie platonicienne; la vertu de la justice est confondue ^ avec l’institution politique judiciaire; on attribue à la (TwcppoaûvY) la vertu par laquelle l’homme se connaît lui-môme ; enfin toute la philosophie est ramenée à la notion d’utilité, ce qui est contraire à l’opinion des grands dialogues de Platon. Voilà pourquoi Schleiermacher, Ast, Socher, Stallbaum et M. Cousin rejettent ce dialogue dans la classe des oeuvres supposées. Les raisons données me paraissent faibles, et la meilleure, au point de vue historique, c’est que Thrasylle doutait déjà de l’authenticité (2), ce qui ne l’a pas empêché de l’admettre dans son catalogue, où il forme la deuxième pièce de la quatrième tétralogie.
(1) M. V. Cousin, Arg.
(2) Diog. L., IX, 37. lUTtsp ol àvT£p«<TTal ID.âttovôs gÎTt, OpaaûXXoî. '
IL Les Dialogues authentiques.
Les ouvrages que nous allons citer maintenant sont unanimement reconnus comme authentiques par les anciens, ou du moins aucun soupçon no s’est étevé dans l’antiquité contre eux. La critique moderne ne les attaque qu’avec des arguments internes, dont j’ai déjà plusieurs fois décliné la compétence et contesté la valeur; sauf pour les Lettres, ils me semblent insuffisants à détruire les preuves de fait tirées del’accoi'd de la tradition, et des témoignages d’Aristote, d’Aristophane, de Thrasylle et des autres écrivains de l’antiquité.
1 4. L’Uippias, ou du Mensonge.
i Les interlocuteurs du dialogue sont Socrate, Hippias, le sophiste d’Élis , dont le savoir encyclopédique est signalé avec quelque ironie, et un troisième personnage, Eudicus (1), aussi inconnu qu’Apéniautus son père, et qui a donné l’hospitalité à Hippias. La scène a lieu dans la maison d’Eudicus; après une leçon d’Hippias sur les poètes et particuculièrement sur Homère , qui avait attiré beaucoup de monde, le dialogue se continue devant un petit nombre d’auditeurs restés après la grande représentation. Le dialogue, classé parmi les réfutatifs, est le deuxième de la septième Tétralogie de Thrasylle.
(1) Nous le voyons dans TZ/f/jp. I, p. 286, comme un admirateur d’Hippias.
Il est consacré h la discussion des deux propositions : 1® Que celui qui est capable de mentir sur un sujet quelconque doit le comprendre, et, par conséquent, est capable de dire la vérité ; 2® Que • celui qui ment sciemment et volontairement est moralement supérieur à celui qui ment sans le savoir ^ et le vouloir. On a voulu voir là (1) un grossier paradoxe et un sophisme immoral et impie. La faiblesse des raisonnements et le principe maigre et sophistique sur lequel ils s’appuient ont porté M. Cousin, dans son bel argument, à douter de l’authenticité de ce dialogue. Quant au principe, je crois qu’il se ramène à cette proposition très-peu paradoxale, que la moralité repose essentiellement sur la liberté et l’intelligence de l’agent; principe qui aboutit à cette doctrine de Platon : le méchant est un insensé. L’homme étranger aux lumières de la conscience, à ses joies et à ses troubles , à ses scrupules et à ses remords , n’est plus un homme. Avoir la conscience de la loi qu’on viole et le sentiment du bien qu’on outrage , c’est assurément un degré de moralité supérieur à l’état d’un être pour qui il n’y a ni loi ni bien, et qui n’a ni intention, ni conscience, ni intelligence de ce qu’il fait (2). Quant à la forme,
(1) Arist., Afe(., Y, c. 29.
(2) On a d’autant moins le droit de contester cette doctrine, vraiment socratique et platonicienne, qu’elle se rattache à la grande théorie que la vertu est une science, et qu’on la trouve dans les Mémorables de Xénophon, où elle est exposée dans un entretien d’Euthydème avec Socrate, IV, 2-14; c’est vraiment pousser le doute à ses limites extrêmes que de retourner ce fait
il faudrait, pour le rejeter, admettre pour critérium que Platon n’a pu écrire que des chefs-d’œuvre , et que tout ouvrage d’une composition inférieure ne saurait lui être attribué. Or qui oserait proposer ce principe, quand Aristote (1), Cicéron (2), Alexandre d’Aphrodisie (3), citent comme authentique le dialogue suspecté? D’ailleurs je trouve M. Cousin et M. Zeller bien sévères dans leurs jugements sur l’exécution de l’ouvrage, 'qui ne me paraît ni aussi mesquin, ni aussi pauvre déraison, de sel et d’ironie qu’ils l’ont fait. Un bon juge y voyait un fond vraiment socratique , et dans la forme un tableau rempli des traits les plus fins de l’ironie platonicienne (4). Cela n’a pas empêché Ast (5), Schleiermacber (6) et Zeller (7) de contester l’authenticité soutenue par Stallbaum (8), Hermann (9), So-
contre l’aulhenticité du dialogue , et de prétendre que si Platon avait cru devoir emprunter cette proposition à son maître, il l’aurait développée, complétée, rectifiée', et ne se serait pa» borné à la reproduire avec son faux air de sophisme.
(1) Met., V, 120. Platon n’est pas nommé dans le texte, mais il l’est dans le commentaire d’Alexandre.
(2) Oraf., 111, 32.
(3) Ad JtfeL, V. 120.
(4) M. K. F. Hermann, Gesch. u. Sysl., l’appelle dïeses klelne aber aecht socratische und mit den feinslen Ziigen platonischer Ironie ausgeführte Gemdlde. Ast, au 'contraire, Platon s leben, p. 462, le trouve tout à fait iinsokralisch , et le qualifie de réfutation sophistique du sophiste Hippias.
(7) Plat. Stud., p. 15o.
(8) Prolog, ad Hipp., 11.
(9) L. l. supra.
cher (i), Steinhart (2) et Susemihl (3). Je ne connais pas d’édition spéciale de ce petit ouvrage, que M. Stallbaum est le premier et, je crois, le seul à avoir commenté.
lü. Les Lettres.
Le recueil des Lettres comprend , dans les éditions ordinaires, treize pièces ; mais M. K. -Fr. Hermann en ajoute dans son édition cinq autres sans suscription, dont trois avaient été déjà publiées, mais séparément, par Orelli (4), et les deux autres par Boissonade (5). Elles sont admises comme authentiques par toute l’antiquité. Thrasylle en fait la quatrième pièce de sa neuvième tétralogie, et Aristophane la troisième de sa cinquième trilogie ; Ci ~ céron (6), Plutarque (7), Athénée (8), Élicn et beaucoup d’autres les citent sans exprimer le moindre doute. Cependant, tout en les considérant comme authentiques , les anciens ont bien vu que ce ne sont pas là de vraies correspondances , mais des compositions en tête desquelles on s’est borné
(2) Trad, aU.deMülIer, t. I, p. 101.
(3) Genel,, Enlwick. d. Plat. P/iil., 1, p. 11.
(4) Socr. et Socralic., Epistol., Leips., 1815; R.
(5) Anecd. Grxc., vol. II, p. 84 cl 211.
(6) Ep. ad Fam.i I , g, où il cile la V» IcUre ; de Fin., II, 28; où il cite la VIP; de 0(f., 1,7; de Fin., H; 14, où il rappelle la IX«; ce qui prouve que le recueil élait déjà formé cl complet.'
(7) De Disc. Adulat.\ p. 09. et VU. Dion.
(3) Alhén., XII, 527, c.
à mettre le (0> n’ont ni l’éloquence
d’un grand écrivain, ni le caractère du style épistolaire (2). Ce n’est qu’une forme artificielle donnée à des renseignements historiques sur la vie, la personne et les doctrines de Platon ; et c’est là la principale raison qui me les rend très-suspectes (3). Il ne m’est pas possible d’admettre que Platon , qui a été si sobre, si avare , dans ses ouvrages , d’informations sur lui-même , ait composé exprès ces espèces de mémoires sous une forme qui devait être peu de son goût.
La lettre, constituée et traitée comme une forme littéraire destinée à l’exposition d’idées morales, scientifiques ou philosophiques (4), est une invention des sophistes, et il paraît peu naturel d’admettre que Platon ait si volontiers admis et mis à pro- , fit cette innovation récente et un peu artificielle.
Ce n’est que beaucoup plus tard que la lettre est devenue un vrai genre littéraire ; aussi tous les recueils de cette nature qui remontent à l’époque de Platon sont-ils sujets à des doutes fondés et univer-
(1) Démélr., de Eloc., c. 228.
npoY£YP°‘P''P’^^<>Vi xaSiTCEp xà IIXâTcovo; noXXâ.
(2) Phot., Ep. 207. "Iffov xe xŸj; êxEÎvou XoYiôxr,xoc xal xoü èi:i- (TxoXt|j.a(ou xûxtou àitoXEÎirovxai.
(3) Conf., sur ce sujet: Ast, Plat. Leb., p. 504; Ilerm., Ouc. cité, p. 422 et 690; Weigand, Epistol. quæ Plat, nomine vulgo feruntur; Giesscn. 1818, 8; Salomon, de Plat, quæ feruntur epistolis, 1835, 4. Berlin.
(4) Olear., in Orelli Socrat., Epist., p. 402. « Videntur mibi omnino epistolæ illæ ex carum genere esse quæ aliquid cum gcXExai; sophislarum habenles cognationis... >■
sels (1). En outre, on ne comprend guère comment Platon , en admettant qu’il ait fait le recueil de ses lettres, y ait conservé celle qui l’ouvre, qui n’est ni écrite par lui, ni adressée à lui, mais qui est de Dion à Denys. Le contenu de ces lettres en trahit l’origine au premier regard. Ne parlons pas de la première, qui n’est pas attribuée ni adressée à Platon. La seconde, adressée à Denys, renferme des idées bien peu platoniques , par exemple, cette idée bizarre que la sagesse et la tyrannie sont faites pour s’aimer et s’unir, et que le tyran comme le philosophe trouvent dans ce commerce intime chacun leur profit et leur gloire (p. 3H, e.). Qui supposera jamais que Platon ait écrit cette phrase d’une vanité outrecuidante et ridicule : « Je suis venu en Sicile avec la réputation du plus illustre philosophe de mon temps?» L’opinion que la philosophie est chose mystérieuse et doit être enseignée dans le secret et sous le voile d’un impénétrable symbole (2) à un
(1) Bentley, Epist. Phalarid.
(2) C’est là que se trouve la phrase célèbre, p. 312, d : « Tout est autour du roi de tout ; il est la fin de tout ; il est la cause de toute beauté :ce qui est du second ordre est autour du second principe; et ce qui est du troisième ordre, autour du troisième principe. > Les Alexandrins et les PP. de l’Église ont souvent cité ce passage conjointement avec celui de la lettre VI , p. 323, d, pour montrer, dans l’antiquité même , des traces du dogme de la Trinité. S. Just., Mart. Apol., I, 60, p. 81, c. ; Athénag., Leg. pro Christ., p. 301; Clém. d’Alex., Cohort. ad Gent., 45, c, p. 60 (Sylb.), et Strom., V, 10, p. 598, Quelques-uns voyaient; dans le premier principe, le Bien; dans le second, le Démiurge; dans le troisième, l’Ame du monde. Conf. CyrilL,
petit nombre d’élus et d’initiés, est contraire à la vraie pensée de Platon ; et l’origine suspecte du document est manifeste lorsqu’on fait dire à ce fécond écrivain de tant de chefs-d’œuvre : « Aie soin de ne rien écrire sur ces matières, car le papier peut laisser échapper nos secrets. Aussi n’ai-je jamais rien écrit; il n’y a et il n’y aura jamais aucun ouvrage écrit de la main de Platon, et les ouvrages qu’on m’attribue sont de Socrate, quand il était jeune et déjà remarquable par sa sagesse. » Cette double assertion , qui contient une double erreur manifeste , suffit à compromettre, ou plutôt ruine l’autorité de tout le recueil des lettres.
La troisième lettre, à Denys, est une apologie de Platon, qui explique les motifsdeson double voyage à Syracuse et où il nie formellement avoir donné à Denys le conseil de ne pas rétablir la liberté dans les villes grecques de la Sicile. Le style, moins pénible et moins diffus que celui de la deuxième, semble indiquer une autre main , et elle paraît avoir pour but de défendre la conduite et les idées politiques de Platon contre de malveillantes imputations. Comme la septième et la huitième, elle donne sur la personne du maître des renseignements tellement circonstanciés, et avec un tel accent de sincérité , qu’on pourrait, avec M. Hermann, les supposer de la main de Speusippe, ou de quelque autre disciple non moins versé dans son intimité.
adv. JuL, I, 34, b.; VIII, 271, a.; Eusob., Pr,rp. Ev., VII, 13, p. 323, et d’autres encore cité* par Ast, p. .510.
LES ÉCRITS DE PLATON. lal
La quatrième, à Dion, lui témoigne l’intérêt qu’il prend à son entreprise, l’encourage à imiter les grands politiques pour s’acquérir un nom glorieux, et le prie de lui donner sur ses affaires des renseignements précis et certains : lettre banale et vide, et où l’on trouve des sentiments peu dignes de Platon et des idées peu conformes à sa philosophie.
La cinquième, à Perdiccas, probablement Perdiccas III, roi de Macédoine, lui donne le conseil d’utiliser les services d’un personnage nommé Kuphrée, et explique comment Platon , qui donne volontiers des conseils politiques aux princes, n’a pas cru pouvoir se mêler des affaires de son pays. Ficin, observant qu’il est ici parlé de Platon à la troisième personne, supposait que la lettre était écrite par Dion.
La sixième, à Herméas, Érastos et Goriscos, leur conseille de lier entre eux une indissoluble amitié. Elle a une allure mystique, pythagorique , et Platon y joue le rôle d’un supérieur de couvent. C’est là que se trouve, p. 323, d., le fameux passage où Dieu est appelé le Guide, ^lyéaova, de tout ce qui est et qui sera, et où l’on invoque le Maître, père de ce Guide et de cette Cause, toüt£ ^lyéi/ovo; x«\ aîTiou iroÎTtfa xupiov. Langage et idées, tout est étranger à Platon. Les citations nombreuses de cette phrase, comme de celle de la deuxième lettre, pourraient faire supposer un auteur chrétien ou juif; les uns et les autres cherchaient, en effet, dans l’antiquité grecque, des autorités et des précédents à leur
conception de la Divinité, et ne craignaient pas d’en fabriquer (1).
La septième, adressée aux amis de Dion, a un caractère apologétique évident, et veut rendre raison des voyages de Platon à- Syracuse, et de ses rapports avec le tyran. Ce mémoire justificatif très-étendu contient d’intéressants détails sur les événements de la Sicile, et le rôle qu’y joua Platon. L’auteur y raconte l’exil de Dion, l’affranchissement des Syracusains,lamort de leur libérateur assassiné par des traîtres, et témoigne de la part qu’il prend aux espérances conçues par le parti démocratique, de chasser le jeune Denys, et de rendre la liberté à Syracuse.
La partie philosophique de la lettre n'est pas trèsplatonicienne : on y distingue en-toute chose cinq conditions ou degrés de connaissance : 1“ le nom ; 2® la définition; 3“ l'image, xb ÇwypaŸouaevov ; 4“ la science; 5® la vérité (2). On ne trouve rien dans Platon qui rappelle cette division, et particulièrement l’image, la représentation sensible d’une notion, n’y tient pas le rang qui lui est ici donné. La proposition que, pour comprendre les choses, il faut qu’il y ait entre elles et l’intelligence une affinité naturelle (3), quoique pythagoricienne, se rap-
(1) Comme Aristobule (Valckenaër, de Aristobulo Judæo. Leyd., 1806), et Philon qui donne aussi un père ,à lY,Yéu.uv ita- (Tüv TÜv 6uv(x(iscdv (Grossmann, Quæstiones Philon. heips., 1819, p. 51).
(3) 344, a. Tèv (ji9| itpâYI**'''®? £Ùli«0et« itoiin-
tjui itoxe , oûxe (J-v^pri.
proche davantage des idées de Platon. On retrouve ici l’opinion fauséement attribuée à Platon que la philosophie doit être l’objet d’un enseignement mystérieux, secret, ésotérique, et ne doit pas être profanée par la publicité du livre (1). Rien ne milite en faveur de l’authenticité de cette pièce, dont Cicéron (2) cite cependant et traduit le passage p. 326 b., en le faisant précéder de ces mots: «Est præclara epistola Platonis ad Dionis propinquos , in qua scriptum est his fere verbis, »
La huitième est adressée aux mômes personnes et roule à peu près sur le même sujet : elle expose un plan de conduite pour le parti libéral que Dion avait formé autrefois* et qui survivait à son chef; Platon les invite à adopter un projet de constitution destiné à réunir et à réconcilier les partisans de la tyrannie tombée et ceux de la liberté victorieuse, qui s’abandonnaient déjà à des discordes intestines. Un anachronisme grave renverse l’authenticité du document : la lettre émet l’opinion de mettre à la tête du gouvernement trois rois à élire, et parmi eux l’auteur propose le fils de Dion ; or on sait, par Cornélius Nepos (3) et par Plutarque (4), que les fils de Dion étaient morts avant leur père.
Les lettres IX à Archytas (5), X à Aristo-
(2) Tuscul. Qu.f V, 35.
(3) Dion, § 4 .
(4) Dion, p. 982. Consol. ad Apollon., p. 119.
(5) Oo remarquela belle maxime que l’homme n’est pas né pour lui seul, reproduite par Cicéron {De Off. I, 7, 22 ; De Fin. II, 14).
lo4 LKS ÉCRITS DE PLATON.
dore(l), XI à Laodamas, XII à Archytas, sont de tout le recueil celles dont le contenu insignifiant révèle le mieux l’origine falsifiée.
La lettre XIII, à Denys (2), lui recommande un jeune pythagoricien nommé Hélicon, et lui rend compte de commissions, d’achats et d’affaires d’argent dont Platon est censé chaîné pour lui. On y voit une affectation de secret et de mystère jusque dans la correspondance, qui est un indice suspect. Platon rappelle que le signe qui distingue ses lettres sérieuses de celles qui ne le sont pas est qu’il commence les unes par : Dieu, les autres par : les dieux. Ce qui achève de démontrer l’inauthenticité, c’cst que les ouvrages de Platon y' sont désignés sous le titre de XwxpaTeioi Xclyot, et le Phédon sous celui de ô TtEpl XÔYoç, c’est-à-dire comme des ouvrages dont celui qui écrit la lettre ne se reconnaît pas l’auteur. Malgré l’opinion de Bentley, deWesselling et de Wyttenbach, nous la rejetons donc comme les autres, et nous souscrivons absolument au jugement de M. Hase sur l’ensemble du recueil : « Les lettres qui existent sous le nom de Platon ont été probablement composées peu de temps après sa mort par quelque philosophe de son école. » Ajoutons cependant que l’inégalité du style et des idées
(1) Cet Aristodore est complétemeat inconnu.
(2) C’est à cette lettre qu’Ast, Platon» Leben, p. 527, rapporte les mots àvTtXsYerat w; oO HXâtwvoc qui sont mis en marge à côté de la XII» dans le ms. de Vienne, uvi, et le mss. xxxvi de Madrid. (Kollar, Supplem. ad Lamber., p. 41.1, et Iriarle, Reg. Bibl. Matrit. Codd. gr. tom. I, p. 139.)
LES liCRlTS UE ULATON. V.i'6
ne permet pas de les attribuer toutes à un seul et môme auteur.
tfi. Le Clitopho7i, ou l’Exhortation.
Dialogue moral, qui formait dans la huitième tétralogie la première pièce.
C’est à peine ici un dialogue. Sur une interpellation de Socrate, Clitophon exprime à ce dernier dans un long discours, avec quelques éloges sur la beauté et la pureté de sa morale, les objections assez fortes et assez vives des orateurs et des hommes politiques contre l’utilité et l’application pratique dont elle est susceptible. Le style ne manque ni de bonheur ni de vie, quoiqu’il ne ressemble guère au genre du dialogue, et tombe dans le ton oratoire. Quelques anciens voulaient qu’on commençât par lui la lecture de Platon (1) : c'est assez dire qu’ils le considéraient comme authentique, et n’avaient pas à cet égard le moindre doute (2). Nous n’en au rions pas davantage s’il était vrai qu’Aristote y fit plusieui's fois allusion, comme le croient Giphan et Zell (3) : mais les passages cités paraissent à M. K. Fried. Hermann se rapporter plutôt au Lysis (4) et à la République (S). On ne peut s’empêcher d’avoir
(1) Diog. L., UT, 62.
(2) On le trouve cité par Syncsius, Dion, p. 37.
(3) Ad Aristot., Ethic. Nie., VIII, 4, 4 ; Eudem., VII, 2; Polif,, II, 1, 16.
(5) Rep., I, 351, et V, 462.
quelque soupçon sur cet ouvrage, que rejetait déjà de Serres parmi les voôsuoixévouç, en y voyant une attaque si vive contre Socrate, et surtout une critique qui porte, quoique souvent à faux , sur des points particuliers des dialogues de Platon. Pour expliquerccttecontradiction,Tennemann(l) propose de le considérer comme le fragment d’un dialogue incomplet, où manque la réfutation des critiques, et Ritter (2), comme l’ébauche ensuite abandonnée du commencement de la République^ où figure en effet en personnage presque muet Glitophon. Mais la macroloqie , si opposée à la manière habituelle de Platon, ainsi que l’observent Schleiermacher (3) et F. Hermann (4) , l’inexactitude dans la reproduction des doctrines, que l’auteur dénature et ne paraît pas comprendre, expliquent, si elles ne justifient pas l’opinion de M. Hermann, qui, malgré l’air d’authenticité que lui donnent la couleur du style et la méthode, voit dans ce morceau un de ces travaux d’école, où les disciples de l’Académie s’exerçaient à traiter avec la dialectique platonicienne et à la manière socratique un thème paradoxal.
(1) Syst, de Plat. Phil., yo\. I, p. 112.
(2) Gesch. d. Philos., vol. II, p. 176.
(3) Trad. allem., vol. II, p. 460.
(4) Gesch. «. Syst., p. 426.