‹ La vie et les écrits de PlatonChapitre 55 sur 76 · I. On conteste qu’elles existent réellement · texte numérisé non relu

I. On conteste qu’elles existent réellement

II. On demande comment chacune d’elles peut cire affranchie ’de la loi de la génération et de la corruption ;

III. Enfin on doute si l’on doit dire que ces unités sont répandues, en se divisant et devenant plusieurs, dans la multitude infinie des choses sensibles , ou s’il vaut mieux croire que dans chaque objet chacune est tout entière , auquel cas elle serait hors d’ellc-môme et existerait à la fois' dans une et dans plusieurs choses (1).

Toutes les choses auxquelles on attribue toujours l’être(2) sont composées d’un et de plusieurs, du fini et de l’infini, et cette loi de l’existence est universelle et éternelle ; mais elle n’apprend pas grand’chosc. Il faut découvrir , mesurer , calculer , définir par des nombres ce rapport de l’un à la pluralité , du fini à l’infini. Ainsi , après avoir trouvé l’Idée une dans une pluralité, il faut chercher dans cette Idée une les espèces ou parties qu’elle contient en soi , et combien elle en contient. Ce n’est pas savoir la musique ni la grammaire que de savoir que la voix est une et plusieurs; mais il faut connaître le nombre de ses éléments et de ses intervalles distincts, et

(I) Les questions poséis ne reçoivent ici aucune solution, et même ne sont soumises à aucune discussion.

(I) Je crois que c'est par une fausse, construction que M. V. Cousin a été conduit à traduire tüv àet ÀeYoïxÉvtov elvai : auxquelles on atlribuc une existence éternelle.

quels ils sont. Connaître les intermédiaires entre l’unitc et la pluralité , c’est ce qui distingue la dialectique de l’érislique.

Pour savoir si le souverain bien est le plaisir ou la sagesse, et pour bien savoir ce que c’est que le plaisir et la sagesse, il faudrait dolic les diviser en leurs espèces ; mais cette division n’est peut-être pas nécessaire s’il est vrai que le souverain bien n’est ni l’un ni l’autre, mais une troisième chose différente des deux et meilleure que toutes les deux. Car le bien étant parfait et ayant pour caractère de se suffire à lui-même, ni le plaisir sans la sagesse, ni la sagesse sans le plaisir, ne remplissent ces conditions; sans intelligence, sans conscience, sans mémoire, sans attente, sans espérance, on ne saurait ni espérer, ni se rappeler, ni même percevoir la • sensation du plaisir. Toute sensation dont on n’a pas conscience est comme si elle n’était pas.

Le souverain bien ne peut donc consister qu’en un mélange du plaisir et de la sagesse; mais dans quelle proportion doit être fait ce mélange, et quel élément y doit dominer? c’est ce qu’il s’agit de rechercher.

Il y a dans la nature des choses quatre classes à distinguer :

1. Celle de l’infini, qui est de sa nature multiple, toujours trop ou trop peu, perpétuel changement du plus et du moins, opposé à toute limite, à toute mesure fixe, à tout nombre.

2. Il y a la classe des êtres contraires, qui renferme tout ce qui a une mesure, une limite, un

LKS ECRITS ÜE PLATON.

nombre fixe, clair, constant, et qu’on peut appeler le genre du fini.

3. La troisième espèce contient tout ce qui est produit par le mélange des deux autres , et que la mesure qui accompagne le fini fait passer à l’existence. Cette limitation mesurée de l’infini produit la santé, l’harmonie, là beauté, la force de toutes choses.

4. La quatrième est la cause productrice de ce mélange , et, par conséquent, la cause créatrice et formatrice de tout ce qui devient (1).

Le plaisir est de l’espèce inférieure de l’infini , toujours en mouvement du plus au moins ou du moins au plus; il n’a en soi ni commencement,* ni milieu , ni fin , ni mesure ni nombre : il ne doit donc pas dominer dans le mélange.

L’intelligence, ou la sagesse, est bien au^essus du plaisir , car elle est de la même famille que la cause, et à peu près du môme genre. La raison est la reine du ciel et de la terre. Si nous ne pouvons croire que l’ordre de l’univers soit dû au hasard , comment n’admettrions-nous pas, pour en expliquer les merveilles, une intelligence, et, par conséquent, une âme qui en soit la cause, l’intelligence ne pouvant résider que dans une âme? Et, de môme que notre corps est tiré des éléments corporels qui constituent le corps du monde, d’où pourrions-nous

(1) On doit remarquer ici l’influence des idées pythagoriciennes, comme le fait observer Proclus, Théol. Plat., I, 5, p. 13: III, 7, p. 132; Comment, ad Tim., I, p, 26 et 54. Conf. Boeckh, Philolaos, p. 47;

3Si

avoir tiré notre âme , si le monde n’en avait une dont la nôtre est une parcelle (1) ? Ainsi, non-seulement l’âme de Jupiter, mais l’âme de l’homme est ce qu’il y a de plus semblable à la cause, et par conséquent, tout ce qui se rapporte à elle est d’une catégorie bien supérieure au plaisir.

Il faut néanmoins entrer plus profondément dans l’analyse de ces deux grands phénomènes de l’âme.

Le plaisir appartient au genre de l’infini , mais ses espèces et ses formes déterminées ne tirent leur origine que du mélange de l’infini et du fini ; c’est lorsque dans ce mélange, qui emporte l’idée de changement et de mouvement, l’harmonie naturelle de l’être est rétablie, qu’il y a plaisir; il y a douleur quand elle est détruite. Telle est la loi de la condition humaine , qui marque l’infériorité de notre nature, puisque le plaisir même enferme l’idée d’un besoin douloureux qui l’a précédé. Les dieux seuls en sont exempts.

Outre ces plaisirs de la sensation , il y en a qui reposent sur ^attente de l’avenir, et qui supposent la mémoire du passé : c’est de là que naît le désir, qui, comme ces sortes de plaisirs, est un phénomène

(1) C’est encore là une doctrine pythagoricienne. Diog. L., VIII, 28. Pythagore enseignait etvat t9iv à7tô(TTca<T|i.a alOlpoç,

c’est-à-dire que l’ame humaine est une parcelle détachée de l’àme du monde. Cic., de IVat. D„ I 11, : « Nam Pythagoras qui censuit animum esse per naturam rerum intentumet commeantem, ex quo auimi noslri carperentur. » Cat. Maj., c. 2i : « Audiel>am Pytliagoram Pylhagoreo.«que omues nunquam duhitasse quin ex universa mente divina delihatos animos haberemus. ” (’onf. Procl., T/ieol. Plat., p. 92.

de l’âme. Ces plaisirs néanmoins ne sont pas piirs^ar voici comment ils se produisent. Le corps éprouvant un besoin , un vide douloureux qu’il ne peut satisfai ro, l’âme, en espérant ou en se rappelant l’objet qui doit le faire ou l’a fait cesser, se procure un plaisir propre , mais qui se mêle à une souffrance du corps et celle-ci corrompt la pureté de sa propre jouissance.

Il faut, pour bien connaître la nature du plaisir, ne pas oublier qu’il y a de faux comme de vrais plaisirs, du moins quant à leur objet; car ces plaisirs naissent des images que la sensation a déposées dans nos âmes, et les images pouvant être fausses peuvent produire en nous de faux souvenirs comme de fausses espérances, et par conséquent de faux plaisirs. Le plaisir est positif, et non pas seulement, comme on le prétend quelquefois, une exemption de la douleur ; mais il est lié à la douleur, puisqu’il est lié à la satisfaction d’un besoin, état douloureux par lui-même. Il résulte de là que la vivacité du plaisir dépend de la violence des besoins , et est le partage des intempérants et des malades plutôt que des hommes sages et sains.

Non-seulement le plaisir est lié à la douleur en ce qu’il lui succède, mais, en certains cas, il se mêle à elle et coexiste avec elle dans le même sujet et le môme temps. Ainsi l’homme qui a lagale souffre de la démangeaison, et jouit en même temps d’un très-vif plaisir s’il se gratte. Ce mélange inséparable a lieu non-seulement dans le corps, mais dans l’âme, dont certaines passions qui lui sont propres , telles que la colère et l’amour, sont à la fois de cuisantes douleurs

LES ÉCRITS DE ri.AïOiN.

et d’ineffables plaisirs. Certains arts provoqueront nécessairement ce mélange : la tragédie, par exemple, où les larmes sont délicieuses, la comédie où le rire a pour objet le mal d’autrui : joie malsaine qui ne peut naître que du sentiment douloureux de l’envie que l’on porte à son prochain. Et il en est ainsi, non-seulement au théâtre, mais dans la tragédie et la comédie humaines, qui unissent intimement le plaisir à la douleur. Le corps sans l’âme, l’âme sans le corps , et tous les deux en commun , éprouvent mille affections où la douleur est mêlée au plaisir.

Cependant il est quelques plaisirs où ce mélange n’a pas lieu ; ce sont ceux qui naissent de la satisfaction de besoins dont la privation ou n’est ni sentie ni sensible, ou n’est pas douloureuse. Telles sont les plaisirs que nous procurent les belles couleurs , les belles figures, et souvent aussi les odeurs et les sons; ajoutons-y les plaisirs de la science , car le désir de savoir ne cause pas, au commencement du moins, une vraie douleur. Il faut entendre ici , non les beautés réalisées par les arts, mais les beautés idéales que ceux-ci cachent sous leurs formes sensibles, en même temps qu’ils les révèlent. Or ce sont là les vrais plaisirs , parce qu’ils sont purs , purs de douleur, et non parce qu’ils sont les plus vifs : les plus vifs étant, comme nous l’avons vu, mêlés à la douleur.

Mais, même dans cet état de pureté qui constitue sa vérité , le plaisir est relatif, a toujours un but autre que lui-même , est toujours en voie de

3o4 LES ÉCRITS DE PLATON.

génération, en un mot est un phénomène mobile, fugitif , sans permanence ni identité , n’ayant pas d’èxistence par lui-même. Il a pour but le bien, et n’appartient donc pas à la classe des biens.

Enfin , il ne peut être le souverain bien , parce qu’alors il serait la mesure de la valeur morale des êtres. Souffrir serait la marque de la méchanceté, jouir celle de la vertu : proposition que l’observation et la conscience réfutent suffisamment.

L’analyse de la science est plus brève et plus facile que celle du plaisir.

Il n’y a pas de science de ce qui passe, de ce qui change, de ce qui n’a aucune fixité ni stabilité. Ces objets, en se mêlant à la science, la corrompent et la rabaissent. Il n’y a de vraie science que de ce qui est universel et nécessaire : telle est la dialectique. Dans chaque science même, il y en a deux, l’une qui a pour objet le concret, le sensible, pour but Tutilité pratique; l’autre qui a pour objet l’abstrait, l’universel, le nécessaire , et se propose uniquement la vérité. Tel est le vrai principe de la hiérarchie et delà classification des sciences. Les unes sont pratiques, ont pour objet les besoins nécessaires delà vie; les autres servent à l’embellir et à l’ennoblir. Les plus belles sont celles qui se rattachent aux mathématiques, qui emploient la mesure et le nombre, telles que l’arithmétique , la géométrie , la statique ; les autres sont la musique, la médecine vulgaire, l’agriculture, l’art nautique , la stratégie. Il y a de plus deux sortes de géométrie , de musique , de

lÆS ÉCRITS DE PLATON. 333

médecine, suivant qu’elles se proposent un objet tout pratique, ou un objet théorique et scientiGque (1).

Nous avons dit que le souverain bien pour l’homme consistait dans un mélange de la sagesse ou science et du plaisir; mais comment faire ce mélange? Pour être parfait, il doit réunir les caractères suivants : la vérité , la proportion , la beauté. La notion du bien s’évanouit ainsi dans celle du beau (2). Or, en prenant ces trois caractères pour* mesure du mélange, nous devrons y introduire toutes les sciences, même empiriques, mais en exclure les plaisirs qui naissent de la folie et de l’intempérance , et n’y laisser entrer que ceux qui tiennent le plus à la raison et quj accompagnent la tempérance, la science, la sagesse. Et ce choix montre que des deux éléments dont le souverain bien de l’homme se compose, le plaisir ne peut pas prédominer ; car le plaisir est trompeur, et le mélange doit être vrai ; le plaisir est sans mesure, et le mélange doit être harmonieux et proportionné;

(1) Stallbaum découvre cinq degrés dan* la classiGcation des arts et des scieuces :

Page 1