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LES BIOGRAPHES, COMMENTATEURS, TRADUCTEURS ET ÉDITEURS DE PLATON

C’est un fait très-remarquable, et au fond assez honorable, que Platon, qui a écrit un nombre relativement considérable d’ouvrages, n’a jamais rien laissé percer de sa personnalité, et' n'a dit de lui qu’un seul mot (1). On n’y trouve aucune indication, ni même aucune allusion à ses relations de famille, à l’emploi qu’il a fait de sa vie, aux événements qui l’ont traversée ou remplie, à ses travaux d’écrivain , à ses occupations de professeur. Ce silence modeste n’est que très-imparfaitement suppléé par les renseignements des autres écrivains, dont les plus autorisés sont presque entièrement perdus pour nous. Il nous est resté trois biographies grecques de Platon (2) : l’une est de Diogène de Laërte;

(1) Apol.

(2) Il en existe deux autres : l’une inédite et anonyme, qui se trouve à la bibliothèque de Munich; J’autre, d’Hésychius, de Milet, fait partie de son dictionnaire alphabétique des écrivains illustres : icepl tûv 2v mtSttqt fitaXapKj/âvTuv. D’après la notice altérée de Suidas, consacrée à l’auteur de ce lexique biographique, ’OvopavôXoYo;, son ouvrage ne nous est pas parvenu

l’autre , d’Olympiodore , fait partie de son commentaire sur le premier Alcibiade (1); la deriiiùre est de l’auteur anonyme des Prolégomènes grecs à la philosophie de Platon (2). Ces Prolégomènes contiennent peu de choses qui puissent nous mettre sur la trace de leur auteur inconnu : nous sommes certains qu’il a vécu après Jamblique, puisqu’il le cite, et au chapitre S il nous apprend que la théorie de la moyenne proportionnelle, par

complet, et nous n’en avons qu’un abrégé, âicitopiî. L’article consacré à Platon n’est qu'une compilation três-résumce de Diogène de Laürte, si bien que Meursius voulait suppléer ainsi le texte dans la notice de Suidas : ’OvogaTÔXoYov.,. Aioy£vt,v AaépTtôv p.iii.r,iT(xg»voi;, ou STtiTopi^ IotI toûto tô f)iêXtov. Cette restitution a paru un peu téméraire à Fabricius, quelque jiiS' tifiéc d'ailleurs qu’elle soit par la comparaison facile des deux biographies. On trouvera celle d’Hésychius dans les Fragm. Hlstor. græc., publiés par M. Didot, t. IV, p. 17, § 63. Il ne faut pas confondre cet écrivain, auteur d’une Histoire des origines de Constantinople, et qui vivait au sixième siècle, sous Anastase, Justin 1°' et Justinien, avec le lexicographe Hcsycbius, qui est du troisième siècle.

(1) Imprimée pour la première fois à la suite des notes d'Isaac Casaubon sur Diogène de Laérte, par les soins de Mcric Casaubon, son fils, -éd. Londr., 1664 ; réimprimée dans la Collection des auteurs grecs de M. Didot, à la suite du Diogène, et accompagnée d’une traduction latine faite par M. Westermann.

(2) Les Prolégomènes font partie de l’édition de Platon de M. K. Fr. Hermann, t. VI, p. 196 ; les chapitres 1, 2, 3, 4, 5, 6, qui contiennent la vie de Platon, ont été publiés à part pour la première fois par Heeren {Bibl. d. allen Lileralur u. Kunst, t. V,Goetting, 1789^, d’après un manuscrit de Vienne, et tout récemment, à la suite du Diogène de M. Didot. Les Prolégomènes complets l’avaient été déjà dans les Commentarii de Bibl. Cæsar. Vindob., 1666-1669, t. VII,- p. 125, par Lamlæcius.

' laquelle Platon résolut le problème de la duplication de l’autel cubique de Delphes, avait été l’objet d’une démonstration faite par lui ; t>,v |/.É'ir,v z«aoû-

{icvov àvfltXoYOv Tttp'i Tr, ’Atiooeixtix^ Xôyov £7tofiiaapi,sÔ*.

Or cette question de géométrie avait été traitée avec développement par les commentateurs d’Aristote, nous le savons par les longs extraits que Jean Philopon nous donne d’une démonstration et d’une solution de ce problème : deux droites étant données,

* trouver une moyenne proportionnelle entre elles. Cette démonstration, qui paraît avoir été fameuse au temps de Jean Phibpon, était attribuée par Parménion à Apollonius de Perga (1). Faudrait-il donc attribuer nos Prolégomènes à ce commentateur? D’autres indices nous portent à une autre conjecture. Lambecius (2) avait déjà observé que les deux manuscrits contenant les Prolégomènes les faisaient précéder de npoTeXela aupipaxT* eU tov nXa- Tü)va, entièrement extraits de Diogène de Laërte et des Commentaires d’Olympiodore sur le Gorgias de Platon. Il en .'avait conclu qu’Olympiodore pouvait être l’auteur des Prolégomènes eux-mêmes ; et cette conjecture, admise comme certaine, peut-être à la légère, par Muraltus (3), reçoit du moins quelque apparence de vraisemblance de la remarque faite

(1) Ad Analyt. Poster., c. vu, p. 75, b, 10. Bekk., Sckol. Br., p. 209, a, 35, sqq. : Toü [lévroi ’Ano^Xcovîou toü llep^ai'ou £<tt(v et; toüto ’AxôSet^i;.

(2) Comm., l. l., p. 129.

(.■$) Bulletin de la classe phUolog. de l’Acad. dp S. Péfersb., 18^3, p. 251.

par M. K. Hermann : c’est que la préface d’Olympiodore, placée en tête du commentaire de V Alcibiade où se trouve la vie de Platcm, reproduit les idées et les expressions, souvent littéralement, du chapitre I et du chapitre 27 de nos Prolégomènes , et que même les commentaires d’Olympiodore sur le Gorgias, par l’identité de leurs divisions scolastiques avec celles de notre introduction anonyme, semblent trahir la même origine et la même main.

Il est donc au moins possible et presque probable * qu’Olympiodore est l’auteur à la fois de la biographie de Platon qui porte son 'nom, et de la biographie contenue dans nos Prolégomènes anonymes. J’ajoute, ce qui fortifie la conjecture, que cette dernière, quoiqu’un peu plus étendue, en est trèspeu différente, et pourrait être considérée comme une rédaction plus développée.

Olympiodore, disciple d’Ammonius (1), commentateur fécond des ouvrages de Platon et d’Aristote, est très-peu connu. M. Greuzer, dans ses Initia Philosophiæ ac Theologiæ ^ et M. Cousin dans ses Fragments de philosophie ancienne^ ont soutenu comme Fabricius (2) qu’il appartenait au sixième siècle, et qu’il faut le distinguer du Péripatéticien Olympiodore, un des maîtres de Proclus, et auquel Ideler (3)’ attribue un commentaire conservé, mais incomplet, sur la météorologie d’A-

(1) Comme il s’appelle lui- même, in Gorg., 'f. 153.

(2) Bibl. græc., IX, p. 421, Harl.

(3) Ideler, Aristot. Meieor., I, XVIII,

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ristote. Jonsius (1) n’en fait qu’un seul et même personnage, et M. Zeller (2), tout en distinguant le Péripatéticien qu’il appelle Olympiodore l’Ancien du Platonicien qu’il nomme le Jeune, paraît prouver que l’auteur du commentairé’^sur la météorologie est aussi celui du commentaire sur Platon. Olympiodore a écrit et professé à Alexandrie (3) ; les cinq commentaires que nous avons de lui sur y Alcibiade I et //, le Gorgias, le Philèbe et le Phédon, ne semblent pas cependant de sa main même, ou ce ne sont que des notes de professeur, peutêtre des rédactions d’élèves qui mettaient par écrit ce qu’ils avaient entendu de la bouche du grand philosophe (4) . La date de la composition du commentaire de V Alcibiade, qui renferme la biographie de Platon, a paru à M. Creuzer et à M. Cousin indiquée par une phrase, où il est dit que les successeurs de Platon ont conservé comme lui l’usage de ne recevoir aucun salaire de leurs leçons, « même jusqu’à cette époque , quoiqu’il y ait eu déjà beaucoup de confiscations des biens dont les écoles avaient été dotées. » « Ceci suppose, dit M. Cousin, deux choses ; d’abord que cette phrase a été écrite au moment où Justinien dépouillait les écoles, ensuite qu’elle a été écrite avant le temps où ce

(1) De Scriptt. Hist. Phil., 1. III, c. xviii,p. 101.

(2) Philos, d. Griech., t. V, p. 674 et 772. ’

(3) Olymp., Vie de Plat., p. 2, éd. Didot. d»àpo; vù ti eélo xatgei ; le Phare, c’est-à-dire évidemment Alexandrie.

(4) Titre du commentaire sur YAlcib. I : Auà çwvîic ’OXu- |j.moS(ôpou xoü |i.eYâ).ou çiXoaôçou.

:i2t LES BIOGRAPHES, COMMENTATEURS,

même Justinien, sous le consulat de Décius, fit fermer toutes les écoles et même l’école d’Athènes, » c’est-à-dire que le commentaire sur V Alcibiade aurait été écrit avant l’année S29, M. Zeller a néanmoins contesté “celte date, et fait observer que la phrase citée devait se rapporter plutôt à des confiscations opérées à Alexandrie, qu’aux événements arrivés à Athènes : il resterait néanmoins prouvé qu’au moment où l’auteur écrivait les écoles n’étaient pas encore fermées.

Le style d’Olympiodore , si l’on doit le juger sur ces commentaires, est sans caractère personnel, sans originalité, sans mouvement, sans couleur, sans vie; la langue non-seulement n’est plus saine: elle est incorrecte, et presque barbare; on sent déjà cette décrépitude générale qui atteint peu à peu toutes les parties de la vie nationale, qui fait languir la pensée, et dessèche jusqu’à la sève pourtant si vivace de la langue grecque. Son ouvrage néanmoins, intéressant et précieux au point de vue de l’histoire des doctrines, l’est pour nous en ce moment davantage encore, puisqu’il nous a conservé une biographie et peutêtre deux de Platon, contenant des détails que nous ne connaissons que par lui.

Apulée de Madaure, du deuxième siècle après J.* G. auteur de la Métamorphose, d’un traité sur le Démon de Socrate, et des Florides, a fait précéder son exposition de la doctrine de Platon, de dogynate Platonis, d’une vie de Platon qui est visiblement faite d’après celle de Diogène de Laërle. C’est un

TUADLCTELiRS ET ÉÜITELHS ÜE RLATUN. o2fi

fait relevé déjà par M. Cousin (1), mais qui nous servira à Axer avec plus de précision l’époque où a vécu ce dernier biographe. Jer. Frobcn et Nicol. Episcopius, dans la préface de leur édition faite à Bâle en 15S3, et qui est, je crois, la première édition du texte grec de Diogène, disaient déjà qu’on ne trouvait de cet auteur aucune trace qui pût mettre sur la voie de son époque et de sa vie. Isaac Casaubon reconnaît qu’il est plus facile de dire quand il n’a pas vécu , que de dire à quelle époque il vivait; il n’est cité que par des grammairiens, et le plus ancien de ces grammairiens est Étienne de Byzance (2), qui en parle comme d’un écrivain ancien : il est donc antérieur au cinquième siècle, vers la fin duquel a écrit le géographe. Le savant commentateur remarque en outre qu’en parlant de Polémon, Diogène nous dit qu’il a écrit « il y a peu de temps, Tspo 6\iyo\j » . Or nous savons par Suidas que Polémon est contemporain d’Auguste. D’un autre côté, Diogène cite Plutarque, né en 48 ou 50, et mort vers 138 apr. J.-C., Sextus Empiricus, son petit-fils, qui vivait vers la fin du deuxième siècle, et même Saturninus Cythenas, disciple de ce philosophe médecin : il a donc vécu après eux ou du moins a été leur contemporain.

(1) Fragm. de Phil. anc , p. Î5I, éd. in- 18.

(2) V. XoXiîSai et Aputîai. Ménage, Prxf., complète la liste de Casaubon par les noms de Sopater, qui a vécu sous Constantin, et, au dire de Photius, avait fait à Diogène de nombreux emprunts, et d’ilésychius de Milet, qui est du temps de Justinien.

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C’est à cette dernière conclusion que nous sommes forcés de nous arrêter, puisque d’uue part Apulée, qui est mort en 190, a résumé la vie de Platon de Diogène, et de l’autre que ce dernier avait dédié son ouvrage à une femme, (piXoTrXdTwvi, qu’on peut croire être cette Arria, chère à. Gallien, et qui eut l’estime des Antonins (1). Il est donc presque certain que Diogène a vécu sous les Antonins, et a peut-être vu le commencement du règne de Sévère.

• Son ouvrage qui porte aujourd’hui le titre de Bîot x«'i rvwixai,Vies et Pensées des plus illustres philosophes, cité par Étienne de Byzance sous celui de <l>tXddo^oç IdTopla, par Photius, souscelui de<hiXÔŒoçoi p{oi (2) par Eustathe sous celui de Socpi'aTwv ptoi (3), est divisé en dix livres ; il atteste une lecture immense et une. tendance à l’exactitude qui se manifeste par les citations très- nombreuses et très- fréquentes des auteurs sur lesquels, il appuie ses assertions. Ambroise, son premier traducteur latin, a dit qu’il avait plus de lecture que d’exactitude, pim in legendo studiiy quam in scribendo diligentiœ, ce qui doit s’entendre de l’intelligence des doctrines qu’il ne reproduit pas fidèlement, parce qu’il ne les comprend pas. S’il n’a pas le sens philosophique, ni

(1) Galeo., de Tkeriac. ad Pis,, c. 3. C’est Thom. Remes, Far. Lect., 1. II, c. 12, qui a émis cette conjecture ingénieuse et vraisemblable, et qui conserverait sa valeur quand bien même Galien ne serait pas l’auteur de l’ouvrage cité, puisque cet auteur serait toujours son contemporain.

(2) Bibl., 161.

(3) Ad II., p'.

même le sens critique, il a encore moins le sens du style : il est décousu, languissant, froid, et a la manie de citer des vers de sa façon qui n’ont pas grand mérite, et qui surtout ont le défaut d’être parfaitement hors du sujet : ce qui lui a fait donner par Tzetzès l’épithète d’IitiYpafXfxaTOYporpoç (l), et laisse supposer qu’il avait écrit tout un volume d’épigrammes sur les philosophes illustres (2), dont il n’a pas voulu priver entièrement les lecteurs de ses biographies. Néanmoins il est d’autant plus précieux qu’il est le seul historien de la philosophie qui nous soit resté des anciens, et qu’à défaut d’intelligence, il a au moins la passion de l’exactitude matérielle, et produit à chaque instant les témoins des choses qu’il avance. '

Nous allons rapidement passer en . revue ceux qu’il cite dans la vie de Platon, et celte analyse nous confirmera dans la confiance que nous devons avoir dans ses assertions, quand elles n’ont pour objet que des faits. Je ne suivrai d’autre ordre que celui dans lequel se présentent les citations de Diogène.

1 . Zosime (3) d’Alexandrie, philosophe, est l’auteur d’un ouvrage intitulé : XupieuTixîx, art de faire les mélanges, ou XeipoxpiTiTa, les Travaux manuels, divisé en vingt-huit livres où les matières étaient disposées par oixire alphabétique : il avait de plus

(1) Chil., III, c. 61.

(2) Ce volume aurait été intitulé IIdi(t.iieTpov, parce que les Inscriptions étaient faites en toute espece de mètres. *

(3) Diog. L., III, 2.

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écrit une vie spéciale de Platon (1). On ignore si ce personnage, différent de Zosiine de Gaza, est le luôine qui a vécu du temps de Théodose le Jeune (399, empereur en 408, f 450), et avait laissé six livres d’histoire dont Photius loue la diction concise, claire, pure et agréable.

2. Si)cusippe (2), neveu et premier successeur de Platon, lils d’Eurymédon et de Potono, paraît avoir été de vingt à vingt-cinq ans plus jeune que son

^ oncle. Parmi les ouvrages qu’Arislote acheta trois talents, Diogène (3) cite un éloge de Platon, ’Eyxw- [xiov : c’est peut-être l’ouvrage désigné dans la vie de Platon sous le titre de rhptSiiTtvov, c’est-à-dire le Banquet funéraire de Platon, qui n’est pas mentionné dans le catalogue des œuvres' de Speusippe. Saint Jérôme (4), en traduisant le passage de Diogène, ne donne pas le titre, que les éditions d’Étienne changent en nepiosi'Trvou. Quoi qu’il en soit, cet éloge renfermait évidemment des détails biographiques autorisés, comme le remarque Apulée, puisqu’ils étaient empruntés directement aux souvenirs les plus intimes de la famille (5).

3. Cléarque (6) de Soles, disciple d’Aristote, suivant Josèphe (7), qui le déclare l’égal de tous les

(1) Suid.,v.

(2) Diog. L, 111, 2.'

(3) Diog. L., IV, 5.

(4) G. Jovin., 1.

(5) Apul., de Dogm. Plut., 1: « Domeüticis iustructus documentis. »

(6) Diôg. L., 111, 2. ’

(7) C. Apion, I. 1.

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PéripatéticicDs, et cite un fragment de son ouvrage sur le Sommeil. Outre un livre sur l’Êducalion, Diogène lui attribue un éloge de Platon, qui appartenait peut-èlrc à la collection de biographies, irspl pt'wv, mentionnée par Athénée (1). On connaît encore de lui un trailé de Tactique, et un sur les Énigmes.

4. Anaxilaïdas (2) avait écrit un ouvrage au moins en deux Irvres, uept ^iXosôîpwv , cité par saint Jérôme (3) qui l’appelle sans doute par erreur Uhnan philosophiœ.

5. Antiléon (4), auteur d’une chronologie dont le deuxième livre est cité par Diogène, et que mentionne une seule fois le sèul Pollux (S), est complètement inconnu.

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