‹ La vie et les livres: (2. sér.)Chapitre 10 sur 30 · DE JÉRUSALEM A ROME · texte numérisé non relu

DE JÉRUSALEM A ROME

« Et Salomon commença de bâtir la maison de l'Eternel à Jérusalem, sur le mont Moria, qui avait été indiqué à son père David, sur la place préparée par David, sur Taire d'Oman le Jébuséen. »

On ne peut s'empêcher de songer à cette phrase des Chroniques^ lorsqu'on regarde les minarets, les cyprès, les coupoles et les turbés du Haram ech chérif, et lorsqu'on visite l'endroit appelé Heït el Moghrabi, où les Juifs viennent pleurer tous les vendredis, sur la ruine de Jérusalem. A l'aide des pans de murs, des colonnes, des débris de toutes sortes, épars dans les maçonneries sarrasines, on voudrait relever la forteresse sacerdotale, construite en larges pierres sur l'acropole de Sion, la maison stable où lahveh s'est reposé, après des siècles de vie précaire sous la tente des tribus errantes. On rêve, malgré l'odieuse présence des touristes et des cicérones, au décor exotique et lointain où Athalie, les yeux avivés de khôl, les cheveux poudrés de limaille d'or, traînait son ambition ennuyée et son luxe de reine barbare. On voudrait ne plus entendre les clients de l'agence Cook ni les membres de

la Biblical Society, et ressusciter la citadelle religieuse dlsraël, ses robustes assises, ses terrasses étagées comme d'énormes degrés, ses hauts remparts, semblables à ceux qui étreignent encore certaines acropoles de Carie, le dur profil, si beau à voir, dans Tor du couchant, sur le fond lointain

des montagnes couleur de mauve On songe

aux tumultes des grandes fêtes, à Tappel des trompettes, à l'odeur des victimes brûlées ou bien à Taspeçt plus simple de la vie quotidienne, au murmure des prières chuchotées dans un vague parfum d'encens, au va-et-vient des prêtres, au glissement des babouches traînées sur les dalles avec une discrétion ecclésiastique... On évoque des détails vulgaires, les inévitables banalités du culte, les boutiques établies sous les colonnades, les comptoirs des changeurs dans les cours près des fontaines, le bétail que l'on vendait pour les sacrifices, les objets de piété, marchandés par les fidèles, les opérations mercantiles, traitées par les bas officiers du Temple avec la vulgarité irréligieuse des sacristains de tous les temps, bref les mille négoces qui mettaient dans la grande mosquée un bazar d'Orient. On a grand'peine à imaginer la figure extérieure du monument, à suivre la série de ses transformations, à saisir les détails de sa tragique histoire, depuis le temps où Salomon fit bâtir, près de son palais, sa chapelle royale, jusqu'au jour où le Temple, profané et

incendié, fut reconstruit avec une magnificence inouïe par Hérode llduméen.

On songe au sanctuaire immense et splendide, au temple chimérique dont Ezéchiel eut la vision, en Mésopotamie, parmi les roseaux du Kobar, lorsqu'il apprit, par des messagers de malheur, les scènes douloureuses du siège, la profanation des Lieux Saints, et qu'il reconstruisit, en idée, pour la Jérusalem radieuse des siècles de paix et de joie, « la place où lahveh posera ses pieds, où il établira sa demeure au milieu des enfants d'Israël, à tout jamais. »

Voici le parvis d'Israël dont l'entrée n'était permise qu'aux Israélites. Voici le parvis des Prêtres, cour carrée, pavée de larges dalles, entourée par de vastes portiques. A droite et à gauche étaient rangés, sur deux lignes parallèles, les deux bassins qu'Hiram avait façonnés pour transporter l'eau qu'on allait puiser à la mer d'airain. Pareils à ces trépieds à roues qu'Héphaestos achevait de façonner dans sa forge de Lemnos, lorsqu'il reçut la visite de Thétis, ou bien à cette corbeille d'argent qu'Hélène avait rapportée d'Egypte et qu'elle promenait devant ses femmes pour leur distribuer leur tâche, ces bassins circulaient aisément sur les dalles de marbre. A gauche, au fond, on voyait la mer d'airain, littéralement la r)ier fondue. C'était un réservoir, destiné aux ablutions. Il

avait, paraît-il, cinq coudées de haut et trente de large. Les bords se repliaient à l'intérieur, en manière de corolle, comme ceux d'une large campanule. L'énorme vasque était supportée par douze bœufs de bronze. De chaque côté du pylône monumental par où l'on entrait dans le Saint des Saints, Hiram-Abi le fondeur avait élevé deux colonnes de métal. L'une s'appelait Bo'az et l'autre Iakin.

Elles sont restées debout pendant plus de trois siècles. Leurs silhouettes se découpaient, avec Téclat sombre de l'airain, le long d'un étroit panneau de maçonnerie, sur un fond où s'enroulaient des spirales bizarres et où fleurissaient des palmettes. La base était cerclée de deux larges moulures. Le fût, jusqu'au tiers de sa hauteur, était lisse. Mais, au-dessus du premier tambour, des tiges minces et fluettes montaient le long du métal, parmi des fleurs de bronze, et s'épanouissaient, à la naissance du chapiteau, en fleurs de lotus... Ce chapiteau, semblable à ceux dont les Assyriens couronnèrent les colonnes de Khorsabad, était bombé, et vêtu d'un délicat réseau de mailles; Hiram avait répandu à profusion, sur la nudité du relief, les grenades symboliques, que les sculpteurs phéniciens représentèrent si souvent sur les colonnes dressées en l'honneur de Tanit-face'de-Baal, Il les avait égrenées en guirlandes qui ressemblaient à des colliers de grosses

perles. Les deux chaînettes se courbaient et se coupaient à angle aigu. Par cette brisure des lignes, le chapiteau ressemblait à une fleur à quatre pétales, largement épanouie. En efl'et, le Livide des Rois dit : « Et les chapiteaux qui étaient sur la tête des colonnes étaient en forme de nénufar. »

Maintenant, nous pouvons entrer dans le hécaly qui précède immédiatement le débir, demeure redoutable de lahveh, chambre mystérieuse dont il est défendu de franchir le seuil. L'or a été prodigué dans cette salle avec un luxe royal et enfantin. Il s'étale en plaques miroitantes sur les surfaces lisses du dallage, étoile de ses lueurs les boiseries brunes, avive de ses clartés l'éclat sévère du bronze, s'applique en feuilles minces aux parois de la nef, resplendit au cœur des rosaces épanouies, croise ses lamelles comme un treillis de roseaux clisses, scintille et flamboie avec un éclat fixe, surtout aux heures chaudes où le soleil, à travers les baies des colonnades bleues et rouges, darde, vers cet amoncellement de richesses, des flèches de feu... Tout autour de la salle, courent de hauts lambris teints de cinabre,^ et séparés en panneaux d'égale grandeur par de larges bandes, couleur d'or, qui se reflètent dans le pavé de marbre. Sur la cimaise, encadrée par deux rangs de fleurs radiées , s'allongent des suites de palmettes phéniciennes, aff'rontées, et

séparées par le calice des lotus. Les deux poutres qui traversent la salle dans le sens de la longueur, les solives latérales, sont rehaussées d'or et brodées de rosaces découpées. Dans des caissons entourés de losanges et peints en bleu, on a modelé, en relief, de grandes palme ttes.

Notez enfin les semis d'étoiles écarlates qui pointillent les baies étroites entre les croisillons, Tenroulement des volutes cypriotes, les quadrilles de lignes droites, les dessins symétriques qui brodent leurs entrelacs comme une trame de fines cordelettes, les filets de vermillon qui cernent d'un trait net les arêtes brusques et adoucissent l'âpreté des inflexibles contours. ,

Sur le mur, à droite, à gauche, au fond, séparés par des palmiers qui étalent leurs feuilles en larges aigrettes, les Khéroubs, à têtes d'homme et à têtes de lion, coursiers divins qui transportent lahveh avec la vitesse de l'éclair, ouvrent leurs yeux fixes, allongés d'antimoine, et déploient l'envergure de leurs grandes ailes, comme ces oiseaux qui marchent à pas doux sur le cartonnage des momies, comme Isis et Nephtys, lorsqu'elles étendent, sur la façade des temples, leurs bras frangés de plumes. Sur des tables de bois précieux, étincellent les trompettes de cuivre qui appellent les fidèles à la prière, les coupes d'airain poli, les lampes ciselées, les corbeilles en filigrane d'argent, les vases d'aromates où l'on a

mêlé à la liqueur de cèdre et à la poudre de santal, la myrrhe et le cinnamome. Au milieu du hécal, le Candélabre ouvre, en éventail, ses sept branches d'or.

Nous devons nous arrêter ici. Un rideau d'étoCFe précieuse « que Salomon a fait en pourpre bleue et rouge et cramoisie et où il mit des khéroubs », nous ferme l'entrée du Saint des Saints : le grand prêtre seul, une fois par an, a le droit de le soulever... Nous pourrions retourner sur nos pas, visiter les terrasses où l'ardeur du soleil est apaisée par de grands voiles de pourpre à franges d'or, les cours où dorment, dans les citernes profondes, les eaux fraîches et claires. Il faudrait aussi regarder les dépendances du Temple, voir les loges où couchent les esclaves, la chambre où habite le « Garde du seuil », les salles où l'on dépèce la chair des victimes immolées et où l'on pend à des crocs les peaux et les viandes saignantes, enfin les tours, les maisons de guet, le parvar où, sous les rois de Juda, dans les siècles d'idolâtrie, hennissaient les chevaux du Soleil *.

Bien que Renan ait fait plus dévotement que personne sa prière sur l'acropole d'Athènes, c'est du haut de l'acropole de Sion qu'il a vu le monde.

Son amour de la raison et de la beauté l'a

\. Voyez le Temple de Jérusalem et la maison de Bois-Lihau^ par MM. Georges Perrot et Chipiez.

ramené souvent vers la terre ingénieuse et douce où a fleuri le Parthénon. Mais c'est à Jérusalem qu'il a fixé la demeure de son intelligence et de son cœur, afin d'observer comment une religion peut se répandre sur le monde, le conquérir et le consoler.

Le dernier volume de YHistoire du peuple d'Israël était encore sur le chantier, lorsque nous vîmes Renan pour la dernière fois. Grâce à l'intelligence supérieure qui fut vraiment la compagne et la sœur de son génie, grâce au cœur dévoué dont la tendresse veilla fidèlement sur sa gloire, il n'y aura pas de solution de continuité dans le vaste récit où sont contés les humbles commencements et la victoire finale de l'idéal divin qui vivait au cœur du peuple juif, depuis les temps obscurs où lahveh s'abritait, au désert, dans les tabernacles de la tribu nomade, jusqu'au jour où le désir inapaisé de ceux qui avaient faim et soif de justice reconnut, dans l'apparition de Jésus, le miracle d'amour annoncé par les prophètes et l'avènement du royaume de Dieu.

Jamais l'âme éblouie et mécontente d'une société en travail de religion n'a été devinée d'un si perçant regard ni décrite avec une telle richesse de détails.

Donner au monde occidental le Décalogue et

l'Evangile, substituer à un polythéisme consacré par une tradition séculaire, protégé par la puissance publique, ennobli par tous les prestiges de la littérature et de Tart, la parole d'un pauvre prédicant de village et de douze apôtres illettrés, quelle prodigieuse destinée, si Ton songe à ce que fut la peuplade sémitique où devait naître le Rédempteur par qui les opprimés et les souffrants furent relevés de leur déchéance.

Rien ne montre mieux la force des idées et comment elles usent les obstacles accumulés par la nature ou par les hommes. Qu'était-ce, aux temps très anciens, que ce « peuple de Dieu »? Un douar de bergers vagabonds, qui poussaient, de vallée en vallée, leurs moutons et leurs chèvres, toujours aux aguets, sans cesse obligés de fuir devant des fléaux ou des haines, perpétuellement menacés, dans leur vie précaire, par l'orage qui incendie les montagnes, par la grêle qui détruit les pâturages, par la pluie qui fait déborder les torrents, par les razzias des cavaliers accourus du fond de l'Asie... h'Histoire du peuple d'Israël a scandalisé beaucoup de personnes; elle en a ensorcelé davantage. En tout cas, que l'on y consente ou non, qu'on damne Renan ou qu'on lui voue un culte d'adoration perpétuelle, il a le don de nous imposer sans contrainte, sur la plupart des sujets qu'il traite, sa manière de voir et sa façon de penser.

Pour les personnes qui ne savent pas l'hébreu et qui demandent, à ceux qui le savent, le secret des âges très lointains, il est certain que David et Salomon, rois de Juda et d'Israël, ont quelque peu changé de visage. Je ne sais pas quelle histoire sainte on enseigne maintenant dans les écoles, ni même si on l'enseigne. En un temps qui n'est pas très éloigné, nous apprenions, par les petits livres bleus de Texcellent M. Félix Ansart (approuvé par N. N. S. S. les évêques), que David, après avoir été un adolescent doué de grâce, de force et de vaillance, devint le modèle des rois. Le jeune vainqueur de Goliath le Gattite avait désennuyé la caducité du vieux Saûl; la vieillesse du psalmiste fut un déclin superbe, environné d'honneur, et, quand il se coucha dans la tombe plein d'oeuvres et de jours, les filles de Sion, « troupe aimable et plaintive », célébrèrent sa mort par des cantiques, au son des harpes, sous les saules du Jourdain. Nous nous figurions une belle tête de vieillard auréolée d'une couronne radiée, un personnage très noble, velu de l'invariable manteau qui, dans les tragédies et les peintures académiques, drape indifféremment Joad, Agamemmon, Mithridate et Caesar-Auguste. Maintenant je vois clairement l'émir aux yeux doux et implacables, le chef de bande féroce et rusé. Le fondateur de l'hégémonie de Juda n'est guère qu'un aventurier hardi. Dans son millo de

Sion, au sommet de la petite acropole autour de laquelle la ville étage en amphithéâtre ses ruelles tortueuses et ses maisons plates, il règne à la façon d'un négus de Magdala ou de Gondar. Il est presque toujours en guerre avec ses propres fils, qui veulent lui prendre sa place, ses métaux précieux, ses buffles, ses chameaux, ses femmes. Il soudoie des mercenaires étrangers, des Philistins, des archers de Crète, surtout des Cariens venus des montagnes de Mylasa et de Labranda, adorateurs d*un fétiche guerrier, armés de la lance et de la double hache; véritables épouvantails de guerre avec leur attirail compliqué de couteaux, de piques, de faux, et leur casque ombragé d'un éventail de plumes. Il n'est point sanguinaire mal à propos. Il ne commet pas de crime inutile. Tout bien considéré, il ressemble plus à Aboul-Abbas et à Ahmed-ben-Touloum qu'à Ahmed le Boucher.

Seulement, il s'acquitte consciencieusement du devoir qui, pour lui, a le plus de prix, la vengeance, qu'il regarde toujours comme l'exécution d'un décret de lahveh. Ces guerres entre les peuplades syriennes du xf siècle avant Jésus-Christ se terminent d'ordinaire par des carnages de Peaux-Rouges, par des massacres sans merci. Un peuple vaincu est un dieu vaincu; de plus, la défaite est toujours un châtiment; aucune considération ne saurait prévaloir contre la loi bar-

bare qui met les tribus domptées à l'absolue discrétion du vainqueur. Les gens de Moab avaient autrefois accueilli les parents de David, lors de sa disgrâce ; il n'en fit pas moins coucher tous les Moabites à terre ; on les mesura au cordeau ; on les tua sur les deux tiers de la longeur. Il battit les Edomites dans la vallée du Sel, et massacra tous les mâles de lldumée. La forteresse de Rabath-Ammon ayant été prise, il accabla d'insultes le roi vaincu, dont le père l'avait autrefois protégé contre les intrigues de Saul; parmi les habitants, les uns furent sciés, les autres couchés sous des herses de fer ou des faux de fer qu'on promena sur eux; d'autres furent jetés dans des fours à briques, tout cela en l'honneur de lahveh.

David se débarrasse habilement des personnages qui le gênent; mais il prend d'avance ses précautions; avant de faire crucifier, sur la montagne de Gibia, les descendants de Saul, il consulte la face de lahveh au sujet de la famine qui désole tout le pays, et lahveh lui répond : « C'est la faute de Saul et de sa maison. » Son âme est essentiellement égoïste et fermée à toute idée désintéressée. Changez les noms; à la place de Camos, le dieu moabite, mettez lahveh, et vous pourrez appliquer à David l'inscription du roi Mésa : « J'attaquai la ville d'Ataroth et je la pris et je tuai tout le peuple de la ville, en spectacle

à Camos et à Moab. Et Camos me dit : « Va, prends Nebo sur Israël. » Et j'allai de nuit, et je combattis contre la ville, depuis le lever de Taube jusqu'à midi, et je la pris; et je tuai tout, savoir sept mille hommes et enfants, et des femmes libres et des esclaves que je consacraià Astar-Gamos; et j'emportai de là les vases de lahveh, et je les traînai à terre devant la face de Camos ».

David est d'ailleurs très pieux; il a fait un pacte avec le Dieu qu'il sert. lahveh est son patron et quelquefois son complice. Les jours de fêtes, malgré les railleries de Mikal, une des dames du harem, il saute de toutes ses forces devant l'arche, au son des cinnors, des harpes, des tambourins, des sistres et des cymbales; il ofiFre de nombreux sacrifices, des pains, des gâteaux de raisins secs. A son exemple, de nombreux fidèles honorent « le dieu de la tribu » par des prières, des hymnes, de grands éclats de voix, des formules criées à tue-tête pour attirer l'attention divine, des contorsions violentes, * assez semblables aux danses religieuses des nègres. Cette grande dévotion est récompensée. Quand il meurt après trente-trois ans de règne, le vieux mahdi a la main sur la nuque de ses ennemis : « Moab est le bassin où il lave ses pieds; sur Edom il jette sa sandale. »

Pourtant, cette épopée sombre ne fut pas inutile aux fins divines de l'univers. « Le royaume

des Saints ne fût pas fondé par des Saints. » David mit fin, pour toujours, à la vie nomade. La pose de l'arche sur la colline de Sion fut une heure décisive dans l'histoire juive. En faisant de l'Arche sa voisine et presque sa vassale, le fils d'Isaï faisait, de sa propre fonction, une sorte de lieutenance de lahveh. Par là l'élection de Sion était faite pour l'éternité. Sans en avoir conscience, David travaillait, d'une façon capitale, à la vocation d'Israël.

Salomon a peut-être été moins défiguré que David par la légende biblique. L'Ecriture raconte qu'il s'éleva en sagesse au-dessus de tous les hommes, au-dess-us d'Ethan l'Ezrahite, de Hemandel de Calcol, de Denda fils de Mahol, et que son nom se répandit chez les nations environnantes. Il prononça trois mille sentences, et ses hymnes furent au nombre de mille cinq. Il traita des arbres, depuis le cèdre du Liban jusqu'à l'hysope, il traita des quadrupèdes, des oiseaux, des reptiles et des poissons : « Une ample floraison de mythes se produisit autour de lui; Mahomet s'en nourrit et puis, sur les ailes de l'Islam, cette volée de fables aux mille couleurs répandit dans le monde entier le nom magique de Soleyman. » Ce renom de sagesse, Salomon le mérita, moins par ses fantaisies juridiques et par son habileté à deviner les énigmes, que par son esprit pratique, son scepticisme de bon vivant, son humeur joyeuse

et son aptitude au plaisir. Il commença par tuer son frère Adoniah, sous prétexte qu'il aimait Abisag la Sunamite, un des joyaux du sérail, en réalité parce qu'il pouvait devenir un rival dangereux. Puis il fît tuer le vieux séraskier Joab et Séméï le dernier descendant de la race de Saul. Il fut un sultan magnifique. Selon la rumeur publique, qui sans doute exagérait un peu, sept cents femmes, et trois cents concubines, achetées sur les marchés d'Egypte et de Phénicie, des Moabites, des Edomites, des Sidoniennes, des Hittites, des négresses d'Ethiopie, s'amusaient sur les tapis du sérail avec les perles, les étoffes bariolées, les singes, les paons, les perroquets d'Ophir. Il a déjà les habitudes de faste et de la vie tyrienne que reprendra plus tard la maison d'Achab. Les caravanes de Mésopotamie et de Chaldée apportent au bazar de Jérusalem des dents d'éléphants, des gemmes de Saba et d'Assur, des pelleteries, des armes.

Il est très tolérant; ses femmes sidoniennes le rendent pieux envers Astarté, ses femmes ammonites lui font révérer Moloch, l'idole aux trois yeux, à tête de taureau. Il ne se refuse aucun caprice; se modelant sur les pharaons d'Egypte, il fait venir de Tyr des tailleurs de pierres, des architectes, des fondeurs de bronze; on lui bâtit des palais, des maisons de campagne dans le Liban, des kiosques où l'on imite les con-

structions égyptiennes, les chapiteaux treillissés formés de gerbes de lotus et de grenades. Le peuple admirait les lions d'or, les coussins dorés et les soies écarlates/de Testrade royale. Ces splendeurs ont ébloui les faiseurs de chronique, dont les récits sont les véritables « Mille et Une nuits » de la Palestine. « Il fît deux cents boucliers d'or laminé, plaquant chaque bouclier de six cents sicles d'or, et trois cents rondaches d'or laminé, plaquant chaque rondache de trois mines d'or, et toutes les coupes du roi Salomon étaient d'or, et toute la vaisselle de maison du Bois-Liban était d'or fin ; point d'argent ; au temps de Salomon on n'en faisait aucun cas. » Seulement, on a exagéré la magnificence du temple bâti par Salomon; on a donné à ce monument des proportions colossales et un caractère formidable. Les partisans de l'ancien culte, les vrais lavehistes hochaient la tête et disaient tristement : « L'autel de pierre non taillée, en plein air, valait mieux que cela. »

Salomon a donné à lahveh, un domicile. Il a substitué à la tente précaire une maison stable mais l'érection du temple fut un fait infiniment moins considérable que la translation de l'arche à Sion. En somme, ce règne où l'on s'amuse « est la part du sourire dans le grand opéra sombre qu'a créé le génie hébreu. Ce furent là quarante ans de vie profane où, laissant dormir

sa vocation religieuse, Israël sentit qu'il est bon de jouir. »

Au rebours de David et de Salomon, Timpie Achab a été maltraité par l'histoire. M. Renan le réhabilite. « Il fut en somme un remarquable souverain, brave, intelligent, modéré; dévoué aux idées de civilisation. Il égala Salomon par l'ouverture d'esprit et la sagesse. Il le surpassa, par la valeur militaire et par la justesse des vues générales. » L'anecdocte de la vigne de Naboth est la simple histoire d'un Arabe borné qui, par amour du patrimoine héréditaire, se refuse à une expropriation pour cause d'utilité publique. Achab était éclectique. Persuadé que deux religions valent mieux qu'une, il ne faisait pas détruire sur les hauts lieux les cippes de Baal. Il n'était pas sévère pour les cultes de la Phénicie. Il tolérait les prêtresses de Tanit qui, tatouées de vermillon, drapées de voiles bleus, jaunes et blancs chantaient d'une voix aiguë des paroles inintelligibles. Il ne pourchassait point les prêtres de Baal qui se faisaient des incisions dans la chair avec des épées et des piques, et se donnaient des coups de canif et de rasoir. Les fanatiques lui en voulaient, parce qu'il avait épousé une étrangère complaisante à toutes les innovations. La reine Jézabel, fille d'Ethbaal, roi des Sidoniens, s'habillait avec des manteaux lamés d'or, elle avait apporté de Tyr des parures et des bijoux, des

tissus de pourpre, étoiles de fleurs peintes, des cassolettes constellées de rubis, des miroirs de métal, des idoles façonnées par les joailliers de Phénicie, des bracelets d'or, des tresses de perles, des anneaux pour les oreilles et pour le nez, des cercles pour les jambes, des serpents d'émeraudes aux yeux de topaze, des bagues, des grelots, des babouches, des épingles, tout un cliquetis de plaques ciselées, de chaînettes, de pendeloques, de colliers dont s'amusait son enfantine coquetterie. Les prophètes, incapables, comme tous les révolutionnaires et les prédicants, de rien comprendre à ces charmantes puérilités, déclamèrent furieusement contre ce luxe inofl'ensif. Ils' poursuivirent Achab et sa dynastie d'une haine intransigeante. Ils triomphèrent sans pudeur lorsqu'Achab mourut, atteint d'une flèche au défaut de la cuirasse dans une bataille contre le roi de Damas, et lorsque le jeune roi d'Israël Ochozias tomba d'une des fenêtres de son palais après quelques mois de règne. Comme tous ceux qui se croient de moitié dans les desseins de la Providence, ils afl'ectèrent de voir dans ces événements des vengeances de lahveh.

Nous touchons ici à la partie la plus dramatique du livre de Renan : la lutte des prophètes contre la royauté et le sacerdoce officiel. Quelle singulière histoire que celle de cette « opposition politique » dont les représentants furent des

« ermites sordides » qui ameutaient les foules par leur lyrisme furieux et forcené! Les prophètes, tels que les a vus Renan, seraient bien étonnés, s'ils entendaient au Théâtre-Français, les alexandrins irréprochables du grandprêtre Joad. C'étaient des marabouts errants, animés d'un fanatisme sombre, sujets à des extases, des « espèces d'enragés, qu'on répugne, au premier abord, à placer parmi les précurseurs de Jésus ». Ces énergumènes, dépenaillés et maigres, peu différents de ces moines des environs d'Antioche qu'on vit, douze ou treize cents ans plus tard, piétiner le nord de la Syrie pour détruire la civilisation gréco-romaine, amassaient autour de leurs écriteaux ambulants, aux portes des villes, des auditeurs naïfs dont ils frappaient l'imagination par des inventions bizarres, par des images violentes, quelquefois par de véritables singeries. Ils étaient les prédécesseurs de ces capucins de Naples que Renan appelle sans façon des « succédanés » de Pulcinella. Ils se livraient à des danses et des contorsions orgiastiques analogues à celles des derviches et des Aïssouas. Leurs passions radicales et démocratiques s'exhalaient en violents pamphlets qui font penser aux prédicateurs de la Ligue, aux puritains du temps de Cromwell, surtout aux révolutionnaires du temps présent. Comme nos anarchistes, avec plus de sincérité, ils ont l'hallu-

cination de la traîtrise, la vision de la méchanceté universelle. De part et d'autre, même paroxysme de fureur déclamatoire, même folie d'excommunication, même irritation contre les mauvais riches, les gens d'affaires, les accapareurs, mangeurs de pauvres. Qui s'attendait à de pareils rapprochements à propos d'Elysée et d'Ezéchiel? Il en est pourtant ainsi. Pour Renan ces marabouts sont des « publicistes ». Le prophétisme israélite fut un journalisme s'exprimant au nom de Dieu. Imaginez l'étonnement d'un lecteur habituel des saintes Ecritures, en lisant cette phrase : « On peut dire que le premier article de journaliste intransigeant a été écrit huit cents ans avant Jésus-Christ et que c'est Amos qui l'a écrit ». Cela est vrai à condition que l'on atténue cette affirmation par quelque tempérament. Les intransigeants, ou, si l'on veut, les prophètes d'aujourd'hui ne se nourrissent pas exclusivement de l'eau du Jourdain et des racines du Carmel. Leur fanatisme sans illusions flétrit volontiers les biens de ce monde, sans commettre la naïveté d'en abandonner la jouissance. Leur austérité se déride et leur pessimisme se console dans les cabarets où l'on soupe. Le veau d'or ne les indigne plus, quand le public a le dos tourné. Après avoir tonné contre Baal, ils ont pour Mylitta de secrètes tendresses. Ils descendent des. cimes, et quand ils ont cessé de vaticiner, ils redeviennent des hommes comme nous, je

dirai même, sans manquer pour cela d'humilité, pires que nous. A part ces innovations, ils n'ont rien inventé, pas même- les conspirations militaires. Si la Bible était un livre de lecture boulevardière, et si la leçon n'était pas maintenant un peu tardive, quelques-uns de nos contemporains pourraient trouver bien des enseignements dans l'histoire de Jéhu, cet officier rebelle qui tua le souverain d'Israël pour lui prendre son trône.

Quelle audace, quelle habileté! Quelle admirable absence de scrupules ! Et comme les acteurs sont superbes en ce décor éclatant ! La vieille Jézabel, les joues fardées, les yeux avivés de kohl, les cheveux poudrés de limaille d'or, apostrophant le général du haut d'une terrasse, et lui criant de sa voix de sorcière : « Comment va Zimri, l'assassin de son maître? » quel tableau fait à souhait pour ravir un peintre amoureux d'histoires violentes !

Comme Jéhu se préoccupait des nombreux descendants de la famille d'Achab qui se trouvaient dans Samarie, il écrivit aux principaux de la ville une lettre hypocrite et ambiguë, que les notables comprirent fort clairement. Les soixante-dix jeunes princes étaient chez des notables de la ville qui les élevaient. Chacun de ces estimables bourgeois prit son pensionnaire royal et lui coupa la tête. Puis on mit les têtes dans des paniers et on les envoya à Jézraël. Jehu donna ordre de les

ranger sur deux piles à l'entrée du palais. Le lendemain matin il sortit, prit place à la porte et dit au peuple : « Vous êtes justes. C'est vrai, j'ai conspiré contre mon maître et je l'ai tué. Mais tous ceux-ci qui les a tués? Reconnaissez donc que pas une parole de lahveh ne tombe à terre. » Ce sublime scélérat est très beau. On admire ces trouvailles de génie, cette perfection de vices, cette splendeur de férocité, et l'on se prend à mépriser notre pauvre siècle de pastiches et de doublures. Malgré ces hideuses histoires, malgré la haine et la folie barbare qui souillaient si profondément ce terrible prophétisme du temps des Omrides, l'avenir devait être non pas aux rois sages, aux politi(jues sensés, mais aux visionnaires, aux utopistes, aux démocrates inspirés qui défaisaient les dynasties. Le prophétisme est l'événement capital de l'histoire d'Israël. Ces imans prédicateurs, toujours en marche par les sentiers pierreux, ont donné une voix aux vieux instincts monothéistes des Sémites nomades. Ils revenaient aux croyances de l'âge patriarcal, au rêve édénique des premiers hommes, libres de tout souci et purs de tout péché. Ces farouches voyants, qui s'exaltaient dans des séminaires ascétiques, furent, malgré tout, des émancipateurs sans le vouloir. Grâce à eux, le petit sultanat de Sion, si mesquin et si faible, exposé aux invasions presque périodiques des rois d'Egypte et aux razzias des cavaliers d'Assur,

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entouré d'un cercle menaçant de tribus pillardes et de douars insoumis, mérita d'occuper une place à part dans l'histoire du monde, et d'éviter l'éphémère destinée des peuples voisins. C'est à eux que l'on doit le progrès de la conception théocratique. L'idée de Providence, jusque-là réduite aux faveurs intéressées d'une divinité jalouse envers une clientèle restreinte, s'épura et s'élargit, lahveh se transforma. Il cessa d'être un dieu local et provincial pour devenir un être absolu, dont Israël était le peuple de choix; par là il échappa aux discrédits où sont tombés successivement le Gamos des Moabites, le Rimmon des Ammonites, le Salm des Arabes, et BaaletMoloch. En recueillant les éléments épàrs et discordants des vieilles légendes, en groupant les idées qui s'agitaient dans l'àme obscure des foules, les prophètes ont rendu possible la série des récits bibliques. Il y eut comme une aube indécise de l'Histoire sainte : « Les vieux souvenirs d'Our-Casdim et de Harra remontaient en la mémoire; les prophètes apparaissaient comme les guides inspirés d'Israël. Or, le premier des prophètes, n'était-ce pas ce Mosé qui tira le peuple d'Egypte? Et le premier auteur du pacte, n'était-ce pas cet Abraham, issu des fables babyloniennes qui apparaît dans le lointain comme le père de la civilisation? » Enfin, les écoles prophétiques enseignaient que lahveh impose à ses fidèles certaines lois. L'idée d'une

obligation se formait. La morale entrait dans la religion ; des tribus qui, jusqu'ici, n'avaient reconnu que le droit de la force, s'initiaient à des notions de justice. Les prophètes ont annoncé, dans leurs tirades, des vérités nouvelles dont l'écho s'est prolongé d'âge en âge. Ils ont balbutié, les premiers, ces dix paroles de lahveh, qui ont mérité d'être le formulaire de la morale pratique. Ils ont écrit violemment les premières pages du livre sacré dont un peuple a fait son tabernacle et sa vie, et qui est devenu le livre même des origines de l'univers.

Plus tard, lorsque le fils du charpentier de Nazareth naquit dans une étable, qu'était-ce que la Judée? Quatre arpents de collines et de rocs, dominés par une acropole et par un temple moins illustre, certes, que les chapelles de Grèce ou d'Ionie, province décorée du nom de royaume par un vainqueur dédaigneux, et si lointaine qu'elle semblait un lieu de disgrâce, presque de relégation pour les fonctionnaires impériaux qui n'avaient pas d'avenir.

Hérode, qui s'attribua le titre de Grand (comme beaucoup d'autres petits souverains), avait été récompensé de ses bassesses par la tolérance et par la protection de l'empereur Auguste. Ce vieil Arabe, intelligent, brave, fort de corps, tanné, dur à la fatigue, très adonné aux femmes, sanguinaire et fin, étranger à toute idée religieuse, dépaysé

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parmi les Juifs (comme Méhémet-AIi devait être isolé, dix-huit siècles plus tard, parmi les fellahs), put, durant trente-neuf années, régner tout à son aise, acheter des esclaves, bâtir un temple et des châteaux, ordonner des supplices. Les légats (nous diriqns aujourd'hui les résidents) de Syrie le surveillaient, le remerciaient officiellement lorsqu'il élevait des autels à César et à la « déesse Rome », dirigeaient sa politique extérieure et lui laissaient faire, dans les limites de ses frontières, à peu près tout ce qui lui plaisait. Ce roitelet tua sa femme et sa belle-mère, fit brûler vifs quelques étudiants, que leurs professeurs avaient excités à décrocher un aigle d'or qui ornait la façade du temple... Dans un accès de folie furieuse, il ordonna que deux de ses fils fussent immédiatement étranglés. Au moment de mourir, il eut la force de se relever sur le coude, d'appeler son coupe-tête et de faire tuer sans retard son fils aîné... La mort de ce vieux sultan ne rendit point la paix et la sécurité à la Palestine. Archelaûs et le tétrarque de Galilée, Antipas, aimaient, après boire, à dresser des potences, des pals et des croix... Au prétoire du légat de Syrie et du procurateur de Judée, on apprenait toutes ces atrocités sans s'émouvoir outre mesure. La fameuse parole du procurateur Ponce Pilate : « Je m'en lave les mains », était le mot d'ordre de tous les agents en mission dans ces contrées. C'est, paraît-il, une

règle de bonne administration coloniale, que de laisser les indigènes se dévorer entre eux. Nos fonctionnaires du Tonkin et du Cambodge n'agissent pas autrement avec les mandarins.

Cet état d'abrutissement et de terreur panique hâta la crise décisive qui devait faire du peuple juif, las de souffrir et de pleurer, le messager de la bonne nouvelle. Au mois d'octobre de Tan 29 avant la naissance de Jésus, un pauvre diable, qui vivait habituellement seul dans le désert, Jean, surnommé le Baptiste, fut mis au cachot pour avoir blâmé l'infâme concubinage d'Antipas et d'Hérodiade. Mais les fers et les feux n'ont jamais arrêté le zèle des illuminés, et les rigueurs ne sont qu'un aliment à l'insatiable faim du martyre. « Quand les rois de la terre sont si mauvais, on ne voit qu'un remède aux choses de la terre, c'est que Dieu règne... On rêve l'impossible pour échapper aux tristesses du présent. » Rien de plus triste que la société juive, au temps où fut écrit ce livre étrange qui s'intitule V Assomption de Moïse, Le temple de Jérusalem était devenu un lieu de trafic et d'intrigues, un bazar livré à un clergé servile, simoniaque et impudent, quelque chose d'analogue à ce que fut le palais pontifical du Vatican vers le temps de Luther. La corruption des mœurs était scandaleuse. Le piétisme hypocrite des pharisiens ne valait guère mieux que la frivolité mondaine des sadducéens. L'intro-

duction de la culture gréco-romaine avait achevé de démoraliser Israël. Les deux jeunes princes Alexandre et Aristobule, fils d'Hérode, avaient étudié à Rome, dans la maison d'Asinius PoUion où ils avaient pu connaître Horace et Virgile. Les villes de Césarée, d'Ascalon, d'Acre, de Tyr, — sans compter Hippos, Béryte, Gadara TAttique, patrie de Tamusant Méléagre, — étaient, aux alentours et au cœur même du pays juif, des foyers d'hellénisme. Hérode s'était avisé, sur ses vieux jours, de prendre à ses gages un professeur de philosophie. Or, l'Occident a toujours été, pour l'Orient, un maître dangereux. L'Oriental qui fait son éducation en Europe, rapporte ordinairement,^ dans son pays, tous nos vices et pas une seule de nos vertus. Ajoutez que cette race déchue n'entendait plus de voix qui pût la réconforter. Il n'y avait plus de poètes, plus de prophètes. Rien que des docteurs discutant sans fin avec leurs élèves, ou débitant des conférences à propos des livres traditionnels. « Sous le nom de Kalaka, il se forma une vraie scolastique juive, qui peu à peu se substitua à la Bible et constitua ce livre funeste qu'on a appelé le Talmud. »

Dans cette vilenie des puissants et cette platitude des faibles, il était naturel que des idées de renaissance morale, des rêves apocalyptiques fussent la principale préoccupation de quiconque s'obstinait à croire en l'avenir. Le Christ n'était pas

né, et déjà une petite église d'hommes pieux et de saintes femmes savourait comme un avant-goût du christianisme. Un terrain se préparait, apte à recevoir la bonne semence. Juste à ce moment, le vieux monde païen, fatigué d'un culte sans tendresse et d'une sagesse sans douceur, semblait tressaillir d'une vague espérance. Un « messianisme » confus hantait les esprits et les cœurs. Tous les mécontents, tous les idéalistes, tous les anarchistes se berçaient de songes. La sibylle d'Alexandrie avait vaticiné sous la dictée des Juifs : « Dieu, disait-elle, enverra de l'Orient un roi qui fera cesser sur toute la terre la guerre funeste... Du ciel coulera le doux breuvage d'un miel exquis... Partout se multiplieront les gras troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres... Les loups, mêlés aux agneaux, paîtront l'herbe sur les montagnes... » Un voyant dont on ne sait plus le nom, s'écriait en grec : « Ceux qui honorent le Dieu véritable, éternel, auront la vie en héritage ; durant l'éternité, ils habiteront les vergers fleuris du paradis et se nourriront du doux pain du ciel étoile... » Philon le Juif combinait la métaphysique de Platon avec une théologie nouvelle, qui ressemble à la doctrine de saint Paul. Virgile traduisait en beaux vers les prédictions sibyllines :

Ultima Cumœi venil jam carminis œtas.,, Aspice venluro Ixtantur ut omnia sœclo.

La vision d'un angélique paradis ravissait d'extase les âmes délicates et endolories. On entrevoyait le temps béni où « les doux posséderont la terre ». Des présages certains promettaient un asile à tous ceux que vexent les mauvais riches, que le péché afflige, et dont la protestation contre l'injustice sociale vient troubler à intervalles presque réguliers le repos des satisfaits. L'antique malédiction des prophètes retentissait encore dans l'éloquence enflammée des précurseurs. Mais déjà l'âpreté farouche des vieux ascètes s'atténuait d'amour et de suavité. Cinquante ans avant la nuit de Noël, l'élite religieuse qui attend un sauveur est déjà prête à écouter le Verbe. Jésus peut venir.

Ainsi, la fin de cette Histoire du peuple (Vhraël aboutit au point précis où commence YHistoire des origines du christianisme. Renan a vécu assez pour raccorder les deux parties de la tâche qu'il s'était imposée.

Les douze volumes où il a suivi, sans défaillance, à travers une suite si longue de misères et de splendeurs, de servage et de gloire, de découragements et de rêves, l'évolution d'une race appelée, entre toutes, aux rudes épreuves de la vocation religieuse, seront peut-être considérés plus tard, moins encore pour leur beauté que pour les conséquences infinies qui en dérivent, comme le testament intellectuel de notre siècle. Ce récit,

en tout cas, est le plus décisif triomphe de la méthode historique, patiemment constituée, malgré la fougue oratoire des apologistes officiels, par les philologues dont Renan a recueilli l'héritage et continué le sillon.

On aura beau faire : la critique moderne est engagée dans Tinvestigation du passé; elle en explorera toutes les parties, quels que soient les appels menaçants ou les invitations respectueuses, par où Ton s'efforce de la faire revenir en arrière, et d'interdire à son enquête certains domaines prétendus réservés, où le fanatisme des uns et le snobisme des autres se croyaient installés pour toujours. Il y a encore. Dieu merci, des jeunes gens qui préfèrent à toutes les prouesses verbales Téternelle nouveauté de la science, et à l'approbation des multitudes l'austère volupté qu'on éprouve à découvrir le vrai. Ceux-là ne se lasseront pas de défendre la doctrine de Renan contre les erreurs qui la déguisent et sa personne contre les mensonges qui la défigurent.

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