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LA GAIETÉ DE RENAN

On ne saurait considérer un ouvrage de Renan ni comme une œuvre purement littéraire ni <;omme un simple mémoire d'érudition. Toutes

ses paroles ont retenti au cœur des générations actuelles. Les jeunes hommes qui ont, actuellement, de vingt-cinq à trente ans, ne sont guère gênés par l'excès des croyances précises. Certains instincts, un reste d'habitude, la crainte des gendarmes, quelques conventions mondaines, des sentiments dont on n'a pas encore montré la vanité, suppléent, dans l'âme contemporaine, aux certitudes anciennes. Malgré tout, Ernest Renan, par ses paroles et par son exemple, nous prêche l'optimisme, sous prétexte que l'univers, avec nous ou malgré nous, poursuit obscurément une œuvre bonne, et qu'en tout cas le spectacle des choses humaines est assez divertissant.

L'enquête qu'il a instituée sur le passé de l'humanité, s'achève par cette conclusion. Dans V Histoire du peuple d'Israël il évoque de terribles aventures, mais il a soin de nous rassurer à temps et de nous faire voir comment des dynasties d'émirs féroces et des troupes errantes de marabouts déclamateurs ont préparé, sans en avoir une claire conscience, Tavènement de l'idée divine, et contribué à édifier, par-delà les horreurs de Sion, la Jérusalem céleste, attendue par les sages et par les saints.

En vérité, nous avions besoin de ce dénouement et des perspectives indéfinies qu'il nous ouvre pour être un peu consolés. En lisant la première partie du récit on ne peut se défendre d'un

certain effroi. On se demande avec inquiétude comment ces histoires de brigands ont bien pu être la préface et la préparation de la vie de Jésus. Le génie même de l'auteur, sa puissance d'évocation historique, sa vision précise et sobrement indiquée du décor lointain, la magie des mots, le sortilège, j'allais dire le délicieux maléfice du style, contribuent à rendre plus obsédant ce mauvais rêve. Quelle que soit notre tendresse pour le noble esprit qui a reconstitué cette terrible préface de l'Evangile, malgré ce sens de la vie morale qui est la faculté maîtresse de Renan, en dépit de cette habileté souveraine à lire dans l'âme des générations éteintes et à noter la naissance des crises décisives qui accompagnent les moments de fécondité religieuse, notre conviction hésite, et nous nous demandons si ces tableaux ne sont pas quelquefois poussés au noir. Il faut se répéter bien souvent que tous ces gens collaborent aux fins divines de l'univers pour se défendre d'un frisson au récit de leurs faits et gestes. Les vertus du roi David donnent froid dans le dos. Quand on s'interroge soi-même sur l'impression produite par un livre de Renan, à moins d'appartenir aux petites Eglises qui ont l'anathème facile, on ne fait pas œuvre de critique, on est comme un dévot qui fait son examen de conscience, et qui découvre en lui, avec tremblement, des doutes et des faiblesses. C'est pourquoi j'oserai confesser,.

en me frappant la poitrine, ce qui, dans ce livre, m'inquiète, rassuré d'avance par la quasi-certitude où je siïis de me tromper.

Quelques critiques moroses ont blâmé, dans cette histoire des Béni-Israël, un peu trop d'exotisme et un certain abus de couleur bédouine. Assurément, certaines pages n'ont pu être écrites que par un hébraïsant qui a connu Flaubert et qui est contemporain du peintre hongrois Munkacsy. Mais cette querelle est injuste. L'Orient ne change guère ; on retrouve encore les personnages de la Bible dans ces tribus errantes, toujours- prêtes à plier leurs tentes, et à pousser leurs troupeaux vers d'autres étoiles. Tout au plus pourrait-on souhaiter que l'auteur ait atténué certaines comparaisons trop franches, par quelquesunes de ces délicates retouches où il excelle.

D'autres personnes ont noté, dans ce livre de philologie et d'histoire, une allure trop dégagée, un ton, sinon de persiflage transcendantal, du moins de discrète ironie : certains traits qui égayent, d'un sourire moqueur et quelque peu désabusé, la gravité des discussions de date et des dissertations sur la chronologie des textes. On a remarqué des rapprochements violents qui, vraiment, traversent trop de siècles. Certains lecteurs ne pardonneront pas à Renan d'avoir comparé Isaïe à Armand Carrel, à Emile de Girardin et d'avoir déroulé, dans la plaine de Galaad, le

monôme des prophètes. On dirait parfois un essai de mystification à la Baudelaire.

Sont-ce là, comme on Ta prétendu, des concessions au goût du jour,des recherches « d'actualité », des hardiesses voulues, destinées à scandaliser délicieusement quelques lecteurs, et surtout quelques lectrices? On ne peut faire, à un écrivain et à un savant de cette taille, Tinjure de le croire. Au risque de proposer une explication qui peut paraître trop naïve, ce sont là, si j'ose dire, des procédés d'enseignement, des moyens comme en emploient les professeurs pour faire comprendre à un auditoire insuffisamment préparé quelque fait très lointain. Soyez assuré qu'en lui-même et pour les rares initiés de son enseignement ésotérique Renan établit mille distinctions, perçoit des nuances très délicates qui échappent à nos sens grossiers. Par ces explications complaisantes, ou ces rapprochements piquants, par ces verres grossissants qu'il veut bien mettre devant nos yeux, il consent à nous donner, non sans quelque dédain, l'illusion de comprendre tout à fait. Par là, comme l'a dit un critique autorisé, il fait entrer dans le domaine de la discussion générale et de la conversation mondaine « des recherches ingrates et ardues qui jusqu'alors étaient demeurées comme enfermées dans la cellule du théologien ou dans le cabinet de l'hébraïsant ». On pourrait toutefois

se demander s'il est nécessaire de mettre l'exégèse à la portée des gens du monde. Renan a exprimé à plusieurs reprises son dédain, ou plutôt son appréhension à l'égard des gens du monde; il craignait autrefois de livrer à leur légèreté tranchante et inconsidérée sa pensée délicate, subtile et fuyante. Il ne voulait pas que les vérités qu'il avait trouvées pussent devenir aux mains des hommes frivoles, d'amusants paradoxes.

Comme il arrive d'ordinaire aux grands écrivains, la popularité est venue à lui. Il était assez glorieux pour n'avoir pas besoin d'aller à elle.

Serait-il vrai qu'on ne remarque point dans ses derniers livres la grande tendresse de la Vie de Jésus, cette émotion, cette part d'imagination sentimentale et de religieuse sympathie, que M. Paul Bourget a notées en des traits si justes et si pénétrants? Le style de l'illustre écrivain aurait- il perdu peu à peu, ce « quelque chose de voilé, d'exquis et de sobre », qui est, selon Renan luimême, une des séductions les plus charmantes des races celtiques? En tout cas, la gaieté ne lui semble plus ici un « singulier oubli de la destinée humaine et de ses conditions. »

Michelet, racontant l'histoire d'Israël, n'eût pas été plus lucide; il eût été moins calme. Il eût mis, dans le récit de ce drame sombre et douloureux, des points de suspension et d'exclamation, des tortures de phrase, des frémissements d'expres-

sion, signe d'un certain malaise. Renan nous raconte toutes ces horreurs sans rien perdre de son aménité souriante. Notre admirable guide nous promène, avec une sécurité qui nous inquiète, dans la vallée de Josaphat, sur les collines d'Hébron et dans les gorges des montagnes de Moab. Il nous montre, sans s'émouvoir, les gens qui ont vécu là, ces personnages passionnés et têtus, enfermés dans une foi étroite, incapables de rien voir au delà des bornes qui murent leur horizon. Il nous fait voir, avec une sérénité parfaite, ces villes incendiées où des corps meurtris se tordent parmi les décombres, ces tueries effrayantes et splendides, sous l'implacable soleil qui avive l'ardeur des plaies et sèche la gorge des blessés. Est-ce que l'histoire ne serait plus à ses yeux qu'un vaudeville macabre?

Pourquoi cette inclination à appeler le train du monde un « grand bal », une « comédie », une parade divertissante? Je sais bien que ce ne sont là que des métaphores. Je les trouve trop « farces ».

De tous les caractères de ce génie si complexe et si riche, si fécond en aspects imprévus, si prompt aux évolutions hardies, ce qui a frappé le plus l'esprit du public, c'est une perpétuelle et souriante gaieté. « Soyons austères pour nousmêmes, disait-il; mais n'appauvrissons pas la vie. Il ne faut pas écouter sur tout ceci les raffinés lit-

téraires de nos jours. Ne privons pas Thumanité de ses joies : jouissons de la voir jouir. La joie des autres est une grande part de la nôtre; elle constitue cette grande récompense de la vie honnête, qui est la gaieté. On m'a reproché de beaucoup prôner cette religion, facile en apparence, en réalité la plus difficile de toutes. N'est pas gai qui veut. Il faut pour cela être d'une vieille race non blasée. » La vie de ce grand iconoclaste s'est achevée sur une patenôtre assez singulière :

Père céleste, je te remercie de la vie. Elle m'a été douce et précieuse, entouré que j'ai été d'êtres excellents, qui ne m'ont jamais laissé douter de tes desseins. Je n'ai pas été sans péché ; j'ai eu les défauts de tous les hommes ; mais, quoi qu'en disent ceux qui s'intitulent tes prêtres, je n'ai pas commis de très mauvaise action. J'ai aimé la vérité^ et j'y ai fait des sacrifices. J'ai désiré ton jour, et j'y crois encore. Quand mes anciennes croyances se sont écroulées, au lieu de pleurer et de m'irriter contre toi, j'ai pris le parti de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Pleurer eût été lâche, et m'irriter contre toi eût été la plus complète des absurdités.

Cette bonne humeur, tantôt dédaigneuse et hautaine, tantôt familière et presque joviale, a tour à tour troublé, amusé, indigné les générations contemporaines. Des moralistes intransigeants en ont fait le sujet de déclamations furieuses. Quelques personnes, qui aiment les solutions précises et dont l'esprit robuste a peur de l'impalpable et de l'invisible, ont déclaré tout

net, sans s'attarder aux analyses subtiles, ni même aux précautions oratoires, que Fauteur d'^ verrons et de VHistoire des langues sémitiques était un homme léger et frivole, qui s'amusait à nos dépens. Certains propos de table pieusement recueillis par des admirateurs trop scrupuleux, ont rendu éloquente la vertu des chroniqueurs du boulevard *. D'autre part, on trouve des disciples, qui, séduits par le charme dangereux de cette incomparable intelligence, font de consciencieux efforts pour imiter son allure habituelle et ses locu-

1. Un homme qui n'est ni boulevardier, ni chroniqueur, ni jésuite, mais qui fait honneur à notre enseignement public, M. Gabriel Séailies, a trop soigneusement catalogué ces toasts €t ces fantaisies, dans un récent ouvrage {Ernest Renan, 1 vol. in-12, Paris, Perrin). On est surpris de voir un esprit si fin et si riche de son propre fonds s'associer de loin, même sans le vouloir, à des satires dont voici un échantillon, pris au hasard entre mille :

Arius est content. Qu'il parle ou qu'il écrive,

Il le déclare au genre humain.

Il veut que le renom de son bonheur arrive

Au siècle qui naîtra demain.

Arius a gagné des gros sous, plein sa poche,

En crachant au front de Jésus; Il porte, à la ceinture, une longue sacoche,

Moitié Judas, moitié Crésus.

C'est un repos pour lui, que la grivoiserie.

II en convient avec aplomb.

Il reprendra bientôt l'imposante série

De ses in-octavos chez Pion (?).

Arius, l'homme heureux qui voit toute espérance

Fleurir sous ses pas, à merci.

Est hébergé gratis au Collège de France,

Non loin des caves de Bercv.

Ces vers m'ont été communiqués par un carme, qui les trouvait beaux.

lions coutumières. Ils s'efforcent d'être désabusés, souriants et discrètement dédaigneux. Us veulent nous faire croire, et ils sont sans doute sincères, qu'ils aperçoivent, eux aussi, selon le point de vue où ils se placent, les aspects multiples et insaisissables des choses. Us disent que cela les amuse prodigieusement. Enfin, pour achever, par un trait qui leur semble capital, leur ressemblance avec le décevant modèle qu'ils ont choisi, ils font le ferme propos de ne jamais conclure. Ils sont incertains de propos délibéré et ambigus de parti pris.

De tous les méfaits que Ton a reprochés à M. Renan, le plus grave, peut-être, est d'avoir formé, sans le vouloir, ces imitateurs singulièrement incomplets et quelque peu présomptueux qui prennent le ton, le langage et Thumeur désabusée du maître, sans y être autorisés, comme lui, par l'abondance des notions exactes et l'accumulation du savoir.

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