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LES RÉCRÉATIONS DE RENAN

A mesure qu'il entrait plus avant dans le mystère du passé, le stoïcisme pratique dont il a donné tant de preuves, et qui lui a fait supporter

la souffrance et attendre la mort, était de plus en plus enveloppé et adouci, aux yeux des profanes, par une bonne humeur presque déconcertante.

Tout en s'écartant le moins possible du programme scientifique qu'il s'était tracé, il aimait « à prêter sa pensée aux accidents de la vie environnante ». Il cédait parfois (c'est encore lui qui le déclare) à la tentation de « pousser sa pensée dans toutes les directions, de battre tous les terrains, de secouer et de creuser toutes choses, en regardant se dérouler successivement les flots de cet éternel océan, en jetant, de côté et d'autre, un regard curieux et ami. »

En dehors de son Histoire des origines du christianisme, qui était le but central de son activité, et où il cherchait des résultats positifs, son intelligence s'est répandue de tous côtés, comme pour se reposer et se distraire. Et, dans ces échappées vers la politique, la philosophie, la poésie, dans ces fantaisies et ces esquisses où il regardait tantôt sous un angle, tantôt sous un autre, les formes fugitives de l'être, il a choqué, plus d'une fois, par Timprévu de ses démarches, ceux de ses contemporains qui ne sont pas familiarisés avec les méthodes des sciences historiques, et qui ne savent pas que l'historien des choses morales doit, par habitude professionnelle, se défier des théories trop rapides et des affirmations préma-

turées. Il se gardait de Fesprit de système. Il pensait que Tintelligence humaine doit être en harmonie avec la nature, dont la vie consiste en une éternelle métamorphose.

Un système, a-t-il dit, c'est une épopée sur les choses. Il serait aussi absurde qu'un système renfermât le dernier mot de la réalité qu'il le serait qu'une épopée épuisât le cercle entier de la beauté. Une épopée est d'autant plus parfaite qu'elle correspond mieux à toute l'humanité, et pourtant, après la plus parfaite épopée, le thème est encore nouveau et peut prêter à d'infinies variations, selon le caractère individuel du poète, son siècle ou la nation à laquelle il appartient. Comment sentir la nature, comment aspirer en liberté le parfum des choses, si on ne les voit que dans les formes étroites et moulées d'un système? Je sentis cela un jour divinement en entrant dans un petit bois. Une main m'en repoussa, parce que je me figurais en ce moment la nature sous je ne sais quel aspect de physique, et je ne me réconciliai qu'en me disant bien que tout cela n'était qu'un trait saisi dans l'infini, une vapeur sur un ciel pur, une strie sur un vaste rideau. Il faut renoncer à l'étroit concept de la scolastique, prenant l'esprit humain comme une machine parfaitement exacte et adéquate à l'absolu. Des vues, des aperçus, des jours, des ouvertures, des sensations, des couleurs, des physionomies, des aspects, voilà les formes sous lesquelles l'esprit perçoit les choses. La géométrie seule se formule en axiomes et en théorèmes.

Sur ce point, il a été fort mal compris.

Pour bien entendre ses Essais de 7norale et de critique, ces fantaisies et ces inquiétantes esquisses, qu'il a intitulées Dialogues philosophiques^ il faut avoir certaines habitudes d'esprit»

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inconnues des simples gens de lettres. Les chroniqueurs, toutes les fois qu'il ouvrait la bouche ou qu'il prenait la plume, lui reprochaient, à grands cris, de ne point leur donner un système tout fait et facilement compréhensible. Or, s'il a eu le ferme espoir de donner, en histoire, des approximations très serrées, il n'a voulu, partout ailleurs,^ qu'apercevoir des probabilités, « fugitives lueurs, qu'on entrevoit de côté et du coin de l'œil. »

En même temps qu'il réservait sa doctrine à quelques initiés, on pouvait noter que, par une règle de politesse' à laquelle il s'était soumis dès son jeune âge, il avait le souci de plaire. Il se mettait volontiers au niveau de ceux qui l'écoutaient, et il ne dédaignait pas d'égayer cu77i grano salis, ceux qui n'étaient pas tout à fait en état de le comprendre. Le ton de sa causerie changeait notablement, selon qu'il s'adressait à des auditeurs frivoles, ou qu'il parlait de ses sujets favoris avec ses confrères ou ses disciples même les plus humbles *.

Autant il était passionné, précis, affirmatif avec

1. C'est le 5 mai 1889, au banquet du Centenaire du Journal des Débats, que j'ai eu l'honneur d'être présenté à Ernest Renan par M. Léon Say. H eut l'obligeance de m'interroger sur mes études qui étaient alors tournées vers l'archéologie et l'épigraphie. Comme je l'entretenais de certaines questions relatives à la mythologie carienne, il se rappela fort exactement les termes d'une inscription publiée dans le recueil de Philippe Le Bas et Waddington. Je crois, pour de bonnes raisons, qu'il n'avait pas ouvert ce livre depuis vingt ans.

ceux-ci, autant il semblait détaché, désabusé, indifTérent avec ceux-là. De là, quelques paroles mal comprises, dont la malveillance publique s'est emparée, et sur lesquelles l'enfantillage des foules s'est gauchement appesanti. De tous les aspects de cet esprit si riche, cet air d'ironie était le moins important; mais c'était le plus accessible aux sens grossiers du vulgaire.

On a parodié ou calomnié ses discours. Certaine harangue aux étudiants fut particulièrement l'objet des plus fâcheux commentaires. Il avait commis le crime de parler d'amour à des jeunes gens. Qu'avait-il dit? Voici :

Ne profanez jamais l'amour; c'est la chose la plus sacrée du monde ; la vie de l'humanité , c'est-à-dire de la plus haute réalité qu'il y ait, en dépend. Regardez comme une lâcheté de trahir la femme qui vous a ouvert pour un moment le paradis de l'idéal; tenez pour le plus grand des crimes de vous exposer aux malédictions futures d'un être qui vous devrait la vie et qui, par votre faute peut-être, serait voué au mal. Vous êtes des hommes d'honneur; regardez cet acte, qu'on traite avec tant de légèreté, comme un acte abominable. Mon opinion est que la règle morale et légale du mariage sera changée. La vieille loi romaine et chrétienne paraîtra un jour trop excessive, trop étroite. Mais il y a une vérité qui sera éternelle, c'est que des relations des deux sexes résultent des obligations sacrées, et que le premier des devoirs humains est de s'interdire, dans l'acte le plus gros de conséquences pour l'avenir du monde, une coupable étourderie.

Tant pis si son auditoire ne l'a pas bien compris.

Au delà de ce prétendu « dilettante » dont on a recommencé si souvent l'impossible portrait, il y a le chercheur qui a travaillé jusqu'à ses derniers jours, le penseur profond, l'admirable écrivain, qui, en modifiant notre façon de concevoir le passé de l'humanité, nous permet d'entrevoir quelques coins de l'avenir, l'initiateur dont il faut chercher l'action efficace non pas dans les cénacles de littérature, mais partout où des esprits désintéressés et libres cherchent à discerner Vexacle nuance de ce qui est.

Sa félicité intellectuelle coulait d'une belle source :

« La science donne le bonheur quand on se contente d'elle et qu'on ne lui demande que ce qu'elle peut donner. Si elle ne répond pas à toutes les questions que lui adressent les avides et les empressés, du moins ce qu'elle apprend est sûr. Pour être acquis par des oscillations successives, les résultats de la science moderne n'en sont pas moins précieux. Ces délicates approximations, cet affinage successif qui nous amène à des manières de voir de plus en plus rapprochées de la vérité, sont la condition même de l'esprit humain. »

Il a vécu tenace dans ses desseins. Il est mort fidèle à lui-môme, invinciblement dévoué à la beauté intellectuelle et morale.

Je l'ai vu souvent, dans les derniers mois de

RENAN lô

sa vie, au Collège de France, à ces réceptions du vendredi où il faisait à ses amis un si cordial accueil. On était péniblement frappé d'un brusque changement, survenu dans ses traits, dans sa conversation, dans son humeur. On avait peine à reconnaître, dans le visage afTaissé et comme détendu, cette physionomie forte, épanouie, tout illuminée naguère par l'esprit qui l'animait; les yeux avaient perdu leur flamme, leur gaieté, cette expression de pénétration aiguë qu'ils prenaient soudain, lorsque le philosophe s'entretenait des sujets qui lui étaient chers. Sa parole, d'ordinaire si abondante et si pleine, si féconde en faits précis, en souvenirs personnels, en aperçus rapides sur les hommes et sur les choses, était devenue lente, difficile, découragée. La conscience de son état, le pressentiment d'une fin prochaine ont attristé profondément cette intelligence qui est restée jusqu'au bout en possession d'elle-même. Non pas que Renan eût peur de la souffrance ou de la mort. La souffrance, il la connaissait de longue date, et ceux qui ont eu l'insigne honneur d'être admis dans son intimité, savent avec quelle sérénité stoïque il a supporté les maux de toutes sortes, qui n'ont pas attendu sa vieillesse ni son déclin pour l'assaillir et le tourmenter. La mort, il y était résigné d'avance, et ce sage avait pénétré trop avant dans le mystère des choses pour récriminer

contre la loi de rénovation et de dissolution qui régit et renouvelle l'univers . Mais ce robuste ouvrier ne croyait pas avoir fini sa tâche. Le dernier volume de VHistoire du peuple d'Israël, dont la rédaction était achevée depuis Tannée précédente, était resté sur le chantier ; il ne croyait pas avoir encore atteint le point de perfection auquel il voulait porter le livre qui sera le couronnement de son Histoire des origines du christianisme. Il le remaniait sans cesse, avec cette conscience et ce scrupule, qui étaient les vertus de son génie. En 1891, dans cette petite maison du pays de ïréguier, où il aimait à respirer le parfum de la terre bretonne, il consacra toutes ses vacances à cette revision. Et ce n'était pas un médiocre exemple, pour nos générations de jeunes gens pressés, que de voir ce vieillard, chargé de gloire, s'asseoir, dès l'aurore, à sa table de travail, pour donner à l'achèvement de son œuvre ce qui lui restait de temps, de souffle et de volonté.

Dans la préface de ce dernier volume, il disait :

Le judaïsme et le christianisme disparaitront. L'œuvre juive aura sa fin; l'œuvre grecque, c'est-à-dire la science, la civilisation rationnelle, expérimentale, sans charlatanisme, sans révélation, fondée sur la raison et la liberté, au contraire, se continuera sans fin, et, si ce globe vient à manquer à ses devoirs, il s'en trouvera d'autres pour pousser à outrance le programme de toute vie : lumière, raison, vérité.

C'était là sa chimère favorite. Elle est très noble. Elle mérite de devenir Tidée fixe de tous les esprits vivants et généreux. C'est dans la direction de ce but inaccessible, que se feront les grandes choses de l'avenir.

Les dernières pensées qu'il ait exprimées en public n'ont pas été livrées à d'indiscrètes curiosités. C'est dans une réunion de savants et d'amis de la science qu'il a dit, avec une mélancolie sereine que nous n'oublierons jamais, ces hautes et graves paroles, qui furent pour beaucoup d'entre nous son dernier adieu :

Vous avez voulu jeter un rayon de soleil sur mes derniers jours. Ce sera aujourd'hui probablement la dernière fois que je présiderai une de ces fêtes. Il y a une heure encore (telles sont les misères qui m'assiègent), je ne savais si je pourrais venir à votre réunion...

Il y a dans l'histoire un miracle (j'appelle miracle ce qui n'est arrivé qu'une fois), c'est la (Irèce antique. Oui, cinq cents ans environ avant Jésus-Christ, acheva de se dessiner dans l'humanité un type de civilisation si parfait, si complet, que tout ce qui avait précédé rentra dans l'ombre. C'était vraiment la naissance de la raison et de la liberté. Le citoyen, l'homme libre, faisait son apparition dans les choses humaines. La morale, fondée sur la raison, s'affirmait dans sa vérité éternelle, sans mélange de fictions surnaturelles. L'homme, délivré des folles terreurs de son enfance, commençait à envisager avec calme sa destinée. La science, c'est-à-dire la vraie philosophie, était fondée. Le système mécanique du monde fut, par moments, entrevu; on ne sut pas s'y tenir mais, après tout, le principe était trouvé. Copernic, Galilée et Newton ne feront que tirer les conséquences d'un ordre d'idées qui

enlevait à la terre sa position centrale et faisait entrevoir l'infinité de l'univers...

La vie de l'individu est courte, mais la mémoire des hommes est éternelle, et c'est dans cette mémoire que l'on vit réellement... Il faut vivre en vue de Veslime d'une élite...

Je vous remercie de m'avoir plongé un moment, par les souvenirs, dans cet air pur d'un autre monde. Voilà les pensées qui font oublier la souffrance et qui consolent de vieillir. Verrai-je encore l'Acropole d'Athènes? J'en doute, je ne l'espère pas. Je crois que nos vilaines brumes du Nord seront le dernier horizon que chercheront mes yeux. Mais je vous devrai un moment de beaux rêves *...

Son œuvre ne périra pas, et sa trace n'est pas près de s'efifacer si, comme il aimait à le croire, le divin naît et grandit peu à peu dans Tunivers par l'accumulation de nos volontés bonnes, de nos idées justes, de nos sentiments généreux '.

1. Discours prononcé au banquet du cinquantenaire de rAssociation pour rencouragement des études grecques.

2. Le gouvernement décida que les funérailles d'Ernest Renan seraient célébrées aux frais de l'État. Cette décision mérite d'être hautement approuvée. A qui réserverait-on les hommages publics, si on les refusait aux intelligences souveraines qui sont l'honneur d'une nation et comme la fleur d'une race? 11 fallait que ce travailleur, au moment où il nous quittait, eût son salaire; il l'avait gagné. Les honneurs publics, auxquels il n'a jamais sacrifié les droits de sa pensée, lui sont venus en foule, mais sur le tard, parce que « la raison, comme disait Montesquieu, finit toujours par avoir raison. »

Notre illustre ami disait, il y a quelques années, au banquet de Tréguier : « ... Ce que j'ai toujours eu, c'est l'amour de la vérité. Je veux qu'on mette sur ma lombe : Veritatem dilexi. Oui, j'ai aimé la vérité; je l'ai cherchée; je l'ai suivie où elle m'a appelé, sans regarder aux durs sacrifices qu'elle m'imposait. J'ai déchiré les liens les plus chers pour lui obéir. Je suis sûr d'avoir bien fait. Je m'explique. Nul n'est sûr d'avoir le mot de l'énigme de l'univers, et l'infini qui nous enserre

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