OBJECTIONS
La tentative renanienne pour expliquer révolution religieuse sans avoir recours au surnaturel aura des conséquences infinies et un formidable contre-coup. Renan a voulu achever, par la science, cette œuvre d'affranchissement intellectuel et moral, où le xvni'' siècle usa son ironie.
Il détruit le cléricalisme sans passions anticléricales. Il est incrédule et religieux. Il continue Voltaire et Rousseau sans imiter les gamineries de Tun ni les déclamations de l'autre. Ce n'est rien exagérer que de dire qu'il fut meilleur écrivain et plus brave homme que tous les deux.
Il a vécu pour cette œuvre, dominé et possédé par le ferme espoir que la conception rationnelle finirait par avoir raison du mystère dans le domaine des sciences morales comme elle en avait eu raison dans le domaine des sciences positives. Il s'est donné, corps et âme, à sa tâche. Il considérait comme des vertus car-
cchappe à tous les cadres, à toutes les formules que nous voudrions lui imposer. Mais il y a une chose qu'on peut affirmer, c'est la sincériié du cœur, c'est le dévouement au vrai et le sentiment des sacrifices qu'on a faits pour lui. Ce témoignage, je le porterai haut et ferme sur ma tête au jugement dernier.,, »
dinales Tapplication de la méthode expérimentale, l'inquiétude des hauts problèmes, le sens du réel, l'impossibilité de croire à des traditions religieuses conçues en dehors de toute critique. Il pensait qu'il y a quelque chose de victorieux et de grand dans la conscience de savoir, dans la satisfaction d'égaler le monde par une prise intellectuelle à laquelle le désordre des apparences sensibles ne peut se dérober. « L'essentiel, disaitil, en reprenant et en achevant une pensée de Marc-Aurèle, l'essentiel c'est de réfléchir en soi une portion de plus en plus grande de ce qui est, et d'approcher de notre fin, qui serait d'être en parfaite harmonie avec l'universalité des choses. » Il estimait que nous devons tendre à réaliser ici-bas et non dans un ciel fantastique la vie de l'esprit. Loin de s'affliger des déceptions momentanées que nous inflige la science, il la bénissait, parce qu'elle est un recours contre la foi « qui est là, derrière l'humanité, attendant ses moments de défaillance, pour la recevoir dans ses bras et prétendre ensuite que c'est l'humanité qui s'est donnée à elle ». Il a vécu dans le culte pur de la haute science. Il professait que les choses intellectuelles sont toutes également saintes. Tout ce qui est de l'âme est sacré. Un système de philosophe vaut un poème, un poème vaut une découverte scientifique, une vie de science vaut une vie de vertu.
« On s'imagine trop souvent, ajoutait-il, que la moralité seule fait la perfection, que la poursuite du vrai et du beau ne constitue qu'une jouissance, que l'homme parfait, c'est l'honnête homme, le frère morave par exemple. Le modèle de la perfection nous est donné par l'humanité elle-même; la vie la plus parfaite est celle qui représente la mieux toute l'humanité. Or l'humanité cultivée n'est pas seulement morale ; elle est encore savante, curieuse, poétique, passionnée... »
Il est là tout entier. Son idéal moral, c'était la perfection intellectuelle. C'était là sa religion. Elle en vaut beaucoup d'autres.
Ainsi, sous des dehors charmants et faciles, à travers les mille nuances d'une pensée si flexible, et parfois si prompte à fuir nos définitions et nos formules, cette philosophie, comme celle de tous les grands rationalistes de ce siècle, aboutissait à l'acceptation stoïque des lois inévitables, à l'abandon viril des frêles soutiens dont les hommes ont eu longtemps besoin pour étayer leur moralité. Appuis factices qui lui semblaient dangereux parce que le jour où ils cèdent à l'assaut des passions, il^ entraînent tout dans leur chute. Il estimait, comme Pascal, que « toute notre dignité consiste en la pensée ». Mais, bien penser, à ses yeux, c'était conformer son esprit et son cœur à la sujétion des lois éternelles et se résigner, sans faiblesse, à l'absence d'illusions. Il rêvait une
humanité future, capable de vivre en harmonie avec les données de la science, assez courageuse pour ne point se révolter contre le réel, et pour continuer d'agir, sans le mirage du surnaturel, sans l'attrait du mystère, devant la claire vision des effets et des causes. Le commun des hommes est-il capable de traverser la vie avec un simple viatique de vérités démontrées? Pouvons-nous, tous sans exception, supporter ce « vin des forts » et préférer à la joie de croire Tivresse de savoir? L'avenir dira si les prévisions de Renan étaient justes. Mais on peut affirmer que le meilleur argument qu'il ait donné en faveur de sa doctrine n'est pas dans ses livres; il est dans la vie irréprochable et laborieuse de cet impitoyable négateur.
Je sais d'ailleurs tout ce qu'on peut dire : jusqu'au jour indéterminé où cette vérité s'imposera par une claire évidence, tous ceux pour qui l'intérêt personnel n'est pas un motif suffisamment impérieux , guériront malaisément de l'impuissance d'agir et de l'accablement de l'inaction. Je sais bien que la science doit être inexorable, que la réalité se moque de nos combinaisons, et que la vérité n'a que faire des soutiens artificiels qu'il faut à notre faiblesse. N'importe : il y a une tristesse, banale mais poignante, à voir s'éteindre jusqu'au bout de l'horizon, les mirages accoutumés. Renan parle quelque part du « linceul de
pourpre où dorment les dieux morts ». Malgré la gaieté que nous recommande notre cher et vénéré maître, nous ne saurions, sans quelque mélancolie , voir s'allonger ce suaire royal , indéfiniment.
Et puis, le savant qui consent à parler à d'autres qu'à ses pairs , autorise , malgré lui , les interprétations grotesques ou odieuses. Il est douloureux de penser que le pharmacien Homais, au cercle radical de sa localité, avec le percepteur, le contrôleur et le vérificateur, se désopile la rate en résumant — à sa manière — la Vie de Jésus,
Soyons, avant tout, sincères avec nous-mêmes. Les personnes qui appartiennent aux classes élevées n'ont plus la foi, ou agissent, dans la plupart des cas, comme si elles l'avaient entièrement perdue. La classe moyenne, surtout en province, conserve, par décence, par tradition, par fidélité aux anciens usages , par l'inclination qui nous engage à reprendre les chemins mille fois suivis, l'habitude d'aller machinalement ou hypocritement à la messe. Mais combien ses croyances sont fragiles et précaires! Le peuple, dénué de croyances et riche d'appétits, peu édifié d'ailleurs par les exemples qu'on lui donne, devient, en pratique, matérialiste et jouisseur. Pour beaucoup de gens, la vie n'est plus qu'un méchant bout de rôle, à jouer avec des comparses médiocres, entre deux coulisses mystérieuses. Nous assistons plus que
jamais à un réveil de la sagesse épicurienne, au triomphe navrant de cette philosophie de célibataire, qui consiste à rabâcher des maximes sur la brièveté de la vie présente et sur la nécessité où nous sommes de faire, sans trop nous fatiguer, ce bout de chemin. Cette vulgarité envahissante inquiète quelques esprits délicats.
Et puis, ce culte de la science ne serait-il pas trop exclusif? C'est une belle chose, qu'un amoncellement de monographies, de thèses doctorales et de dissertations académiques. Et rien n'est plus éblouissant que ces Mille et Une nuits de l'érudition. Mais, en somme, est-on béotien parce que l'on se demande quel bénéfice net en retire l'humanité? Une volupté intellectuelle pour quelques esprits supérieurs, une vision précise du passé, une suite changeante d'images, un vaste panorama, des plaisirs infinis pour une aristocratie intellectuelle, cela est-il suffisant, alors que tant de pauvres êtres soufTrent, pleurent, crient famine? Il y a plusieurs façons d'être épicurien. Ce commerçant stupide qui digère sa soupe, en achevant de lire une chronique de quelque imbécile, le fin lettré qui savoure, à petites gorgées, des vers bien tournés, le joli garçon qui flirte avec une jolie femme, le grammairien qui se complaît trop dans une correction de texte, n'ont cherché, en somme, que leur plaisir; à ce titre, et malgré les degrés divers où ils placent leur idéal, ils sont
à peu près égaux au regard de la justice infinie.
La somme énorme de connaissances positives que le xix° siècle a accumulée n'a fait jusqu'ici, que compliquer et obscurcir le problème de la destinée humaine. A moins d'un retour à la crédulité, — retour impossible — on n'entrevoit guère le moyen prochain de donner à l'humanité un catéchisme acceptable. A force de chimères, « on avait réussi à obtenir du bon gorille un effort moral surprenant ». Qui sait si cette énergie factice survivra aux chimères? « Il est possible que la ruine des croyances idéalistes soit destinée a suivre la ruine des Croyances surnaturelles, et qu'un abaissement réel du moral de l'humanité date du jour où elle a vu la réalité des choses *. » Après ces aveux, Renan gardait le courage de dire :
« Continuons de jouir du don suprême qui nous a été départi, celui d'être et de contempler la réalité. »
Oui, mais ce bonheur n'est pas à la portée de tous. On conçoit un état social où il y aurait deux sortes de bonheurs : l'un, qui consisterait dans la contemplation de l'univers, dans le réveil
i. Voici encore une déclaration bien décourageante : « On Cirera beaucoup moins d'une humanité ne croyant pas à l'immortaUlé de l'àmc que d'une humanité y croyant. L'homme vaut en proportion du sentiment religieux qu'il emporte avec lui de sa première éducation et «pii parfume toute sa vie. Les personnes religieuses vivent d'une ombre; de fjuoi vivral-on après nous? •
des visions anciennes, dans la joie d'apprendre et rivresse de savoir. Et ce serait Tapanage de l'aristocratie intellectuelle de la nation. Les simples auraient les consolations que donne la croyance aveugle. Une sorte d'assistance publique, d'ordre supérieur et moral, leur distribuerait des rêves, comme on distribue des bons de pain aux indigents. Seulement les cadres de l'aristocratie seraient encombrés. Tout le monde voudrait y entrer.
La foule aimera toujours les gens qui affirment et qui décident. Les esprits complexes ne lui plaisent pas. Renan a senti cela. Il en a légèrement souffert, et il l'a dit :
« Dans l'état actuel de l'esprit humain, une trop riche nature est un supplice. L'homme né avec une faculté éminente qui absorbe toutes les autres est bien plus heureux que celui qui trouve en lui des besoins toujours nouveaux, .qu'il ne peut satisfaire. Il ne veut rien laisser perdre de cette vie brûlante et multiple, qui lui échappe et qu'il dévore avec précipitation et avidité. Il envie tour à tour l'âme simple qui vit de foi et d'amour, l'âme virile qui prend la vie comme un musculeux athlète, l'esprit pénétrant et critique, qui savoure à loisir le charme de manier son instrument exact et sûr. »
L'humanité a peur d'une science qui est à la fois trop audacieuse et trop limitée.
En vérité ce crépuscule du siècle est doulou-
reux. Nous avons parcouru, dans la joie et le triomphe, une voie royale et magnifique qui aboutit brusquement au bord d'un gouffre. Chancelants de vertige, nous regardons Teffrayant précipice qui nous fascine et nous attire. Nous balbutions des mots inintelligibles. Nous parlons de déceptions et de banqueroutes. Quelle est la main secourable qui nous retiendra?
Cher et illustre maître, ainsi que les mages, vous saviez tout ce que les hommes de votre temps pouvaient savoir; mais du moins les mages avaient aperçu dans le ciel clair une étoile rayonnante. Enivré par la science, qui est le haschisch des fakirs d'Occident, vous avez dit vous-même (car vous avez tout dit) que « Cléanthe lorsqu'il passait ses nuits à puiser de Teau, faisait œuvre aussi sainte que quand il passait les jours à écouter Zenon ». Vous avez dit aussi : « L'insipide marchand est moins heureux et moins beau que le fanatique qui va poser sa tête sous les roues du char de Jagatnata. » Et je sais bien que vous entendiez renoncer aux croyances révélées sans rien abdiquer des nobles instincts qui sont le principe éternel des religions. Vos paroles sont divines. Mais, comme il faut avoir la confiance tenace, pour garder encore, après avoir subi votre troublant sortilège, la capacité de vouloir et le courage d'espérer! Vous avez élé pour notre jeunesse le plus aimé des initiateurs; mais, décidément, ce n'est
pas vous qui aurez donné à nos incerlitudes, à nos tâtonnements et à nos inquiétudes le viatique attendu. Qui sait s'il n'est pas réservé à une âme obscure, à une intelligence inférieure, à un poète, à un orateur, à un homme d'Etat, simplement à un brave homme, de prononcer la parole douce et puissante qui réveillera nos espoirs évanouis?