MIRAGES
Après tout, prenons-le tel qu'il est. Sa négation n'était qu'un acheminement à des perspectives consolantes. Il rêvait une société capable d'accepter le vrai en cherchant le beau, et de vivre en harmonie avec les lois éternelles.
Organiser scientifiquement l'humanité, tel était à ses yeux le dernier mot de la science moderne, telle était son audacieuse et légitime prétention. Il était venu de loin à cet Evangile des temps nouveaux.
Lorsqu'on entre dans ïréguier, sa ville natale, on a presque envie de faire le signe de la croix et l'on cherche vaguement, autour de soi, un bénitier. Les rues sont silencieuses comme les couloirs d'un couvent. Les maisons paraissent recueillies comme des cellules, et certaines boutiques, peu-
plées d'images de porcelaine qui racontent la gloire de saint Yves, ressemblent à des reposoirs. Le long des grands murs aveugles qui défendent contre toute indiscrétion les bâtisses du séminaire, de rares passants cheminent, avec cet air de précaution et de sagesse que Ton a presque toujours lorsqu'on est habitué depuis l'enfance à circuler dans les bas côtés d'une église, le long des chapelles. Point de commerce, ni d'industrie. Nul bruit, si ce n'est la sonnerie saccadée de quelques enclumes et le carillon intermittent des cloches qui annoncent les offices et règlent les exercices des communautés. Quelques épiceries silencieuses, où de pieuses personnes attendent, derrière leur comptoir, de rares clients. Les cafés eux-mêmes (et Dieu sait qu'ils sont nombreux!) ont un air convenable et digne. En Bretagne, comme dans tous les pays où le vent salé de la mer donne soif, la dévotion n'exclut pas le goût des solides buveries. L'amour de l'alcool, père des songes, n'est qu'une forme particulière de l'amour du rêve, et j'ai vu des cabarets de village où l'on s'enivrait en conscience, sous la protection d'un crucifix.
Il faudrait aller loin pour trouver un morceau du passé dans un état de conservation aussi parfait. Cette ville de pierre grise, où les maisons couvertes d'ardoises se pressent, comme un troupeau d'ouailles, autour d'une invraisemblable
flèche de granit, est un monument historique et un musée. Certains sentiments, certaines légendes y sont demeurés jnlacts. Je voudrais bien avoir le loisir de m'arrêter ici, pour les observer longuement, les cataloguer, les classer. J'ai malheureusement trop peu voyagé pour savoir exactement quelles différences séparent Tréguier de Bénarès, de Jagatnata, de Kioto ou des lamaseries du Thibet. Mais je me rappelle très clairement que j'éprouvai une impression à peu près semblable, le jour où j'entrai, pour la première fois, à Stamboul, dans ce religieux quartier d'Eyoub, parmi les maisons soigneusement closes, dans les cimetières où les herbes. folles envahissent les tombes, devant les médressehs où les softas murmurent de saintes paroles.
Visiblement, le monastère que saint Tugdual a fondé au v° siècle, dans le val de Trécor, et dont les abbés exerçaient, sur les hameaux environnants, la cure pastorale, n'a pas entièrement disparu : il continue d'être le noyau de cette ville de prêtres, de religieuses, de dévots et de dévotes, malgré le départ de l'évèque et l'exode du Chapitre cathédral. On se sent ici le contemporain de ces imaginations enfantines, en perpétuel travail de mythes, qui croyaient fermement que saint Tugdual avait lié avec son étole un horrible dragon qui dévorait hommes, femmes, enfants et bétail dans la vallée du Jaudy, et que saint Vouga^
évoque et confesseur, avait abordé à Penmarch, en Cornouailles, monté sur un grand rocher, lequel, après avoir déposé le saint homme sur le rivage, se retira en mer, incontinent, et, à la vue de tout le peuple, reprit la route d*Hybernie, d'où il était venu...
Il eût été dommage de gâter l'intégrité de cette relique. On dirait que l'administration française a obéi à quelque chose qui ressemblait à une pensée le jour où elle a refusé d'installer à ïréguier un sous-préfet, un tribunal de première instance, un capitaine de gendarmerie et un vérificateur des hypothèques. Elle y a mis, comme dans tout chef-lieu de canton, un receveur de l'enregistrement et un percepteur; mais ces messieurs mènent une vie très retirée. A vrai dire, il n'y a ici qu'un centre de vie moderne et qu'un foyer de lumière : la table d'hôte du « Lion d'Or » où trois clercs de notaire discutaient, devant moi, sur un événement inouï à ïréguier : l'arrivée d'une dame montée sur une bicyclette!
La cathédrale, « chef-d'œuvre de légèreté, fol essai pour réaliser en granit un idéal impossible », a été placée, par ses fondateurs, sous l'invocation de saint Tugdual. Mais ce saint, qui n'était pas du pays, qui était venu de la Grande- Bretagne, et dont la figure confuse se perdait dans l'obscurité des temps fabuleux, fut peu à peu dépossédé par un Breton bretonnant, le subtil
plaideur et savant jurisconsulte saint Yves, avocat des pauvres, en son vivant officiai de Tréguier. Pendant quelque temps, les deux saints se partagèrent l'église, et leurs reliques étaient également précieuses, car, s'il faut en croire de vieux récits, les Espagnols vinrent à Tréguier en 1592, afin de prendre le bras de saint Tugdual et la gencive de saint Yves. Mais, à présent, c'est saint Yves qui est décidément le maître de la maison. Dès qu'on entre dans la nef aiguë, oii des cariatides, trapues comme des statues cypriotes, supportent les colonnettes des arceaux, on aperçoit, près des tombeaux de granit où dorment de nobles seigneurs et de nobles dames avec leur levrette à leurs pieds, la grande châsse de pierre blanche qui fut offerte, en présence de plusieurs évoques et du peuple assemblé, au « patron universel de la Bretagne ». Ce tombeau magnifique n'est d'ailleurs, qu'une reproduction aussi fidèle que possible du monument que le duc Jean V avait fait élever à saint Yves, comme un témoignage de sa reconnaissance, lorsqu'il fut miraculeusement délivré de la prison, où il avait été traîtreusement enfermé par Margot de Clisson, comtesse de Penthièvre. Les archéologues les plus compétents et les artistes les plus <ï moyenâgeux », MM. de la Borderie, Devrez, Valentin, Hiolin, Tournier, ont donné leurs soins à cet ingénieux pastiche. Au reste, il n'est pas
sûr que Tofficial de Tréguier, le charilable curé (le Trédrez et de Louhannec, ait été enterré là. N'importe; les bonnes gens qui voudront gagner un procès, faire mourir dans Tannée un ennemi injuste, ou tirer de leurs récoltes le plus de profit possible, viendront, pendant longtemps, répéter devant ce monument, peut-être vide, les litanies de saint Yves, fleur splendide de TArmorique, juge très équitable, gloire éclatante de TÉglise bretonne, modèle des magistrats, miroir des ecclésiastiques, avocat et père des pauvres, veuves et orphelins, lumière du pays de Tréguier.
Saint Tugdual, malgré relfacement où est tombée sa mémoire, était bien puissant. Il faisait, quand il le voulait, sourdre des fontaines dans les sables les plus arides et pousser du blé dans les ajoncs des landes. Saint Yves n'avait qu'à dire un mot, et aussitôt les arbres, coupés au pied, repoussaient, chargés de branches et d'oiseaux. Auraient- ils jamais cru qu'un jour, de cette même ville de Tréguier, d'une des maisons les plus pieuses sortirait une voix charmante et puissante qui inquiéterait leur sérénité, sans leur manquer de respect? Savaient-ils qu'un souffle, venu du voisinage, éteindrait avec précaution leurs auréoles, comme on éteint les cierges après l'office, et que des mains bretonnes les enseveliraient délicatement, avec bien d'autres idoles, dans le linceul de pourpre où dorment les dieux morts?
J'avoue que je suis assez peu sensible aux reliques matérielles de ceux qui n'ont fait sur cette terre qu'un brait d'éperons, de sabres et de bottes. J'ai peu de goût pour les épées historiques, sauf quand elles ont resplendi pour la cause de la justice et du droit. Mais je ne puis voir sans émotion le cercle familier ou l'horizon natal des hommes qui ont apporté à l'humanité une nouvelle façon de concevoir l'univers. Je voudrais retrouver le « poêle » où Descartes, par un prodigieux effort de réflexion, a conçu le Discours de la méthode, ou bien la petite maison d'Amsterdam où ce grand homme méditait tranquillement, pendant qu'autour de lui des gens affairés « exerçaient la marchandise ». Il est consolant de penser que ces hommes sont vraiment les rois de ce monde qui semble au premier aspect gouverné par la vulgarité intrigante, l'habileté niaise ou la force brutale. Ils régnent même sur ceux qui les ignorent, ils dominent ceux qui les injurient, ils régissent la foule innombrable de ceux qui ne comprennent pas.
C'est pourquoi je me suis longtemps arrêté dans cette petite maison, où le capitaine Renan venait oublier, entre deux voyages au long cours, les brumes marines et l'àpre insomnie du banc de quart. C'est un logis bien modeste. La bonne Marie-Yvonne, la boulangère qui l'habite actuellement, nous conte, en nous guidant vers l'es-