‹ La vie et les livres: (2. sér.)Chapitre 15 sur 30 · BEN AN · texte numérisé non relu

BEN AN

calier de pierre et en ouvrant les vieilles portes rondes, où le vent entre par le « trou du chat », que les touristes anglais sont tout étonnés, lorsqu'ils regardent cette façade à un seul étage, blanchie à la chaux, la cour proprette et étroite, le petit jardin où verdoient des carrés de légumes, régulièrement alignés. Au rez-de-chaussée, dans cette petite salle carrelée où l'ample manteau de la cheminée abritait, comme dans la tiédeur d'un nid, la tendresse et la paix d'une famille humble de cœur, les fées de Bretagne ont fait éclore une âme merveilleuse qui devait enchanter et ensorceler d'autres âmes.

Notre temps n'a point manqué d'hommes prédestinés qui ont su parler haut à leur siècle : les uns nous ont fait pleurer, les autres nous ont éblouis, d'autres nous ont étonnés et abasourdis. Renan a fait mieux : il nous a modifiés. Il pouvait dire, quand il nous voyait passer dans la rue : « Voilà des gens dont j'ai façonné le crâne et pétri la cervelle à ma fantaisie. » Il a inventé une nouvelle façon de sentir et d'apercevoir les choses. Tous ceux qui étudient avec quelque sérieux le passé de l'humanité sont nécessairement ses disciples. Ceux-là même dont l'esprit est court et la science légère peuvent, dans bien des cas, se réclamer de lui.

Il n'y a pas de tète, si obscure soit-elle, ni de minus habens si enfoncé dans les formules

apprises et dans Thabitude des pastiches faciles, qui ne doivent quelque chose à Renan. Ce grand prophète disait, bien avant de commencer à écrire la Vie de Jésus : « Ce serait certes une œuvre qui aurait quelque importance philosophique, que celle o~ù un critique ferait, d'après les sources, l'histoire des origines du christianisme. Eh bien! cette merveilleuse histoire qui, exécutée d'une manière scientifique et définitive, révolutionnerait la pensée, avec quoi faudrait-il la construire? Avec des livres profondément insignifiants, tels que le livre d'Hénoch, le Testament des douze patriarches, le Testament de Salomon et, en général, les Apocryphes. » Cette prédiction hardie s'est réalisée.

S'afflige qui voudra de cette universelle maîtrise. Tous, à certains moments, nous avons trouvé sa science cruelle et sa séduction dangereuse. La secousse a été trop forte. Il nous a fallu faire tant de sacrifices et perdre de si chères erreurs que, après avoir suivi avec enthousiasme cet incomparable initiateur, nous avons regretté parfois d'être trop tôt désabusés et d'y voir trop clair. N'importe. Laissons dire ceux qui persistent à vouloir entretenir chez les humbles des illusions auxquelles ils ont renoncé pour leur part. Il faudra l)icn s'accommoder de ce changement de climat.

Il faut en prendre notre parti. Une ère nouvelle

commence. Le milieu moral auquel l'homme s'était habitué par une installation séculaire se modifie; il faudra nous adapter à de nouvelles conditions d'existence et de lutte. La tâche sera longue et la besogne sera dure. Trouver de nouvelles raisons d'agir, capables de remplacer les symboles évanouis et les croyances mortes; imposer aux esprits simples des règles morales et des obligations dépouillées désormais des séductions de la poésie religieuse; faire éclore de nouveau, sous un ciel qui semble peu clément, les vertus désintéressées, l'abnégation, le dévouement, le sacrifice ; rendre tolérables les misères de la vie présente, maintenant qu'elles ne sont plus rachetées par l'espoir d'une vie future; donner à la démocratie un idéal, voilà notre tâche.

Elle est fort belle.

La crise sera douloureuse; la chute subite des appuis, qui, jusqu'ici, ont soutenu notre marche, nous déconcerte et nous fait chanceler; mais il serait vain de vouloir réagir contre une évolution nécessaire, et puéril de désespérer. Nous souffrons de ne plus entendre les cloches de la ville d'Is... Mais c'est notre sort, d'aborder souvent en des terres inconnues, et, selon le mot de Leibniz, de « passer sans cesse à de nouvelles perceptions ». Darwin a décrit quelque part des araignées qui vont jusqu'à plusieurs milles en mer, sur un fil qu'elles produisent et qu'elles

laissent flotter sur les vagues. L'humanité saura, elle aussi, tirer d'elle-même le moyen de subsister et de poursuivre sa marche sur les routes les plus périlleuses; elle saura s'adapter à des milieuxnouveaux jusqu'au jour où l'Idéal, dégagé de ses grossiers symboles, sera l'objet d'un culte pur, en esprit et en vérité.

De l'étroite tourelle où l'illustre historien des Origines du christianisme a entrevu, pour la première fois, comment les religions sont nées de ce qu'il y a de meilleur en l'homme, comment elles se sont transformées et éteintes pour renaître encore en un magnifique déroulement de mythes et de légendes, on aperçoit, par-delà les eaux claires du Jaudy, des collines pleines de moissons et de fleurs. Il m'a semblé que le rêve glorieux d'une humanité clairvoyante et libre, respectueuse de ce qui a été, et impatiente de ce qui sera, flottait au-dessus de la petite cité morte, et qu'il y avait un encouragement et comme une promesse d'avenir dans la joie du soleil, qui enveloppait d'amicale lumière les clochers, un peu tristes, de Kermartin et de Trédarzec.

La librairie Hachette a publié la 8® édition de V Histoire de la littérature anglaise et la 5° édition des Essais de critique, de Taine. Si Ton compare ce chiffre au nombre d'éditions atteint par Nana •et par Pot-Bouille, la comparaison est humiliante pour l'esprit français. Pourtant il faut se dire que huit éditions, c'est beaucoup, dans notre pays, pour un livre de science et de philosophie, -exempt, par sa nature même, de toute fadaise romanesque et de toute gravelure lucrative. Et puis, si l'on tenait compte de toutes les imitations, <le toutes les reproductions, de tous les décalques qui ont introduit dans la circulation et comme dans le domaine public les idées de Taine, on arriverait à conclure que peu d'écrivains ont aussi puissamment rayonné sur leur siècle et laissé- dans

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l'esprit de leurs contemporains d'aussi durables et d'aussi lumineux reflets. Son œuvre, faite d'enthousiasme instinctif et d'impassibilité voulue, est un bloc étincelant et dur où nous avons, tour à tour, enchanté nos yeux, usé nos ongles et miré nos mélancolies. La pensée intrépide de cet artiste et de ce savant a porté la lumière et dévoilé des nouveautés, désormais acquises, dans tous les problèmes qu'elle a touchés. Il n'y a point d'écrivain qui ait été plus imité que Taine. Dans le langage de tel romancier, de tel critique, de tel professeur, on reconnaît aisément l'écho de sa parole, l'action de sa doctrine, les habitudes de son style, et, si l'on peut dire, jusqu'à la tonalité habituelle de ses métaphores.

Taine régna sur nous par deux qualités souveraines qui furent ses facultés maîtresses : la puissance de sa vision extérieure; l'intensité de sa réflexion intérieure. D'ordinaire les penseurs sont tentés de ne point voir; et les voyants pensent peu. Il a tenté de voir le monde et de le penser. Jamais peut-être l'univers, avec ses couleurs et ses formes, ne s'est plus clairement réverbéré dans l'espace d'un crâne; et jamais la spéculation philosophique n'a fait un plus superbe eff'ort pour s'emparer des contours insaisissables de l'être, pour démêler,dans ce chaos des choses et des hommes, les lois immuables qui en régissent la croissance, en amènent le déclin et en déterminent les mouvements.

TAINE iOl

l'apprentissage

En 1850, ïaine sortit de TEcole normale, nourri de lectures, regorgeant de science, refusé à l'agrégation par M. Portails, curieux de tout connaître et avide de tout expliquer ^ Au rebours de la plupart de ses camarades, il chercha la réponse aux questions qui l'obsédaient non pas dans les beaux traités de M. Cousin, ni dans le cours de M. Damiron , mais dans le spectacle changeant et compliqué des choses. Il aima d'instinct l'entretien des gens avec qui les hommes instruits ne causent pas, et la lecture

1. Taine était né à Vouziers (Ardennes), le 21 avril 1828. Voyez, sur ses succès scolaires et sur son séjour à l'École normale, les Souvenirs de Jeunesse de M. Francisque Sarcey. Exilé dans de petits collèges où l'administration universitaire espérait le décourager et l'éteindre, il donna sa démission sans fracas et sans emphase, et revint à Paris où il résolut de vivre à ses risques et périls, en donnant des leçons. Les camarades de promotion de Taine furent, par ordre alphabétique : About, Paul Albert, Barnave, Barey, Cambier, prêtre missionnaire mort en Chine, Charaux, Desprez, Ducoudré, Heinrich, Lamm, Lecœur, Libert, Marion, Merlet, Ordinaire, Quinot, Rabasté, Rieder, Sarcey, Suckau, Valade, Vessiot, Vignon.

Ses professeurs furent MM. Deschanel, Géruzez, Berger, Havet, Filon, Saisset, Jules Simon. On jouissait, à l'École, d'une grande liberté intellectuelle sous l'influence si féconde du directeur des Études, M. Vacherot, que l'intolérance du funeste abbé Gratry signalait déjà à l'attention de la police.

des livres que l'on évite en rhétorique, de peur de se gâter le style. D'ordinaire, lorsqu'on sort des grandes écoles du gouvernement, après dix années d'internat et plusieurs « vétérances » en rhétorique ou en mathématiques spéciales, on ignore qu'il y a, au monde, des arbres, des pierres, de l'eau, de Therbe, et que tout cela est délicieux à regarder. Le plaisir de découvrir le monde n'en est que plus vif et plus fécond.

Taine avait lu et appris toute une bibliothèque. Sa mémoire était comblée de souvenirs. Il laissa les grimoires où il avait usé sa vue, ouvrit sa fenêtre, et regarda. Il vit un décor immense et mobile, si riche en métamorphoses, si prodigue de couleurs ot de formes, en même temps si paisible malgré son apparente agitation, si doux et si avenant, malgré sa grandeur, que l'œil en était réjoui et le cœur apaisé : c'était la nature. Dans ce décor, une multitude de taches noires ou diversement colorées se trémoussaient avec une hâte et une fièvre de fourmilière :

c'étaient les hommes. Froidement, avec la patience du savant qui catalogue les caractères d'un objet, afin de le classer dans une espèce, une variété et un genre, Taine se mit à étudier et à décrire le cortège mouvant d'hommes et de choses qui passaient sous ses yeux.

Pour cette besogne, il quitta le style timide, gris et penaud, que lui avaient appris ses excel-

lents mai 1res de rhétorique. Il se mit à écrire sous la dictée des choses, mettant bout à bout des séries de petits faits précis, notant ses idées et ses sensations comme elles lui venaient, copiant sur place des paysages et des visages, des reflets et des gestes, des nuances et des attitudes, avec un eflfort visible pour ne laisser paraître aucune émotion, à la façon d'un commissaire-priseur qui décrit un ameublement, ou d'un attaché au Louvre qui catalogue des figurines et des pots. Bref, il nota scrupuleusement, parfois avec une brusquerie frémissante et douloureuse, les « taches que faisaient les objets sur sa rétine ». Edmond et Jules de Goncourt n'ont pas été plus attentifs à saisir au vol les couleurs fugaces du monde extérieur, les incessantes métamorphoses de la lumière et de l'ombre.

Ses professeurs et quelques-uns de ses camarades jugèrent cette façon d'écrire saugrenue et insolite. En eff'et, ce style n'était pas celui qu'on demandait aux examens. Beaucoup de personnes ont jugé toutefois que ce nouveau venu, malgré l'énorme surcharge de notions acquises qui avait pesé sur sa mémoire, saisissait, d'une vue nette et directe, la chaude frénésie de la vie, que son langage, malgré une certaine apparence de nomenclature, ouvrait, en de brusques éclairs, des échappées lumineuses sur les aspects multiples de l'être, qu'avec des mots incolores il faisait des

tableaux éclatants, qu'avec des lettres juxtaposées, il ressuscitait des corps et des âmes, et que, mieux que personne, il savait, « avec du griflfonnage noir aligné sur du papier d'imprimerie, remplacer pour nous la vue personnelle des couleurs et des formes, l'interprétation des visages, la divination des sentiments. »

Avant de formuler ses conclusions générales déjà présentes à son esprit, Taine amoncela, pour son usage personnel, un gros recueil d'images qu'il avait prises sur le vif, avec un grand soin de serrer de près, et, en quelque sorte, de palper les formes, de suivre les arêtes, de fixer les nuances. Cet album de planches descriptives et explicatives contient d'abord un nombre infini de vues de pays, minutieusement peintes, ou quelquefois ramassées en de vigoureux raccourcis. Voici un léger croquis de l'aimable paysage de France, modéré et commode :

Point trop de plaines ni de montagnes ; point trop de soleil ni d'humidité. Nul excès et nulle énergie. Tout y semble maniable et civilisé; tout y est sur un petit modèle, avec un air de finesse et d'agrément. De minces rivières serpentent entre des bouquets d'aunes avec de gracieux sourires. Une raie de peupliers solitaires au bout d'un champ grisâtre, un bouleau frêle qui tremble dans une clairière de genêts, l'éclair passager d'un ruisseau à travers les lentilles d'eau qui l'obstruent, la teinte délicate dont l'éloignement revêt quelque bois écarté K..

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